L'Amérique latine : émergences et crises
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 2e année), chapitre 9 · prépa ECG, 2e année
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L'Amérique latine n'est ni pauvre ni riche : elle est intermédiaire, et elle l'est depuis longtemps. C'est ce fait, plus que tout autre, qui donne au sujet sa forme. La région a connu des périodes de croissance rapide, des politiques ambitieuses, des réductions massives de la pauvreté — et chacune s'est interrompue avant d'avoir rattrapé les pays les plus avancés. Le programme le dit dans ses propres termes : des processus d'émergence « souvent éphémères, incomplets et émaillés de crises ».
Un partage à poser d'emblée. La géopolitique des Amériques — les organisations régionales, les intégrations, les frontières, la présence chinoise dans l'hémisphère — appartient au chapitre 7, et les États-Unis au chapitre 8. Ici, on regarde l'Amérique latine de l'intérieur : ses stratégies de développement et leurs crises, sa dépendance à la ressource, ses villes, ses inégalités et ses régimes.
9.1 Un ensemble intermédiaire
Ensemble des États du continent américain où domine une langue romane — espagnol, portugais, français. Vingt États du Mexique à l'Argentine, auxquels s'ajoutent des territoires non indépendants. Le terme est né au XIXe siècle et n'est pas neutre : il rassemble sous une même étiquette des sociétés dont les héritages autochtones, africains et européens se combinent très différemment.
Trois découpages voisins à ne pas confondre. L'Amérique latine est un ensemble linguistique et culturel : le Guyana et le Belize, anglophones, n'en font pas partie. L'Amérique du Sud est un ensemble physique : le Mexique et l'Amérique centrale en sont exclus. L'Amérique latine et Caraïbe est le découpage statistique des organisations internationales : la plupart des chiffres cités ici, quand ils viennent de la Banque mondiale ou des Nations unies, portent sur ce dernier périmètre. Dire lequel on emploie fait partie de l'exactitude.
Figure 1. Les vingt États, classés par groupe de revenu de la Banque mondiale. Le fait le plus instructif n'est pas dans les extrêmes mais dans la masse : douze des vingt États relèvent du seul groupe intermédiaire supérieur, et aucun n'est classé à revenu faible. Trois seulement — le Chili, l'Uruguay, le Panama — ont franchi le seuil du revenu élevé. Le Venezuela n'est pas colorié comme les autres : il est non classé, faute de données publiées depuis le début des années , et cette absence est elle-même un fait. Les terres laissées en gris pâle sont hors du champ des vingt : Guyana, Suriname, Guyane, Amérique du Nord.
Situation d'une économie qui, après avoir quitté le groupe des pays à faible revenu, cesse de converger vers les plus avancées : les salaires y sont trop élevés pour concurrencer les producteurs à bas coûts, et la productivité trop faible pour rivaliser avec les économies d'innovation. La notion, formulée par des économistes de la Banque mondiale en , est discutée — mais elle décrit exactement ce que la figure 1 montre.
Les ordres de grandeur à retenir, tous datés. La région compte de l'ordre de millions d'habitants, soit environ % de la population mondiale (Nations unies, années ), pour de l'ordre de % du produit mondial (Banque mondiale) : elle pèse donc moins économiquement que démographiquement, dans un rapport d'environ . Et elle est très concentrée : le Brésil et le Mexique réunis font de l'ordre de % du produit régional. Une phrase sur « l'Amérique latine » qui ne vaudrait ni pour le Brésil ni pour le Mexique ne vaudrait pour presque rien.
Auteur : Alain Rouquié (1939-2024) — l'Extrême-Occident
Amérique latine, introduction à l'Extrême-Occident (), après L'État militaire en Amérique latine (). La thèse. La région n'est ni le Tiers-Monde ni l'Occident : elle est un Extrême-Occident, héritière des institutions, des langues et des religions européennes, mais installée dans des rapports sociaux forgés par la conquête et l'esclavage. Le concept le plus utile. Cette position intermédiaire, qui interdit de plaquer sur la région les grilles faites pour l'Asie ou l'Afrique. La critique qu'il faut connaître. La formule privilégie l'héritage ibérique et laisse dans l'ombre les héritages autochtones et africains, très inégalement présents d'un pays à l'autre. La filiation : tous les débats sur l'unité — ou non — de l'ensemble latino-américain.
9.2 Trois stratégies, trois crises
Figure 2. Huit jalons de l'histoire économique et politique régionale, placés à l'échelle du temps. Un vide et un resserrement se lisent directement. Le plus long intervalle sépare de : vingt-cinq ans, ceux de l'industrialisation par substitution d'importations, la seule longue période sans rupture de la série. Le plus court sépare de : cinq ans seulement entre l'énoncé du programme d'ajustement et la première crise financière qu'il n'a pas empêchée.
Repère : Ce que la frise ne peut pas porter
: le krach met fin au modèle primo-exportateur et ouvre la voie à l'industrialisation par substitution. : révolution cubaine, qui déplace la question sociale au centre du jeu politique continental. : coup d'État au Brésil, premier de la série autoritaire. : traité d'Asunción, qui fonde le Marché commun du Sud — son analyse géopolitique appartient au chapitre 7. : défaut de l'Argentine, le plus gros défaut souverain de l'histoire à cette date. : destitution de la présidente brésilienne, au creux du retournement des cours.
Figure 3. Trois stratégies de développement successives, leur instrument, leur résultat et la crise qui les a closes. La lecture verticale de la dernière ligne est le cœur du chapitre : chaque stratégie s'achève par une crise, et c'est cette crise qui impose la suivante. La lecture horizontale montre autre chose — les trois paris sont contradictoires entre eux : produire soi-même, puis laisser les prix mondiaux décider, puis vendre la ressource. Une économie qui change trois fois d'orientation en soixante-dix ans accumule des équipements et des qualifications mal ajustés à ce qui suit.
Auteur : Raúl Prebisch (1901-1986) — la détérioration des termes de l'échange
Premier secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Amérique latine (-). La thèse. Les prix des produits primaires baissent tendanciellement par rapport à ceux des produits manufacturés : un pays qui exporte des matières premières doit donc en vendre toujours plus pour importer autant. Le commerce international ne répartit pas les gains, il reproduit l'écart. Le concept le plus utile. Le couple centre/périphérie, et la recommandation qui en découle : industrialiser en substituant la production locale aux importations. La critique qu'il faut connaître. La tendance qu'il décrit est statistiquement fragile — elle dépend de la période retenue — et la politique qu'il en tire a produit des industries protégées et peu compétitives. La filiation : toute la théorie de la dépendance.
Auteur : Celso Furtado (1920-2004) — le sous-développement n'est pas un retard
Formation économique du Brésil (). La thèse. Le sous-développement n'est pas une étape antérieure du développement, que l'on franchirait avec du temps : c'est une structure, produite par l'insertion même dans l'économie mondiale, et qui se reproduit. Une économie d'exportation primaire crée une élite consommatrice tournée vers les produits importés, non un marché intérieur. Le concept le plus utile. Le dualisme structurel : un secteur moderne et un secteur de subsistance qui coexistent sans que le premier entraîne le second. La critique qu'il faut connaître. La thèse explique bien la stagnation, moins bien les décollages effectifs — celui du Brésil des années , entre autres. La filiation : Cardoso, qui la discute de l'intérieur.
Auteur : Fernando Henrique Cardoso (né en 1931) — le développement dépendant
Dépendance et développement en Amérique latine (, avec Enzo Faletto), puis président du Brésil de à . La thèse. La dépendance n'interdit pas la croissance : elle en oriente la forme. Il existe un développement dépendant-associé, où le capital étranger industrialise réellement le pays, mais en le spécialisant selon ses propres besoins et en excluant une partie de la population des gains. Le concept le plus utile. L'idée que dépendance et développement ne sont pas contradictoires — ce qui déplace la question de « comment sortir de la dépendance » à « qui profite de la croissance ». Ce qui donne à l'auteur un statut à part. Devenu praticien, il a stabilisé le real et engagé des transferts sociaux massifs : rare cas d'un théoricien confronté à ses propres thèses.
Ne pas confondre la crise de la dette de et les crises de change des années . La première est une crise de solvabilité : la dette publique extérieure, contractée en dollars pendant les années , devient impayable quand les taux d'intérêt américains sont brusquement relevés. Les secondes sont des crises de change : un taux de change fixe, adopté pour casser l'inflation, devient insoutenable quand les capitaux se retirent. Deux mécanismes, deux remèdes — et une confusion fréquente dans les copies.
9.3 La ressource et sa rente
Modèle dans lequel l'État conserve ou reprend le contrôle de l'exploitation des ressources naturelles, capte une part accrue de la rente par des redevances et des taxes à l'exportation, et la redistribue par des transferts sociaux. Il se distingue de l'extractivisme classique par l'usage social de la rente, non par sa nature : le pays reste exportateur de matières premières.
Figure 4. Cinq spécialisations primaires, portées par des figurés ponctuels sur les bassins de production. La carte dit deux choses. Un : la spécialisation est régionale avant d'être nationale — le soja occupe le Mato Grosso, la Pampa et le Paraguay oriental sans égard pour les frontières, le cuivre suit la cordillère. Deux : le « triangle du lithium » est un nom d'usage, non une entité administrative, et il ne se dessine pas à cette échelle : les trois salars tiennent dans environ kilomètres du nord au sud, d'où l'ovale en tireté.
Le cuivre. Le Chili et le Pérou fournissent ensemble de l'ordre du tiers de la production minière mondiale — de l'ordre de % et % (institut géologique des États-Unis, données ). Ici la mesure est simple : on compte des tonnes extraites. Le lithium. La Bolivie, l'Argentine et le Chili détiennent ensemble de l'ordre de la moitié des ressources identifiées de la planète — de l'ordre de % (même source, ). Mais si l'on compte les réserves, c'est-à-dire ce qui est économiquement exploitable aujourd'hui, le classement change et le Chili domine largement ses deux voisins. La leçon. Ressource et réserve ne sont pas la même chose, et un rang mondial qui ne dit pas laquelle des deux il mesure ne dit rien.
Figure 5. Le cycle des matières premières, en six étapes. Le schéma décrit un mécanisme, pas un calendrier : il s'est répété au moins trois fois depuis , dont une fois entre et . Le maillon décisif est le quatrième : pendant que la monnaie s'apprécie, l'industrie manufacturière perd sa compétitivité, si bien que le retournement des cours trouve le pays moins diversifié qu'avant l'essor. Attention aux deux flèches en tireté : elles marquent des successions dont la cause est extérieure au pays — le retournement des cours, puis le retour de la demande mondiale — et non des enchaînements causals.
Auteur : Eduardo Gudynas (né en 1960) — l'extractivisme progressiste
Chercheur uruguayen, auteur en de l'analyse qui nomme le néo-extractivisme. La thèse. Les gouvernements de gauche des années n'ont pas rompu avec le modèle primaire-exportateur : ils l'ont approfondi, en augmentant les volumes extraits pour financer la redistribution. La rupture est sociale, la continuité est productive et écologique. Le concept le plus utile. L'idée qu'une politique sociale généreuse peut consolider la dépendance qu'elle prétend corriger, en rendant le budget de l'État tributaire des cours mondiaux. La critique qu'il faut connaître. On lui reproche de minorer ce que la redistribution a réellement obtenu, et de proposer des alternatives peu opérationnelles à l'échelle d'un État. La filiation : les travaux d'écologie politique latino-américains.
La « malédiction des ressources » n'est pas une fatalité, et l'affirmer serait une faute. Le Chili a construit un fonds souverain qui met en réserve les recettes du cuivre quand le prix dépasse une référence de long terme, et les dépense quand il passe en dessous : le budget est ainsi partiellement déconnecté du cycle. La Norvège fait de même hors de la région. Ce qui transforme une ressource en malédiction n'est pas la ressource, c'est l'absence d'institutions capables de lisser la rente et de résister à la dépense immédiate.
9.4 Villes, inégalités, régimes
Situation dans laquelle une seule agglomération concentre une part disproportionnée de la population, des activités et des fonctions de commandement d'un pays, sans réseau de villes intermédiaires pour la relayer. On la mesure par la part de la première agglomération dans la population nationale, ou par le rapport entre la première et la deuxième ville.
Figure 6. La part de l'agglomération principale dans la population nationale, pour six pays, à la même échelle. Le résultat contredit un cliché : les deux plus grandes agglomérations de la région, Mexico et São Paulo, appartiennent aux deux pays les moins macrocéphales de la série, à % et %. La macrocéphalie est au contraire maximale dans les petits pays — Montevideo rassemble plus de la moitié des Uruguayens. Une agglomération géante n'est pas une agglomération dominante : ce sont deux grandeurs différentes.
L'Amérique latine est la région la plus urbanisée du monde après l'Amérique du Nord : de l'ordre de % de citadins contre environ % pour la moyenne mondiale (Nations unies, années ). Ce fait est plus surprenant qu'il n'y paraît, car l'urbanisation y a précédé l'industrialisation au lieu de la suivre. La ville n'a donc pas absorbé les arrivants par l'usine mais par le service, souvent informel, et par l'auto-construction en périphérie — d'où la coexistence, dans la même agglomération, de quartiers d'affaires de niveau mondial et de quartiers sans titres de propriété.
Deux prolongements à connaître sur ce point. L'économiste péruvien Hernando de Soto a soutenu, dans Le Mystère du capital (), que l'absence de titres de propriété transforme les biens des pauvres en « capital mort », ni vendable ni mobilisable comme garantie ; les programmes de titrisation inspirés par cette thèse ont donné des résultats contrastés. Et la violence : la région rassemble de l'ordre de % de la population mondiale pour de l'ordre du tiers des homicides volontaires recensés (Office des Nations unies contre la drogue et le crime), soit une surreprésentation d'un facteur voisin de quatre.
Auteur : Guillermo O'Donnell (1936-2011) — la démocratie délégative
Modernization and Bureaucratic-Authoritarianism (), puis Delegative Democracy (). La thèse. Les régimes autoritaires des années - ne sont pas des retours à l'archaïsme mais des constructions modernes, portées par des technocrates et des militaires convaincus qu'il faut suspendre la politique pour approfondir l'industrie. Puis, après les transitions, une seconde forme apparaît : la démocratie délégative, où le président élu se considère autorisé à gouverner sans contrepoids, les institutions horizontales — parlement, justice, presse — étant traitées comme des obstacles. Le concept le plus utile. La distinction entre redevabilité verticale, celle des élections, et redevabilité horizontale, celle des contre-pouvoirs : une démocratie peut avoir la première sans la seconde. La filiation : toute la littérature sur l'érosion démocratique, y compris hors de la région.
L'Argentine a connu neuf défauts souverains depuis son indépendance — , , , , , , , , — soit un tous les vingt-deux ans en moyenne. Le Venezuela a vu son produit intérieur brut réel se contracter d'environ trois quarts entre et selon le Fonds monétaire international, c'est-à-dire être divisé par quatre : une contraction sans équivalent hors situation de guerre. De l'ordre de sept à huit millions de personnes ont quitté le pays (agences des Nations unies, années ). Ces deux cas ne sont pas la règle, mais ils donnent l'amplitude de ce que « crise » veut dire ici.
Méthode : Traiter un sujet sur l'émergence latino-américaine
- Nommer le périmètre et la date. Amérique latine, Amérique du Sud, Amérique latine et Caraïbe ne recouvrent pas les mêmes États, et les classements de revenu changent d'une année à l'autre.
- Distinguer croissance et convergence. Un pays peut croître vite sans se rapprocher des plus avancés : c'est exactement ce que décrit le piège du revenu intermédiaire.
- Ne pas confondre les crises. Solvabilité en , change dans les années , retournement des cours après .
- Éviter le pays unique. Le Brésil et le Mexique font de l'ordre de % du produit régional : une démonstration qui ne s'appuie que sur l'un des deux ne démontre rien pour la région.
Ce chapitre a montré un ensemble intermédiaire qui ne converge pas ; trois stratégies de développement successives et contradictoires, closes chacune par sa crise ; une dépendance à la ressource dont le mécanisme cyclique appauvrit la structure productive au moment même où il enrichit le budget ; et des sociétés très urbanisées, très inégales, dont les régimes politiques ont souvent la redevabilité des urnes sans celle des contre-pouvoirs. Ce que le programme appelle des émergences « éphémères et incomplètes » n'est donc pas une série de malchances : c'est la répétition d'un même enchaînement.