Adloun

Analyser les dynamiques des puissances internationales

Cours complet · HGGSP (première), chapitre 2 · première, spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques

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Le 26 juin 1945, à San Francisco, cinquante États signent la charte des Nations unies. Son article 23 réserve cinq sièges permanents au Conseil de sécurité : la Chine, la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et l'Union des républiques socialistes soviétiques. Ces vainqueurs de la guerre seront aussi, à partir du traité sur la non-prolifération ouvert à la signature le 1er juillet 1968, les cinq seules puissances nucléaires que le droit international reconnaisse. Quatre-vingts ans plus tard, la liste n'a pas bougé, alors que le monde qu'elle prétendait ordonner a entièrement changé : l'URSS a cessé d'exister le 25 décembre 1991, son siège passant à la Russie ; la France et le Royaume-Uni ont perdu leurs empires coloniaux ; l'Allemagne, le Japon et l'Inde, devenue en 2023 selon les Nations unies le pays le plus peuplé du monde, ne siègent pas de façon permanente ; l'Afrique et ses cinquante-quatre États n'ont aucun siège permanent. Un ordre conçu en 1945 distribue encore le droit de veto selon une hiérarchie qui n'existe plus.

La puissance n'est pas un état, c'est un rapport : elle se mesure par comparaison, elle se conquiert, elle se perd. Elle ne se réduit pas à la force, et elle n'est plus l'apanage des seuls États, puisque des entreprises dont la capitalisation dépasse le produit intérieur brut de la plupart des pays décident de ce qui circule sur les réseaux.

Problématique. Sur quels fondements repose la puissance d'un État dans les relations internationales, comment se construit-elle, se maintient-elle et se défait-elle au fil du temps, et par quelles voies indirectes — la langue, les technologies, la maîtrise des voies de communication — s'exerce-t-elle désormais autant que par les armes et par la richesse ?

2.1 Introduction : Qu'est-ce qu'une puissance internationale aujourd'hui ?

2.1.1 Définir la puissance : une capacité, une relation, une représentation

Le mot est d'un usage si courant qu'il paraît clair ; il ne l'est pas. Trois définitions se complètent.

La puissance comme capacité.

Définition classique, celle de Raymond Aron dans Paix et Guerre entre les nations (1962) : la puissance est « la capacité d'une unité politique d'imposer sa volonté aux autres unités ». Elle se décompose alors en attributs mesurables — territoire, population, ressources, économie, armée, monnaie — que l'on classe et compare : c'est la lecture qui produit les palmarès.

La puissance comme relation.

Cette lecture n'explique pas les défaites : les États-Unis disposaient en 1965 d'une supériorité écrasante sur le Viêt Nam du Nord sans obtenir le résultat recherché. La puissance réside donc non dans les ressources possédées, mais dans la capacité à les convertir en résultats face à un adversaire donné : on est puissant par rapport à quelqu'un et pour quelque chose.

La puissance comme représentation.

Elle dépend enfin de ce que les autres croient : un État dont on pense qu'il interviendra n'a pas besoin d'intervenir ; un État dont on doute qu'il tienne ses engagements voit ses alliances s'effriter sans qu'un coup soit tiré. D'où l'importance que la géopolitique accorde aux discours, aux cartes et aux symboles : ils font partie de la puissance.

Définition 2.1Puissance

Capacité d'un acteur — le plus souvent un État — à faire, à faire faire, à empêcher et à refuser, c'est-à-dire à obtenir des autres un comportement qu'ils n'auraient pas adopté spontanément. Elle repose sur des fondements (territoire, population, ressources, économie, armée, alliances, culture) et se lit dans des manifestations (interventions, sanctions, résolutions adoptées, normes imposées, modèles imités). Notion relative et dynamique.

Définition 2.2Hard power, soft power, smart power

Distinction due au politiste américain Joseph Nye (Bound to Lead, 1990 ; Soft Power, 2004). Le hard power (« puissance dure ») obtient l'obéissance par la contrainte ou par l'échange — force militaire, sanction économique, aide conditionnée : il fait céder. Le soft power (« puissance douce ») obtient l'adhésion par l'attraction — culture, valeurs affichées, exemplarité supposée d'un modèle politique ou universitaire : il fait vouloir, et Nye souligne qu'il n'appartient pas entièrement à l'État, car il repose sur des acteurs — cinéma, universités, entreprises — qu'aucun gouvernement ne pilote. Le smart power combine les deux selon les situations ; l'expression s'impose dans le débat américain des années 2000 pour critiquer une politique étrangère jugée trop exclusivement militaire.

Définition 2.3Sharp power

Notion proposée en 2017 par les chercheurs Christopher Walker et Jessica Ludwig pour désigner une influence qui n'attire pas mais qui perce : désinformation, financement discret d'universités ou de partis, pressions sur des éditeurs et des studios pour obtenir l'autocensure. Elle emprunte les canaux du soft power au service d'un objectif de manipulation. La distinction est discutée : toutes les grandes puissances mènent des opérations d'influence, et la frontière entre séduire et manipuler est un jugement politique autant qu'une catégorie d'analyse.

Définition 2.4Puissance normative

Capacité à faire adopter par les autres ses propres règles — normes techniques, standards industriels, législations, principes juridiques — sans employer ni la force ni l'argent. Le politiste Ian Manners a proposé en 2002 l'expression « Europe, puissance normative » ; la juriste Anu Bradford a décrit en 2020 l'« effet Bruxelles » : parce qu'il est coûteux de fabriquer deux versions d'un même produit, une entreprise mondiale finit souvent par appliquer partout la norme européenne, la plus exigeante. C'est la forme la plus discrète de la puissance : elle s'exerce sans être vue.

2.1.2 Les quatre champs de la puissance et leurs indicateurs

Le programme identifie fondements et manifestations de la puissance dans quatre champs, qu'il faut distinguer pour les analyser sans oublier qu'ils s'alimentent : la richesse paie l'armée, l'armée protège les routes du commerce, la diplomatie ouvre les marchés, le prestige universitaire attire les chercheurs.

Le champ diplomatique.

Il se lit dans les institutions — cinq États détiennent au Conseil de sécurité un veto qui bloque toute décision contraignante ; au Fonds monétaire international, les décisions les plus importantes exigent 85 % des droits de vote, et les États-Unis, avec environ 16,5 %, y disposent seuls d'un veto de fait —, dans les réseaux — selon le Global Diplomacy Index de l'institut australien Lowy, la Chine dispose depuis 2019 du premier réseau de représentations diplomatiques du monde, devant les États-Unis, la France au troisième rang — et dans la capacité à créer des institutions : fonder une banque de développement, c'est écrire les règles avant les autres.

Le champ militaire.

Le programme distingue la défense du territoire, à la portée de la plupart des États, et la capacité de projection — soutenir des forces à des milliers de kilomètres —, qui suppose bases, avions gros porteurs, navires ravitailleurs, satellites et accords de survol, et n'appartient qu'à une poignée d'entre eux. Le budget seul dit donc peu : selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), la dépense militaire mondiale a dépassé 2 000 milliards de dollars en 2022, dont près de 39 % pour les seuls États-Unis, avec 877 milliards.

Le champ économique et financier.

La puissance économique se mesure en production mais s'exerce en accès : aux marchés, aux technologies, aux financements, aux systèmes de paiement. D'où l'instrument le plus redoutable des États-Unis, la sanction financière extraterritoriale : le dollar étant présent dans près de 90 % des transactions de change mondiales selon la Banque des règlements internationaux et représentant près de 60 % des réserves de change des banques centrales selon le Fonds monétaire international, une entreprise privée d'accès au dollar est privée du commerce mondial — ce qu'a éprouvé BNP Paribas en 2014, avec une amende de près de neuf milliards de dollars infligée par la justice américaine pour des opérations menées hors des États-Unis.

Le champ culturel.

Le plus difficile à mesurer et le plus invoqué. Ses supports sont la langue, les universités et la recherche, les industries culturelles, les médias internationaux, l'attractivité d'un modèle de société. Il repose sur des acteurs privés ou autonomes : aucun gouvernement ne décide qu'un film sera vu ni qu'une langue sera apprise — l'État peut financer, faciliter, promouvoir, non décréter.

Méthode : Manier un indicateur de puissance

Un chiffre n'est jamais une preuve à lui seul. Nommer la source et l'année : « 877 milliards de dollars en 2022, selon le SIPRI » vaut ce que ne vaut pas « le budget militaire américain est de 877 milliards », car les instituts ne comptent pas la même chose — pensions militaires, renseignement et forces paramilitaires sont inclus par les uns, exclus par les autres. Choisir l'unité qui répond à la question : en parité de pouvoir d'achat, la Chine dépasse les États-Unis depuis le milieu des années 2010 ; en valeur courante, non. Rapporter à la population et au territoire : un total dit la masse, un ratio dit l'intensité. Et se méfier des « indices de puissance » composites, qui agrègent des données hétérogènes selon des pondérations choisies par leurs auteurs.

Les quatre champs de la puissance internationale, du hard power au soft power.

2.1.3 Une hiérarchie mouvante : de l'hyperpuissance à la multipolarité

Les catégories qui classent les puissances sont datées. Le mot superpuissance apparaît en 1944 sous la plume du politiste américain William Fox pour désigner les trois États — États-Unis, Union soviétique, Royaume-Uni — capables d'agir à l'échelle du globe après la guerre ; le Royaume-Uni en sortira vite, et le monde de la guerre froide sera bipolaire, organisé autour de deux blocs, avec un troisième ensemble, les non-alignés, réuni à Bandung en 1955.

La disparition de l'URSS, le 25 décembre 1991, produit une configuration inédite. Dès 1990, l'éditorialiste américain Charles Krauthammer parle d'un « moment unipolaire » ; en 1998, le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine forge le terme d'hyperpuissance — un État dominant simultanément dans tous les champs, militaire, économique, monétaire, technologique, culturel, linguistique. Le mot est volontairement critique : il désigne moins une supériorité qu'un déséquilibre.

Cette configuration s'est défaite : par la parole, avec le discours de Vladimir Poutine à la conférence de Munich sur la sécurité, le 10 février 2007, contre le modèle d'un monde à un seul centre ; par l'économie, la Chine devenant en 2010 la deuxième économie mondiale en valeur courante ; par la formation de groupes concurrents, les BRIC réunis en sommet dès 2009, devenus BRICS avec l'entrée de l'Afrique du Sud, puis élargis lors du sommet de Johannesburg d'août 2023. Le monde des années 2020 est dit multipolaire, sans consensus : les États-Unis y gardent une avance considérable dans les champs militaire et monétaire, d'où la formule d'un monde « multipolaire par l'économie, unipolaire par la sécurité ».

Définition 2.5Unipolarité, bipolarité, multipolarité

Trois manières de décrire la répartition de la puissance à l'échelle mondiale. La bipolarité (1947-1991) organise le système autour de deux pôles qui structurent les alliances. L'unipolarité désigne la période où un seul État dispose d'une supériorité sans équivalent — les années 1990 et 2000, dont hyperpuissance (Hubert Védrine, 1998) donne la formule française. La multipolarité décrit un système où plusieurs pôles comparables coexistent sans qu'aucun puisse imposer seul ses décisions. Ces trois mots décrivent une structure, non un degré de stabilité : un monde multipolaire n'est ni plus ni moins pacifique.

◆Théorème 2.6Les cinq permanents, ou la puissance de 1945 figée

L'Organisation des Nations unies compte 193 États membres depuis l'admission du Soudan du Sud en 2011. Le Conseil de sécurité en réunit quinze : cinq membres permanents dotés du droit de veto — Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie (qui a succédé à l'URSS en 1991) — et dix membres élus pour deux ans. Une seule voix parmi les cinq suffit à bloquer toute résolution contraignante. Aucune réforme n'a abouti depuis 1945, hormis l'élargissement de six à dix des sièges non permanents, entré en vigueur en 1965 : réformer la charte suppose en effet l'accord… des cinq permanents.

Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'introduction

La puissance est une capacité relationnelle, non un stock d'attributs : elle se juge à ce qu'un État obtient, pas à ce qu'il possède. Elle se manifeste dans quatre champs — diplomatique, militaire, économique et financier, culturel — qui se renforcent mutuellement, et se déploie sur un continuum du hard power (contraindre) au soft power (attirer), dont l'articulation raisonnée s'appelle smart power ; la puissance normative en est la forme la plus discrète. Les catégories qui la classent sont datées : superpuissance (1944), bipolarité (1947-1991), hyperpuissance (1998), multipolarité.

2.2 Axe 1 — Essor et déclin des puissances : un regard historique

Aucune puissance n'est éternelle, et le programme le fait travailler sur deux cas construits pour se répondre : l'empire ottoman offre le cycle complet — six siècles, de la principauté frontalière à la disparition —, ce qui permet d'établir les mécanismes du déclin ; la Russie offre une reconstruction en cours, qui permet de vérifier s'ils s'appliquent et de mesurer ce qu'un État sauve de la puissance d'un empire disparu.

Définition 2.7Déclin

Perte relative de puissance d'un acteur par rapport à d'autres. Le déclin est relatif : un État peut s'enrichir tout en déclinant, si ses rivaux s'enrichissent plus vite. Il est rarement continu : sursauts, réformes et victoires ponctuelles le jalonnent. Il est d'abord perçu : le sentiment de déclin produit des effets politiques indépendamment de sa réalité statistique. L'historien britannique Paul Kennedy en a proposé en 1987, dans Naissance et déclin des grandes puissances, une explication générale : l'overstretch impérial, l'écart croissant entre les engagements militaires d'une puissance et les ressources qui les financent.

2.2.1 Jalon 1 — L'empire ottoman, de l'essor au déclin

Exemple 2.8Six siècles d'un empire : comment on devient et comment on cesse d'être une puissance

Problématique du jalon. Par quels moyens une petite principauté frontalière d'Anatolie est-elle devenue, en deux siècles, la première puissance de la Méditerranée orientale — et pourquoi cet empire, qui n'a jamais été conquis, a-t-il cessé d'être une puissance avant de disparaître ?

Une principauté devenue empire (vers 1299-1453).

Vers 1299, dans la Bithynie voisine de Byzance, Osman gouverne l'une des principautés turques nées de la décomposition du sultanat seldjoukide de Roum ; seule sa position la distingue : frontalière, elle offre des conquêtes, un butin à distribuer et une légitimité de combattant de la foi qui attire les guerriers. Orhan prend Bursa en 1326 ; les Ottomans passent en Europe au milieu du XIVe siècle et s'y installent avant d'achever la conquête de l'Anatolie, la victoire de Kosovo (1389) leur ouvrant les Balkans ; le désastre d'Ankara (1402), où Tamerlan capture le sultan Bayézid Ier, disloque l'empire onze ans sans l'emporter — la puissance ottomane repose moins sur un homme que sur une machine administrative. Le 29 mai 1453, Mehmed II prend Constantinople : l'artillerie vient à bout de murailles réputées imprenables, et la capitale de l'Empire romain d'Orient devient celle d'un empire musulman qui se veut l'héritier de Rome autant que de l'islam.

L'apogée : les instruments d'un empire-monde (1453-1683).

Ce qui fait la puissance ottomane à son sommet n'est pas l'étendue — de Budapest à Bassorah, de la mer Noire au Yémen —, ce sont trois instruments. Une armée permanente et une administration écrite : les janissaires, infanterie d'élite dotée d'armes à feu, sont recrutés par le devchirmé, prélèvement périodique de garçons chrétiens des Balkans, convertis et formés pour l'armée ou l'administration, ces « enfants de tribut » accédant jusqu'au grand vizirat ; le timar, concession de revenus fiscaux contre service militaire à cheval, encadre la cavalerie, et des registres cadastraux recensent hommes et terres. Le système des millets : les communautés non musulmanes — orthodoxes, arméniennes, juives — gardent leurs autorités, leurs tribunaux pour le statut personnel et leurs écoles, contre un impôt spécifique et un statut juridique inférieur ; cette tolérance encadrée deviendra au XIXe siècle la porte d'entrée des ingérences européennes, chaque puissance se posant en protectrice d'une communauté. La légitimité religieuse : la conquête de l'Égypte mamelouke par Sélim Ier en 1517 place La Mecque et Médine sous protection ottomane et permet aux sultans de revendiquer le titre de calife. Le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566) marque l'apogée — Belgrade en 1521, Rhodes en 1522, Mohács en 1526, le siège de Vienne en 1529, qui échoue mais porte les armées ottomanes au cœur de l'Europe — et un renversement diplomatique : François Ier, en guerre contre Charles Quint, obtient pour les marchands français les capitulations, privilèges traditionnellement datés de 1536 et formellement établis en 1569. Accordés en position de force, ils deviendront trois siècles plus tard l'instrument de la dépendance ottomane.

Définition 2.9Empire

Ensemble politique vaste, composite et hiérarchisé, réunissant sous une même autorité des populations de langues, de religions et de statuts différents, sans exiger d'elles une identité commune : il gouverne la diversité là où l'État-nation cherche à l'homogénéiser. Sa force est de pouvoir s'étendre indéfiniment ; sa fragilité apparaît le jour où le principe des nationalités se diffuse parmi ses sujets, ce qui arrive à l'Empire ottoman au début du XIXe siècle.

Le retournement : 1683, 1699, et le siècle des reculs.

L'échec du second siège de Vienne, en septembre 1683, ouvre une guerre de seize ans que les Ottomans perdent. Le traité de Karlowitz, signé le 26 janvier 1699, est le point de bascule : pour la première fois l'empire négocie en vaincu, avec une médiation européenne, et cède la Hongrie et la Transylvanie aux Habsbourg, la Podolie à la Pologne, la Morée à Venise. La frontière, qui avançait, recule. Une menace nouvelle se lève au XVIIIe siècle, la Russie : le traité de Küçük Kaynarca, le 21 juillet 1774, lui ouvre la mer Noire, détache le khanat de Crimée — que Catherine II annexe en 1783 — et contient une clause ambiguë sur la protection des chrétiens orthodoxes dont Saint-Pétersbourg tirera pendant un siècle un droit d'ingérence. L'expédition d'Égypte de Bonaparte (1798) révèle l'écart technique creusé par l'Europe : une province ottomane est envahie par une puissance européenne, puis reprise par une autre, sans que le sultan y puisse grand-chose.

Définition 2.10Question d'Orient

Nom donné, dans la diplomatie européenne du XIXe siècle, au problème posé par l'affaiblissement de l'Empire ottoman : que faire de ses dépouilles, et comment empêcher qu'un rival ne s'en empare ? Elle transforme le déclin d'un empire en affaire européenne, avec une conséquence paradoxale : les puissances ont à plusieurs reprises sauvé l'empire qu'elles affaiblissaient par ailleurs, pour l'empêcher de tomber aux mains de la Russie. Une puissance dont la survie dépend de la rivalité de ses voisins a cessé d'être une puissance.

Réformer, puis s'endetter (1839-1881).

Le rescrit impérial de Gülhane, en novembre 1839, ouvre les Tanzimat (« réorganisations ») : égalité de tous les sujets devant la loi quelle que soit leur religion, sécurité de la vie et des biens, conscription régulière, codes inspirés du droit français, écoles, télégraphe, chemins de fer ; la première constitution ottomane est promulguée le 23 décembre 1876, avant celle de bien des États européens. L'entreprise échoue pour trois raisons : elle heurte les conservatismes intérieurs, elle mécontente les communautés chrétiennes auxquelles l'égalité proclamée paraît un recul par rapport à l'autonomie des millets, et elle coûte très cher. C'est là le mécanisme le plus instructif du jalon, car on peut perdre sa souveraineté sans perdre une bataille : l'empire suspend le paiement de sa dette en 1875, et le décret de Muharrem, en 1881, crée l'Administration de la Dette publique ottomane, conseil où siègent les créanciers européens et qui perçoit directement certaines recettes de l'État — sel, tabac, timbre, soie. Combinée aux capitulations, devenues des privilèges d'extraterritorialité, cette tutelle fait de l'empire une semi-colonie économique — ce que résume la formule de l'« homme malade », attribuée au tsar Nicolas Ier en 1853.

Le démembrement : 1878-1923.

La guerre de Crimée (1853-1856) avait donné une illusion : sauvé par la France et le Royaume-Uni, l'empire est admis au « concert européen » par le traité de Paris de 1856, qui garantit son intégrité. Le congrès de Berlin, en juin-juillet 1878, dit la vérité : la Serbie, le Monténégro et la Roumanie deviennent indépendants, la Bulgarie autonome, l'Autriche-Hongrie occupe la Bosnie-Herzégovine, le Royaume-Uni reçoit Chypre — le sort de l'empire est réglé par les autres, sans lui. Suivent la Tunisie prise par la France en 1881, l'Égypte occupée par le Royaume-Uni en 1882, la Libye conquise par l'Italie en 1911-1912, les guerres balkaniques de 1912-1913. La révolution jeune-turque de juillet 1908 rétablit la constitution mais n'inverse rien, et le nationalisme turc qu'elle promeut dissocie l'empire de ses sujets non turcs. Entré en guerre aux côtés des Empires centraux à l'automne 1914, l'empire perpètre en 1915 le génocide des Arméniens — date symbolique du 24 avril 1915, entre un million et un million et demi de victimes selon les estimations. Vaincu, il signe l'armistice de Moudros le 30 octobre 1918 puis le traité de Sèvres le 10 août 1920, qui le démembre ; ce traité ne sera jamais appliqué, car le mouvement national conduit par Mustafa Kemal repousse l'occupation grecque, abolit le sultanat le 1er novembre 1922 et obtient le traité de Lausanne du 24 juillet 1923, qui fixe les frontières de la Turquie et met fin aux capitulations ; la République est proclamée le 29 octobre 1923, le califat aboli le 3 mars 1924. L'empire ne disparaît donc pas sous les coups de ses ennemis extérieurs : il est liquidé de l'intérieur, par un État-nation qui se construit sur ses ruines.

◆Théorème 2.11L'empire ottoman en quinze dates

vers 1299 : Osman fonde la dynastie.   1326 : Bursa, première capitale.   1389 : Kosovo, les Balkans s'ouvrent.   29 mai 1453 : prise de Constantinople par Mehmed II.   1517 : conquête de l'Égypte ; le sultan devient calife.   1520-1566 : règne de Soliman le Magnifique ; siège de Vienne en 1529.   1571 : défaite navale de Lépante.   1683 : échec du second siège de Vienne. 26 janvier 1699 : traité de Karlowitz, premier grand recul.   21 juillet 1774 : traité de Küçük Kaynarca ; la Russie à la mer Noire. 1839-1876 : Tanzimat ; constitution du 23 décembre 1876.   juin-juillet 1878 : congrès de Berlin.   1881 : Administration de la Dette publique ottomane.   1912-1913 : guerres balkaniques.   24 juillet 1923 : traité de Lausanne ; République turque le 29 octobre.

L'empire ottoman de 1299 à 1923 : une frise à l'échelle, quatre phases.

2.2.2 Jalon 2 — Une puissance qui se reconstruit après l'éclatement d'un empire : la Russie depuis 1991

Exemple 2.12Que reste-t-il d'un empire disparu ?

Problématique du jalon. Quels attributs de la puissance soviétique la Russie a-t-elle conservés après 1991, par quels moyens a-t-elle entrepris de reconstruire une capacité d'action internationale, et cette reconstruction fait-elle d'elle une grande puissance ou une puissance d'un type particulier ?

1991 : une disparition négociée.

L'URSS ne s'effondre pas sous une invasion : elle est dissoute par ceux qui la dirigent. Le 8 décembre 1991, dans la forêt de Belovej, les présidents russe, ukrainien et biélorusse — Boris Eltsine, Leonid Kravtchouk et Stanislas Chouchkevitch — constatent que l'Union « cesse d'exister » et créent la Communauté d'États indépendants ; le protocole d'Alma-Ata, le 21 décembre, y agrège huit autres républiques ; le 25 décembre 1991, Mikhaïl Gorbatchev démissionne et le drapeau rouge est abaissé sur le Kremlin. La Russie n'est pas un État nouveau : elle se déclare État continuateur de l'URSS, et conserve donc le siège permanent au Conseil de sécurité et le droit de veto, les ambassades, les traités signés, la dette extérieure et l'arme nucléaire. Le protocole de Lisbonne (1992) puis le mémorandum de Budapest du 5 décembre 1994 organisent le transfert vers la Russie des armes nucléaires stationnées en Ukraine, en Biélorussie et au Kazakhstan, en échange d'assurances de sécurité données à Kiev par les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie — document abondamment cité après 2014.

Définition 2.13État continuateur

Notion du droit international distincte de celle d'État successeur. Un État successeur hérite d'une partie des droits et obligations d'un État disparu ; un État continuateur est réputé être le même sujet de droit, poursuivant la personnalité juridique de l'État précédent. En se déclarant continuatrice de l'URSS — et non l'une de ses quinze héritières —, la Russie a conservé le siège permanent sans avoir à le demander : une qualification bien choisie a préservé l'attribut le plus précieux d'une superpuissance disparue.

Les années 1990 : le statut sans les moyens.

La « thérapie de choc » — libération des prix en janvier 1992, privatisations massives — s'accompagne d'une hyperinflation, de la constitution de fortunes considérables entre les mains de quelques oligarques et d'une contraction du produit intérieur brut que les estimations situent autour de 40 % entre 1991 et 1998. L'État lui-même vacille : en octobre 1993, le conflit entre le président Eltsine et le Parlement se termine par le bombardement du siège de celui-ci ; la première guerre de Tchétchénie (1994-1996) se solde par un retrait ; le 17 août 1998, la Russie fait défaut sur sa dette intérieure. Sur la scène internationale, elle subit sans pouvoir répondre : l'OTAN s'élargit en 1999 à la Pologne, à la Hongrie et à la République tchèque, puis en 2004 à sept États dont les trois républiques baltes, et son intervention au Kosovo, en 1999, est conduite sans mandat du Conseil de sécurité, c'est-à-dire en contournant le veto russe. Le statut est intact ; les moyens de s'en servir ont disparu.

Reconstruire l'État avant la puissance (1999-2008).

Vladimir Poutine devient Premier ministre en août 1999, président par intérim le 31 décembre 1999, élu en mars 2000, avec un objectif : rétablir la « verticale du pouvoir ». Sept districts fédéraux sont créés en 2000 pour encadrer les régions ; les grandes chaînes de télévision sont reprises en main ; l'arrestation de Mikhaïl Khodorkovski, le 25 octobre 2003, et le démantèlement de son groupe pétrolier Ioukos signifient aux hommes d'affaires que la rente énergétique appartient à l'État. La forte hausse du prix du baril entre 1999 et 2008 finance le tout : remboursement anticipé de la dette extérieure, fonds de réserve, relance de la dépense militaire. La puissance russe des années 2000 repose ainsi sur une base étroite, la rente.

◆Théorème 2.14La Russie depuis 1991 en douze dates

8 décembre 1991 : accords de Belovej ; 25 décembre 1991 : démission de Gorbatchev.   octobre 1993 : crise constitutionnelle à Moscou.   5 décembre 1994 : mémorandum de Budapest.   1994-1996 puis depuis 1999 : guerres de Tchétchénie.   17 août 1998 : défaut de paiement.   1999-2000 : Poutine Premier ministre puis président.   10 février 2007 : discours de Munich contre le monde à un seul centre.   août 2008 : guerre en Géorgie.   mars 2014 : annexion de la Crimée ; exclusion du G8.   30 septembre 2015 : intervention en Syrie.   24 février 2022 : invasion de l'Ukraine ; sanctions occidentales sans précédent ; adhésion de la Finlande à l'OTAN en 2023 et de la Suède en 2024.

Les instruments de la puissance retrouvée.

Le siège permanent et le veto sont les plus rentables, car ils ne coûtent rien et paralysent : sur le dossier syrien, à partir de 2011, le veto russe a empêché à de nombreuses reprises l'adoption de résolutions contraignantes. L'arme nucléaire — la Russie et les États-Unis détiennent à eux deux la très grande majorité des têtes nucléaires du monde — la distingue d'une puissance moyenne à produit intérieur brut comparable. L'énergie : premier ou deuxième exportateur mondial de gaz selon les années, la Russie fournissait avant 2022 de l'ordre de 40 % des importations de gaz de l'Union européenne, et les interruptions de livraison lors des différends avec l'Ukraine, en janvier 2006 et en janvier 2009, puis le gazoduc Nord Stream 1 inauguré en 2011, en ont fait un instrument politique. La force employée hors des frontières : Géorgie en août 2008, avec la reconnaissance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud ; Crimée en mars 2014, annexée après un référendum non reconnu par l'Assemblée générale des Nations unies ; Syrie à partir du 30 septembre 2015, où l'intervention aérienne sauve le régime de Bachar el-Assad ; le groupe Wagner, société militaire privée déployée en Libye, en République centrafricaine puis au Sahel. L'influence informationnelle, enfin : chaînes internationales, réseaux sociaux, soutien à des formations hostiles à l'Union européenne.

Les limites : une puissance déséquilibrée.

L'économie repose sur les hydrocarbures et les matières premières, et son poids dans le produit mondial reste de l'ordre de celui de l'Italie ou de l'Espagne. La population, d'environ 145 millions d'habitants, diminue. L'industrie civile exporte peu hors armement et nucléaire, et la dépendance aux composants électroniques importés est apparue au grand jour après 2022. Aucun modèle culturel ou politique ne suscite d'adhésion large hors de l'espace post-soviétique : le soft power russe est faible. Enfin, l'invasion de l'Ukraine du 24 février 2022 a produit l'inverse de l'effet recherché — élargissement de l'OTAN à la Finlande en 2023 et à la Suède en 2024, réorientation européenne des approvisionnements énergétiques, dépendance croissante à l'égard de la Chine, devenue le principal débouché et le principal fournisseur.

La Russie depuis 1991 : ce qu'un État hérite d'un empire disparu, et ce qu'il en fait.
Le débat : reconstruction ou déclassement ?

Les deux lectures s'appuient sur des faits exacts. Ceux qui parlent de reconstruction soulignent qu'un État revenu de si loin est redevenu un acteur dont il faut tenir compte. Ceux qui parlent de puissance déclassée — l'historien Georges Sokoloff avait forgé dès 1993 la formule de « puissance pauvre » — observent qu'elle n'exporte guère que des matières premières et des armes, qu'elle n'attire ni les capitaux ni les talents, et que sa capacité d'action tient à la volonté d'user de la force : c'est la puissance de nuisance, capable d'empêcher sans être capable de construire. En mars 2014, Barack Obama avait qualifié la Russie de « puissance régionale » — jugement contesté, que l'intervention syrienne de 2015 a partiellement démenti.

Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'axe 1

Le déclin est relatif, lent et perçu : les Ottomans mettent deux siècles à passer de Karlowitz (1699) à Lausanne (1923), en réformant tout du long. Quatre mécanismes s'enchaînent, transposables à d'autres cas : le décrochage technique et économique — c'est la révolution industrielle européenne, non une défaite, qui creuse l'écart — devient dépendance financière, car emprunter c'est accepter un contrôle (la Dette publique ottomane,

  1. ; le principe des nationalités détruit de l'intérieur ce qui faisait la force d'un empire, gouverner la diversité ; l'ingérence des rivaux achève le processus, et au congrès de Berlin, en 1878, on décide du sort de l'empire sans lui : une puissance dont la survie dépend de l'équilibre entre ses voisins n'est plus un sujet des relations internationales mais leur objet. La Russie montre le mouvement inverse et incomplet : elle a conservé les attributs juridiques et militaires de la superpuissance sans en retrouver les fondements économiques et culturels — on peut être puissant dans un champ et faible dans un autre.

2.3 Axe 2 — Formes indirectes de la puissance : une approche géopolitique

L'axe 1 a fait travailler la durée ; l'axe 2 porte sur des formes de puissance qui ne se voient pas dans un défilé militaire : la langue d'une négociation, la plateforme par laquelle on accède à l'information, la route par où transitent les marchandises. Elles sont indirectes et non douces — imposer une norme ou contrôler un détroit contraint —, lentes, donc difficiles à défaire, et partagées : elles font intervenir des acteurs que l'État ne commande pas. D'où la question de l'axe : l'État reste-t-il le principal détenteur de la puissance ?

2.3.1 Jalon 1 — L'enjeu de la langue : anglais et français dans les relations internationales, francophonie, instituts Confucius…

Exemple 2.15Parler, faire parler, faire apprendre

Problématique du jalon. En quoi la place d'une langue dans les institutions internationales, dans les sciences et dans les échanges est-elle un enjeu de puissance, et que peut réellement un État pour défendre ou diffuser la sienne ?

Pourquoi une langue est un instrument de puissance.

Elle est un avantage de négociation : discuter dans sa langue maternelle face à des interlocuteurs qui emploient une langue seconde donne rapidité et précision juridique, et le mot exact d'un traité décide de son interprétation pendant des décennies. Elle est une infrastructure, car elle détermine ce à quoi l'on a accès : la recherche, dont l'écrasante majorité des publications paraît aujourd'hui en anglais, les normes techniques, les manuels, les logiciels. Le linguiste Louis-Jean Calvet a décrit dans La Guerre des langues (1987) un système « gravitationnel » où quelques langues centrales attirent les autres : on apprend l'anglais parce qu'il donne accès à tout le reste. Elle transporte enfin des représentations : parler de compliance, de gouvernance ou de soft law, c'est adopter des cadres de pensée formés ailleurs.

L'état des langues dans les institutions internationales.

L'Organisation des Nations unies compte six langues officielles — anglais, arabe, chinois, espagnol, français, russe, l'arabe ayant été ajouté en 1973 — mais deux seulement sont langues de travail du Secrétariat, l'anglais et le français : statut disproportionné au poids démographique de la France, hérité de 1945. L'Union européenne reconnaît vingt-quatre langues officielles — tout citoyen peut s'adresser aux institutions dans la sienne, tout texte de droit dérivé fait foi dans chacune —, choix coûteux assumé comme une condition de la légitimité démocratique ; mais l'anglais s'est imposé dans la pratique interne : au tournant des années 1990 les textes originaux de la Commission se répartissaient à peu près également entre le français et l'anglais, plus des quatre cinquièmes étaient rédigés en anglais dans les années 2010, et le Brexit n'a rien changé — une langue installée ne dépend plus de la puissance de l'État qui l'a apportée. Le français conserve des positions précises : langue officielle du Conseil de l'Europe, de l'Union postale universelle, des juridictions internationales de La Haye, de l'Union africaine et du Comité international olympique, la Charte olympique prévoyant qu'en cas de divergence le texte français fait foi. Ces positions sont des rentes du passé : elles se défendent, elles ne se reconstituent pas.

Définition 2.16Diplomatie d'influence

Ensemble des actions par lesquelles un État cherche à peser sur les opinions, les élites et les représentations à l'étranger, plutôt que sur les gouvernements : enseignement de la langue, bourses, instituts culturels, médias internationaux, coopération scientifique, aide au développement. Elle relève du soft power mais s'en distingue : le soft power est une ressource, souvent involontaire, la diplomatie d'influence une politique publique, avec budget, opérateurs et objectifs.

La francophonie : une organisation politique née d'une langue.

La francophonie sans majuscule désigne l'ensemble des locuteurs de français, la Francophonie avec majuscule le dispositif politique dont l'OIF est l'organisation principale. Celle-ci est née de la volonté de dirigeants africains — Léopold Sédar Senghor au Sénégal, Habib Bourguiba en Tunisie, Hamani Diori au Niger, Norodom Sihanouk au Cambodge — plus que de Paris, longtemps réticente par crainte du soupçon néocolonial : l'Agence de coopération culturelle et technique est créée à Niamey le 20 mars 1970, les sommets des chefs d'État commencent en 1986, l'organisation devient l'Organisation internationale de la Francophonie en

  1. Elle réunit plus de quatre-vingts États et gouvernements membres, associés ou observateurs, dont beaucoup ne sont pas francophones : l'adhésion y est un acte diplomatique autant que linguistique. Selon le rapport La langue française dans le monde publié par l'OIF en 2022, on dénombre environ 321 millions de locuteurs, ce qui situe le français parmi les cinq langues les plus parlées et en fait l'une des rares présentes sur les cinq continents. La croissance attendue vient d'Afrique subsaharienne, d'où les projections souvent citées de sept à huit cents millions de locuteurs au milieu du siècle ; elles sont discutées, car elles supposent que la scolarisation continue de se faire en français.
Les réseaux culturels : quatre modèles pour un même objectif.

L'Alliance française, fondée en 1883, est un réseau d'associations de droit local — de l'ordre de huit cents implantations dans environ cent trente pays — financées d'abord par leurs cours, que complète depuis la loi du 27 juillet 2010 l'opérateur public Institut français : la France dispose du plus vaste dispositif culturel extérieur du monde. Le British Council (1934) et le Goethe-Institut (1951) suivent une logique analogue d'établissements autonomes implantés en propre et largement autofinancés, le premier bénéficiant d'un atout unique, la demande mondiale et spontanée d'anglais ; l'Instituto Cervantes (1991) porte une langue en forte croissance démographique, surtout américaine. Les instituts Confucius, ouverts à partir de 2004 — le premier à Séoul, en novembre —, reposent sur un modèle différent : hébergés à l'intérieur d'universités partenaires, cofinancés par elles et par un organisme chinois, avec enseignants et programmes fournis par Pékin, d'où une expansion très rapide, de l'ordre de cinq cents instituts à la fin des années 2010.

C'est cet hébergement universitaire qui a nourri la controverse : universitaires et parlementaires, aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Europe, ont fait valoir qu'un institut installé dans une université pouvait peser sur les recrutements, les programmes et les invitations, et détourner les débats sensibles — Taïwan, Tibet, Xinjiang. La Suède a fermé les siens en 2020 ; de nombreuses universités américaines ont mis fin aux leurs après que le Congrès eut conditionné certains financements fédéraux en 2018-2019 ; la Chine a réorganisé son dispositif en 2020, en confiant la tutelle à une fondation de droit privé. Cas d'école du passage du soft power au sharp power : le même instrument est perçu comme une offre culturelle ou comme un levier d'influence selon la confiance accordée à l'État qui le finance.

Ce que peut et ne peut pas un État.

La France a beaucoup légiféré : l'article 2 de la Constitution dispose depuis 1992 que « la langue de la République est le français », et la loi du 4 août 1994 impose l'usage du français dans plusieurs domaines de la vie publique. Ces textes protègent un usage intérieur, sans effet sur le choix qu'un chercheur brésilien fait de publier en anglais : une langue se diffuse parce qu'elle donne accès à des emplois, à des savoirs et à des marchés, et le succès de l'anglais est le produit d'une double domination, britannique puis américaine, non d'une politique linguistique.

◆Théorème 2.17Langues et institutions : repères

1883 : Alliance française.   1934 : British Council.   1945 : cinq langues officielles à l'ONU ; l'arabe est ajouté en 1973.   1951 : Goethe-Institut.   20 mars 1970 : création à Niamey de l'Agence de coopération culturelle et technique, matrice de la Francophonie.   1986 : premier sommet des chefs d'État et de gouvernement.   1991 : Instituto Cervantes.   1992 : « La langue de la République est le français » entre dans la Constitution ; 4 août 1994 : loi relative à l'emploi de la langue française.   2004 : premier institut Confucius.   2005 : l'Agence devient l'Organisation internationale de la Francophonie.   2010 : création de l'Institut français.   2022 : le rapport de l'OIF dénombre environ 321 millions de francophones.

2.3.2 Jalon 2 — Les nouvelles technologies : puissance des géants du numérique (GAFAM, BATX…), impuissance des États et des organisations internationales ?

Exemple 2.18Des entreprises plus puissantes que des États ?

Problématique du jalon. Les grandes entreprises du numérique exercent-elles une puissance de nature politique, et les États sont-ils réellement démunis face à elles — comme le suggère le point d'interrogation du programme ?

Une concentration sans précédent.

Les acronymes GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) désignent deux ensembles d'entreprises nés dans deux États seulement. Apple a franchi 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière le 2 août 2018, puis 3 000 milliards au début de 2022 — davantage que le produit intérieur brut de la plupart des États ; la comparaison doit être maniée avec prudence, capitalisation et produit intérieur brut ne mesurant pas la même chose. Leur puissance tient surtout à leur position : elles occupent des goulets d'étranglement — magasin d'applications, moteur de recherche, système d'exploitation, informatique en nuage — par lesquels tout le monde doit passer, ce qui permet de fixer ses conditions sans être en situation de monopole au sens classique.

Des attributs proprement politiques.

Elles édictent des règles et les appliquent : les conditions générales d'utilisation d'un réseau social déterminent ce que des centaines de millions de personnes peuvent dire, et leur application relève d'un pouvoir de police privé, avec procédures, sanctions et recours internes. Elles détiennent des infrastructures critiques : environ 99 % des données intercontinentales transitent par des câbles sous-marins, dont les géants du numérique sont devenus, à partir des années 2010, propriétaires ou copropriétaires, alors qu'ils étaient auparavant financés par des consortiums d'opérateurs télécoms ; ils possèdent aussi les centres de données et une part majoritaire du marché mondial du nuage. Elles interviennent dans les conflits : l'accès à une constellation de satellites de communication privée en zone de guerre, ou la décision de suspendre des services dans un pays, sont des actes aux conséquences stratégiques décidés par des acteurs privés.

Les États sont-ils impuissants ? Quatre leviers qui fonctionnent.

Le droit : le règlement général sur la protection des données, adopté en 2016 et applicable le 25 mai 2018, illustre l'« effet Bruxelles » — parce qu'il est plus simple d'appliquer partout la règle la plus exigeante, il est devenu une norme de fait bien au-delà de l'Europe et a inspiré des législations en Californie, au Brésil, en Inde et au Japon ; le règlement sur les marchés numériques (DMA) et le règlement sur les services numériques (DSA), adoptés en 2022, imposent des obligations aux « contrôleurs d'accès » pour l'un, de modération et de transparence pour l'autre, assorties d'amendes proportionnelles au chiffre d'affaires mondial. La concurrence : la Commission européenne a infligé à Google 2,4 milliards d'euros en 2017 pour l'abus de position dominante de son comparateur de prix, 4,3 milliards en 2018 dans l'affaire Android et 1,5 milliard en 2019 pour la régie publicitaire AdSense — montants sans précédent, mais faibles au regard des bénéfices réalisés. L'impôt : la France a institué par la loi du 24 juillet 2019 une taxe de 3 % sur certains services numériques, et un accord conclu en octobre 2021 dans le cadre de l'OCDE et du G20, approuvé par près de cent quarante États, prévoit un impôt minimum de 15 % sur les bénéfices des grandes multinationales — mise en œuvre laborieuse, mais principe nouveau : répartir le droit d'imposer selon le lieu de consommation, non selon le siège. La sécurité et la souveraineté : le déploiement de la 5G a conduit plusieurs États européens à écarter certains équipementiers, la France par une loi du 1er août 2019, tandis que la loi américaine dite Cloud Act, adoptée en 2018, permet aux autorités des États-Unis d'exiger d'un fournisseur américain la remise de données, y compris stockées à l'étranger ; la Cour de justice de l'Union européenne a invalidé à deux reprises, en 2015 puis le 16 juillet 2020, les cadres organisant le transfert de données personnelles vers les États-Unis.

Définition 2.19Souveraineté numérique

Capacité d'un État ou d'un ensemble d'États à maîtriser ses infrastructures, ses données et ses règles dans l'espace numérique, sans dépendre de décisions ou de législations étrangères. Trois volets : les infrastructures (câbles, centres de données, semi-conducteurs), les données (localisation, accès des autorités étrangères) et les normes (qui écrit la règle applicable). Le débat oppose ceux qui y voient la condition d'une autonomie politique et ceux qui y voient un protectionnisme coûteux et techniquement irréaliste.

Un contre-exemple décisif : la Chine.

Elle a bâti dès les années 2000 un système de filtrage — le « grand pare-feu » — qui a exclu les plateformes américaines de son marché intérieur et permis l'essor d'équivalents nationaux : Baidu, Alibaba, Tencent, ByteDance. Puis, à partir de la fin de 2020, l'État a repris en main ces mêmes champions : suspension de l'introduction en Bourse d'Ant Group en novembre 2020, amende de plusieurs milliards de dollars infligée à Alibaba en avril 2021, encadrement du temps de jeu vidéo des mineurs, contrôle des transferts de données hors du pays. Un État peut donc contrôler les géants du numérique, à condition d'être assez grand pour constituer un marché à lui seul et de ne pas s'imposer de limites libérales. La question n'est pas celle d'une impuissance des États en général, mais de la capacité des États moyens et des démocraties à réguler sans fermer.

Les quatre couches du numérique et les leviers de régulation des États.

2.3.3 Jalon 3 — La maîtrise des voies de communication : les « nouvelles routes de la Soie »

Exemple 2.20Relier pour dominer ?

Problématique du jalon. En quoi la construction d'infrastructures de transport et de communication constitue-t-elle un instrument de puissance, et quelle est la nature exacte du projet chinois lancé en 2013 : une politique commerciale, une stratégie géopolitique, ou les deux ?

Une idée ancienne.

Les routes romaines servaient à déplacer les légions ; le canal de Suez, ouvert en 1869, a été racheté puis contrôlé par le Royaume-Uni parce qu'il raccourcissait la route des Indes ; le transsibérien, achevé au début du XXe siècle, a été construit pour tenir un empire continental. Le nom même des « nouvelles routes de la soie » — emprunté à l'expression forgée au XIXe siècle par le géographe allemand Ferdinand von Richthofen — est un choix de communication : il installe le projet dans une continuité historique plutôt que dans une rupture.

Définition 2.21Voie de communication stratégique

Itinéraire — maritime, terrestre, aérien ou numérique — dont l'interruption désorganiserait durablement les échanges et dont le contrôle procure un pouvoir sur des tiers. Sa valeur tient non à sa longueur mais à ses points de passage obligés : détroits (Ormuz, Malacca, Bab el-Mandeb), canaux (Suez, Panama), cols, terminaux portuaires, points d'atterrissement des câbles sous-marins. Un État qui ne peut garantir ses propres routes est vulnérable ; un État qui contrôle celles des autres dispose d'un moyen de pression permanent, qu'il n'a pas besoin d'employer pour qu'il produise ses effets.

Le projet : annonces, contenu, financement.

Xi Jinping annonce le volet terrestre à Astana, au Kazakhstan, en septembre 2013, sous le nom de « ceinture économique de la route de la soie », puis le volet maritime à Jakarta, en octobre 2013, sous celui de « route maritime du XXIe siècle » ; l'ensemble, que l'on traduit par « la Ceinture et la Route », est inscrit en 2017 dans les statuts du Parti communiste chinois. Le contenu est d'abord matériel : ports, voies ferrées, autoroutes, oléoducs et gazoducs, centrales électriques, zones économiques spéciales. Le financement mobilise le Fonds de la route de la soie (2014), les banques publiques chinoises et la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures, créée en 2015 et opérationnelle en janvier 2016 — première institution financière multilatérale d'envergure fondée à l'initiative de la Chine, donc acte de puissance normative autant qu'outil de financement. Plus de cent quarante États ont signé un protocole d'accord ; deux forums se sont tenus à Pékin, en mai 2017 et en avril 2019.

Trois motivations, qu'il faut distinguer.

La motivation est d'abord économique : la Chine dispose de surcapacités considérables dans l'acier, le ciment et le bâtiment, et exporter des chantiers permet de les employer, comme elle cherche des débouchés pour ses excédents financiers et une internationalisation de sa monnaie. Elle est sécuritaire : l'approvisionnement énergétique chinois franchit massivement le détroit de Malacca, contrôlé par des États partenaires des États-Unis — c'est le « dilemme de Malacca », que contournent le corridor économique Chine-Pakistan lancé en 2015 et débouchant à Gwadar, les gazoducs et oléoducs venus de Birmanie et d'Asie centrale, la route maritime du Nord. Elle est enfin politique et normative : financer une infrastructure, c'est installer ses entreprises, ses normes techniques, ses équipements de réseau et ses systèmes de paiement, et créer des relations bilatérales durables avec des États qui, au moment des votes dans les enceintes internationales, s'en souviennent.

Les points d'appui portuaires.

Le port du Pirée, dont l'armateur public COSCO acquiert 51 % en 2016 puis 67 % en 2021 ; Hambantota, au Sri Lanka, concédé pour quatre-vingt-dix-neuf ans en 2017 ; Gwadar au Pakistan ; Doraleh à Djibouti, où la Chine ouvre le 1er août 2017 sa première base militaire à l'étranger ; Kyaukphyu en Birmanie. Ces implantations sont commerciales, mais leur alignement le long d'un même itinéraire — de la mer de Chine méridionale à la Méditerranée — leur donne une signification stratégique que résume l'image, contestée, d'un « collier de perles ».

Le débat du « piège de la dette ».

La thèse : la Chine prêterait délibérément à des États peu solvables afin de saisir, en cas de défaut, des actifs stratégiques, Hambantota — cédé à bail après que Colombo n'a pu rembourser — en étant la démonstration. L'objection vient notamment de l'économiste américaine Deborah Bräutigam, qui a montré que la dette sri-lankaise était due en majorité à des créanciers occidentaux et aux marchés financiers, que la décision de concéder le port a été prise par Colombo pour se procurer des devises, et qu'aucun document n'atteste d'un plan délibéré. Les prêts chinois ne sont pas pour autant sans risque : leur opacité et le poids qu'ils font peser sur des budgets fragiles sont documentés. Mais entre « des prêts risqués et opaques » et « un piège tendu », il y a un écart que le raisonnement doit respecter.

Les ripostes.

Le G7 lance en juin 2021 l'initiative Build Back Better World, devenue en juin 2022 le Partenariat pour les infrastructures et l'investissement mondiaux ; l'Union européenne annonce le 1er décembre 2021 sa stratégie Global Gateway ; l'Italie, seul membre du G7 à avoir signé un protocole d'accord avec Pékin, en mars 2019, a notifié son retrait à la fin de

  1. Tardives et modestes, ces réponses confirment le diagnostic : la maîtrise des voies de communication est devenue un terrain de compétition entre puissances.
Les « nouvelles routes de la soie » : trois volets, un financement, des ripostes tardives.

Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'axe 2

Une langue donne un avantage de négociation, un accès aux savoirs et des catégories de pensée ; le statut du français dans les institutions est un héritage de 1945 qui se défend, le succès de l'anglais le produit d'une domination économique. Les réseaux culturels diffèrent par leur structure — associations autonomes pour l'Alliance française (1883), le British Council (1934), le Goethe-Institut (1951) ; hébergement universitaire pour les instituts Confucius (2004), d'où la controverse sur le passage du soft power au sharp power. Les géants du numérique édictent des règles, détiennent des infrastructures critiques et interviennent dans les conflits ; les États ne sont pas impuissants — RGPD du 25 mai 2018, DMA et DSA de 2022, amendes européennes, accord fiscal d'octobre 2021 — mais leurs instruments sont lents, et la Chine montre qu'un État assez grand peut reprendre la main. Les nouvelles routes de la soie, annoncées en 2013, combinent une logique économique (surcapacités), une logique sécuritaire (« dilemme de Malacca ») et une logique normative ; le « piège de la dette » est une controverse, non un fait établi.

2.4 Objet de travail conclusif — La puissance des États-Unis aujourd'hui

Les États-Unis sont l'objet conclusif du thème parce qu'ils sont le seul État à disposer, simultanément et à un niveau supérieur, de tous les attributs étudiés dans l'introduction : environ 4 % de la population mondiale y produit près du quart du produit mondial en valeur courante ; leur dépense militaire représente près de deux cinquièmes de la dépense mondiale ; leur monnaie sert de réserve, de référence et d'instrument de sanction ; leurs universités, leurs plateformes numériques et leurs industries culturelles dominent leurs marchés. C'est ce cumul que Hubert Védrine voulait nommer en 1998 par le mot d'hyperpuissance. L'objet conclusif ne consiste pas à célébrer cette domination mais à l'analyser : où se localise cette puissance, comment les États-Unis se comportent-ils à l'égard des règles collectives, jusqu'où s'étend leur influence dans un monde qui n'est plus unipolaire ?

2.4.1 Jalon 1 — Les lieux et les formes de la puissance aux États-Unis (siège de l'ONU, Hollywood, Massachussetts Institute of Technology…)

Exemple 2.22Lire une puissance dans une géographie

Problématique du jalon. Pourquoi la puissance des États-Unis se concentre-t-elle dans un petit nombre de lieux identifiables, et que nous apprend cette géographie sur la nature même de cette puissance ?

Note d'orthographe. Le programme écrit « Massachussetts Institute of Technology » ; l'orthographe exacte est Massachusetts. Nous conservons l'intitulé du programme dans le titre du jalon, et l'orthographe correcte dans le texte.

Une puissance qui a des adresses.

La puissance américaine n'est pas répartie uniformément sur un territoire de neuf millions et demi de kilomètres carrés : elle se concentre dans quelques agglomérations qui sont chacune la capitale mondiale d'un champ. Le programme en cite trois — le siège de l'ONU, Hollywood, le Massachusetts Institute of Technology —, pour les champs diplomatique, culturel et scientifique ; il faut y ajouter Washington pour le politique et le militaire, Wall Street pour le financier, la Silicon Valley et Seattle pour la technologie.

New York : le multilatéralisme et l'argent.

Le siège de l'Organisation des Nations unies se trouve à Manhattan, sur un terrain acquis grâce à un don de John D. Rockefeller Jr. en 1946, les bâtiments étant achevés au début des années

  1. Le fait est lourd de sens : l'organisation chargée de la sécurité collective siège sur le territoire de l'un de ses cinq membres permanents, qui délivre — ou refuse — les visas des délégués. La même ville abrite les deux premières places boursières du monde, le New York Stock Exchange et le Nasdaq, et les sièges de grands médias internationaux : c'est le cas d'école de ce que la sociologue Saskia Sassen a appelé, en 1991, la ville mondiale.
Définition 2.23Ville mondiale

Métropole qui concentre les fonctions de commandement de l'économie mondiale : sièges sociaux, places financières, services aux entreprises, institutions internationales, médias, universités et industries créatives. La notion, proposée par Saskia Sassen en 1991, déplace le regard : ce ne sont plus seulement les États qui commandent l'économie mondiale, mais un réseau de villes qui commandent depuis les États — d'où la coexistence, dans un même pays, d'espaces intensément mondialisés et de régions à l'écart.

Washington, Boston et Cambridge : la décision et le savoir.

Sur quelques kilomètres carrés se trouvent la Maison-Blanche, le Congrès, le département d'État, le Pentagone — achevé en 1943, plus vaste immeuble de bureaux du monde par sa surface — et les sièges du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, installés là depuis 1946 : la décision politique américaine et la gouvernance financière mondiale tiennent dans la même ville. Le savoir a son foyer autour de Harvard, fondée en 1636, et du Massachusetts Institute of Technology, créé en 1861 : dans les éditions récentes du classement de Shanghai, huit des dix premières universités mondiales sont américaines. Cette domination repose sur des dotations privées considérables, sur un financement fédéral de la recherche fondamentale hérité de la Seconde Guerre mondiale et sur une capacité d'attraction — de l'ordre d'un million d'étudiants étrangers accueillis chaque année, dont beaucoup restent. C'est la forme la plus rentable du soft power.

La Silicon Valley, Seattle, Hollywood : la technique et les images.

Le parc industriel de Stanford, ouvert en 1951, la commande militaire et spatiale des années 1950-1960 puis le capital-risque ont fait de la baie de San Francisco le lieu d'où viennent les entreprises qui structurent l'espace numérique mondial ; Seattle en est le double septentrional, avec Microsoft, Amazon et Boeing. Ces lieux illustrent l'articulation entre puissance publique et initiative privée : Internet, le GPS et une part des technologies de l'écran tactile sont issus de programmes publics de recherche, exploités ensuite par des entreprises privées. Installée à Los Angeles depuis les années 1910, l'industrie du cinéma domine la distribution mondiale — salles, catalogues et, depuis les années 2010, plateformes de diffusion en continu — et sa puissance ne tient pas qu'à ses recettes : elle installe des références partagées jusque chez ses adversaires. C'est la forme la plus pure du soft power au sens de Joseph Nye : elle n'est pilotée par aucun gouvernement.

Ce que cette géographie apprend.

Ces lieux n'ont pas été créés par l'État : la puissance américaine est d'abord produite par des acteurs privés et des universités autonomes — sa force et sa limite, car elle est peu pilotable. Ils fonctionnent par agglomération, concentrant compétences, financements et réseaux qui s'attirent mutuellement : on ne décrète pas une Silicon Valley. Ils sont enfin ouverts sur l'extérieur — ils vivent d'étudiants, de chercheurs et de capitaux venus du monde entier —, si bien que toute restriction de l'immigration qualifiée touche le fondement même de cette puissance.

Les lieux de la puissance américaine : un croquis schématique.

2.4.2 Jalon 2 — Unilatéralisme et multilatéralisme : un débat international

Exemple 2.24Bâtir les règles, s'en affranchir

Problématique du jalon. Comment expliquer que l'État qui a construit l'essentiel des institutions internationales de l'après-guerre soit aussi celui qui s'affranchit le plus souvent de leurs décisions, et quelles conséquences ce comportement a-t-il sur la légitimité de ces institutions ?

Définition 2.25Multilatéralisme, unilatéralisme, bilatéralisme

Trois manières de conduire une politique étrangère. Le multilatéralisme traite les questions internationales à plusieurs, dans des enceintes permanentes et selon des règles communes ; il suppose d'accepter par avance des décisions que l'on n'a pas voulues. L'unilatéralisme agit seul, selon sa seule appréciation de son intérêt. Le bilatéralisme négocie État à État, ce qui avantage systématiquement le plus fort. Aucun État n'appartient à une seule catégorie : tous combinent les trois selon les dossiers, et l'objet du débat est de savoir dans quelle proportion.

Les architectes de l'ordre d'après-guerre (1941-1949).

On ne comprend pas le reproche d'unilatéralisme si l'on oublie que les institutions concernées sont largement une création américaine, comme le montre le repère ci-dessous : de la charte de l'Atlantique signée par Franklin Roosevelt et Winston Churchill à l'Alliance atlantique de 1949, en passant par Bretton Woods, la charte des Nations unies, le GATT et le plan Marshall.

Un multilatéralisme conçu pour ne pas se retourner contre eux.

Les États-Unis ont bâti des institutions où ils occupaient une position protégée : siège permanent et veto au Conseil de sécurité ; au Fonds monétaire international, les décisions les plus importantes requièrent 85 % des droits de vote et leur quote-part d'environ 16,5 % leur confère à eux seuls un droit de blocage ; les sièges de l'ONU, du FMI et de la Banque mondiale sont sur leur sol ; la monnaie du système est la leur. Leur multilatéralisme n'est pas un abandon de souveraineté : c'est une manière d'organiser la sienne à l'échelle du monde.

La tentation unilatérale n'est pas récente.

Dès 1919-1920, le Sénat refuse de ratifier le traité de Versailles, si bien que les États-Unis n'entrent pas dans la Société des Nations conçue par leur propre président. La raison est structurelle : la Constitution exige une majorité des deux tiers du Sénat pour ratifier un traité, ce qui donne à une minorité parlementaire un pouvoir d'empêchement permanent — un président peut signer sans pouvoir engager son pays.

Les épisodes contemporains.

Environnement : refus d'appliquer le protocole de Kyoto en 2001 ; retrait de l'accord de Paris annoncé le 1er juin 2017, effectif le 4 novembre 2020, suivi d'un retour le 19 février 2021. Justice internationale : signature du statut de Rome en décembre 2000, puis notification en 2002 de l'intention de ne pas devenir partie — les États-Unis ne reconnaissent pas la Cour pénale internationale. Sécurité : intervention en Irak à partir du 20 mars 2003 sans autorisation du Conseil de sécurité, malgré l'opposition de la France, de l'Allemagne et de la Russie, épisode fondateur du débat. Non-prolifération : retrait, le 8 mai 2018, de l'accord de 2015 sur le nucléaire iranien, pourtant endossé par une résolution du Conseil de sécurité, et rétablissement de sanctions frappant aussi les entreprises européennes. Organisations internationales : retrait de l'UNESCO annoncé en 2017 et effectif fin 2018, suivi d'un retour en 2023 ; notification en 2020 d'un retrait de l'Organisation mondiale de la santé, annulée en janvier 2021. Commerce : blocage, depuis décembre 2019, de la nomination des juges de l'organe d'appel de l'Organisation mondiale du commerce, qui paralyse le règlement des différends commerciaux — un unilatéralisme qui ne consiste pas à sortir, mais à empêcher de fonctionner.

◆Théorème 2.26Construire l'ordre international, puis s'en affranchir

Construire. 14 août 1941 : charte de l'Atlantique.   1er-22 juillet 1944 : Bretton Woods ; le dollar devient le pivot du système monétaire.   26 juin 1945 : charte des Nations unies signée à San Francisco.   5 juin 1947 : discours de George Marshall à Harvard ; 1947 : accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT).   4 avril 1949 : traité de l'Atlantique Nord.   15 août 1971 : fin de la convertibilité du dollar en or.   1991 : disparition de l'URSS ; « moment unipolaire ».   1998 : Hubert Védrine parle d'hyperpuissance.

S'en affranchir. 1919-1920 : le Sénat refuse le traité de Versailles ; pas de SDN.   2001 : refus d'appliquer le protocole de Kyoto.   2002 : les États-Unis se délient du statut de Rome.   20 mars 2003 : intervention en Irak sans mandat du Conseil de sécurité.   2017 : retrait annoncé de l'accord de Paris et de l'UNESCO.   8 mai 2018 : retrait de l'accord sur le nucléaire iranien.   décembre 2019 : paralysie de l'organe d'appel de l'OMC.   4 novembre 2020 : sortie effective de l'accord de Paris ; 19 février 2021 : retour.   2023 : retour à l'UNESCO.

Le débat, tel qu'il faut le présenter.

D'un côté, la thèse de la nation indispensable, formulée en 1998 par la secrétaire d'État Madeleine Albright : les institutions internationales ne produisent d'effets que si la première puissance les soutient, et son unilatéralisme occasionnel serait le prix d'un ordre qui, sans elle, n'existerait pas ; on ajoute qu'il est intermittent et réversible — les retours de 2021 et de 2023 le montrent — et qu'il dépend d'alternances intérieures. De l'autre, la thèse du coût de légitimité : une règle appliquée aux autres et non à soi cesse d'être une règle. C'est l'argument le plus efficace des adversaires des États-Unis — la Russie a invoqué le précédent irakien de 2003 pour justifier ses propres interventions, la Chine peut invoquer le refus américain de ratifier la convention sur le droit de la mer lorsqu'on lui reproche de ne pas appliquer la sentence arbitrale de 2016. L'unilatéralisme abîme donc l'instrument — la norme internationale — sur lequel repose une part de la puissance américaine. La tension est structurelle : une puissance dominante a besoin d'institutions pour stabiliser un ordre à moindre coût, et elle est en même temps le seul acteur capable de s'en passer. Toute la question est de savoir à partir de quel seuil cette alternance détruit le crédit du système.

2.4.3 Jalon 3 — Points d'appui et zones d'influence des États-Unis dans un monde multipolaire

Exemple 2.27Une puissance présente partout, dominante nulle part sans partage ?

Problématique du jalon. Sur quels appuis matériels et sur quelles alliances repose la présence mondiale des États-Unis, et comment cette présence est-elle contestée dans un monde devenu multipolaire ?

Définition 2.28Point d'appui et zone d'influence

Un point d'appui est un lieu — base militaire, terminal portuaire, station d'écoute — qui permet à un État d'agir loin de son territoire : objet ponctuel, négocié par un accord avec l'État hôte, donc révocable. Une zone d'influence est un ensemble régional où un État oriente durablement les choix politiques, économiques ou militaires des autres sans exercer de souveraineté sur eux. La différence est essentielle : le point d'appui se voit et se compte, la zone d'influence se mesure à des comportements — votes dans les enceintes internationales, achats d'armement, alignement diplomatique, langue des élites.

Le réseau des points d'appui.

Selon les travaux du chercheur David Vine, les États-Unis disposent de l'ordre de 750 emprises militaires dans quelque 80 pays, quand aucun autre État n'en compte plus de quelques dizaines. S'y ajoute un dispositif naval organisé en flottes numérotées déployées en permanence, de Bahreïn pour le golfe Persique à Yokosuka, au Japon, pour le Pacifique occidental, et des points d'appui stratégiques : Guam, Diego Garcia dans l'océan Indien, Ramstein en Allemagne, Naples en Méditerranée, Camp Lemonnier à Djibouti. Ce réseau n'est pas une possession : il repose sur des accords que les États hôtes peuvent dénoncer, ce qui fait de chaque implantation un enjeu de politique intérieure locale — les débats récurrents sur les bases d'Okinawa en sont l'exemple le plus constant.

Le réseau des alliances.

En Europe, l'OTAN, fondée le 4 avril 1949, réunit trente-deux États depuis l'adhésion de la Finlande en 2023 et de la Suède en 2024 ; seule alliance militaire intégrée du monde, son commandement permanent est traditionnellement confié à un officier américain. En Asie orientale, le dispositif est fait de traités bilatéraux — Japon (1951, révisé en 1960), Corée du Sud (1953), Philippines (1951), ANZUS avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande (1951) — complétés par des formats souples : le Dialogue quadrilatéral de sécurité (« Quad »), relancé en 2017 avec le Japon, l'Inde et l'Australie, et le pacte AUKUS du 15 septembre 2021, qui prévoit la fourniture de sous-marins à propulsion nucléaire à l'Australie — au prix de la rupture d'un contrat conclu avec la France, ce qui a montré qu'un allié européen pouvait être écarté d'une architecture indo-pacifique. Au Proche-Orient, la relation avec l'Arabie saoudite remonte à la rencontre du 14 février 1945 entre Roosevelt et le roi Ibn Séoud, à bord du croiseur Quincy : sécurité contre accès au pétrole ; s'y ajoutent la relation avec Israël, la Ve flotte à Bahreïn et les accords d'Abraham, signés le 15 septembre 2020, qui ont établi des relations diplomatiques entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn. En Amérique latine, l'influence est ancienne et contestée — doctrine Monroe de 1823, Organisation des États américains créée en 1948, longue série d'interventions au XXe siècle — et recule sur le terrain commercial, la Chine étant devenue le premier partenaire commercial du Brésil dès 2009. En Afrique, le dispositif est plus léger : l'AFRICOM, commandement dédié opérationnel depuis 2008, et Camp Lemonnier à Djibouti — où la première base militaire chinoise à l'étranger s'est installée en 2017, à quelques kilomètres.

Ce qui conteste cette influence.

La concurrence commerciale chinoise est le facteur le plus puissant parce qu'elle est silencieuse : la Chine est devenue le premier partenaire commercial d'une majorité d'États, y compris dans des régions historiquement liées à Washington, or l'influence suit les flux. Les coalitions alternatives : les BRICS, réunis en sommet depuis 2009 et élargis à la suite du sommet de Johannesburg d'août 2023, ne sont ni une alliance militaire ni un bloc homogène — l'Inde et la Chine y sont rivales —, mais leur existence signale un refus de l'alignement. Le coût des engagements : le retrait d'Afghanistan, achevé en août 2021 après vingt ans de présence, a montré les limites d'un modèle d'intervention prolongée — l'overstretch de Paul Kennedy. L'incertitude sur la continuité : les alternances intérieures produisent des revirements qui conduisent les alliés à s'interroger sur la fiabilité de l'engagement, l'un des arguments les plus employés en Europe en faveur d'une autonomie stratégique.

Une domination inégale selon les champs.

La supériorité américaine reste écrasante dans les champs militaire et monétaire : aucune monnaie ne concurrence sérieusement le dollar dans les réserves des banques centrales, aucune armée ne dispose d'une capacité de projection comparable. Elle reste forte mais disputée dans le champ scientifique et technologique ; contestée dans le champ commercial, où la Chine a pris le premier rang comme exportateur mondial de marchandises ; fragilisée dans le champ diplomatique, où les retraits successifs ont nourri le reproche du deux poids, deux mesures. Parler d'un monde multipolaire est donc exact pour le commerce et l'influence, inexact pour la sécurité et la monnaie : c'est cette dissymétrie qui définit le mieux la situation des années 2020.

Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'objet conclusif

La puissance américaine est complète — elle cumule les quatre champs — et localisée : Washington, New York, Boston et Cambridge, la baie de San Francisco, Seattle, Los Angeles, Houston. Largement produite par des acteurs privés et des universités, elle est puissante et peu pilotable. Les États-Unis ont construit l'ordre multilatéral de l'après-guerre (Bretton Woods 1944, ONU 1945, GATT 1947, OTAN 1949) en s'y ménageant des positions protégées, et s'en affranchissent régulièrement (Versailles 1920, Kyoto 2001, Irak 2003, accord de Paris 2017-2020, accord iranien 2018, OMC depuis 2019). Leur présence mondiale repose sur environ 750 emprises militaires dans quelque 80 pays et sur un réseau d'alliances (OTAN, traités bilatéraux asiatiques, Quad, AUKUS en 2021), contesté surtout par la montée commerciale chinoise.

2.5 Méthodes

La spécialité repose sur deux exercices écrits, la dissertation et l'étude critique d'un ou deux documents : deux méthodes de travail à installer dès la première, l'une pour construire un raisonnement long et argumenté, l'autre pour lire un document sans le croire sur parole.

Méthode : Ce que chacun des deux exercices demande

La dissertation répond à une question par une démonstration ordonnée : analyse des termes du sujet, problématique qui ne reprend pas l'intitulé, plan dont chaque partie est une étape du raisonnement et non un tiroir thématique, faits datés et localisés dans chaque sous-partie, transitions, conclusion qui répond. Une illustration est bienvenue lorsqu'elle démontre quelque chose que le texte affirme.

L'étude critique de document(s) interroge un document, elle ne le résume pas : présentation précise (nature, auteur, date, contexte, destinataires), sélection hiérarchisée, confrontation avec le cours — ce qu'il confirme, ce qu'il tait, ce qu'il déforme —, conclusion qui répond à la consigne. « Critique » ne signifie pas « hostile » : on ne prend pas le document pour la réalité, mais pour un point de vue daté et situé. L'erreur commune aux deux exercices est de réciter au lieu de démontrer.

2.5.1 Exercice 1 — La dissertation, entièrement traitée

Sujet. Les fondements de la puissance internationale ont-ils changé depuis la fin de la guerre froide ?

Méthode : Analyser le sujet avant d'écrire une ligne

Les mots. « Fondements » : ce sur quoi la puissance repose, à distinguer des manifestations, ce par quoi elle se voit — une intervention militaire est une manifestation ; l'industrie, les alliances et le budget qui la rendent possible sont des fondements. Le sujet ne demande donc pas de raconter des crises, mais d'analyser des ressources. « Internationale » : à l'échelle du système mondial, entre acteurs, non le pouvoir d'un gouvernement sur sa propre société. « Ont-ils changé » : la question paraît fermée, elle ne l'est pas ; il faudra distinguer ce qui change — le poids relatif de chaque fondement, les acteurs qui les détiennent — de ce qui demeure, la nature même de la puissance.

Les bornes. « Depuis la fin de la guerre froide » fixe le point de départ : 1991, année de la disparition de l'URSS le 25 décembre. Le choix n'est pas neutre : il place le devoir au moment précis où un seul modèle de puissance semble s'imposer. Commencer en 1945 serait hors sujet ; un rappel bref des fondements hérités de 1945 est en revanche indispensable, puisque c'est eux que la période va éprouver.

Les deux pièges. Le catalogue : une partie par champ, ce qui juxtapose sans démontrer et interdit de répondre à la question du changement. Le présentisme : conclure que « tout a changé » parce que les technologies sont nouvelles. Le sujet demande une mesure, pas une impression.

Problématique retenue. Dans quelle mesure la hiérarchie des fondements de la puissance s'est-elle déplacée, depuis 1991, des attributs matériels et militaires vers la maîtrise des normes, des réseaux et des voies de circulation — sans que les premiers cessent pour autant d'être décisifs ?

Plan détaillé.

I. En 1991, un modèle de puissance semble s'imposer : celui des attributs classiques, cumulés par un seul État.

II. Depuis les années 1990, des fondements indirects acquièrent un poids décisif.

III. Les deux registres ne se remplacent pas : ils se recombinent, et les fondements classiques ont fait retour.

Méthode : Le schéma d'appui, et ce qu'il démontre

Une carte du monde serait ici longue à tracer et peu démonstrative. Le schéma le plus rentable est un schéma chronologique à deux bandes, placé au début de la partie II : un axe du temps de 1991 à nos jours ; au-dessus, une bande « fondements directs » (territoire, force armée, monnaie, sièges hérités de 1945) ; en dessous, une bande « fondements indirects » (normes, langue, technologies, voies de communication) ; quatre repères par bande — 1991, 2003, 2014 et 2022 en haut ; 1995, 2004, 2013 et 2018 en bas — puis deux flèches obliques montrant que les deux registres se combinent à partir des années 2010.

Il se dessine en cinq minutes et il démontre : il fait voir simultanément que les fondements indirects se déploient pendant que les fondements directs restent actifs, ce qu'une page de texte peine à établir puisqu'elle traite les deux successivement. Le lecteur y lit l'idée directrice du devoir : la coexistence, non la substitution. C'est le critère à retenir — une illustration a sa place quand elle prouve ce que la linéarité du texte rend difficile à montrer, aucune quand elle orne. La figure du Bilan en est le modèle : sachez la reconstituer de mémoire, en plus simple.

Conclusion rédigée.

Depuis 1991, les fondements de la puissance internationale ont bien changé, mais ni au sens ni dans la mesure où on l'affirme souvent. Ils n'ont pas été remplacés : les attributs matériels hérités de 1945 — siège permanent et veto, arme nucléaire, capacité de projection, monnaie de réserve — sont tous encore en place, et les crises de 2008, 2014 et 2022 ont rappelé qu'ils tranchent encore. Ce qui a changé est leur hiérarchie et la liste des acteurs qui les détiennent : des fondements longtemps tenus pour secondaires — écrire une norme, faire apprendre sa langue, financer un port, posséder un câble ou un système d'exploitation — sont devenus des ressources de premier rang, en partie détenues par des acteurs qui ne sont pas des États.

Cette évolution ne produit pas un monde plus égal, mais un monde plus dissymétrique : multipolaire pour le commerce et l'influence, très concentré pour la sécurité et la monnaie. Les États-Unis l'illustrent, qui cumulent tous les fondements tout en voyant leur prééminence commerciale contestée ; la Russie l'illustre à l'inverse, qui conserve les attributs de la superpuissance sans les ressources qui les financent.

Reste une question que ce sujet ne pose pas mais qu'il appelle : si les fondements de la puissance sont désormais des réseaux, des normes et des langues, quel est encore l'acteur qui les détient ? L'histoire de l'empire ottoman rappelait qu'un État perd sa puissance lorsque d'autres États décident à sa place ; le XXIe siècle pose une question inédite : que devient la puissance d'un État lorsque ce sont des acteurs privés qui décident à sa place ?

2.5.2 Exercice 2 — L'étude critique de document(s) : la trame

Document proposé. Le discours prononcé par Vladimir Poutine devant la conférence de Munich sur la sécurité, le 10 février 2007. Le président russe y critique publiquement l'ordre international issu de 1991, conteste le modèle d'un monde organisé autour d'un seul centre de décision, dénonce l'usage de la force hors du cadre des Nations unies et l'expansion de l'OTAN vers l'est, et appelle à un système fondé sur la pluralité des pôles.

Consigne type. Après avoir présenté le document, vous montrerez comment il conteste l'ordre international issu de la fin de la guerre froide, puis vous en discuterez la portée.

Méthode : La démarche, en cinq gestes

1. Présenter précisément. Nature : un discours politique, c'est-à-dire un texte performatif — il ne décrit pas une situation, il cherche à la modifier. Auteur : le chef de l'État russe, en fonction depuis 2000. Date et lieu : février 2007, à la principale conférence occidentale sur la sécurité, en Allemagne — le lieu fait partie du message. Contexte : la Russie sort de sept années de croissance portée par le prix des hydrocarbures ; l'OTAN s'est élargie en 1999 et 2004 ; l'Irak en 2003 a été envahi sans mandat du Conseil de sécurité. Destinataires : un double public, occidental et intérieur.

2. Problématiser à partir de la consigne. Par exemple : en quoi ce discours marque-t-il le passage d'une Russie qui subissait l'ordre né de 1991 à une Russie qui entend le contester, et de quels moyens dispose-t-elle pour le faire ?

3. Sélectionner et hiérarchiser. Trois idées portent le texte : le refus de l'unipolarité ; le reproche fait à l'Occident d'employer la force hors du cadre onusien ; la dénonciation de l'élargissement de l'OTAN.

4. Confronter au cours — c'est ici que se joue l'essentiel. Ce que le document annonce : la Géorgie en août 2008, la Crimée en mars 2014, la Syrie en

  1. Ce qu'il tait : la faiblesse économique de la Russie, dont le produit intérieur brut est alors de l'ordre de celui d'un grand pays européen, et sa dépendance à la rente. Ce qu'il retourne : l'argument du respect du droit international, invoqué en 2007 contre l'intervention en Irak, sera opposé à la Russie elle-même à partir de 2014.

5. Conclure en répondant. Le discours de 2007 n'a pas créé la multipolarité : il l'a annoncée et revendiquée. Sa portée est double — il éclaire la politique russe des quinze années suivantes, et il illustre une loi générale du thème : la contestation d'un ordre international commence toujours par une contestation de sa légitimité, avant de se traduire en actes.

Méthode : Trois pièges de l'étude critique

Paraphraser : reformuler le document phrase après phrase n'est pas l'étudier ; on ne cite un extrait que pour appuyer une idée que l'on vient d'énoncer. Croire le document : un discours dit ce que son auteur veut faire croire, et la question n'est jamais « est-ce vrai ? » mais « pourquoi est-ce dit, ici, à cette date, à ce public ? ». Oublier le document : l'excès inverse est de réciter le cours en ignorant le texte, alors que chaque paragraphe doit repartir d'un élément précis du document et l'éclairer par une connaissance datée.

2.6 Bilan

Ce thème enseigne d'abord une méthode : décomposer la puissance en quatre champs — diplomatique, militaire, économique et financier, culturel — et la situer sur un continuum qui va de la contrainte à l'attraction. Cette grille vaut pour toutes les époques, et c'est elle qui permet de comparer l'empire ottoman de Soliman et les États-Unis d'aujourd'hui.

Il enseigne ensuite que la puissance est un processus, non un état. L'empire ottoman met deux siècles à passer de Karlowitz (1699) à Lausanne (1923), en réformant tout du long : le déclin se joue dans un décrochage économique qui devient dépendance financière — la Dette publique ottomane de 1881 — puis perte de la maîtrise de son destin, lorsque les autres décident à sa place, au congrès de Berlin de 1878. La Russie depuis 1991 montre le mouvement symétrique et inachevé. Il enseigne enfin que les formes de la puissance se sont déplacées sans se remplacer : une langue, une norme technique, un port concédé, un câble sous-marin fixent les conditions dans lesquelles les autres agissent, mais les crises de 2008, 2014 et 2022 ont rappelé que le territoire, la force armée et la monnaie n'ont rien perdu de leur tranchant, et que les fondements indirects eux-mêmes — dollar, énergie, semi-conducteurs — s'emploient comme des armes.

Reste la question que le programme laisse ouverte : celle de l'acteur. Si la puissance se joue dans des réseaux détenus par des entreprises, dans des normes écrites par des institutions régionales et dans des langues que nul gouvernement ne commande, l'État demeure-t-il le principal détenteur de la puissance internationale ? Le cas chinois montre qu'un État peut reprendre la main sur ses géants ; le cas européen, qu'un ensemble sans armée peut imposer ses règles ; le cas américain, qu'une puissance complète peut s'affaiblir en s'affranchissant des règles qu'elle a écrites. C'est cette tension que la terminale reprendra.

Fondements directs et fondements indirects de la puissance depuis 1991 : deux bandes parallèles, non une succession.

Propriété : L'essentiel du chapitre

Les dates à savoir. 1299-1453 essor ottoman, 29 mai 1453 Constantinople, 1517 califat, 1520-1566 Soliman, 26 janvier 1699 Karlowitz, 1774 Küçük Kaynarca, 1839-1876 Tanzimat, 1878 congrès de Berlin, 1881 Dette publique ottomane, 24 juillet 1923 Lausanne.   1944-1949 l'ordre américain (Bretton Woods, ONU, GATT, OTAN).   25 décembre 1991 disparition de l'URSS, 17 août 1998 défaut russe, 1999-2000 Poutine, 2008 Géorgie, 2014 Crimée, 2015 Syrie, 2022 Ukraine. 1995 OMC, 2004 instituts Confucius, 2013 routes de la soie, 25 mai 2018 RGPD, 2022 DMA et DSA.

Les quatre idées. La puissance est une capacité relationnelle, lue dans quatre champs et déployée du hard power au soft power. Le déclin est relatif, lent et perçu ; il naît d'un décrochage économique, devient dépendance financière, s'achève en ingérence. Les fondements indirects — langue, normes, réseaux, infrastructures numériques — sont devenus des ressources de premier rang sans remplacer les anciens. Le monde des années 2020 est multipolaire pour le commerce et l'influence, unipolaire pour la sécurité et la monnaie.

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