Géopolitique des Amériques
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 2e année), chapitre 7 · prépa ECG, 2e année
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Un continent, deux Amériques, et une asymétrie sans équivalent ailleurs : le produit intérieur brut des États-Unis est de l'ordre de quatre fois celui de toute l'Amérique latine et des Caraïbes réunies (Banque mondiale, années ). C'est la donnée qui commande tout ce qui suit — les doctrines, les traités, les frontières, et jusqu'à l'arrivée d'un tiers venu d'Asie.
Le programme demande de commencer par une géopolitique régionale, avant d'examiner séparément les États-Unis et l'Amérique latine. Ce chapitre remplit ce cadrage et s'y tient : on n'y traite ni la société ni le régime des États-Unis, ni les stratégies de développement latino-américaines, qui sont l'objet des deux chapitres suivants. On regarde ici ce qui relie et ce qui sépare les deux Amériques.
7.1 Un hémisphère pensé depuis le Nord
Principe énoncé dans le message annuel du président James Monroe au Congrès, le décembre : le continent américain n'est plus ouvert à la colonisation européenne, et les États-Unis s'abstiendront en retour des affaires de l'Europe. Ce n'est ni un traité ni une loi — c'est une déclaration unilatérale, que rien n'oblige personne à respecter.
Projet d'organisation du continent américain par des institutions communes, ouvert par la conférence de Washington (-) et abouti à l'Organisation des États américains (). À la différence de la doctrine Monroe, il est multilatéral et négocié — ce qui n'exclut ni l'initiative ni la prépondérance des États-Unis.
Figure 1. Sept jalons, placés à l'échelle du temps. Deux couleurs seulement : ce que Washington énonce seul, ce que les Amériques signent ensemble. La frise dit d'abord un déséquilibre de rythme — soixante-six ans séparent de la première rencontre continentale — puis un basculement : les trois premiers jalons sont des doctrines, les quatre derniers des traités. L'ALENA () ne figure pas sur la frise : trois ans après le traité d'Asunción, son repère tomberait à unité, très au-dessous du seuil de lisibilité. Il est en repère ci-dessous.
Repère : Ce que la frise ne peut pas porter
: guerre hispano-américaine ; Cuba et Porto Rico passent sous contrôle des États-Unis. : révolution cubaine, suivie de l'exclusion de Cuba de l'Organisation des États américains en . : entrée en vigueur de l'ALENA. : création de l'UNASUR, vidée dix ans plus tard. : création de la CELAC, trente-trois États sans les deux du Nord.
Figure 2. Un même énoncé, relu quatre fois. La doctrine de est défensive : elle interdit à l'Europe de revenir. Le corollaire de la retourne en autorisation d'intervenir. La politique de bon voisinage la convertit en tutelle économique. La guerre froide lui donne un habillage multilatéral. Ce que la figure montre n'est donc pas la permanence d'une doctrine, mais la permanence d'un répertoire : un même texte sert successivement à protéger, à intervenir, à commercer et à encadrer.
Auteur : John Quincy Adams (1767-1848) — l'auteur réel du message de 1823
Secrétaire d'État de Monroe, il rédige le passage de . La thèse. Londres proposait une déclaration conjointe contre le retour espagnol en Amérique. Adams refuse : mieux vaut, dit-il, énoncer nos principes seuls que suivre le navire britannique dans son sillage. Le contenu de la doctrine importe moins que ce refus. Le concept le plus utile. La déclaration unilatérale comme instrument : elle n'engage personne, elle crée un précédent qu'on invoquera plus tard. La critique à connaître. Faire de l'acte fondateur de l'impérialisme américain est un anachronisme : ce sont les relectures ultérieures qui lui donnent ce sens. La filiation : le débat sur la continuité de la politique hémisphérique.
Deux confusions coûtent cher. Un : la doctrine Monroe n'est pas un traité, et personne ne l'a jamais ratifiée — écrire qu'un État « viole la doctrine Monroe » n'a pas de sens. Deux : le panaméricanisme des conférences de et de l'Organisation des États américains n'est pas l'héritier direct de . Le premier est multilatéral et négocié, la seconde unilatérale et proclamée. Les faire dériver l'un de l'autre efface la différence entre ce que Washington décide et ce que le continent accepte.
7.2 Des intégrations nombreuses, emboîtées, concurrentes
Processus par lequel des États voisins abaissent entre eux les obstacles aux échanges et se dotent de règles communes. On la distingue de la simple coopération par l'existence de règles opposables aux États, et de l'union par l'absence de transfert de souveraineté. Les Amériques en offrent le plus grand nombre d'expériences simultanées au monde.
Figure 3. Quatre ensembles pour un continent, et des appartenances qui se recouvrent. L'ACEUM en bleu, le Mercosur en turquoise, le SICA en vert ; l'Alliance du Pacifique est portée par un contour orange et non par un aplat, précisément parce que le Mexique y figure tout en étant dans l'ACEUM. Le trait sombre est la frontière États-Unis--Mexique, de l'ordre de km.
L'ACEUM (, successeur de l'ALENA de ) associe trois États très inégaux dans un marché intégré par les chaînes de production : une automobile franchit la frontière plusieurs fois avant d'être finie. C'est une intégration profonde et asymétrique, sans institution politique commune. Le Mercosur () associe quatre États plus proches par la taille, autour d'un projet politique explicite — consolider des démocraties neuves — mais son union douanière reste percée d'exceptions et son commerce interne est faible. Profondeur sans politique d'un côté, politique sans profondeur de l'autre.
Auteur : Olivier Dabène (né en 1959) — le régionalisme à la carte
Politiste, La région Amérique latine (). La thèse. Le régionalisme latino-américain ne se lit pas comme un échec de l'intégration européenne : il obéit à une autre logique, où les organisations naissent de conjonctures politiques et servent d'abord à signaler une orientation. D'où leur nombre, leur superposition et leur faible mortalité — on n'en sort pas, on en crée une autre. Le concept le plus utile. Le régionalisme à la carte : chaque État choisit ses appartenances selon le gouvernement du moment. La critique à connaître. L'approche explique la prolifération mais rend difficile de mesurer un effet économique. La filiation : les travaux comparant régionalismes européen, asiatique et américain.
La superposition n'est pas neutre : elle est un champ de bataille. L'UNASUR (), portée par le Brésil, visait une Amérique du Sud autonome ; la CELAC () réunit trente-trois États en excluant explicitement les États-Unis et le Canada ; l'Alliance du Pacifique () rassemble au contraire des États tournés vers le libre-échange et vers l'Asie. Chaque organisation est un projet de continent, et le changement de gouvernement d'un grand État suffit à en vider une. C'est ce qui est arrivé à l'UNASUR après .
7.3 Des passages, une frontière, des migrations
Figure 4. Ce qu'un canal supprime. Les deux tracés relient les mêmes points, New York et San Francisco : par Panama, de l'ordre de km ; par le cap Horn, de l'ordre de . Le canal, en violet, est le seul endroit du tracé où la route passe sur la terre. Le détroit de Magellan, lui, existait avant et n'a pas suffi : il est étroit, venteux, et impraticable aux grands navires. Un passage ne vaut pas par son existence, mais par son débit.
Repère : Le canal de Panama, en chiffres datés
Ouvert en ; rétrocédé au Panama le décembre , en application des traités de ; élargi en pour accueillir des porte-conteneurs plus grands. Il écoule de l'ordre de % du commerce maritime mondial (Autorité du canal de Panama). En -, une sécheresse a fait tomber le nombre de passages quotidiens d'une trentaine à une vingtaine : un canal à écluses dépend de la pluie, un détroit non.
Figure 5. Où vont réellement les migrants du continent. La flèche la plus épaisse ne pointe pas vers le nord : plus de sept millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays depuis , et la plupart sont restés dans la région — Colombie, Pérou, Chili, Brésil (plateforme R4V des Nations unies). Le second flux, celui d'Amérique centrale vers la frontière nord, passe par un goulet de km sans route, le bouchon du Darién. La carte corrige donc une représentation courante : la migration américaine n'est pas seulement un mouvement Sud-Nord, elle est d'abord intrarégionale.
Auteur : Peter Andreas (né en 1965) — la frontière comme mise en scène
Politiste américain, Border Games (). La thèse. La politique frontalière ne s'évalue pas seulement à son efficacité : elle est aussi une performance destinée à un public intérieur. Une frontière peut être un échec en termes de flux et un succès en termes politiques, et c'est pourquoi le renforcement se poursuit indépendamment des résultats. Le concept le plus utile. La distinction entre la fonction instrumentale d'un dispositif et sa fonction symbolique. La critique à connaître. La thèse minimise les effets réels du contrôle : il ne supprime pas le passage, il en déplace les routes et en augmente le coût humain. La filiation : les travaux sur la militarisation des frontières et sur l'externalisation du contrôle.
Cent kilomètres de forêt entre la Colombie et le Panama, sans route : c'est la seule interruption de la route panaméricaine, de l'Alaska à la Terre de Feu. On la traitait comme un obstacle naturel ; elle est devenue un passage. Le nombre de traversées y est passé de quelques milliers au début des années à plus de cinq cent mille en (Service national des migrations du Panama). Ce que cela enseigne. Un obstacle n'arrête pas un flux, il le concentre — et un point de passage se fabrique par la demande, pas seulement par la géographie.
Méthode : Traiter un sujet sur les frontières américaines
- Dire de quelle frontière on parle — la limite juridique, la zone de contrôle qui s'étend loin en amont, ou la ligne culturelle. Elles ne coïncident pas.
- Compter dans les deux sens. Une frontière est aussi un lieu d'échange : l'ACEUM la fait traverser plusieurs fois au même produit.
- Distinguer flux et stock. Le nombre de passages d'une année ne dit rien du nombre de personnes installées.
- Dater et sourcer. Les chiffres migratoires du continent varient d'une année sur l'autre ; sans année ni organisme, ils ne valent rien.
7.4 La Chine, tiers extérieur devenu premier partenaire
Figure 6. Le continent s'est coupé en deux gravitations. Huit barres à la même échelle. Le Mexique exporte de l'ordre de % de ses marchandises vers les États-Unis et à peine % vers la Chine : c'est une économie intégrée au nord. Le Brésil, le Chili et le Pérou font l'inverse — la Chine y absorbe de à % des exportations, contre à % pour les États-Unis. La ligne de partage ne suit ni les langues, ni les organisations régionales : elle suit la nature des exportations, manufacturées au nord, minières et agricoles au sud.
Ce basculement est récent et il est mesurable : la Chine est le premier partenaire commercial du Brésil depuis . Elle l'est aussi du Chili et du Pérou. Une vingtaine d'États d'Amérique latine et des Caraïbes ont signé un mémorandum sur les nouvelles routes de la soie, le Panama le premier en — l'État qui tient le canal. Aucune doctrine hémisphérique n'avait prévu qu'un tiers extérieur devienne le débouché principal du sud du continent.
Auteur : Alain Rouquié (né en 1939) — l'Extrême-Occident
Politiste et diplomate, Amérique latine. Introduction à l'Extrême-Occident (). La thèse. L'Amérique latine n'est ni le tiers-monde ni l'Occident : elle est un Extrême-Occident, formé par l'Europe, peuplé par des migrations, et pourtant tenu à distance du centre. Cette position explique qu'on y importe les modèles politiques européens sans en importer les conditions sociales. Le concept le plus utile. L'Extrême-Occident : une périphérie culturellement occidentale, ce qui interdit de la lire avec les grilles de la décolonisation africaine ou asiatique. La critique à connaître. La formule unifie un ensemble très hétérogène, et l'on peut lui objecter la place des populations autochtones et afro-descendantes. La filiation : tous les travaux sur la singularité politique du sous-continent.
Auteur : Georges Couffignal (né en 1944) — l'autonomie plutôt que la rupture
Politiste, La nouvelle Amérique latine (). La thèse. Depuis les années , les États latino-américains ne cherchent plus à rompre avec Washington mais à diversifier leurs partenaires — commerce chinois, coopération sud-sud, organisations régionales sans les États-Unis. C'est une stratégie d'autonomie, non d'affrontement, et elle réussit d'autant mieux que le continent cesse d'être une priorité pour Washington. Le concept le plus utile. L'autonomisation : elle se mesure au nombre de partenaires, pas au ton des discours. La critique à connaître. Remplacer une dépendance par une autre n'est pas une autonomie : la demande chinoise porte sur les mêmes matières premières que la demande européenne du XIXe siècle. La filiation : les débats sur la reprimarisation des économies du sud du continent.
Ce chapitre a montré un ensemble tenu par une doctrine sans force juridique, équipé d'un nombre record d'organisations qui se recouvrent et se concurrencent, traversé par une frontière et un isthme qui commandent la circulation des personnes et des marchandises, et désormais partagé entre deux gravitations économiques. Les deux chapitres suivants entrent dans les deux termes de l'asymétrie : les États-Unis d'abord, l'Amérique latine ensuite.