Géopolitique du continent africain, du Proche et du Moyen-Orient
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 2e année), chapitre 6 · prépa ECG, 2e année
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Quelque soixante-dix États, trois des passages maritimes les plus surveillés du monde, environ la moitié des réserves prouvées de pétrole de la planète, et un petit pays de la Corne où cinq armées étrangères stationnent côte à côte : l'aire qui va de l'Atlantique marocain au golfe Persique n'est pas une périphérie.
Le programme y demande trois démonstrations : les fragmentations y sont multiples, les intégrations régionales y sont faibles, et ces deux faits ensemble gênent l'affirmation de la région dans le monde. Un partage, d'abord : les chapitres précédents ont traité la formation des États et des sociétés, puis les politiques de développement, et l'on n'y revient pas. Ici on ne regarde que les rapports de puissance.
6.1 Des conflits qu'il faut classer
Étude des rivalités de pouvoir sur des territoires, et des représentations que les acteurs s'en font. Elle prend pour objet le conflit lui-même : ses acteurs, ses échelles emboîtées, ses récits.
Le premier travail n'est pas de dresser la liste des guerres — elle change d'une année sur l'autre — mais de les classer.
Figure 1. Trois types de conflits, et non une « Afrique en guerre ». A, en orange : six États où l'autorité publique est contestée par des groupes armés. B, en rose : cinq États où une guerre civile est alimentée et parfois commandée de l'extérieur. C, en cercle bleu : trois contentieux de souveraineté hérités — au cercle et non à l'aplat, leurs territoires étant à cette échelle vingt-cinq à cinq cents fois plus petits que ceux des États voisins. Reste, en gris, la très grande majorité de l'aire.
La faute la plus lourde consiste à écrire « l'Afrique en guerre » ou « le Moyen-Orient, poudrière ». La figure 1 dit le contraire : quatorze entités sur quelque soixante-dix États. La question n'est donc jamais « pourquoi cette région est-elle violente », mais « pourquoi ces territoires-là, et pas leurs voisins ».
Conflit dans lequel des puissances extérieures s'affrontent indirectement, en soutenant chacune une partie locale. Elle prolonge la guerre — les belligérants n'ont plus à financer leur effort — et la rend plus difficile à clore : l'accord doit être trouvé entre les parrains autant qu'entre les combattants.
Le Yémen, depuis - : une guerre civile devenue le théâtre d'une rivalité entre l'Arabie saoudite et l'Iran, chacun soutenant un camp. La Libye, depuis : un État effondré où des puissances russe, turque, émiratie et égyptienne soutiennent des coalitions rivales, et où le pétrole finance chaque camp. Le Soudan, depuis avril : une guerre entre deux composantes de l'appareil militaire lui-même — donc illisible comme un affrontement entre l'État et une rébellion.
Figure 2. Huit jalons, placés à l'échelle du temps. Deux couleurs seulement : ce qui construit un cadre régional, ce qui le défait. Le rythme est irrégulier — sept ans séparent de , seize ans séparent de — et les trois seuls jalons de construction (, , ) n'ont mis fin à aucune des guerres portées par les cinq autres. La guerre des Six Jours () est absente : quatre ans après , son repère tomberait à unité, sous le seuil de lisibilité. Elle est en repère ci-dessous.
Repère : Ce que la frise ne peut pas porter
: guerre des Six Jours ; Israël occupe la Cisjordanie, Gaza, le Sinaï et le Golan. : guerre du Kippour et premier choc pétrolier — l'arme du pétrole employée pour la première fois. : accords de Camp David, première paix séparée entre Israël et un État arabe. : génocide des Tutsi au Rwanda, dont les suites alimentent les guerres de l'est du Congo. : invasion de l'Irak. : proclamation de l'État islamique. : guerre au Soudan, guerre à Gaza.
Auteur : Yves Lacoste (né en 1929) — la géopolitique comme méthode
Géographe, fondateur d'Hérodote (), auteur de La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre. La thèse. La géographie n'est pas neutre : née d'un besoin militaire, elle reste un instrument de pouvoir. Analyser un conflit suppose donc de superposer des cartes à plusieurs échelles. Le concept le plus utile. L'emboîtement des échelles : ce qui se joue dans une vallée du Sahel se joue aussi à Bamako, à Paris, à Moscou. La critique à connaître. La méthode réduit les sociétés à leurs élites armées. La filiation : toute la géopolitique française contemporaine.
Un conflit se classe avant d'être raconté : contestation interne de l'État, internationalisation, contentieux de souveraineté hérité. Les types se cumulent — la Libye et le Soudan relèvent des trois — et la carte des conflits n'est pas la carte de la région.
6.2 Des puissances régionales, et des puissances venues de loin
État qui dispose, dans son aire, de moyens supérieurs à ceux de ses voisins et cherche à en faire reconnaître une prééminence. Trois critères la distinguent d'un simple grand pays : elle projette des forces hors de ses frontières, elle prétend arbitrer les conflits de son voisinage, et les puissances extérieures la traitent en interlocuteur obligé.
La Turquie joue d'une profondeur ottomane, d'une industrie d'armement exportatrice et de bases avancées — Qatar, Somalie, nord de la Syrie et de l'Irak. L'Iran n'a pas les moyens économiques de ses ambitions, mais un réseau d'alliés armés lui donne une profondeur stratégique du Liban au Yémen. L'Arabie saoudite tient la rente et les lieux saints, mais a découvert au Yémen la limite de son outil militaire. Israël a l'avance technologique et a obtenu par les accords d'Abraham () une reconnaissance régionale que quarante ans de guerres ne lui avaient pas donnée — sans que la question palestinienne soit réglée. Aucun des quatre ne domine : ce blocage définit la région.
Le continent africain a ses puissances, mais leur prééminence est moins contestée qu'incomplète. Le Nigeria pèse par sa démographie et son pétrole sans sécuriser son propre nord ; l'Algérie et le Maroc s'annulent au Maghreb depuis un demi-siècle ; l'Égypte contrôle un passage majeur du commerce mondial et dépend de l'aide extérieure. Une puissance régionale peut donc être forte et empêchée.
Figure 3. Qui est là, et depuis quand. Les points marquent les emprises militaires de puissances extérieures : les États-Unis dans le Golfe, la Russie en Syrie et sur trois théâtres africains, la Turquie à Mogadiscio, la France à Djibouti. L'aplat vert pâle porte les six États d'où la présence militaire française a été retirée entre et — et l'on remarquera qu'à Bamako, dans cet aplat, un point russe a pris la place. La figure ne montre donc pas un abandon, mais une substitution.
Une carte de bases n'est pas une carte de l'influence. La Chine n'a qu'une base militaire dans toute la région, à Djibouti depuis ; elle y est pourtant le premier bailleur d'infrastructures et le premier partenaire commercial du continent. Compter les bases sans compter les ports, les crédits et les contrats miniers, c'est décrire la moitié du sujet.
Auteur : Bertrand Badie (né en 1950) — l'impuissance de la puissance
Politiste, L'impuissance de la puissance (). La thèse. La puissance militaire classique gagne des batailles et ne règle plus de conflits : les sociétés, et non les armées, sont devenues l'enjeu et l'obstacle. Le concept le plus utile. L'humiliation comme ressource politique — être traité en objet nourrit des mobilisations que la force accroît au lieu de les réduire. La critique à connaître. La force reste décisive quand l'objectif est limité et défini. La filiation : les travaux sur l'échec des interventions au Sahel.
Auteur : Georges Corm (1940-2024) — contre l'explication par la religion
Économiste et historien libanais, Le Proche-Orient éclaté (). La thèse. Expliquer ces conflits par l'antagonisme des religions masque l'essentiel : le découpage des mandats, la rente pétrolière, les États autoritaires, la compétition des puissances extérieures. Le religieux est le langage du conflit, non sa cause. Le concept le plus utile. La distinction entre le motif invoqué et le ressort matériel. La critique à connaître. La thèse sous-estime l'autonomie de la conviction religieuse. La filiation : elle s'oppose au « choc des civilisations » de Samuel Huntington.
Méthode : Traiter un sujet sur l'ingérence extérieure
- Nommer l'acteur et son moyen — des troupes, des armes, de l'argent, des voix au Conseil de sécurité, des supplétifs : les moyens ne sont pas interchangeables.
- Chercher la demande locale. Une présence extérieure est presque toujours appelée par une faction.
- Dater. Le Sahel de et celui de ne se décrivent pas avec les mêmes cartes.
- Mesurer l'effet, pas l'intention — non pas si une intervention était légitime, mais ce qu'elle a produit sur le terrain qu'elle prétendait stabiliser.
6.3 Des routes, des détroits, des ressources
Passage maritime obligé et étroit dont la fermeture, même brève, oblige à un détour coûteux. Trois conditions : une largeur faible, l'absence d'itinéraire de rechange à coût comparable, et un volume de trafic sans commune mesure avec la surface du passage. Trois d'entre eux sont ici.
Figure 4. Une aire traversée plus qu'elle n'est desservie. Trait plein vert : la route Europe--Asie par Suez. Tireté vert : la branche du Golfe, celle du pétrole. Tireté orange : le contournement par le cap de Bonne-Espérance, qui existe et qui coûte. Le court segment violet est le canal de Suez, seul endroit du tracé où la route passe sur la terre — parce que cette terre a été percée. Tous les autres tracés sont vérifiés point par point contre les contours réels, et aucun ne traverse un continent.
Repère : Les trois verrous, en chiffres datés
Ormuz : de l'ordre de km au plus étroit ; environ millions de barils de pétrole par jour, soit près d'un cinquième de la consommation mondiale de liquides pétroliers, et une part comparable du gaz naturel liquéfié (Energy Information Administration, ). Bab el-Mandeb : de l'ordre de km, de à millions de barils par jour selon les années (même source). Suez : km, aucune écluse, de l'ordre de % du commerce maritime mondial et près du tiers du trafic conteneurisé (Autorité du canal de Suez et CNUCED, années ).
Mars : le porte-conteneurs Ever Given s'échoue en travers du canal de Suez et l'obstrue six jours. À partir de novembre : les attaques menées depuis le Yémen sur les navires en mer Rouge conduisent les armateurs à détourner leurs lignes par le cap de Bonne-Espérance, et le trafic du canal chute de l'ordre de moitié en (CNUCED). La différence est tout le sujet : le premier blocage est un accident, le second une décision politique d'un acteur non étatique. Un détroit peut donc être fermé par qui tient une côte.
Auteur : Alfred Thayer Mahan (1840-1914) — la maîtrise des passages
Officier de marine américain, The Influence of Sea Power upon History (). La thèse. La puissance mondiale appartient à qui contrôle les routes maritimes, et ce contrôle se ramène à celui de quelques points de passage : des dizaines de kilomètres carrés commandent des océans entiers. Le concept le plus utile. Le point d'étranglement : la valeur d'un territoire ne se mesure pas à sa surface. C'est Mahan qui, en , popularise l'expression « Moyen-Orient » — la région porte donc un nom forgé par un stratège naval, depuis Washington. La critique à connaître. La thèse a servi à justifier l'expansion navale des grandes puissances. La filiation : Nicholas Spykman et son rimland, la couronne littorale de l'Eurasie dont le Proche-Orient est un segment.
Le sous-sol prolonge la même logique avec un décalage instructif. Le Moyen-Orient concentre de l'ordre de la moitié des réserves prouvées de pétrole du monde, l'Afrique de l'ordre de % (Statistical Review of World Energy, années ) ; mais les minerais de la transition énergétique sont africains — de l'ordre de % du cobalt mondial vient de République démocratique du Congo (US Geological Survey), près du cinquième de la bauxite vient de Guinée. Au pétrole du Golfe, qui passe par les détroits, succède un enjeu minier continental, qui passe par des corridors terrestres et des ports.
Une rente n'est pas une puissance : elle donne des moyens sans donner d'industrie, finance l'importation d'armes sans créer d'armée, et rend le budget de l'État dépendant d'un cours mondial que personne dans la région ne fixe seul. D'où des États à la fois riches et vulnérables — et le fait qu'un détroit vaille, stratégiquement, plus qu'un gisement.
6.4 Des organisations régionales sans intégration
Institution créée par un traité entre États d'une même aire et dotée d'organes permanents. Elle n'implique aucun transfert de souveraineté : c'est ce qui la distingue d'une intégration, laquelle suppose des règles communes opposables aux États.
Figure 5. Deux appartenances qui se recoupent sans se confondre. L'Union africaine et la Ligue arabe se chevauchent : aucune ne contient l'autre. Dix États — de l'Algérie à la Somalie — sont dans les deux, quarante-cinq dans la seule Union africaine, douze dans la seule Ligue : et . Le Conseil de coopération des États arabes du Golfe est, lui, entièrement dans la Ligue et entièrement hors de l'Union africaine : le seul emboîtement strict des trois.
Il ne faut surtout pas dessiner ces ensembles emboîtés : ce serait affirmer que tout État arabe est africain, ou l'inverse. Et le nombre d'appartenances n'est pas une mesure d'intégration : beaucoup d'États africains relèvent de trois organisations ou plus, avec des règles d'origine différentes et des calendriers incompatibles. On appelle cela le plat de spaghettis : plus il y a de traités, moins il y a de règle commune.
Figure 6. Ce que les États d'une région s'achètent entre eux. Quatre barres à la même échelle, et un écart qui est le fait à retenir : de l'ordre de % des exportations africaines restent en Afrique, contre environ % dans les Amériques, % en Asie et % en Europe. Un État africain commerce donc d'abord hors du continent — héritage d'économies conçues pour exporter vers les anciennes métropoles, et effet de réseaux qui relient chaque littoral à l'Europe ou à l'Asie mieux qu'à son voisin.
Signée à Kigali en , en vigueur depuis , ouverte aux échanges au 1er janvier : cinquante-quatre des cinquante-cinq États membres de l'Union africaine l'ont signée — seule l'Érythrée s'est tenue à l'écart. C'est, par le nombre d'États, le plus vaste accord commercial du monde. Mais des règles communes ne créent ni routes, ni ports, ni chaînes de production : l'accord est une condition, il n'est pas une cause.
La CEDEAO offre le contre-exemple le plus net de la décennie. Créée en , c'était l'organisation régionale africaine la plus intégrée : libre circulation effective, monnaie commune pour huit de ses membres, force d'interposition. En janvier , le Mali, le Burkina Faso et le Niger, tous trois dirigés par des militaires, notifient leur retrait ; effectif en janvier , il ramène l'organisation de quinze à douze membres, les trois États formant une alliance concurrente. Une intégration régionale peut donc reculer.
Auteur : Marc-Antoine Pérouse de Montclos (né en 1966) — lire le Sahel sans modèle
Politiste, Une guerre perdue. La France au Sahel (). La thèse. L'échec de l'intervention française tient moins au manque de moyens qu'à une erreur de diagnostic : on a traité comme un terrorisme importé ce qui était une crise de l'État, de la justice locale et de l'accès aux ressources. Le concept le plus utile. La distinction entre le djihadisme global, qui donne un vocabulaire, et les conflits agro-pastoraux locaux, qui donnent les combattants. La critique à connaître. On lui reproche de minorer la part idéologique de l'insurrection. La filiation : les travaux de terrain qui lisent les groupes armés à l'échelle du canton avant celle du monde.
Une aire traversée par les routes du monde, dotée des ressources qui commandent la transition énergétique, disputée par des puissances régionales qui s'annulent et par des puissances extérieures qui se remplacent, et dont les organisations régionales sont nombreuses mais peu intégrantes : c'est la conjonction, et non chacun de ces traits pris à part, qui explique la difficulté de la région à peser dans le monde. Le module suivant pose la même question aux Amériques, où l'intégration régionale est ancienne, nombreuse elle aussi, et dominée par un seul État.