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Étudier les divisions politiques du monde : les frontières

Cours complet · HGGSP (première), chapitre 3 · première, spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques

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Le 27 avril 2018, à Panmunjom, Kim Jong-un franchit à pied un bourrelet de béton haut de quelques centimètres : la ligne de démarcation militaire fixée par l'armistice du 27 juillet 1953, qui sépare depuis soixante-cinq ans deux États n'ayant jamais signé la paix. Il a fallu un sommet international et des mois de négociation pour l'enjamber.

L'année précédente, à Strasbourg, la ligne D du tramway a été prolongée au-delà du Rhin jusqu'à Kehl : on change d'État entre deux arrêts, sans document ni contrôle. La frontière est toujours là — elle sépare deux droits, deux fiscalités, deux systèmes scolaires — mais elle ne se voit plus.

Deux scènes contemporaines, un même mot pour deux objets. La frontière n'est pas une chose, c'est une institution : une décision politique inscrite dans l'espace, dont la forme, la fonction et la porosité varient selon les lieux et les moments. Elle est produite par des acteurs, négociée, contestée, reconnue ; elle sépare et, en même temps, met en contact.

Problématique. Pourquoi les acteurs politiques tracent-ils des frontières, quelles conséquences durables leurs tracés produisent-ils sur les territoires et les sociétés, et comment expliquer qu'un même monde multiplie à la fois les murs et les espaces de libre circulation ?

3.1 Introduction : les frontières dans le monde d'aujourd'hui

3.1.1 Des frontières de plus en plus nombreuses

Définition 3.1Frontière

Limite séparant deux espaces relevant de souverainetés distinctes : elle marque la fin de la compétence d'un État et le début de celle d'un autre. Le géographe Michel Foucher (L'Obsession des frontières, 2007) y voit une discontinuité géopolitique de forme linéaire jouant sur trois registres : le réel (tracé, postes, contrôles), le symbolique (la limite d'une communauté politique), l'imaginaire (les représentations). Une ligne tracée mais non reconnue par les autres États n'est pas une frontière : c'est un contentieux.

Définition 3.2Territoire, État, souveraineté

Le territoire est un espace approprié par un groupe humain, délimité et administré. L'État est l'organisation politique qui y exerce une autorité sur une population : le droit international en retient trois éléments constitutifs — territoire, population, gouvernement effectif —, auxquels s'ajoute en pratique la reconnaissance par les autres États. La souveraineté est le caractère de ce pouvoir, qui ne reconnaît au-dedans aucune autorité supérieure : depuis Westphalie (1648), la frontière est le lieu où une souveraineté s'arrête.

Une carte politique qui n'a jamais compté autant de lignes.

L'Organisation des Nations unies réunit 51 États membres à sa fondation, en 1945 ; elle en compte 193 depuis l'admission du Soudan du Sud, le 14 juillet

  1. Michel Foucher évalue à environ 250 000 kilomètres le linéaire des frontières terrestres du monde, tracé pour une part considérable en trois poussées.

Depuis, la création d'États est devenue rare : Érythrée (1993), Timor oriental (2002), Monténégro (2006), Soudan du Sud (2011). La carte reste pourtant discutée : le Kosovo, indépendant depuis le 17 février 2008, est reconnu par une centaine d'États et refusé par d'autres, dont la Serbie, la Russie et la Chine. Taïwan, la Palestine — État observateur non membre de l'ONU depuis le 29 novembre 2012 —, le Somaliland, l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud, la République turque de Chypre du Nord ont un territoire, une population et un gouvernement, mais pas la reconnaissance.

◆Théorème 3.3Repères de la multiplication des frontières

1648 : traités de Westphalie, matrice de l'ordre des États souverains.   8 janvier 1918 : Quatorze Points de Wilson.   1919-1923 : traités de paix, recomposition de l'Europe centrale. 1945 : l'ONU compte 51 membres.   1960 : « année de l'Afrique », l'ONU passe à 99 membres.   9 novembre 1989 : chute du mur de Berlin.   26 décembre 1991 : dissolution de l'URSS.   1er janvier 1993 : partition de la Tchécoslovaquie.   14 juillet 2011 : le Soudan du Sud, 193e membre.

L'inflation frontalière depuis 1945 : quatre poussées, une courbe qui s'aplatit.

3.1.2 Des frontières plus ou moins marquées

De la zone à la ligne.

La frontière-ligne, continue, levée et bornée, est une invention récente : elle suppose une cartographie exacte, un appareil d'État capable de la faire respecter et une souveraineté qui ne souffre pas de partage. Pendant des siècles ont régné les frontières-zones, où les autorités se chevauchaient.

Définition 3.4Limes et marche

Le limes désigne dans le monde romain la limite extérieure de l'Empire : d'abord un chemin militaire, puis un dispositif de surveillance associant routes, tours de guet et camps — non une muraille destinée à interdire le passage, mais un système destiné à le filtrer. La marche est, dans l'Europe médiévale, une région-frontière confiée à un chef militaire — marquis, margrave — pour tenir un espace exposé : marche de Bretagne, marches de l'Est, Marche d'Espagne. La frontière y est une épaisseur, non un trait.

Définition 3.5Front pionnier

Limite mouvante entre un espace mis en valeur et un espace considéré — souvent à tort — comme vide, que l'avancée des défrichements et des cultures repousse continuellement. Frederick Jackson Turner en a fait, dans une conférence de 1893, le principe explicatif de l'identité des États-Unis, sous le nom de frontier. Ce n'est pas une frontière politique : elle ne sépare pas deux souverainetés, elle avance — ainsi en Amazonie brésilienne. Faux ami : frontier dit le front pionnier, border la frontière politique.

Les types de tracé.

Les frontières dites naturelles suivent une crête, un fleuve, un rivage : elles paraissent aller de soi, et c'est pourquoi il faut s'en méfier. Les géométriques suivent un méridien, un parallèle ou une ligne droite — le 49e parallèle entre les États-Unis et le Canada (traité de l'Oregon, 15 juin 1846), le 38e parallèle en Corée en 1945, l'essentiel du linéaire saharien. Les ethniques ou linguistiques prétendent épouser la répartition des peuples : c'est le principe des nationalités de 1919. Les héritées reprennent une limite antérieure : administrative coloniale, d'occupation, d'armistice.

Définition 3.6Frontière naturelle

Frontière qui s'appuie sur un élément physique du milieu et se donne, de ce fait, comme évidente. La notion est une construction politique : aucun fleuve, aucune montagne ne sépare « naturellement » deux peuples, et un fleuve est même un axe de circulation qui unit ses deux rives — le Rhin en est l'exemple type. En janvier 1793, Danton défend devant la Convention la doctrine des « limites naturelles » de la France — le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, l'Océan : non une description de la nature, un programme d'expansion. C'est la naturalisation des frontières qui est politique.

Les frontières que l'on ne voit pas.

Les frontières maritimes ont été fixées tardivement, pour l'essentiel par la convention de Montego Bay de 1982 (voir l'axe 2). Les frontières aériennes découlent de la convention de Chicago du 7 décembre 1944, dont l'article premier reconnaît à chaque État la « souveraineté complète et exclusive » sur l'espace aérien au-dessus de son territoire. Les géographes parlent enfin de frontières fantômes pour des limites disparues qui se lisent encore dans l'espace : le tracé entre les deux Allemagnes dans les résultats électoraux et le paysage, la limite entre Empire allemand et Empire russe dans le réseau ferroviaire polonais.

Le retour des murs.

La chute du mur de Berlin, en 1989, avait été lue comme l'annonce d'un monde sans barrières ; le mouvement observé depuis est inverse. Selon les travaux de la géographe Élisabeth Vallet, on comptait une quinzaine de murs frontaliers à la fin des années 1980, et de l'ordre de soixante-dix au début des années 2020.

Définition 3.7Mur frontalier

Dispositif matériel continu — mur, clôture, remblai, capteurs — édifié par un État le long de tout ou partie d'une frontière pour en empêcher le franchissement non autorisé. Les motifs invoqués sont le contrôle migratoire, la lutte contre le terrorisme et les trafics, la revendication territoriale ; mais un mur est aussi un message politique, et il déplace les passages plus qu'il ne les supprime. Exemples : la barrière américano-mexicaine (Secure Fence Act du 26 octobre 2006) ; la barrière israélienne en Cisjordanie, commencée en 2002, jugée contraire au droit international par la Cour internationale de justice le 9 juillet 2004 ; le remblai marocain au Sahara occidental (1980-1987) ; Ceuta et Melilla ; la clôture hongroise de 2015.

Définition 3.8Ligne de démarcation

Ligne fixée par une convention militaire — armistice, cessez-le-feu, accord d'occupation — pour séparer des forces armées. Ce n'est pas une frontière internationale : elle est provisoire par définition. Beaucoup se sont pourtant pétrifiées : la ligne de démarcation militaire coréenne (1953), la « ligne de contrôle » indo-pakistanaise au Cachemire (1949, redéfinie en 1972), la « ligne verte » à Chypre depuis 1974. Le passage du provisoire au durable est l'un des mécanismes les plus fréquents de fabrication des frontières.

3.1.3 Frontières et ouverture : affirmation d'espaces transfrontaliers

La frontière comme couture.

Fermer n'est qu'une des fonctions possibles : une frontière met aussi en contact, et le contact produit des différences exploitables — prix, salaires, fiscalité, réglementations. C'est l'effet-frontière : la discontinuité devient une ressource, dont vivent le commerce des villes-frontières et le travail frontalier.

Définition 3.9Borderland et espace transfrontalier

Le borderland — le « pays-frontière » — est la zone, de part et d'autre d'une limite politique, dont la vie quotidienne est organisée par la présence de cette limite : population mixte, économie tournée vers le passage, identité propre. L'espace transfrontalier désigne un territoire de projet, institutionnalisé, où des collectivités des deux côtés coopèrent durablement. Le premier existe partout où il y a une frontière ; le second suppose une décision politique, et c'est en Europe qu'il est le plus développé.

Où l'on passe.

Les espaces transfrontaliers les plus intenses sont urbains, parce qu'une métropole ne s'arrête pas à une ligne administrative : Bâle, Genève, Luxembourg, Lille, Strasbourg ; San Diego et Tijuana, El Paso et Ciudad Juárez. À Tijuana, la ligne que franchissent chaque jour des dizaines de milliers de personnes munies d'un titre est aussi l'une des plus surveillées du monde : la frontière contemporaine est un filtre différencié.

Propriété : Ce qu'il faut avoir en tête avant d'aborder les axes

  • Une frontière est une institution : décidée, tracée, matérialisée et surtout reconnue. Sans reconnaissance, il n'y a pas frontière mais litige.
  • Elle peut être ligne ou zone, marquée ou invisible, héritée ou négociée.
  • Le monde n'a jamais compté autant de frontières (193 États) ni autant de murs (de l'ordre de soixante-dix), et jamais autant d'espaces où l'on franchit sans s'en apercevoir.

3.2 Axe 1 — Tracer des frontières, approche géopolitique

Tracer une frontière est un acte de pouvoir : il suppose la force de l'imposer, la technique de la lever et la légitimité de la faire admettre. À la question pourquoi fixer une limite ?, les trois jalons répondent : pour se protéger, pour se partager des territoires convoités à plusieurs, pour séparer deux systèmes politiques jugés incompatibles.

3.2.1 Jalon 1 — Pour se protéger : le limes rhénan

Exemple 3.10Le limes rhénan

Problématique du jalon. Le limes rhénan est-il une muraille défensive, ou l'organisation méthodique d'une zone de contact entre Rome et le monde germanique ?

L'invention d'une frontière par un conquérant.

Rien, dans la géographie, ne désignait le Rhin comme limite. C'est César qui, dans le récit de la conquête des Gaules (58-51 av. J.-C.), fait du fleuve la séparation entre les Gaulois, que Rome soumet, et les Germains, qu'elle n'entend pas soumettre. Il le franchit pourtant en 55 et en 53 av. J.-C. pour démontrer que Rome peut passer : la frontière naît d'un choix politique habillé en évidence naturelle.

Un renoncement : de l'Elbe au Rhin.

Entre 12 av. J.-C. et 9 apr. J.-C., les légats d'Auguste, Drusus puis Tibère, poussent jusqu'à l'Elbe et organisent une province de Germanie. Le désastre de Varus, en 9 apr. J.-C., y met fin : trois légions sont anéanties dans la forêt de Teutoburg par une coalition conduite par Arminius, chef chérusque qui avait servi dans l'armée romaine. Tacite rapporte qu'Auguste conseilla à son successeur de contenir l'Empire dans ses limites — coercendi intra terminos imperii.

Ce que le dispositif est réellement.

Il n'y a pas de mur le long du Rhin, mais un système : des camps de légions (castra) et des forts auxiliaires (castella) échelonnés sur la rive gauche et reliés par une route militaire ; une flotte fluviale, la classis Germanica, basée près de Cologne ; deux provinces créées à la fin du Ier siècle, Germanie inférieure (Cologne) et Germanie supérieure (Mayence) ; et, entre le Rhin moyen et le Danube, le limes de Germanie supérieure-Rhétie, tracé artificiel d'environ 550 kilomètres aménagé après la campagne de Domitien contre les Chattes (83 apr. J.-C.) et doté sous Hadrien d'une palissade continue. Aucune armée ne serait arrêtée par là, faute d'hommes pour tenir 550 kilomètres : le dispositif sert à voir venir, à canaliser les entrées vers des points surveillés, à percevoir des taxes. D'où un débat classique : Edward Luttwak (The Grand Strategy of the Roman Empire, 1976) y lisait une stratégie défensive raisonnée ; Benjamin Isaac et C. R. Whittaker (Frontiers of the Roman Empire, 1994) y voient une zone de contrôle et d'échange gérée au coup par coup.

Une zone de contact, pas un rideau.

Le commerce traverse : céramiques, verreries, monnaies et bronzes romains se retrouvent loin dans la Germanie, Rome importe esclaves, bestiaux, peaux et ambre, sur des marchés tenus en des points désignés et sous surveillance. Les hommes traversent : l'armée recrute massivement des auxiliaires germains, dont certains obtiennent la citoyenneté, et des peuples entiers sont installés sur la rive gauche par traité. La frontière fabrique des villes — Cologne, Mayence, Bonn, Strasbourg, Xanten, Nimègue — et une représentation de l'autre, la Germanie de Tacite (98 apr. J.-C.).

Une frontière qui bouge, puis qui cède.

Au IIIe siècle, la pression des confédérations alamanne et franque, jointe à la crise interne de l'Empire, conduit vers 260 à l'abandon des Champs Décumates. La frontière recule sur les deux fleuves et tiendra encore un siècle et demi, avant le franchissement du Rhin gelé par les Vandales, les Alains et les Suèves, que la tradition place au 31 décembre 406.

◆Théorème 3.11Repères du limes rhénan

58-51 av. J.-C. : conquête des Gaules ; le Rhin érigé en limite par César.   55 et 53 av. J.-C. : franchissements démonstratifs. 9 apr. J.-C. : désastre de Varus ; renoncement à la Germanie. 83 apr. J.-C. : campagne de Domitien, début du limes de Germanie supérieure-Rhétie.   fin du Ier siècle : provinces de Germanie inférieure et supérieure.   vers 120 : palissade sous Hadrien.   vers 260 : abandon des Champs Décumates.

Le limes rhénan et le limes de Germanie supérieure-Rhétie : une frontière-zone.

3.2.2 Jalon 2 — Pour se partager des territoires : la conférence de

Berlin et le partage de l'Afrique

Exemple 3.12La conférence de Berlin et le partage de l'Afrique

Problématique du jalon. La conférence de Berlin a-t-elle partagé l'Afrique, et pourquoi ces frontières ont-elles survécu aux indépendances ?

Une ruée qui appelle des règles.

Vers 1880, les Européens ne contrôlent qu'une frange côtière du continent africain ; trente ans plus tard, toute l'Afrique est colonisée, sauf l'Éthiopie et le Liberia. Cette accélération — le Scramble for Africa — est portée par la concurrence entre puissances industrielles, la recherche de matières premières, le prestige national et l'idéologie de la « mission civilisatrice ». À la fin de 1884, deux dossiers menacent de dégénérer : le bassin du Congo, disputé entre l'Association internationale du Congo de Léopold II, la France et le Portugal, et le Niger. Le chancelier Bismarck convoque une conférence à Berlin, en accord avec Jules Ferry.

Ce que la conférence décide réellement.

Ouverte le 15 novembre 1884, elle réunit quatorze puissances — Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Russie, Suède-Norvège, Empire ottoman. Aucun État africain n'y est représenté. Elle s'achève le 26 février 1885 par un acte général qui pose quatre séries de règles : liberté du commerce dans le bassin conventionnel du Congo ; liberté de navigation sur le Congo et sur le Niger ; engagements humanitaires affichés ; enfin une procédure d'appropriation — toute puissance qui prend possession d'un territoire sur les côtes du continent doit le notifier aux autres et y assurer une autorité effective, c'est l'occupation effective. La conférence reconnaît en outre l'État indépendant du Congo, possession personnelle de Léopold II.

◆Théorème 3.13Repères du partage de l'Afrique

1880 : les Européens contrôlent surtout des littoraux.   15 novembre 1884 - 26 février 1885 : conférence de Berlin, quatorze puissances, aucun Africain.   1885 : reconnaissance de l'État indépendant du Congo.   1er juillet 1890 : accord anglo-allemand Helgoland-Zanzibar.   1898 : Fachoda ; 1899 : convention franco-britannique sur le Nil et le Congo.   1908 : la Belgique annexe le Congo.   1914 : l'Afrique est colonisée, sauf l'Éthiopie et le Liberia.   25 mai 1963 : création de l'OUA.   juillet 1964 : résolution du Caire.

Le contresens à ne jamais commettre.

On lit souvent que l'Afrique a été « découpée à Berlin, à la règle et au compas ». C'est faux : aucune carte de partage n'a été dressée à Berlin, et l'acte général ne fixe aucune frontière. La conférence a défini la procédure par laquelle les Européens s'appropriaient légitimement — entre eux — des territoires africains ; le découpage s'est opéré de 1885 à 1914 par des traités bilatéraux : accord anglo-allemand de 1890, convention franco-britannique de 1898, règlement de 1899 après Fachoda.

Des frontières tracées sans les sociétés qu'elles traversent.

Une part considérable du linéaire frontalier africain suit des méridiens, des parallèles ou des lignes droites, tracés dans l'ignorance du terrain. Des peuples sont partagés : les Somalis entre cinq entités — Somalie britannique, Somalie italienne, Côte française des Somalis, Ogaden éthiopien, nord du Kenya —, ce que rappelle l'étoile à cinq branches de leur drapeau ; les Ewe entre Ghana et Togo, les Yorubas entre Nigeria et Bénin. Des États multiethniques sont nés sans nation préalable, seize sont enclavés, et les tracés ignorent les circulations.

Le choix de 1964 : garder les frontières héritées.

Au moment des indépendances, deux thèses s'affrontent : les uns, dans la lignée du panafricanisme de Kwame Nkrumah, plaident pour une refonte, voire pour des États fédéraux ; les autres redoutent qu'une révision générale ne déclenche des guerres en chaîne. C'est la seconde qui l'emporte : l'Organisation de l'unité africaine, créée le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, adopte au Caire, en juillet 1964, une résolution engageant les États à respecter les frontières existant au jour de leur indépendance.

Définition 3.14Uti possidetis juris et intangibilité des frontières

Principe du droit international selon lequel les limites administratives existant au moment de l'accession à l'indépendance deviennent les frontières internationales du nouvel État. Formulé en Amérique latine au XIXe siècle, repris par l'Afrique en 1964, il a été appliqué à la dislocation de l'URSS et de la Yougoslavie. La Cour internationale de justice, dans son arrêt de 1986 sur le différend entre le Burkina Faso et le Mali, y a vu un principe visant à empêcher que l'indépendance ne soit compromise par des luttes de frontières : un principe de stabilité, non de justice.

Un choix efficace, mais coûteux.

D'un côté, les guerres de frontières entre États africains sont demeurées rares, et le principe a permis de régler judiciairement des contentieux (Burkina Faso-Mali en 1986, Cameroun-Nigeria sur Bakassi en 2002). De l'autre, l'intangibilité a enfermé les conflits à l'intérieur des États : Katanga (1960-1963), Biafra (1967-1970), Sahara occidental depuis 1975. Deux États nouveaux ont pourtant fini par apparaître : l'Érythrée en 1993 et le Soudan du Sud le 9 juillet 2011 — dont la frontière reste indéterminée autour d'Abyei.

Propriété : Ce que ce jalon démontre

Une frontière peut être tracée par des acteurs extérieurs, sans les populations concernées, pour régler un problème qui n'est pas le leur. Elle n'en devient pas moins réelle : au bout de quelques décennies, elle organise les administrations, les circulations, les identités et les intérêts, au point que les États nés de la décolonisation ont choisi de la conserver. L'institution survit à celui qui l'a instituée.

3.2.3 Jalon 3 — Pour séparer deux systèmes politiques : la frontière

entre les deux Corée

Exemple 3.15La frontière entre les deux Corée

Problématique du jalon. Comment une ligne tracée en une nuit, en 1945, par deux officiers américains est-elle devenue la frontière la plus militarisée du monde — et que reste-t-il de perméable dans une séparation aussi complète ?

Une ligne improvisée (1945).

La Corée, colonie japonaise depuis 1910, est libérée en août 1945. Il faut, dans l'urgence, répartir la reddition des troupes japonaises entre les Soviétiques, entrés en Mandchourie, et les Américains : dans la nuit du 10 au 11 août 1945, deux officiers du département de la Guerre, Dean Rusk et Charles Bonesteel, retiennent le 38e parallèle, qui laisse Séoul au sud et que Staline accepte. Deux États sont proclamés en 1948, la République de Corée au sud le 15 août et la République populaire démocratique de Corée au nord le 9 septembre, chacun se prétendant seul légitime.

La guerre fixe la ligne (1950-1953).

Le 25 juin 1950, l'armée nord-coréenne franchit le 38e parallèle. Le Conseil de sécurité des Nations unies, que l'URSS boycotte alors, autorise une assistance à la Corée du Sud : seize États fourniront des troupes. Le débarquement d'Inchon (15 septembre 1950) renverse la situation, l'avance vers le nord provoque l'entrée en guerre des « volontaires » chinois, et le front se stabilise en 1951 là où il était parti. L'armistice est signé à Panmunjom le 27 juillet 1953 ; la Corée du Sud a refusé de le signer, et aucun traité de paix n'est venu le remplacer. Bilan estimé : trois millions de morts.

Ce que l'armistice a créé.

Le texte fixe une ligne de démarcation militaire de quelque 248 kilomètres, qui suit la ligne de front de 1953 et non le 38e parallèle : elle passe au nord de celui-ci à l'est, au sud à l'ouest. De part et d'autre s'étend une zone démilitarisée (DMZ) de quatre kilomètres de large, bordée des concentrations de forces les plus denses du monde — barbelés, champs de mines, quatre tunnels d'infiltration découverts entre 1974 et 1990. Un seul point de contact : la Joint Security Area de Panmunjom.

Une frontière entre deux mondes.

Au sud, une dictature militaire jusqu'aux manifestations démocratiques de 1987, puis une démocratie consolidée, membre de l'OCDE depuis 1996, environ 52 millions d'habitants. Au nord, un régime dynastique — Kim Il-sung, Kim Jong-il, Kim Jong-un —, une économie sinistrée depuis la disparition de l'URSS, une famine dans les années 1990, environ 26 millions d'habitants, un programme nucléaire militaire assumé depuis le premier essai de 2006 : la frontière y protège moins un territoire qu'un système.

Définition 3.16Frontière fermée et frontière-sanctuaire

Une frontière est dite fermée lorsque son franchissement est juridiquement interdit ou matériellement empêché pour la quasi-totalité des personnes et des biens. Elle sert alors moins à protéger d'une agression qu'à préserver un ordre intérieur : contrôler les sorties autant que les entrées, empêcher la comparaison. Le rideau de fer de 1961 à 1989 et la ligne intercoréenne depuis 1953 produisent, du côté qu'ils enferment, un décrochage économique cumulatif.

Les moments d'ouverture, et leur fragilité.

Cette ligne connaît des séquences d'ouverture, toujours réversibles. La « politique du rayon de soleil » du président sud-coréen Kim Dae-jung aboutit au premier sommet intercoréen, à Pyongyang, en juin 2000 ; un deuxième a lieu en octobre 2007. Le tourisme au mont Kumgang, ouvert aux Sud-Coréens en 1998, est suspendu en 2008 après la mort d'une touriste. Le complexe industriel de Kaesong entre en production en 2004 et Séoul le ferme en février 2016. Le sommet du 27 avril 2018 produit la déclaration de Panmunjom ; le bureau de liaison de Kaesong est détruit à l'explosif le 16 juin 2020.

La frontière que l'on a oublié de tracer : la mer.

L'armistice de 1953 n'a pas délimité la frontière maritime en mer Jaune : le commandement des Nations unies y a tracé unilatéralement une Northern Limit Line, que Pyongyang n'a jamais reconnue. C'est là que le sang a coulé depuis : affrontements navals en 1999, 2002 et 2009, naufrage de la corvette Cheonan le 26 mars 2010, bombardement de Yeonpyeong le 23 novembre

  1. La frontière la plus dangereuse est celle dont on n'a jamais convenu.
Un dernier paradoxe.

Interdite aux hommes depuis soixante-dix ans, la zone démilitarisée est devenue une réserve écologique involontaire, refuge d'espèces menacées dont des grues, et un objet touristique : aucune ligne, si fermée soit-elle, n'est jamais seulement une séparation.

La frontière intercoréenne : deux lignes, une zone vide, un unique point de contact.

Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'axe 1

  • Se protéger. Le limes rhénan n'est pas une muraille : c'est un dispositif de surveillance et de filtrage, qui a fabriqué des villes et organisé des échanges.
  • Se partager. La conférence de Berlin (1884-1885) n'a pas découpé l'Afrique : elle a fixé les règles — notification, occupation effective — qui ont rendu le découpage possible par traités bilatéraux.
  • Séparer. La ligne intercoréenne, improvisée en août 1945 puis figée par l'armistice du 27 juillet 1953, protège un système politique plus qu'un territoire.

3.3 Axe 2 — Les frontières en débat

Tracer ne suffit pas : une frontière n'existe pleinement que si les autres États l'admettent, et cette reconnaissance s'obtient — ou se refuse — par la guerre, par la négociation, par le droit. Le premier jalon suit le cas le plus démonstratif d'Europe ; le second montre qu'un droit uniforme, indépendant des frontières, en a pourtant fabriqué de nouvelles.

3.3.1 Jalon 1 — Reconnaître la frontière : la frontière

germano-polonaise de 1939 à 1990, entre guerre et diplomatie

Exemple 3.17La frontière germano-polonaise de 1939 à 1990

Problématique du jalon. Pourquoi a-t-il fallu quarante-cinq ans pour qu'une frontière tracée en 1945 soit reconnue, et que nous apprend ce délai sur la légitimité d'une frontière ?

Un point de départ : la Pologne rétablie en 1918.

Rayée de la carte par les partages du XVIIIe siècle, la Pologne renaît en novembre

  1. Le traité de Versailles lui accorde un accès à la mer — le « corridor de Dantzig » — et fait de Dantzig une ville libre sous protection de la Société des Nations ; le traité de Riga (1921) fixe sa frontière orientale bien au-delà de la ligne Curzon.
1939 : la frontière abolie par la force.

Le 23 août 1939, l'Allemagne et l'URSS signent un pacte de non-agression assorti d'un protocole secret délimitant leurs sphères d'influence. Le 1er septembre 1939, la Wehrmacht envahit la Pologne ; le 17 septembre, l'Armée rouge entre à l'est ; le traité germano-soviétique du 28 septembre 1939 fixe la ligne de partage : l'ouest est annexé au Reich, le centre devient le « Gouvernement général », l'est est soviétisé. Au printemps 1940, le NKVD exécute à Katyn plusieurs milliers d'officiers polonais ; la Pologne perdra la quasi-totalité de ses trois millions de Juifs.

1943-1945 : la Pologne déplacée par les vainqueurs.

La question frontalière est réglée entre Alliés, sans les Polonais. À Téhéran (novembre-décembre 1943), Churchill expose à Staline le principe d'un glissement d'ensemble : la Pologne perdrait à l'est ce qu'elle gagnerait à l'ouest. À Yalta (février 1945), les Trois Grands retiennent la ligne Curzon à l'est et promettent des accroissements substantiels au nord et à l'ouest. À Potsdam (17 juillet - 2 août 1945), les territoires situés à l'est de l'Oder et de la Neisse occidentale sont placés sous administration polonaise : non une cession, mais une administration provisoire dans l'attente d'un règlement qui ne viendra qu'en 1990. C'est un pays entier qui glisse d'environ deux cents kilomètres vers l'ouest, réduit à quelque 312 000 kilomètres carrés : plusieurs millions d'Allemands fuient ou sont expulsés — de l'ordre de douze millions depuis toute l'Europe centrale et orientale —, tandis que des Polonais chassés de l'est peuplent les « territoires recouvrés ».

La Pologne déplacée vers l'ouest (1937-1945) : un pays et ses habitants.
Quarante-cinq ans de non-reconnaissance.

La République démocratique allemande reconnaît la ligne dès le traité de Zgorzelec du 6 juillet 1950, où elle est présentée comme la frontière de la paix. La République fédérale d'Allemagne refuse : faute de traité de paix avec une Allemagne unifiée, la question reste ouverte — refus que conforte le poids électoral des associations d'expulsés.

Le déblocage vient d'abord des Églises : le 18 novembre 1965, les évêques polonais adressent à leurs homologues allemands une lettre restée célèbre, dans laquelle ils pardonnent et demandent pardon. Il vient ensuite de l'Ostpolitik de Willy Brandt : après le traité de Moscou du 12 août 1970, le traité de Varsovie du 7 décembre 1970 consacre l'inviolabilité de la ligne Oder-Neisse. Le même jour, Brandt s'agenouille devant le monument aux héros du ghetto ; il reçoit le prix Nobel de la paix l'année suivante. La RFA ne reconnaît toutefois qu'une situation.

1975 : le principe européen.

L'acte final d'Helsinki, signé le 1er août 1975 par trente-cinq États, énonce l'inviolabilité des frontières en Europe tout en admettant qu'elles puissent être modifiées pacifiquement et par accord : on renonce à la force, non au changement.

1990 : la reconnaissance définitive.

La chute du Mur, le 9 novembre 1989, rouvre la question : le programme en dix points du chancelier Helmut Kohl, le 28 novembre 1989, ne dit rien de la frontière polonaise, d'où une vive inquiétude à Varsovie. Le traité « deux plus quatre », signé à Moscou le 12 septembre 1990, rend définitives les frontières de l'Allemagne unie ; le traité germano-polonais du 14 novembre 1990 confirme la frontière existante, complété par le traité de bon voisinage du 17 juin 1991.

◆Théorème 3.18Repères de la frontière germano-polonaise

23 août 1939 : pacte germano-soviétique et protocole secret.   1er et 17 septembre 1939 : invasions allemande puis soviétique. février 1945 : Yalta ; 17 juillet - 2 août 1945 : Potsdam.   6 juillet 1950 : Zgorzelec.   18 novembre 1965 : lettre des évêques polonais.   7 décembre 1970 : traité de Varsovie.   1er août 1975 : Helsinki.   12 septembre 1990 : « deux plus quatre ».   14 novembre 1990 : traité de frontière.   17 juin 1991 : bon voisinage.   2004 et 2007 : Union européenne, Schengen.

D'une frontière de guerre à une frontière ouverte.

Le 1er mai 2004, la Pologne entre dans l'Union européenne ; le 21 décembre 2007, elle rejoint l'espace Schengen et les contrôles disparaissent sur l'Oder et la Neisse. Les « villes jumelles » séparées en 1945 — Francfort-sur-l'Oder et Słubice, Görlitz et Zgorzelec — recomposent des vies communes.

Propriété : Ce que ce jalon démontre

Une frontière ne tient pas par le tracé mais par la reconnaissance, et celle-ci se construit par étapes : gestes symboliques et reconnaissance partielle (1950, 1965, 1970), puis principe général (Helsinki, 1975), enfin engagement juridique complet (1990). Entre-temps, la frontière était réelle sans être légitime.

3.3.2 Jalon 2 — Dépasser les frontières : le droit de la mer (identique

sur l'ensemble des mers et des océans, indépendamment des frontières)

Exemple 3.19Le droit de la mer

Problématique du jalon. Comment un droit conçu pour être le même partout, indépendamment des frontières, a-t-il créé les frontières maritimes les plus étendues de l'histoire ?

Une querelle de quatre siècles.

Le Hollandais Hugo Grotius défend dans Mare Liberum (1609) la liberté des mers ; l'Anglais John Selden soutient l'inverse dans Mare Clausum (1635). La liberté l'emporte pour trois siècles, tempérée par une mer territoriale de trois milles marins — la portée d'un canon.

Ce sont les ressources qui rouvrent la question.

Le 28 septembre 1945, le président Truman proclame unilatéralement la juridiction des États-Unis sur les ressources de leur plateau continental : le pétrole sous-marin devient appropriable. Le Chili, le Pérou et l'Équateur revendiquent 200 milles dès 1947, principe repris par la déclaration de Santiago de 1952 ; les conférences de Genève de 1958 et de 1960 échouent. En novembre 1967, l'ambassadeur maltais Arvid Pardo propose de faire des grands fonds marins le patrimoine commun de l'humanité.

Montego Bay : la « constitution des océans ».

La troisième conférence des Nations unies sur le droit de la mer siège de 1973 à 1982 et aboutit à la convention des Nations unies sur le droit de la mer, signée le 10 décembre 1982 à Montego Bay et entrée en vigueur le 16 novembre 1994 ; plus de 165 États y sont parties, et son président, le Singapourien Tommy Koh, y voyait une constitution pour les océans. Elle règle tout — navigation, pêche, ressources du sous-sol, recherche, pollution — de la même manière partout : à partir des lignes de base, elle emboîte la mer territoriale (12 milles marins, souveraineté pleine, tempérée par le passage inoffensif), la zone contiguë (24 milles), la zone économique exclusive (200 milles) et le plateau continental juridique, extensible jusqu'à 350 milles ; au-delà, la haute mer et la Zone, patrimoine commun de l'humanité. Un juge est prévu, le Tribunal international du droit de la mer (Hambourg, 1996) ; les États-Unis n'ont jamais ratifié la convention.

Définition 3.20Zone économique exclusive (ZEE)

Espace maritime s'étendant jusqu'à 200 milles marins — environ 370 kilomètres — des lignes de base, dans lequel l'État côtier détient des droits souverains sur l'exploration et l'exploitation des ressources : poissons, hydrocarbures, minerais, énergies marines. Ce n'est pas une extension de souveraineté : navigation, survol et pose de câbles y demeurent libres. La ZEE a fait passer de l'ordre du tiers des océans sous juridiction nationale ; la France en détient environ 10,2 millions de kilomètres carrés.

Le droit de la mer : un régime identique partout, qui produit de nouvelles frontières.
Un droit uniforme qui fabrique des frontières.

La convention est délibérément a-frontalière : elle attribue à chaque côte les mêmes droits mesurés de la même façon. Mais la mer est étroite : dès que deux États sont séparés par moins de 400 milles — la Manche, la Méditerranée, le golfe Persique, la mer de Chine méridionale — leurs zones se chevauchent et il faut tracer une ligne, en principe à l'équidistance : la Cour internationale de justice avait posé dès 1969, dans les affaires du plateau continental de la mer du Nord, qu'une délimitation doit aboutir à un résultat équitable.

Quand la négociation réussit, et quand elle échoue.

Elle réussit lorsque les parties acceptent la règle commune : la Norvège et la Russie ont mis fin en 2010, par un traité signé à Mourmansk, à quarante ans de contentieux sur la mer de Barents ; l'Australie et le Timor oriental ont signé en mars 2018 un traité fixant leur frontière en mer de Timor, au terme de la première conciliation obligatoire ouverte au titre de la convention. Elle échoue lorsqu'un État conteste la règle : en mer de Chine méridionale, la sentence du 12 juillet 2016, qui juge sans fondement la « ligne en neuf traits » revendiquée par Pékin, est rejetée par lui ; en Méditerranée orientale, la Turquie signe le 27 novembre 2019 un mémorandum avec Tripoli, auquel la Grèce répond par un accord avec l'Égypte le 6 août 2020.

Au-delà des frontières : protéger ce qui n'appartient à personne.

La haute mer et la Zone couvrent près de la moitié de la planète sans qu'aucun instrument permette d'y créer des aires protégées. C'est l'objet de la négociation ouverte par une résolution de l'Assemblée générale des Nations unies du 24 décembre 2017 sur la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale (BBNJ) : l'accord est adopté le 19 juin 2023, son entrée en vigueur étant subordonnée à soixante ratifications. Le seuil est franchi le 19 septembre 2025 et l'accord entre en vigueur cent vingt jours plus tard, le 17 janvier 2026. Douze ans auront séparé le mandat de négociation de cette entrée en vigueur : la lenteur est ici une donnée politique, non un détail de procédure.

Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'axe 2

  • Reconnaître. La ligne Oder-Neisse, tracée à Potsdam en 1945, n'est définitivement reconnue que par le traité germano-polonais du 14 novembre 1990, après une reconnaissance partielle en 1950 et en 1970 et le principe d'inviolabilité posé à Helsinki en 1975.
  • Dépasser. La convention de Montego Bay (10 décembre 1982, en vigueur le 16 novembre 1994) applique les mêmes règles à toutes les mers.
  • Le paradoxe, et la limite. En attribuant à chaque côte 12, 24 et 200 milles, ce droit uniforme a engendré des centaines de frontières maritimes nouvelles — que le droit international peut faire juger, non faire respecter.

3.4 Objet de travail conclusif — Les frontières internes et externes de

l'Union européenne

L'Union européenne est l'objet d'étude le plus complet du thème : elle a effacé ses frontières intérieures plus loin qu'aucun ensemble régional au monde, et elle a, du même geste, construit une frontière extérieure commune, équipée et financée en commun — la suppression des contrôles intérieurs n'étant acceptable qu'à cette condition.

L'Union compte vingt-sept États membres depuis le retrait du Royaume-Uni, le 31 janvier 2020. Mais l'Union, l'espace Schengen et la zone euro ne se recouvrent pas : c'est une géographie à emboîtements variables.

Union européenne, espace Schengen, zone euro : trois ensembles qui ne coïncident pas.

3.4.1 Jalon 1 — Les enjeux de Schengen et du contrôle aux frontières :

venir en Europe, passer la frontière

Exemple 3.21Les enjeux de Schengen et du contrôle aux frontières

Problématique du jalon. Pourquoi la suppression des frontières intérieures a-t-elle rendu la frontière extérieure de l'Union plus politique et plus contestée qu'elle ne l'avait jamais été ?

Une construction hors des traités, puis intégrée.

L'accord de Schengen est signé le 14 juin 1985 à bord d'un bateau amarré sur la Moselle, au Luxembourg, par cinq États : France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg. Ce n'est pas un texte communautaire, mais un accord intergouvernemental conclu par ceux qui veulent aller plus vite. La convention d'application du 19 juin 1990 en précise le contenu ; les contrôles intérieurs sont supprimés le 26 mars 1995 entre sept États ; le traité d'Amsterdam (1997-1999) intègre cet « acquis de Schengen » dans le droit de l'Union. L'espace s'étend ensuite par vagues, jusqu'à la Bulgarie et la Roumanie, le 31 mars 2024, pour les frontières aériennes et maritimes.

Définition 3.22Espace Schengen

Espace de libre circulation à l'intérieur duquel les contrôles aux frontières intérieures ont été supprimés pour toutes les personnes, quelle que soit leur nationalité. Il ne se confond ni avec l'Union européenne — l'Irlande dispose d'une clause d'exemption, la Norvège, l'Islande, la Suisse et le Liechtenstein en font partie sans être membres — ni avec le marché unique. Sa contrepartie est un ensemble de mesures compensatoires : politique commune des visas, système d'information Schengen, coopération judiciaire, et surtout gestion commune de la frontière extérieure, dont chaque État est comptable devant tous les autres.

« Venir en Europe » : le tri à la frontière extérieure.

Depuis un pays tiers, la frontière de l'Union n'est pas d'abord une ligne au sol : c'est un guichet consulaire. Le visa de court séjour conditionne l'embarquement, et les compagnies de transport sont sanctionnées si elles acheminent un passager non admissible : le contrôle est déporté loin en amont. Ceux qui ne peuvent obtenir de visa — la plupart des demandeurs d'asile, puisque aucun visa n'existe pour venir demander l'asile — n'ont d'autre voie que le franchissement irrégulier. C'est le nœud du problème : le droit d'asile est garanti par la convention de Genève de 1951 et par la Charte des droits fondamentaux, mais aucune voie légale ne permet d'atteindre le territoire où l'exercer.

2015, l'année de rupture.

Plus d'un million de personnes atteignent l'Europe par la Méditerranée en 2015, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Le dispositif se révèle inadapté sur trois points. Le système de Dublin — convention de 1990, puis règlements de 2003 et de 2013 — attribue l'examen de la demande d'asile à l'État de première entrée : il fait peser la charge sur la Grèce, l'Italie et l'Espagne. La solidarité fait défaut : les décisions de relocalisation de septembre 2015 ne sont que très partiellement appliquées, et le recours de la Hongrie et de la Slovaquie est rejeté en 2017 par la Cour de justice de l'Union européenne. Les États rétablissent des contrôles intérieurs : depuis 2015, l'Allemagne, l'Autriche, le Danemark, la Suède, la Norvège et la France — après les attentats du 13 novembre 2015 — en réintroduisent.

La réponse européenne combine trois instruments : le renforcement de Frontex, créée en 2004, devenue en 2016 l'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes et dotée en 2019 d'un corps permanent appelé à atteindre 10 000 agents ; l'ouverture de centres d'enregistrement (hotspots) en Grèce et en Italie ; l'externalisation du contrôle, dont la déclaration UE-Turquie du 18 mars 2016 est l'exemple le plus discuté.

Le prix humain, et le débat.

L'Organisation internationale pour les migrations recense plus de 20 000 morts ou disparus en Méditerranée depuis 2014 : c'est la route migratoire la plus meurtrière du monde. Le débat oppose des positions qu'un devoir doit présenter sans les caricaturer : pour les uns, le contrôle est la condition de l'acceptation sociale de la libre circulation ; pour les autres, il produit lui-même l'irrégularité et enrichit les passeurs.

◆Théorème 3.23Repères de Schengen et du contrôle des frontières

14 juin 1985 : accord de Schengen (cinq États).   19 juin 1990 : convention d'application ; 15 juin 1990 : convention de Dublin.   26 mars 1995 : suppression effective des contrôles. 1997-1999 : traité d'Amsterdam.   2004 : création de Frontex.   2015 : plus d'un million d'arrivées par la Méditerranée ; retour de contrôles intérieurs.   18 mars 2016 : déclaration UE-Turquie.   2016 et 2019 : Frontex, agence de garde-frontières, puis corps permanent.   mars 2020 : fermeture générale des frontières intérieures.   2023 et 2024 : Croatie, puis Bulgarie et Roumanie, dans Schengen.

3.4.2 Jalon 2 — Les frontières d'un État adhérent

Exemple 3.24Les frontières d'un État adhérent : la Croatie

Problématique du jalon. Que devient une frontière lorsque l'État qu'elle borde entre dans l'Union européenne — et l'adhésion règle-t-elle les contentieux frontaliers ?

Pourquoi la Croatie.

Aucun autre cas ne permet d'observer, en une génération et sur un même territoire, toutes les situations frontalières du thème : une frontière née d'une guerre, une frontière contestée avec un partenaire de l'Union, une frontière extérieure à surveiller, une enclave étrangère à contourner, et l'effacement final des contrôles. La Croatie proclame son indépendance le 25 juin 1991 ; la guerre suit — siège et chute de Vukovar à l'automne 1991, occupation d'environ un tiers du territoire, opérations croates de 1995, accords de Dayton en décembre 1995, réintégration pacifique de la Slavonie orientale sous administration des Nations unies entre 1996 et 1998. Les limites administratives internes de la Yougoslavie sont devenues des frontières internationales, selon le principe examiné à l'axe 1.

L'adhésion : un processus, pas un acte.

La Croatie obtient le statut de candidat en 2004 et ouvre les négociations le 3 octobre 2005 ; le traité d'adhésion est signé le 9 décembre 2011, approuvé par référendum le 22 janvier 2012, et l'adhésion prend effet le 1er juillet 2013. Le 1er janvier 2023, le pays entre le même jour dans l'espace Schengen et dans la zone euro. De l'indépendance à la disparition des contrôles, il s'est écoulé trente et un ans.

Trois régimes frontaliers sur un même pays.

Depuis 2013, les frontières croates ne sont plus de même nature selon le voisin. Avec la Slovénie et la Hongrie, ce sont des frontières intérieures de l'Union, puis, depuis 2023, sans contrôle. Avec la Bosnie-Herzégovine, la Serbie et le Monténégro, ce sont des frontières extérieures : celle qui la sépare de la Bosnie-Herzégovine, de l'ordre de mille kilomètres, est l'une des plus longues frontières extérieures terrestres de l'Union et se trouve sur la « route des Balkans » ; la Croatie y a été mise en cause par des organisations non gouvernementales et par des instances du Conseil de l'Europe pour des refoulements de migrants, et a mis en place en 2021 un mécanisme indépendant de contrôle de ses gardes-frontières — un État membre y agit pour le compte de tous, sous le regard de tous. Reste un cas particulier, le corridor de Neum, une vingtaine de kilomètres de littoral bosnien qui coupent le territoire croate en deux et isolent la région de Dubrovnik : le pont de Pelješac, ouvert le 26 juillet 2022 et financé pour l'essentiel par les fonds européens de cohésion, contourne l'enclave par la mer. On ne supprime pas la frontière, on l'enjambe.

Un contentieux que l'adhésion n'a pas réglé : la baie de Piran.

La Croatie et la Slovénie — deux États membres — n'ont jamais réussi à délimiter leur frontière maritime au fond du golfe de Trieste : la Slovénie veut un accès direct à la haute mer, la Croatie applique l'équidistance. Le contentieux a bloqué pendant des années les négociations d'adhésion croates, jusqu'à un accord d'arbitrage signé le 4 novembre 2009 ; mais en 2015, la révélation de contacts irréguliers entre un arbitre et une partie conduit Zagreb à se retirer. Le tribunal rend malgré tout sa sentence le 29 juin 2017, que la Croatie refuse d'appliquer ; la Slovénie saisit la Cour de justice de l'Union européenne, qui juge le 31 janvier 2020 qu'elle n'est pas compétente pour un différend de délimitation relevant du droit international général. L'appartenance à l'Union n'efface pas les frontières, elle en change le régime.

Un contrepoint : la candidature turque.

La Turquie a obtenu le statut de candidat au Conseil européen d'Helsinki, en décembre 1999, et a ouvert ses négociations d'adhésion le même jour que la Croatie, le 3 octobre 2005. Les trajectoires ont divergé du tout au tout : la Croatie est membre depuis 2013, les négociations turques sont à l'arrêt depuis 2018, et la frontière gréco-turque, le long du fleuve Évros, est demeurée une frontière extérieure de l'Union, équipée d'une barrière et régulièrement au centre de crises. Un second contrepoint est plus troublant encore : Chypre, membre depuis le 1er mai 2004, est le seul État membre dont le territoire est coupé par une ligne de démarcation — la « ligne verte » issue des événements de 1974 — au nord de laquelle l'application du droit de l'Union est suspendue. L'Union a donc admis en son sein un contentieux frontalier non résolu.

Propriété : Ce que ce jalon démontre

L'adhésion transforme les frontières d'un État en trois temps : elle durcit d'abord celles qui deviennent extérieures, en y appliquant les normes communes de contrôle ; elle efface ensuite, mais seulement à l'entrée dans Schengen, celles qui sont devenues intérieures ; elle ne règle pas les contentieux de tracé, qui peuvent lui survivre — Piran, la ligne verte chypriote. Entrer dans l'Union, c'est changer la fonction de ses frontières plus que leur position.

3.4.3 Jalon 3 — Les espaces transfrontaliers intra-européens : passer et

dépasser la frontière au quotidien

Exemple 3.25Les espaces transfrontaliers intra-européens

Problématique du jalon. Que se passe-t-il, concrètement, lorsqu'une frontière cesse d'être un obstacle : disparaît-elle, ou devient-elle une ressource ?

Une coopération ancienne, longuement outillée.

La coopération transfrontalière n'a pas attendu Schengen : la première eurorégion, EUREGIO, naît en 1958 sur la frontière germano-néerlandaise. Mais elle a longtemps buté sur un obstacle simple — deux collectivités séparées par une frontière relèvent de deux droits différents et ne peuvent pas contracter ensemble. L'Union a construit par étapes les outils qui manquaient : les programmes Interreg, lancés en 1990 ; le groupement européen de coopération territoriale (GECT), créé par un règlement de 2006 — une structure dotée de la personnalité juridique, à laquelle adhèrent des collectivités de plusieurs États et qui peut employer, contracter, porter des équipements, le premier ayant été l'Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai (2008) ; enfin des traités bilatéraux, le traité d'Aix-la-Chapelle franco-allemand du 22 janvier 2019, qui institue un comité de coopération transfrontalière, le traité du Quirinal avec l'Italie (2021), le traité de Barcelone avec l'Espagne (janvier 2023).

Définition 3.26Travailleur frontalier et effet-frontière

Le travailleur frontalier réside dans un État et travaille dans un autre, qu'il rejoint quotidiennement ou hebdomadairement. Sa situation illustre l'effet-frontière : ce qui l'attire n'est pas l'absence de frontière, c'est la différence qu'elle abrite — un salaire plus élevé de l'autre côté, un logement moins cher du sien. La France est le pays d'Europe qui en envoie le plus chez ses voisins, de l'ordre de 450 000 personnes au début des années 2020 selon l'Insee ; le Luxembourg en accueille à lui seul plus de 200 000, soit près de la moitié de son emploi salarié. La libre circulation ne supprime pas la frontière, elle la rend exploitable.

Quatre espaces transfrontaliers à connaître.

Mieux vaut en maîtriser quelques-uns précisément que d'en citer dix vaguement. La Grande Région associe le Luxembourg, la Lorraine, la Sarre, la Rhénanie-Palatinat et la Wallonie : premier bassin d'emploi transfrontalier d'Europe, plus de 200 000 personnes y franchissent chaque jour une frontière pour travailler au Luxembourg, dont plus de la moitié viennent de France — d'où congestion routière, flambée des prix du logement et négociations fiscales récurrentes. L'agglomération de Bâle est trinationale — Suisse, France, Allemagne —, symbolisée par l'aéroport de Bâle-Mulhouse, équipement binational implanté en territoire français en vertu d'une convention franco-suisse de 1949. L'Eurodistrict Strasbourg-Ortenau a fait de la frontière un espace public : passerelle et jardin des Deux-Rives, puis prolongement de la ligne D du tramway jusqu'à Kehl en 2017 — un tramway urbain franchissant une frontière internationale est une quasi-exception mondiale. Le Grand Genève, enfin, associe le canton de Genève, le district de Nyon et les territoires français voisins, autour d'un million d'habitants : le Léman Express, ouvert en décembre 2019, y a créé le premier réseau ferroviaire régional transfrontalier d'Europe.

Le révélateur de 2020.

Au printemps 2020, les États rétablissent brutalement les contrôles et ferment les frontières intérieures pour freiner l'épidémie. L'effet révèle, par le manque, l'épaisseur du fait transfrontalier : des soignants ne peuvent plus rejoindre leur hôpital, des familles sont coupées en deux, des barrières apparaissent au milieu de rues que plus personne ne percevait comme frontalières. Le comité de coopération transfrontalière issu du traité d'Aix-la-Chapelle a servi à organiser des transferts de patients. La frontière peut donc se refermer en vingt-quatre heures, et cette fermeture est désormais vécue comme une amputation.

Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'objet de travail conclusif

  • L'Union européenne mène simultanément l'effacement le plus poussé de frontières intérieures et la construction d'une frontière extérieure commune : les deux mouvements sont liés, non contradictoires.
  • Schengen (14 juin 1985, effectif le 26 mars 1995) ne coïncide ni avec l'Union ni avec la zone euro. La crise de 2015 et la pandémie de 2020 ont montré que la suppression des contrôles intérieurs est réversible.
  • L'adhésion d'un État — la Croatie, membre le 1er juillet 2013, dans Schengen et dans l'euro le 1er janvier 2023 — change la fonction de chacune de ses frontières, mais ne règle pas les contentieux de tracé.
  • Les espaces transfrontaliers montrent l'aboutissement du processus : la frontière devient une ressource économique et un objet d'aménagement commun.

3.5 Méthodes

La spécialité travaille deux exercices écrits, la dissertation et l'étude critique de document(s), auxquels s'ajoutent des méthodes que le programme de première met en avant : se documenter, rédiger une fiche de lecture, s'exprimer à l'oral. Ce chapitre traite entièrement une étude critique, puis donne de la dissertation une trame plus brève.

3.5.1 Exercice traité entièrement : l'étude critique de document

Titre du sujet. Se partager l'Afrique : les règles posées par la conférence de Berlin (1884-1885).

Document. Extraits de l'acte général de la conférence de Berlin, signé le 26 février 1885 par les représentants de quatorze puissances. Les passages entre guillemets sont cités mot pour mot ; le reste est rapporté.

Article premier. — Le commerce de toutes les nations « jouira d'une complète liberté […] dans tous les territoires constituant le bassin du Congo et de ses affluents ».

Article 6. — Les puissances exerçant des droits de souveraineté ou une influence dans ces territoires s'engagent « à veiller à la conservation des populations indigènes et à l'amélioration de leurs conditions morales et matérielles d'existence » et à concourir à la suppression de l'esclavage et de la traite ; elles promettent de protéger les institutions religieuses, scientifiques ou charitables « tendant à instruire les indigènes et à leur faire comprendre et apprécier les avantages de la civilisation ».

Chapitre VI, intitulé « Déclaration relative aux conditions essentielles à remplir pour que des occupations nouvelles sur les côtes du continent africain soient considérées comme effectives ». Article 34. — « La Puissance qui, dorénavant, prendra possession d'un territoire […] accompagnera l'acte respectif d'une notification adressée aux autres Puissances signataires du présent Acte, afin de les mettre à même de faire valoir, s'il y a lieu, leurs réclamations. » Article 35. — Les signataires reconnaissent l'obligation d'assurer, dans les territoires qu'ils occupent sur ces mêmes côtes, « l'existence d'une autorité suffisante pour faire respecter les droits acquis ».

Consigne. Après avoir présenté le document, vous montrerez ce que l'acte général de Berlin règle effectivement et ce qu'il laisse hors de son champ, puis vous expliquerez pourquoi les frontières issues de ce moment ont été conservées après les indépendances.

Méthode : Les quatre gestes de l'étude critique

1. Problématiser. Le titre parle de « règles posées » : il annonce un texte de procédure, non un partage. D'où la problématique : comment un texte qui ne trace aucune frontière a-t-il pu produire les frontières les plus durables du continent africain ?

2. Présenter précisément, sans paraphraser. Nature : un traité multilatéral contraignant pour ses signataires. Auteurs : quatorze puissances réunies à l'initiative de Bismarck, en accord avec Jules Ferry. Date et contexte : 26 février 1885, au plus fort de la course coloniale. Destinataires : les puissances signataires elles-mêmes — point qui commande toute l'analyse.

3. Sélectionner et hiérarchiser. Les articles relèvent de trois logiques — économique, humanitaire affichée, procédurale — et seule la troisième produit des effets durables.

4. Confronter au cours. Un document ne se commente jamais seul.

Ce que le texte règle effectivement. Trois choses. Il ouvre un espace économique : la liberté de commerce et de navigation dans le bassin conventionnel du Congo et sur le Niger empêche qu'une puissance s'y réserve un monopole. Il transforme la conquête en procédure : l'article 34 fait qu'une prise de possession n'existe pour les autres que si elle leur est notifiée, et l'article 35 y ajoute l'exigence d'une « autorité suffisante » — la règle pacifie les rapports entre Européens et accélère la conquête. Il fournit enfin une justification morale, celle de la mission civilisatrice, que l'on retrouve dans le discours de Jules Ferry à la Chambre en 1885 sur le devoir des « races supérieures ».

Ce que le texte laisse hors de son champ. Quatre silences décisifs. Aucune frontière n'est tracée : l'acte fixe une méthode, pas une carte, et le découpage se fera de 1885 à 1914 par des dizaines de traités bilatéraux — corriger l'idée reçue du « partage de Berlin » est la première chose à faire. Aucun Africain n'est partie au texte : les sociétés d'Afrique en sont l'objet, jamais le sujet, désignées comme « populations indigènes ». Les articles 34 et 35 ne valent que pour les côtes. Rien ne garantit les engagements de l'article 6 : la conférence reconnaît l'État indépendant du Congo, dont la collecte forcée du caoutchouc sera établie par le rapport du consul britannique Roger Casement en 1904, et que la Belgique annexera en 1908.

Pourquoi ces frontières ont été conservées. La conclusion doit répondre à la troisième partie de la consigne, non résumer. Les dirigeants africains pouvaient refaire les tracés ou les conserver au nom de la paix : ils ont choisi la seconde voie, par la résolution adoptée au Caire en juillet 1964, parce qu'une révision générale aurait ouvert des dizaines de conflits simultanés. Ces frontières ont été conservées parce qu'elles étaient là — une institution.

Méthode : Critiquer un document sans le disqualifier

L'erreur la plus fréquente consiste à « démolir » le document : dire qu'il ment, qu'il est hypocrite, et s'arrêter là. Ce n'est pas de la critique, c'est un jugement. Critiquer, c'est situer le point de vue — ici, des États européens s'adressent à d'autres États européens pour rendre leurs appropriations mutuellement opposables ; mesurer l'écart entre le dit et le fait — l'article 6 promet la protection des populations, et la conférence reconnaît le même jour un régime qui les exploitera ; dire enfin ce que le document apprend malgré tout — un texte intéressé reste une source de premier ordre sur les intentions de ceux qui l'écrivent.

3.5.2 Trame de dissertation

Sujet. Les frontières dans le monde contemporain : entre fermeture et ouverture.

Analyse du sujet. « Contemporain » invite à partir du présent, mais autorise les remontées explicatives — 1885, 1945, 1953, 1985. « Fermeture et ouverture » interdit de choisir un camp. Le piège est le plan juxtaposé — « les murs », puis « Schengen » — : il faut montrer que les deux sont des effets d'un même mécanisme, le tri.

Problématique. Comment expliquer qu'un même monde multiplie simultanément les murs frontaliers et les espaces de libre circulation, et que ce double mouvement s'observe parfois sur une seule et même frontière ?

Mouvement du raisonnement en trois temps.

Conclusion attendue. La frontière contemporaine n'est ni ouverte ni fermée : elle est sélective. Fermeture et ouverture sont deux faces d'un même dispositif de tri, dont l'Union européenne offre l'exemple le plus abouti.

Méthode : Le croquis d'appui qu'appellerait ce sujet

Tracez un rectangle représentant une frontière quelconque, vue de dessus, et portez-y trois flux de couleurs différentes traversant la même ligne : marchandises et capitaux (traversée libre), voyageurs munis d'un titre (traversée filtrée), migrants sans titre (traversée bloquée, avec un report latéral figurant le contournement). Ajoutez, de part et d'autre, le dispositif de contrôle et l'espace de coopération transfrontalière. Ce croquis ne décore pas la copie, il démontre l'idée directrice.

Méthode : Deux méthodes de travail que le programme met en avant

La fiche de lecture. Le programme de première prévoit expressément qu'on en aborde les principes ; sur ce thème, l'ouvrage de référence accessible est L'Obsession des frontières de Michel Foucher (2007). Une fiche utile tient en une page : les références exactes ; l'auteur et sa position ; la thèse en trois phrases ; trois ou quatre exemples ou chiffres réutilisables, avec la page ; enfin ce que vous en discutez — une fiche sans désaccord n'est qu'un résumé.

L'exposé oral. Un jalon de ce chapitre fait un bon sujet d'exposé de dix minutes : annoncer une question, tenir trois idées adossées à des faits datés, réserver la dernière minute à ce qui est discuté entre spécialistes.

3.6 Bilan

Ce chapitre a suivi une même question à travers huit situations séparées par vingt siècles : pourquoi trace-t-on une ligne, et que devient-elle ensuite ? Trois enseignements s'en dégagent.

Le premier est que la frontière est une institution, non un fait de nature : elle est décidée par des acteurs identifiables, pour des raisons datées. César fait du Rhin une limite parce qu'Auguste renonce à la Germanie ; quatorze puissances réunies à Berlin fixent en 1885 la procédure par laquelle on s'approprie l'Afrique ; deux officiers américains choisissent en une nuit d'août 1945 le 38e parallèle. Toutes ces lignes ont duré plus longtemps que l'intention qui les avait tracées — au point que ceux qu'elles ont lésés préfèrent les garder, comme en Afrique en 1964.

Le deuxième est qu'une frontière n'existe pleinement que reconnue : il a fallu quarante-cinq ans et le traité du 14 novembre 1990 pour que la ligne Oder-Neisse cesse d'être un contentieux, tandis que la Northern Limit Line coréenne, jamais reconnue, est la portion de frontière qui a fait le plus de morts depuis 1953.

Le troisième est que fermeture et ouverture sont deux réglages du même dispositif : la même ligne peut être invisible pour un travailleur frontalier et infranchissable pour un demandeur d'asile.

Fermer, ouvrir, dépasser : les trois régimes d'une même frontière.

Propriété : L'essentiel du chapitre

  • Introduction. 193 États membres de l'ONU depuis le 14 juillet 2011, contre 51 en 1945 : trois poussées frontalières (1918-1923, 1945-1975, 1989-1993).
  • Axe 1. Le limes rhénan, frontière-zone de surveillance et d'échange née du renoncement à la Germanie (9 apr. J.-C.) ; la conférence de Berlin (15 novembre 1884 - 26 février 1885), qui fixe la notification et l'occupation effective avant le choix de l'intangibilité au Caire, en juillet 1964 ; la ligne de démarcation intercoréenne de l'armistice du 27 juillet 1953, sans traité de paix.
  • Axe 2 et objet conclusif. La frontière germano-polonaise, de Potsdam (1945) au traité du 14 novembre 1990 ; la convention de Montego Bay (10 décembre 1982), qui applique partout les mêmes règles et crée des centaines de frontières maritimes ; l'Union européenne enfin, Schengen (14 juin 1985, effectif le 26 mars 1995), la crise de 2015, l'adhésion croate et les espaces transfrontaliers.

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