S'informer : un regard critique sur les sources et modes de communication
Cours complet · HGGSP (première), chapitre 4 · première, spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques
Travailler ce chapitre sur Adloun
Le 13 janvier 1898, un journal parisien de faible tirage, L'Aurore, publie en une une lettre ouverte d'Émile Zola au président de la République. Le titre, trouvé par Georges Clemenceau, tient en deux mots : « J'accuse… ! ». Le journal est ce jour-là tiré à des centaines de milliers d'exemplaires, dix fois son tirage ordinaire. Une affaire judiciaire close depuis trois ans redevient politique, et la France se divise pour dix ans. Le 8 juin 1972, sur la route de Trang Bang, le photographe Nick Út photographie une fillette brûlée au napalm : l'image fait le tour du monde en quelques heures et installe l'idée qu'une photographie peut peser sur une guerre — alors même que le retournement de l'opinion américaine lui est antérieur de quatre ans.
Informer n'est jamais un simple transport de faits : c'est une chaîne, avec des acteurs, des techniques, des intérêts et des règles. À chaque maillon, quelqu'un décide de ce qui sera dit, de ce qui sera tu, de ce qui sera mis en avant. C'est pourquoi l'information est, depuis cinq siècles, un enjeu de pouvoir : les États ont cherché à la contrôler, les entreprises à la vendre, les citoyens à la libérer.
Problématique. Comment les révolutions techniques de l'information ont-elles transformé, depuis l'imprimerie, la production, la diffusion et la réception des nouvelles — et dans quelle mesure ces transformations ont-elles rendu l'information plus libre, alors même qu'elles ouvraient chaque fois de nouvelles formes de contrôle, de dépendance économique et de manipulation ?
4.1 Introduction : comment s'informe-t-on aujourd'hui ?
4.1.1 Des médias et des supports de communication qui n'ont jamais été
aussi nombreux et divers
Jamais une société n'a disposé d'autant de moyens de s'informer. À la presse écrite, à la radio et à la télévision, qui coexistent depuis les années 1950, se sont ajoutés en une génération le web, les moteurs de recherche, les encyclopédies collaboratives, les réseaux sociaux et les plateformes vidéo. Selon l'Union internationale des télécommunications, environ 5,4 milliards de personnes utilisaient Internet en 2023, près des deux tiers de l'humanité ; 2,6 milliards en restaient à l'écart. Trois déplacements en résultent, qui commandent tout le chapitre.
- Le support s'est individualisé. Le journal télévisé de 20 heures réunissait une nation à heure fixe ; le smartphone, à partir de 2007, met à chacun un flux différent entre les mains.
- Le sens de la circulation s'est inversé. Dans les médias de masse, un émetteur s'adresse à un public ; sur les réseaux, chacun publie : à la diffusion verticale succède la communication horizontale.
- Le tri a changé de lieu. Dans un journal, une rédaction sélectionne avant publication et en répond ; sur une plateforme, l'ordre d'apparition est produit après coup par un algorithme aux critères non publics.
Au sens journalistique, une information est un fait nouveau, vérifié, rendu public et présenté comme d'intérêt général. Trois conditions la distinguent d'un simple contenu : elle porte sur un fait et non sur une opinion ; elle a été vérifiée par quelqu'un qui en assume la responsabilité ; elle est publiée, donc accessible à tous. Retirez l'une des trois, il reste une rumeur, une confidence, un commentaire ou une publicité.
Moyen technique et social de diffusion d'informations : le mot désigne à la fois le support (imprimé, onde hertzienne, réseau numérique) et l'organisation qui l'emploie. On oppose les médias de masse, qui diffusent un même contenu à un public indifférencié, aux médias personnalisés.
Origine d'une information : personne, document, institution, image. La qualité d'une information tient d'abord à celle de ses sources, d'où la règle du recoupement, qui interdit de publier un fait avant de l'avoir établi par au moins deux sources indépendantes. Le secret des sources, protégé en France par la loi du 4 janvier 2010, permet au journaliste de ne pas révéler qui l'a informé.
4.1.2 Des pratiques d'information différenciées selon les individus, les
groupes sociaux et les territoires
Selon l'âge.
La télévision demeure, en France comme dans la plupart des pays européens, le premier média d'information de l'ensemble de la population, tandis que chez les moins de vingt-cinq ans les réseaux sociaux et les plateformes vidéo sont la première porte d'entrée dans l'actualité : les enquêtes annuelles du Digital News Report de l'institut Reuters et le baromètre réalisé pour La Croix le montrent depuis le milieu des années
- Les chiffres variant selon les questions posées, retenez la tendance.
Selon le milieu social et le diplôme.
L'accès au réseau s'est généralisé dans les pays développés ; ce qui reste très inégal, c'est la capacité à s'en servir pour s'informer — identifier un auteur, distinguer un article d'une publicité, remonter à une source. D'où la fracture numérique de second degré, d'usage et de compétence plutôt que d'équipement.
Selon les territoires.
À l'échelle mondiale, la connexion est presque universelle en Europe et en Amérique du Nord, minoritaire dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne ; à l'échelle nationale, les zones peu denses et de montagne ont longtemps été moins bien couvertes en haut débit ; à l'échelle locale, la crise économique de la presse a fait disparaître titres et éditions, créant des déserts d'information où plus aucun journaliste ne rend compte du conseil municipal ni du tribunal. La France est moins touchée grâce à sa presse quotidienne régionale — Ouest-France est le premier quotidien français par la diffusion — mais la concentration y est engagée.
Ensemble des jugements partagés par une population sur les affaires communes et considérés comme une force politique. La notion naît au XVIIIe siècle avec les cafés, les salons et la presse : le philosophe allemand Jürgen Habermas a décrit dans L'Espace public (1962) la formation d'un public de particuliers qui discutent en raisonnant. Elle est aujourd'hui mesurée par les sondages — instrument que le sociologue Pierre Bourdieu a critiqué en 1973 en soutenant que « l'opinion publique » ainsi mesurée est un artefact, puisqu'elle suppose que tout le monde a un avis, que tous les avis se valent et que la question posée est la bonne. Ce débat rappelle qu'une enquête d'opinion est un document à critiquer comme un autre.
4.1.3 Les notions centrales du thème
Les quatre approches de la spécialité se croisent ici : l'histoire pour l'épaisseur temporelle, chaque « nouveauté » ayant son précédent ; la géographie pour la matérialité des réseaux et l'inégalité des usages ; la science politique pour le droit de publier et ses contreparties ; la géopolitique pour l'information comme arme.
Droit de publier des informations et des opinions sans autorisation préalable du pouvoir, sous la seule responsabilité de leur auteur devant la loi. L'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 la proclame : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Deux idées : pas d'autorisation avant, une responsabilité après. Le XIXe siècle français les fait passer dans le droit, ce qu'achève la loi du 29 juillet 1881.
La censure est le contrôle exercé par une autorité sur les contenus avant leur diffusion (censure préalable, qui suppose une autorisation) ou après elle (saisie, interdiction). Elle se distingue du régime de responsabilité : dans un État de droit, un journal condamné pour diffamation après publication n'a pas été censuré, puisque nul ne l'a empêché de publier — distinction souvent manquée dans les copies. La propagande est une communication organisée, généralement par un État ou un parti, qui vise moins à informer qu'à obtenir l'adhésion ; elle n'est pas nécessairement mensongère : elle sélectionne, met en scène, répète et associe. Le mot se banalise avec la Première Guerre mondiale — le « bourrage de crâne » des soldats français.
La désinformation est la diffusion délibérée d'informations fausses ou trompeuses pour nuire ou orienter une opinion ; elle suppose une intention. La mésinformation désigne la diffusion de la même fausseté sans intention de tromper, par erreur ou par crédulité. Le terme infox, recommandé en France en 2018 pour traduire fake news, désigne une fausse information présentée sous les apparences d'un article de presse. La distinction sépare une manœuvre d'une erreur, donc une question politique d'une question d'éducation.
La ligne éditoriale rassemble les orientations qui définissent l'identité d'un média : sujets, angle, ton, public visé, positions défendues. Assumée publiquement, elle est légitime dans un régime de pluralisme, pourvu qu'on la distingue de l'information — devant tout document, la question est double : ce fait est-il exact ? et d'où parle-t-on ? La déontologie désigne les règles que les journalistes se donnent à eux-mêmes. Le texte de référence est la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, dite charte de Munich, adoptée les 24 et 25 novembre 1971 par les syndicats de journalistes de la Communauté économique européenne : dix devoirs — respecter la vérité, rectifier toute information inexacte, ne pas confondre journalisme et publicité — et cinq droits, dont le libre accès aux sources et la clause de conscience. Ce n'est pas une loi, mais un engagement professionnel.
Méthode : Se documenter : les réflexes à installer dès la première
- Identifier l'auteur et le support. Un site sans mentions légales, sans nom d'auteur, sans date n'est pas une source utilisable : le premier geste est de chercher qui publie, non de lire.
- Remonter à la source primaire. Les textes de ce chapitre — loi du 29 juillet 1881, charte de Munich, statut de l'AFP de 1957 — sont brefs : lisez-les plutôt que leurs résumés.
- Dater et situer tout chiffre. « Deux tiers de l'humanité sont connectés » ne veut rien dire sans l'année ni l'organisme qui l'a mesuré.
- Recouper. Deux sites qui reprennent la même dépêche ne font pas deux sources.
4.2 Axe 1 — Les grandes révolutions techniques de l'information
Trois ruptures techniques structurent l'histoire de l'information : l'imprimé, qui reproduit un texte identique en grand nombre ; le son et l'image, qui le diffusent instantanément et à distance ; le réseau numérique, qui permet à chacun de publier. Chacune a suivi le même mouvement — une invention réservée à quelques-uns, une diffusion de masse permise par des conditions économiques et sociales, un affrontement politique pour le contrôle du support —, et c'est lui qu'il faut retenir, plus que la chronologie des inventions.
4.2.1 Jalon 1 — L'information imprimée : de la diffusion de l'imprimerie
à la presse à grand tirage
Problématique du jalon. Pourquoi quatre siècles séparent-ils l'imprimerie d'une presse lue par des millions de personnes — et que faut-il réunir, en plus d'une technique, pour qu'un média devienne de masse ?
La rupture de l'imprimé.
Vers 1455, dans son atelier de Mayence, Johannes Gutenberg achève l'impression d'une Bible dite « à 42 lignes ». L'innovation ne tient pas au principe de l'impression, connu ailleurs, mais à un système complet : caractères mobiles fondus en métal, encre grasse, presse à vis. Elle produit des exemplaires identiques en série, à un coût qui s'effondre — et rend possible la vérification par un tiers, donc la controverse.
La diffusion est rapide : à la fin du XVe siècle, plus de deux cents villes européennes ont un atelier, et les catalogues d'incunables recensent de l'ordre de trente mille éditions. L'effet politique est immédiat — la Réforme protestante, à partir de 1517, est le premier grand mouvement d'opinion porté par l'imprimé — et les pouvoirs réagissent aussitôt : l'Église publie à partir de 1559 un Index des livres prohibés, les monarchies instaurent privilège et autorisation préalable.
Les ancêtres du journal.
Avant lui existent les occasionnels et les canards, feuilles volantes vendues à la criée : sensationnels, invérifiables, rentables, ils montrent que le marché de la nouvelle spectaculaire précède de trois siècles les réseaux sociaux. Le journal naît d'une décision politique : le 30 mai 1631, Théophraste Renaudot, protégé de Richelieu, publie La Gazette sous un privilège royal qui lui donne le monopole de l'impression des nouvelles — la première publication périodique française est un instrument du pouvoir.
1789 : le principe est posé, la pratique tarde.
La Révolution libère la presse — des centaines de titres paraissent à Paris entre 1789 et 1792 —, mais le principe n'est pas garanti. Le Consulat puis l'Empire rétablissent un contrôle strict : réduction autoritaire des journaux parisiens en 1800, censure à partir de 1810. La Restauration, la monarchie de Juillet — lois de septembre 1835 — puis le Second Empire maintiennent autorisation préalable, cautionnement, timbre fiscal et avertissements. Conquête discontinue : proclamée en 1789, rendue en 1830 et en 1848, retirée chaque fois, la liberté n'est établie qu'en 1881.
1881 : la loi qui fonde un régime.
La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse opère un renversement. Son article premier : « L'imprimerie et la librairie sont libres. » Fonder un journal ne suppose plus d'autorisation, mais une simple déclaration et le dépôt légal. En contrepartie, la loi organise la responsabilité : un directeur de publication répond de tout ce qui est publié (« responsabilité en cascade ») ; elle définit des délits de presse — diffamation, injure, provocation aux crimes — et institue un droit de réponse. Ce texte, plusieurs fois modifié, encadre encore la presse française.
Le grand tirage : une technique, un financement, un public.
La presse de masse ne naît pas de la seule liberté : elle suppose, dans la seconde moitié du XIXe siècle, quatre conditions dont aucune ne suffit seule.
- Imprimer vite, beaucoup et à bas coût : la presse rotative, développée en France par Hippolyte Marinoni à partir des années 1860 ; la linotype de Ottmar Mergenthaler, employée à partir de 1886, qui compose une ligne entière d'un seul geste ; la pâte de bois, qui remplace le chiffon à partir des années 1860-1870.
- Recevoir et distribuer vite : le télégraphe électrique et les câbles sous-marins — la Manche en 1851, l'Atlantique en 1866 — ramènent le délai de la nouvelle de plusieurs semaines à quelques heures ; le chemin de fer met le journal parisien dans les gares de province le matin même.
- Trouver des lecteurs, condition sociale et la plus décisive : les lois Ferry — gratuité de l'école primaire le 16 juin 1881, obligation et laïcité le 28 mars 1882 — achèvent l'alphabétisation. Un public capable de lire est le véritable préalable d'une presse de masse.
Un sou, et la publicité.
L'invention commerciale décisive précède la loi de 1881. En 1863, Moïse Millaud lance Le Petit Journal, vendu cinq centimes — un sou —, soit trois à quatre fois moins que les quotidiens d'opinion : vendre à marge nulle et se financer par la publicité, dont le prix dépend du tirage ; le contenu s'adapte : faits divers, roman-feuilleton, gravures. Suivent Le Petit Parisien (1876), Le Matin (1884), Le Journal (1892), les « quatre grands » ; à la veille de 1914, le premier revendique le premier tirage mondial, de l'ordre d'un million et demi d'exemplaires.
Cet âge d'or a un revers : un journal financé par la publicité dépend de ses annonceurs, un journal à grand tirage du goût du public le plus large, et l'argent politique circule — le « scandale de Panama » (1892) révèle que des journaux ont été achetés. Dès son apogée, la presse de masse est l'instrument d'une opinion nombreuse et le marché où cette opinion se vend.
4.2.2 Jalon 2 — L'information par le son et l'image : radio et télévision
au XXe siècle
Problématique du jalon. Pourquoi les États ont-ils traité la radio puis la télévision autrement que la presse écrite — et comment le monopole public français a-t-il fini par céder ?
Une technique de rareté.
La télégraphie sans fil naît des travaux de Guglielmo Marconi, qui réussit le 12 décembre 1901 la première liaison radioélectrique transatlantique. La différence décisive avec l'imprimé tient au support : le spectre des fréquences hertziennes est une ressource rare et partagée. Deux émetteurs sur la même fréquence se brouillent : seul un État peut les répartir. De cette rareté découle tout le régime juridique de l'audiovisuel : là où la presse écrite relève depuis 1881 de la simple déclaration, la radio et la télévision ont été partout soumises à autorisation, concession ou monopole. La nature technique du support commande le régime politique du média.
Les premières émissions régulières datent des années 1920 : la British Broadcasting Company, fondée en octobre 1922, devient en 1927 la BBC, service public financé par une redevance ; en France, les émissions partent du poste de la tour Eiffel en 1921-1922, puis de Radiola, qui devient Radio-Paris et passe sous contrôle de l'État en 1933. La radio informe sans exiger de savoir lire et atteint les campagnes.
Un média de la voix, donc de l'émotion : le cas de 1938.
Le 30 octobre 1938, la troupe d'Orson Welles diffuse sur le réseau CBS une adaptation de La Guerre des mondes de H. G. Wells, sous la forme d'un faux bulletin d'information annonçant une invasion martienne. La légende veut qu'une panique nationale s'en soit suivie ; elle doit être maniée avec précaution. L'enquête du psychologue Hadley Cantril (1940) avançait le chiffre d'environ un million d'auditeurs effrayés, mais les travaux de Jefferson Pooley et Michael Socolow, en 2013, ont montré que l'audience était faible et que l'ampleur de la panique a été largement fabriquée par la presse écrite des jours suivants, qui avait intérêt à présenter sa jeune concurrente comme dangereuse. L'épisode est doublement instructif : il illustre la force de suggestion du son, et il constitue lui-même un mythe médiatique — une histoire fausse répétée quatre-vingts ans durant parce qu'elle était trop belle pour être vérifiée.
La radio comme arme : 1940-1944.
Le 18 juin 1940, le général de Gaulle prononce à Londres, sur les ondes de la BBC, un appel dont il n'existe aucun enregistrement — fait à connaître, car il montre que le texte a compté plus que l'écoute effective, très restreinte ce soir-là. À partir de l'été 1940, l'émission Les Français parlent aux Français fait de la BBC la voix de la France libre : nouvelles, chansons satiriques, messages codés. En face, Radio-Paris, sous contrôle allemand, et la Radiodiffusion nationale de Vichy diffusent la propagande de l'Occupation ; l'écoute de la BBC est interdite et brouillée. La guerre des ondes est une guerre pour l'opinion.
Le monopole français et le journal télévisé.
À la Libération, la France confirme le monopole d'État. La Radiodiffusion-télévision française devient un établissement public en 1959, remplacé en 1964 par l'Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). Le premier journal télévisé est diffusé le 29 juin 1949 et, l'équipement des foyers progressant dans les années 1960, le journal de 20 heures devient le rendez-vous d'information de la nation. Or ce média relève d'un ministre de l'Information : la télévision publique permet au pouvoir de s'adresser directement aux Français, en contournant une presse écrite hostile — les grèves de mai-juin 1968 à l'ORTF, suivies de nombreux licenciements de journalistes, en donnent la mesure. La loi du 7 août 1974 éclate l'ORTF en sept sociétés sans mettre fin au monopole de programmation.
1964-1974 : l'ORTF, monopole d'État sous tutelle du ministre de l'Information. 7 août 1974 : éclatement en sept sociétés. 29 juillet 1982 : la loi sur la communication audiovisuelle proclame que « la communication audiovisuelle est libre », met fin au monopole de programmation et crée la Haute Autorité de la communication audiovisuelle. 4 novembre 1984 : lancement de Canal+, première chaîne payante. 30 septembre 1986 : loi Léotard ; la CNCL succède à la Haute Autorité. avril 1987 : privatisation de TF1. 17 janvier 1989 : création du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). 1er janvier 2022 : le CSA et la Hadopi fusionnent dans l'Arcom.
Une autorité indépendante plutôt qu'un ministre.
Le mouvement de 1982-1989 substitue au contrôle gouvernemental direct une régulation confiée à une autorité administrative indépendante. Le CSA, puis l'Arcom depuis 2022, délivrent les autorisations d'émettre, veillent au pluralisme politique — le décompte des temps de parole en est l'expression la plus visible — et sanctionnent les manquements. Réguler n'est ni laisser faire ni commander : c'est confier à un organisme collégial, distinct du gouvernement, l'arbitrage entre libertés concurrentes.
Le direct permanent.
La guerre du Golfe, en janvier-février 1991 : CNN, chaîne américaine créée en 1980, diffuse depuis Bagdad en continu ; le monde suit un conflit en temps réel. On a parlé d'un « effet CNN » — l'idée que la diffusion ininterrompue d'images contraindrait les gouvernements à réagir plus vite ; la formule est discutée, les décisions ayant rarement été dictées par les images seules, mais elle désigne un fait réel, la contraction du temps de la décision. En France, LCI est lancée en 1994 et BFM TV en 2005 ; l'obligation de remplir l'antenne y concurrence celle de vérifier.
4.2.3 Jalon 3 — L'information mondialisée et individualisée : naissance
et extension du réseau Internet
Problématique du jalon. Comment un réseau de militaires et de chercheurs est-il devenu, en trente ans, le principal support de l'information — et que change sa structure à la circulation de l'information ?
Une naissance militaire et universitaire (1969-1983).
Le réseau naît d'un programme de l'ARPA, agence de recherche du département américain de la Défense créée en 1958 après le choc de Spoutnik. Le 29 octobre 1969, le premier message est transmis entre un ordinateur de l'université de Californie à Los Angeles et un autre de l'institut de recherche de Stanford : la machine se bloque après deux lettres. ARPANET repose sur la commutation par paquets : l'information est découpée en blocs qui empruntent des chemins indépendants et sont réassemblés à l'arrivée. Il n'y a donc pas de centre à détruire — propriété qui explique l'intérêt militaire du dispositif et commande encore la difficulté de contrôler le réseau. L'unification vient du protocole TCP/IP, conçu par Vinton Cerf et Robert Kahn à partir de 1974 et adopté par ARPANET le 1er janvier 1983 : de ce protocole commun naît l'« inter-réseau ».
Le Web, ou l'invention de l'accès (1989-1993).
Internet reste jusqu'à la fin des années 1980 un outil de spécialistes. La rupture vient d'un ingénieur du CERN, à Genève : en mars 1989, le Britannique Tim Berners-Lee rédige une note, Information Management: A Proposal, proposant un système de documents reliés par des liens hypertextes. Il en écrit les trois briques — l'adresse (URL), le protocole (HTTP), le langage (HTML) — et met en ligne le premier site en 1991. Le 30 avril 1993, le CERN place la technologie du Web dans le domaine public ; c'est cette gratuité juridique qui explique sa diffusion foudroyante. La même année, le navigateur Mosaic y ajoute l'image et une interface simple.
L'extension : chercher, écrire, partager, porter en poche.
Les étapes suivantes sont commerciales plus que techniques. Google, fondé le 4 septembre 1998, classe les pages selon les liens qu'elles reçoivent : un algorithme privé devient la porte d'entrée mondiale de l'information. Wikipédia, lancée le 15 janvier 2001, fonde sa fiabilité non sur un comité éditorial mais sur la transparence — historique des modifications, discussions publiques, exigence de sources. Facebook (2004), YouTube (2005) et Twitter (2006) font de l'utilisateur un producteur de contenus et introduisent le fil personnalisé ; l'iPhone, présenté le 9 janvier 2007, généralise l'accès permanent. L'information cesse d'être un rendez-vous pour devenir un flux continu.
Inégalité d'accès et d'usage des technologies numériques. On en distingue trois degrés : l'accès au réseau et à un terminal ; la compétence à s'en servir ; la capacité à en tirer un bénéfice — s'informer, se former, faire valoir ses droits. Elle est à la fois sociale (âge, diplôme, revenu) et géographique (États, régions, communes). En 2023, l'Union internationale des télécommunications estimait à 2,6 milliards les personnes non connectées.
Une géographie très concrète.
Le réseau n'est pas immatériel : Internet est fait de câbles sous-marins — qui transportent la quasi-totalité des communications intercontinentales et suivent souvent le tracé des anciens câbles télégraphiques —, de centres de données très consommateurs d'énergie et de points d'échange concentrés en quelques villes. D'où des conséquences politiques directes : un État peut couper l'accès à Internet chez lui, et plusieurs l'ont fait ; il peut filtrer les contenus entrants, comme le fait la Chine ; il peut surveiller les flux, ce que les révélations d'Edward Snowden en 2013 ont établi pour les États-Unis. Le réseau sans centre n'est pas un réseau sans frontières — d'où l'importance de la neutralité du net, inscrite dans le droit de l'Union européenne par le règlement du 25 novembre 2015, qui impose d'acheminer tous les contenus de la même manière.
Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'axe 1
- Une technique ne suffit jamais à faire un média de masse : il y faut un droit (loi du 29 juillet 1881), un financement (la publicité, à partir du Petit Journal en 1863) et un public (lois scolaires de 1881-1882).
- Le régime juridique d'un média dépend de son support : déclaration pour l'imprimé ; autorisation puis monopole d'État pour l'audiovisuel (spectre rare), jusqu'à la loi du 29 juillet 1982 et la régulation par autorité indépendante.
- Chaque révolution déplace le problème : l'imprimé pose la question de la censure, l'audiovisuel celle du contrôle d'État et de l'émotion, le numérique celle de l'abondance, du tri et de la publication par tous.
4.3 Axe 2 — Liberté ou contrôle de l'information : un débat politique
fondamental
L'axe 1 a suivi les supports ; l'axe 2 suit les pouvoirs. Trois questions : l'information suit-elle l'opinion ou la fabrique-t-elle (Dreyfus) ? qui paie l'information (Havas et l'AFP) ? que devient-elle lorsque l'État est en guerre (le Vietnam) ? Toutes reviennent à ceci : la liberté de l'information est-elle garantie par le droit, par le marché, ou par les professionnels ?
4.3.1 Jalon 1 — L'information dépendante de l'opinion ? L'affaire Dreyfus
et la presse
Problématique du jalon. La presse s'est-elle contentée de refléter une opinion déjà formée, ou a-t-elle été l'instrument qui a fabriqué, divisé et finalement retourné cette opinion ?
Une erreur judiciaire dans un climat préparé par la presse.
En septembre 1894, le contre-espionnage français découvre un document sans signature — le « bordereau » — annonçant la livraison de renseignements militaires à l'Allemagne. L'enquête, conduite à charge, désigne un officier d'état-major, le capitaine Alfred Dreyfus, polytechnicien, alsacien et juif. Arrêté le 15 octobre 1894, il est condamné le 22 décembre à la déportation à vie, sur la foi notamment d'un dossier secret communiqué aux juges à l'insu de la défense ; il est dégradé le 5 janvier 1895 dans la cour de l'École militaire, puis déporté à l'île du Diable. Le climat a été préparé par la presse : Édouard Drumont, auteur en 1886 de La France juive, a fondé en 1892 La Libre Parole, dont l'antisémitisme est le fonds de commerce et qui exploite l'arrestation dès novembre 1894. La presse ne commente pas une affaire : elle contribue à en fixer le sens avant le procès.
Le retournement vient d'un journal.
En 1896, le lieutenant-colonel Georges Picquart, chef du renseignement, établit que le bordereau est de la main du commandant Ferdinand Walsin Esterhazy ; sa hiérarchie l'écarte. La famille de Dreyfus, aidée du sénateur Scheurer-Kestner et du journaliste Bernard Lazare, porte l'affaire sur la place publique. Un conseil de guerre l'acquitte le 11 janvier 1898, en quelques minutes.
Deux jours plus tard, le 13 janvier 1898, L'Aurore, quotidien républicain d'Ernest Vaughan, publie en première page une lettre ouverte d'Émile Zola au président Félix Faure ; le titre, « J'accuse… ! », est de Georges Clemenceau. Zola nomme les responsables et se met en position d'être poursuivi, pour obtenir le procès public que l'armée refuse : condamné en février 1898 à un an de prison, il s'exile en Angleterre, mais l'affaire est devenue irréversible. Le lendemain paraît une pétition de savants et d'écrivains pour la révision ; Clemenceau la présente sous le nom d'« intellectuels », mot qui entre alors dans le vocabulaire politique.
15 octobre 1894 : arrestation. 22 décembre 1894 : condamnation. 5 janvier 1895 : dégradation, puis déportation à l'île du Diable. 1896 : Picquart identifie Esterhazy. 11 janvier 1898 : acquittement d'Esterhazy. 13 janvier 1898 : « J'accuse… ! » dans L'Aurore. février 1898 : procès et condamnation de Zola. 1898 : fondation de la Ligue des droits de l'homme. août 1898 : découverte du faux du colonel Henry, qui se suicide. 1899 : fondation de la Ligue de la patrie française ; second procès à Rennes, nouvelle condamnation, puis grâce présidentielle. 12 juillet 1906 : réhabilitation par la Cour de cassation.
Une guerre de journaux.
L'affaire est un affrontement de titres avant d'être un affrontement d'idées. D'un côté, une presse antidreyfusarde populaire : La Libre Parole, L'Intransigeant d'Henri Rochefort, La Croix, et surtout les grands quotidiens à un sou qui, par prudence commerciale, épousent d'abord l'opinion majoritaire. De l'autre, une presse dreyfusarde d'abord minuscule : L'Aurore, Le Siècle, Les Droits de l'Homme. Le rapport de forces s'inverse à mesure que les preuves s'accumulent — surtout après la découverte, en août 1898, que le colonel Henry avait fabriqué une pièce du dossier, aveu suivi de son suicide.
Ce que l'affaire enseigne.
La presse ne reflète pas l'opinion : elle la construit et la divise — il n'existe pas, en 1894, d'opinion préexistante sur Dreyfus, ce sont les journaux, la caricature et l'affiche qui produisent les deux camps et leurs symboles. Mais elle dépend aussi de l'opinion, parce qu'elle vit de ses lecteurs : les grands quotidiens populaires se sont longtemps tenus dans le camp majoritaire, le marché exerçant sur la ligne éditoriale une pression permanente. Enfin, un seul journal peut suffire à rouvrir une affaire : L'Aurore n'avait ni le tirage ni les moyens des « quatre grands », mais un texte, une signature célèbre et le courage d'affronter un procès — argument décisif pour le pluralisme. L'affaire a produit des institutions durables : Ligue des droits de l'homme (1898) et Ligue de la patrie française (1899).
4.3.2 Jalon 2 — L'information entre le marché et l'État : histoire de
l'Agence Havas et de l'AFP
Problématique du jalon. Comment une entreprise privée est-elle devenue un instrument du pouvoir, puis un organisme sans propriétaire — et que cette trajectoire apprend-elle sur les conditions économiques de l'indépendance ?
Une invention française : l'agence de presse.
En 1832, Charles-Louis Havas ouvre à Paris un bureau qui traduit et revend aux journaux les nouvelles parues dans la presse étrangère ; en 1835, il en fait l'agence Havas, première agence de presse au monde. Le principe est simple : plutôt que chaque journal entretienne des correspondants partout, une entreprise unique collecte les nouvelles et les vend à tous par abonnement. Havas utilise successivement les pigeons voyageurs, le télégraphe optique puis, à partir des années 1840-1850, le télégraphe électrique et les câbles sous-marins. Le modèle se diffuse par ses propres employés : Bernhard Wolff fonde son agence à Berlin en 1849, Paul Julius Reuter la sienne à Londres en 1851 ; aux États-Unis, l'Associated Press naît en 1846 d'une coopérative de journaux new-yorkais. En 1859, les trois agences européennes se partagent le monde en zones d'exclusivité : Havas obtient l'empire français, l'Europe du Sud et l'Amérique latine, Reuter l'Empire britannique et l'Extrême-Orient, Wolff l'Europe centrale et orientale. Ce « cartel des agences » est un fait géopolitique de premier ordre : la carte des agences se superpose à celle des empires coloniaux.
Entreprise qui collecte, vérifie et vend de l'information — dépêches, photographies, vidéos — non au public mais aux médias, aux entreprises et aux administrations qui s'y abonnent. Premier maillon de la chaîne, elle travaille sous une contrainte particulière : ses clients ayant des lignes éditoriales opposées, elle ne peut vendre qu'un produit tenu pour neutre. Les trois agences mondiales généralistes sont l'AFP, Reuters et Associated Press.
Le marché, puis la capture par l'État.
Havas développe très tôt une seconde activité, la régie publicitaire : l'agence vend aux journaux des dépêches et leur apporte des annonces. La confusion des deux métiers est un problème structurel, et l'agence a longtemps reçu des subventions du ministère des Affaires étrangères en échange de la diffusion des positions françaises à l'étranger. L'information n'est jamais gratuite : la seule question est de savoir qui la paie. En novembre 1940, le régime de Vichy scinde Havas — la branche publicitaire reste privée, la branche information devient l'Office français d'information, instrument de la propagande officielle. L'agence la plus ancienne du monde est devenue en quelques mois un service de propagande.
La naissance de l'AFP, le 20 août 1944.
Pendant l'insurrection de Paris, un groupe de journalistes résistants prend possession des locaux de l'Office et diffuse, le 20 août 1944, la première dépêche signée Agence France-Presse : l'AFP naît d'un acte de résistance, ce qui explique la place qu'y tient l'indépendance. Après treize ans de provisoire, la loi du 10 janvier 1957 lui invente un statut sans équivalent : ni administration, ni entreprise publique, ni société commerciale, mais un organisme autonome doté de la personnalité civile, sans capital et sans actionnaires — donc sans propriétaire à qui rendre des comptes. Son conseil d'administration associe des représentants des entreprises de presse françaises, majoritaires, du personnel et des services publics ; ses statuts lui interdisent de passer sous le contrôle, de droit ou de fait, d'un groupement idéologique, politique ou économique, et de tenir compte d'influences compromettant l'exactitude de l'information.
1832 : bureau de traductions de Charles-Louis Havas. 1835 : création de l'agence Havas. 1846 : Associated Press (États-Unis). 1849 : agence Wolff (Berlin). 1851 : agence Reuter (Londres). 1859 : accord de partage du monde entre les agences européennes. novembre 1940 : la branche information de Havas devient l'Office français d'information, sous contrôle de Vichy. 20 août 1944 : première dépêche de l'Agence France-Presse. 10 janvier 1957 : loi portant statut de l'AFP.
Une indépendance qui reste à financer.
Le statut de 1957 protège l'AFP d'un propriétaire, non du besoin d'argent : une part importante de ses ressources provient des abonnements de l'État et des administrations. Un client aussi massif n'exerce-t-il pas une influence ? On répond qu'un client n'est pas un propriétaire ; l'Union européenne a examiné ce financement au regard du droit des aides d'État, ce qui a conduit à préciser en 2015 la « mission d'intérêt général » confiée à l'agence. Il faut distinguer indépendance juridique, économique et éditoriale, qui ne coïncident pas.
Le même problème aujourd'hui.
La presse écrite française vit d'un mélange de ventes, de publicité et d'aides publiques ; l'audiovisuel public est financé par une dotation budgétaire depuis la suppression de la redevance en 2022 ; beaucoup de grands titres appartiennent à des groupes industriels dont la presse n'est pas le métier principal, concentration à laquelle une commission d'enquête du Sénat a consacré ses travaux en 2021-2022, et la loi du 14 novembre 2016 a imposé aux rédactions des comités d'éthique. Havas et l'AFP fournissent la grille de ce problème contemporain : le modèle économique conditionne l'indépendance, et aucune formule ne l'assure définitivement.
4.3.3 Jalon 3 — Information et propagande en temps de guerre : les médias
et la guerre du Vietnam
Problématique du jalon. Les médias ont-ils fait perdre aux États-Unis la guerre du Vietnam, comme on l'a souvent soutenu — ou ont-ils suivi, avec un temps de retard, un retournement qui s'était produit ailleurs ?
Une couverture massive.
L'engagement américain commence en 1955 par l'envoi de conseillers militaires auprès du régime de Saigon. L'incident du golfe du Tonkin, en août 1964, permet au président Lyndon Johnson d'obtenir du Congrès, le 7 août 1964, une résolution qui lui donne les mains libres ; les premières unités de combat débarquent à Da Nang en mars 1965. La guerre est couverte par plusieurs centaines de journalistes accrédités, qui circulent avec une liberté considérable : il n'y a pas de censure militaire systématique, contrairement aux deux guerres mondiales. Les images tournées en 16 mm sont acheminées par avion et diffusées un ou deux jours plus tard aux journaux télévisés du soir — d'où la « première guerre télévisée ».
1968, l'année des images.
L'offensive du Têt, lancée dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968 par le Nord-Vietnam et le Front national de libération sur une centaine de villes du Sud, est un échec militaire pour ses auteurs mais un choc politique majeur aux États-Unis : le commando qui pénètre dans l'enceinte de l'ambassade américaine à Saigon contredit le discours officiel selon lequel la victoire était proche. Le 1er février 1968, Eddie Adams, de l'Associated Press, saisit dans une rue de Saigon l'exécution sommaire d'un prisonnier par le chef de la police sud-vietnamienne ; l'image obtient le prix Pulitzer, mais Adams a expliqué plus tard qu'elle ne montrait pas le contexte — une image cadre autant qu'elle montre. Le 27 février 1968, Walter Cronkite, présentateur le plus respecté de la télévision américaine, conclut sur CBS un reportage de retour du Vietnam en déclarant que la guerre est enlisée et qu'il faut négocier. Le 16 mars 1968, une compagnie américaine massacre plusieurs centaines de civils à My Lai ; le fait est étouffé vingt mois, jusqu'à ce que Seymour Hersh le révèle en novembre 1969.
Le contrepoint : la thèse de Daniel Hallin.
L'idée que la télévision aurait « perdu » la guerre est un lieu commun ; l'historien et sociologue américain Daniel Hallin l'a soumise à l'examen dans The « Uncensored War »: The Media and Vietnam (1986). Dépouillant les journaux télévisés et la presse, il établit que la couverture est, jusqu'en 1967, conforme à la position officielle, et que le ton ne change qu'après la division des élites politiques américaines, en 1967-1968. Il distingue trois sphères : celle du consensus, où le journaliste n'a pas à discuter ; celle de la controverse légitime, où il rend compte d'un débat existant déjà entre responsables politiques ; celle de la déviance, dont il exclut ce qui est jugé hors du débat acceptable. Ce contrepoint n'annule pas le rôle des médias, il le situe : l'information est puissante lorsqu'elle rencontre une division déjà présente dans la société, beaucoup moins lorsqu'un consensus tient.
Les Pentagon Papers et la liberté de publier.
Le 13 juin 1971, le New York Times commence la publication d'extraits d'une étude confidentielle commandée par le Pentagone sur l'engagement américain en Indochine, transmise par un ancien analyste, Daniel Ellsberg : le document établit que plusieurs administrations ont sciemment trompé le Congrès et l'opinion. Le gouvernement obtient une injonction interdisant la poursuite de la publication ; le Washington Post prend le relais. Le 30 juin 1971, la Cour suprême tranche en faveur des journaux : l'État n'a pas apporté la preuve nécessaire pour justifier une censure préalable. Ce qui est interdit, ce n'est pas de sanctionner après, c'est d'empêcher avant.
Le « syndrome du Vietnam ».
La guerre s'achève par les accords de Paris du 27 janvier 1973 et la chute de Saigon le 30 avril 1975. L'état-major en tire la conviction — historiquement contestable, politiquement décisive — qu'on ne gagne pas une guerre dont les images circulent librement : les conflits suivants sont couverts sous contrainte (exclusion de la presse à la Grenade en 1983, pools encadrés au Golfe en 1991, journalistes « embarqués » en Irak à partir de 2003). La liberté des reporters au Vietnam fut une exception, non une règle.
Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'axe 2
- Presse et opinion s'engendrent l'une l'autre. L'affaire Dreyfus montre une presse qui divise la nation tout en subissant la pression commerciale de son lectorat, et qu'un seul journal peut renverser le cours d'une affaire (L'Aurore, 13 janvier 1898).
- L'indépendance est d'abord une question de financement. De Havas (1835) à l'AFP (20 août 1944, statut du 10 janvier 1957) : sans capital ni actionnaires, réponse originale, mais l'indépendance juridique ne garantit pas l'indépendance économique.
- En guerre, l'information devient un enjeu stratégique. La légende d'une guerre perdue par la télévision est corrigée par Daniel Hallin (1986) ; l'arrêt de la Cour suprême du 30 juin 1971 fixe un principe durable : pas de censure préalable. La liberté dépend ainsi d'un droit (1881, 1971), d'un modèle économique (1835-1957) et de la vigilance des professionnels (Munich, 1971).
4.4 Objet de travail conclusif — L'information à l'heure d'Internet
L'objet conclusif applique au présent ce qui précède, non pour déplorer une époque, mais pour analyser une configuration inédite : pour la première fois, l'accès à l'information est quasi illimité et gratuit, la publication est ouverte à tous, et le tri est confié à des dispositifs automatiques privés. Trois jalons en explorent les conséquences : la structure du nouvel espace informationnel, la place qu'y prennent les témoignages et les lanceurs d'alerte, le retour des récits complotistes.
4.4.1 Jalon 1 — Vers une information fragmentée et horizontale
Problématique du jalon. Que devient l'information lorsqu'elle cesse d'être un produit fini, hiérarchisé et signé, pour devenir un flux de contenus dissociés de leur source — et qui, dès lors, exerce le pouvoir de sélection ?
Trois fragmentations.
L'article se détache du journal : on ne lit plus « un journal » mais des articles isolés, atteints par un lien ou un partage, et le lecteur perd la hiérarchie qu'exprimait la une, où la taille du titre disait l'importance relative des faits. Le public se fragmente : le journal de 20 heures réunissait une audience nationale à heure fixe ; deux personnes peuvent aujourd'hui suivre l'actualité sans jamais rencontrer les mêmes contenus. Le temps se fragmente : l'information n'a plus d'heure, et la concurrence porte moins sur l'exactitude que sur l'antériorité de quelques minutes, ce qui pèse sur la vérification.
Une économie retournée.
Le modèle établi au XIXe siècle — un lecteur paie un peu, un annonceur paie beaucoup — s'est effondré en vingt ans. La publicité est allée là où l'on peut cibler chaque individu et mesurer chaque clic : vers un très petit nombre de plateformes ; les petites annonces, qui faisaient vivre la presse locale, sont passées à des sites spécialisés. Les rédactions ont réduit leurs effectifs et cherché d'autres ressources : abonnements, financement participatif, aides publiques. D'abord, l'attention devient la ressource rare : les contenus étant surabondants et gratuits, ce qui se vend n'est plus l'information mais le temps qu'on y passe — d'où l'économie de l'attention et la prime aux titres émotionnels, indépendamment de l'importance des faits. Ensuite, le droit tente de rétablir un partage : la directive européenne du 17 avril 2019 sur le droit d'auteur crée un droit voisin au bénéfice des éditeurs de presse, transposé en France par la loi du 24 juillet 2019 — les plateformes qui reprennent des extraits d'articles doivent rémunérer les éditeurs. La France a été la première à l'appliquer, et l'Autorité de la concurrence a dû sanctionner un refus de négocier : le rapport de forces reste déséquilibré.
L'algorithme, nouveau rédacteur en chef ?
Sur une plateforme, aucun être humain ne décide de l'ordre d'apparition des contenus : un programme les classe selon des critères — proximité sociale, popularité, temps passé sur des contenus similaires — que l'entreprise ne publie pas. Ce classement est une ligne éditoriale de fait : il sélectionne et hiérarchise comme une rédaction, sans en assumer la responsabilité juridique ; il est personnalisé, si bien qu'il n'existe pas une une, mais des millions ; il est optimisé pour l'engagement, qui n'est pas l'information.
De là les notions de bulle de filtre, proposée par le militant américain Eli Pariser en 2011, et de chambre d'écho : enfermé dans des contenus conformes à ses préférences, l'utilisateur ne rencontrerait plus d'opinions contraires. Ces notions doivent être maniées avec précaution : plusieurs travaux empiriques menés depuis le milieu des années 2010 concluent que les usagers des réseaux sociaux sont en moyenne exposés à une diversité de sources supérieure à celle des personnes qui s'informent par un seul journal ou une seule chaîne, et que l'enfermement observé tient davantage aux choix des individus qu'à l'algorithme. La bulle de filtre est une hypothèse féconde et discutée, non un fait établi.
Les réponses publiques et professionnelles.
La vérification professionnelle : des services spécialisés sont nés dans les rédactions — les Décodeurs au Monde (2014), CheckNews à Libération (2017), AFP Factuel (2017) —, qui publient une méthode autant qu'un verdict, ce qui les distingue d'une opinion. La régulation : la loi française du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l'information instaure un référé permettant au juge de faire cesser, en période électorale, la diffusion de fausses informations, impose aux plateformes des obligations de transparence et confie au régulateur audiovisuel une supervision ; à l'échelle européenne, le règlement sur les services numériques (DSA), adopté le 19 octobre 2022, oblige les très grandes plateformes à évaluer les risques systémiques qu'elles créent, à ouvrir leurs données aux chercheurs et à rendre compte de leurs recommandations, sous peine d'amendes proportionnelles à leur chiffre d'affaires mondial. L'éducation aux médias enfin, confiée au CLEMI, créé en 1983, qui organise la Semaine de la presse et des médias dans l'École depuis 1990.
Gardons-nous d'une lecture uniformément sombre : le même bouleversement a produit des journaux exclusivement numériques financés par leurs abonnés, des enquêtes coopératives internationales impossibles auparavant, l'ouverture d'archives publiques et le journalisme dit de sources ouvertes, qui recoupe images satellitaires, vidéos géolocalisées et registres publics.
4.4.2 Jalon 2 — Témoignages et lanceurs d'alerte
Problématique du jalon. Pourquoi les révélations les plus importantes des dernières décennies viennent-elles d'individus qui trahissent le secret de leur propre institution — et comment le droit est-il passé de la sanction à la protection de ces personnes ?
Le témoignage, source la plus ancienne et la plus fragile.
Le témoin est la première source de l'histoire comme du journalisme : sa force est d'avoir vu, sa faiblesse d'avoir vu d'un seul point, une seule fois. Internet a démultiplié le témoignage — un smartphone suffit à documenter un événement, et des mouvements entiers s'y sont appuyés, des soulèvements arabes de 2010-2011 aux images filmées par des passants. Mais la même facilité produit des images sorties de leur contexte, réutilisées d'un conflit à l'autre, ou fabriquées. D'où une compétence nouvelle, la vérification d'images : recherche d'antériorité, géolocalisation par comparaison de paysages, cohérence des ombres. Les outils de génération d'images et de voix par intelligence artificielle la rendent plus nécessaire encore : il ne suffit plus qu'une image existe pour qu'elle atteste.
Personne qui révèle ou signale, de bonne foi et sans contrepartie financière, des faits dont elle a eu personnellement connaissance et qui constituent un crime, un délit, une violation du droit ou une menace grave pour l'intérêt général. La notion est juridique depuis la loi Sapin II du 9 décembre 2016, précisée par la directive européenne du 23 octobre 2019 et par la loi française du 21 mars 2022, qui protège l'auteur du signalement contre les représailles — licenciement, sanction, poursuites — et étend cette protection à ses proches. Le lanceur d'alerte n'est pas un journaliste : il est un membre de l'institution qu'il met en cause.
Une généalogie qui précède Internet.
En 1971, Daniel Ellsberg transmet les Pentagon Papers au New York Times : la révélation passe par un journal, qui la vérifie, la met en forme et assume le risque juridique. La figure n'est pas née du numérique. Entre 1972 et 1974, le cambriolage du siège du parti démocrate, le 17 juin 1972, est relié à l'entourage du président grâce à une source interne du FBI, « Gorge profonde », identifiée en 2005 comme étant Mark Felt ; l'enquête de Bob Woodward et Carl Bernstein au Washington Post conduit à la démission de Richard Nixon le 9 août 1974 — modèle canonique : une source interne, deux journalistes, un journal qui publie.
Ce que le numérique change : l'échelle et la logistique.
Trois éléments nouveaux apparaissent à partir de 2010.
- Le volume. Un employé peut désormais copier des centaines de milliers de documents. En 2010, l'analyste militaire Chelsea Manning transmet à WikiLeaks des rapports de terrain d'Irak et d'Afghanistan, puis des télégrammes diplomatiques américains. En juin 2013, Edward Snowden, ancien sous-traitant de la National Security Agency, remet à des journalistes du Guardian et du Washington Post des documents établissant l'existence de programmes de surveillance de masse ; réfugié en Russie, il est poursuivi aux États-Unis. Ces révélations ont nourri un débat mondial sur l'équilibre entre sécurité et vie privée et pèsent sur les négociations relatives aux transferts de données transatlantiques.
- La coopération internationale des rédactions. Traiter des millions de documents dépasse les moyens d'un titre. Les Panama Papers, publiés en avril 2016, portent sur environ 11,5 millions de documents issus d'un cabinet d'avocats panaméen ; leur exploitation a réuni, autour du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) et du quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, près de quatre cents journalistes d'une centaine de médias, travaillant un an en secret avant une publication simultanée. Nouveauté de nature : des journaux concurrents coopèrent, aucun ne pouvant y arriver seul.
- La judiciarisation du statut. Antoine Deltour, à l'origine des révélations LuxLeaks de novembre 2014 sur les accords fiscaux consentis à de grandes entreprises, a été poursuivi et condamné avant d'être finalement reconnu lanceur d'alerte au terme d'une série de procès (2016-2018). Son cas a pesé sur l'adoption de la directive européenne de 2019.
Un équilibre difficile.
Le jalon ne se traite bien qu'en montrant la tension. D'un côté, la révélation sert l'intérêt général : sans elle les abus restent invisibles. De l'autre, un État a des secrets légitimes — sécurité, défense, protection des personnes — et une publication massive et brute peut mettre des vies en danger : c'est pourquoi les journaux qui ont travaillé avec Snowden ont procédé à un tri et à des occultations. La différence entre une fuite et une révélation journalistique tient à ce travail : sélection, vérification, contextualisation, mise en balance de l'intérêt public et du risque — auquel s'ajoute la protection du secret des sources (loi du 4 janvier 2010), sans laquelle personne ne prendrait le risque de parler.
4.4.3 Jalon 3 — Les théories du complot : comment trouvent-elles une
nouvelle jeunesse sur Internet ?
Problématique du jalon. Pourquoi des récits complotistes anciens connaissent-ils une diffusion sans précédent sur les réseaux — et que révèle cette diffusion sur le rapport contemporain aux institutions et au savoir ?
Récit qui explique un événement important par l'action secrète, concertée et malveillante d'un groupe restreint et puissant, contre la version établie par les enquêtes et les travaux scientifiques. Quatre traits : rien n'arrive par hasard ; tout est lié ; les apparences trompent, ce qui permet de retourner toute preuve contraire ; le récit est irréfutable par construction, puisque l'absence de preuve est présentée comme la preuve de l'efficacité du complot. Ce trait le sépare de la démarche critique : la critique cherche ce qui pourrait la démentir, le complotisme l'exclut d'avance. À ne pas confondre avec les complots réels — le faux du colonel Henry, le mensonge des administrations américaines établi par les Pentagon Papers — que l'enquête, journalistique ou judiciaire, a démontrés.
Une longue histoire.
Les Protocoles des Sages de Sion, faux fabriqué au service de la police russe et publiés en Russie à partir de 1903, prétendent révéler un plan juif de domination mondiale ; le journaliste Philip Graves démontre en 1921, dans le Times de Londres, qu'il s'agit d'un plagiat d'un pamphlet français de 1864 dirigé contre Napoléon III. La démonstration, pourtant publique et irréfutable, n'a jamais empêché la diffusion du texte, qui a nourri la propagande antisémite du XXe siècle et circule encore : la réfutation d'un récit complotiste ne le fait pas disparaître, parce que son succès ne tient pas à sa valeur de preuve. Les attentats du 11 septembre 2001 ont donné lieu en France à L'Effroyable Imposture de Thierry Meyssan (2002), qui soutenait qu'aucun avion n'avait percuté le Pentagone : l'ouvrage a été démonté point par point et s'est néanmoins très bien vendu.
Pourquoi les réseaux leur donnent une nouvelle jeunesse.
Quatre mécanismes se combinent, qu'il faut distinguer pour ne pas s'en tenir à un constat.
- La suppression des intermédiaires. Publier ne coûte plus rien et ne suppose plus l'accord d'un éditeur : le filtre professionnel, faillible mais réel, a disparu.
- La prime à l'émotion et au format. Les contenus qui suscitent l'indignation circulent davantage, et une vidéo bien montée, sans contradicteur, produit un effet de démonstration que sa réfutation — longue et technique — n'égalera jamais.
- Les ressorts cognitifs. Le biais de confirmation conduit à retenir ce qui confirme ce que l'on croit déjà ; la recherche d'agentivité pousse à préférer l'explication par une intention cachée à l'explication par le hasard — il est plus supportable de penser qu'un malheur a été voulu que de le savoir contingent.
- La défiance envers les institutions. Le complotisme prospère là où l'on ne croit plus ce que disent l'État, les scientifiques et les médias : problème d'information autant que symptôme politique.
Deux cas récents.
En décembre 2016, aux États-Unis, la rumeur dite « Pizzagate » — qui accusait des responsables politiques de diriger un réseau criminel depuis une pizzeria de Washington — conduit un homme armé à pénétrer dans l'établissement et à y tirer : une rumeur en ligne a produit un acte violent. À partir de 2017 se développe le mouvement QAnon, agrégat de récits publiés anonymement sur des forums, dont les partisans étaient présents lors de l'assaut du Capitole le 6 janvier 2021.
Mesurer, avec prudence.
L'enquête réalisée par l'Ifop en décembre 2017 pour la Fondation Jean-Jaurès et l'Observatoire Conspiracy Watch, publiée en janvier 2018, indiquait que près de huit Français sur dix adhéraient à au moins un énoncé complotiste, et que les plus jeunes y étaient plus perméables. Ce résultat doit être cité avec sa méthode : le pourcentage dépend étroitement de la liste d'énoncés proposée et de la formulation des questions. Un sondage sur le complotisme est lui-même un document à critiquer.
Que faire ? L'éducation aux médias et à l'information.
Les réponses purement répressives se heurtent à un obstacle de principe : dans une démocratie, l'État ne décide pas de la vérité. La régulation peut agir sur la diffusion organisée et sur la transparence des plateformes — loi du 22 décembre 2018, règlement européen du 19 octobre 2022 — mais elle ne peut interdire une croyance. Le levier principal est éducatif : porté en France depuis 1983 par le CLEMI, il consiste à se demander qui publie, avec quelles sources, dans quel intérêt — et à accepter qu'une réponse puisse être incertaine, exactement le contraire de la promesse complotiste.
Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'objet de travail conclusif
- Internet fragmente l'information — l'article se détache du journal, le public et le temps se dispersent — et la rend horizontale : chacun publie.
- Le pouvoir de sélection passe de la rédaction à l'algorithme sans que la responsabilité suive : la plateforme se présente comme hébergeur, non éditeur.
- Les révélations décisives viennent souvent de l'intérieur des institutions ; le droit est passé de la sanction à la protection des lanceurs d'alerte (2016, 2019, 2022).
- Les théories du complot sont anciennes, mais les réseaux leur offrent une diffusion inédite. La réponse est d'abord éducative, la régulation ne pouvant porter que sur la diffusion et la transparence.
4.5 Méthodes
La spécialité travaille deux exercices écrits : la dissertation et l'étude critique de document(s). La dissertation part d'une question et construit une démonstration ; l'étude critique part d'un document et remonte à ce qu'il dit, à ce qu'il tait et à ce qu'il vaut. Ce chapitre traite une dissertation entière, puis donne de l'étude critique une trame à compléter.
4.5.1 Exercice 1 — La dissertation, entièrement traitée
Sujet. Les révolutions techniques de l'information ont-elles rendu l'information plus libre ?
Méthode : Analyser le sujet avant d'écrire
Les mots. « Révolutions techniques » : le pluriel est une consigne — le devoir doit en traiter trois (l'imprimé, le son et l'image, le numérique) et les faire dialoguer, non les aligner. « Information » : ni la communication, ni le divertissement ; un fait vérifié et publié. « Plus libre » : liberté de qui ? Trois libertés — publier, accéder, choisir en connaissance de cause ; les distinguer est la meilleure manière de sortir du oui/non.
Les bornes. La première révolution technique donne le point de départ : le milieu du XVe siècle ; il faut aller jusqu'au présent, sans transformer la dernière partie en commentaire d'actualité.
La forme interrogative et le piège. « Ont-elles rendu… ? » attend une réponse nuancée : la faute la plus fréquente est de répondre « oui » puis « non » sans rien faire de la troisième partie, qui doit déplacer la question. Le piège de contenu est l'histoire des inventions : Gutenberg, Marconi et Berners-Lee ne sont pas le sujet ; l'est le rapport entre une technique et un régime de liberté, et chaque fait technique doit être suivi d'une conséquence politique ou juridique.
Problématique retenue. Dans quelle mesure les révolutions techniques de l'information, en élargissant chaque fois le nombre de ceux qui peuvent publier et de ceux qui peuvent accéder, ont-elles étendu la liberté de l'information — alors que chacune d'elles a d'abord été captée par des pouvoirs politiques ou économiques, et que l'abondance contemporaine pose une question nouvelle, celle de la fiabilité et du tri ?
Plan détaillé.
I. Chaque révolution technique élargit l'accès à l'information et fragilise les monopoles de la parole.
- A. L'imprimé fait sortir le savoir des institutions qui le gardaient. Gutenberg vers 1455 ; plus de deux cents villes imprimeuses vers 1500 ; la Réforme dès 1517. Argument à ne pas manquer : la reproduction à l'identique rend possible la vérification par un tiers, donc la controverse.
- B. Le son et l'image suppriment la barrière de la lecture. La radio, à partir des années 1920, informe ceux que l'écrit n'atteignait pas ; la télévision fait du journal de 20 heures un rendez-vous national.
- C. Le numérique ouvre la publication à tous. ARPANET (29 octobre 1969), TCP/IP (1er janvier 1983), le Web de Tim Berners-Lee (mars 1989, premier site en 1991), placé dans le domaine public le 30 avril 1993 : cette gratuité juridique explique la diffusion. Environ 5,4 milliards d'internautes en 2023 (Union internationale des télécommunications).
- Transition. Mais aucune technique n'a produit spontanément la liberté : chacune a d'abord été saisie par un pouvoir.
II. Aucune technique ne libère par elle-même : chaque support a d'abord été capté par l'État ou par le marché.
- A. La capture politique. Privilège royal de La Gazette (30 mai 1631) ; Index à partir de 1559 ; censure impériale de 1810 et lois de septembre 1835 ; monopole d'État sur l'audiovisuel jusqu'à la loi du 29 juillet 1982, avec un ministre de l'Information et l'ORTF (1964-1974) ; Radio-Paris contre Les Français parlent aux Français. Argument : la rareté du spectre hertzien explique que l'audiovisuel ait été traité autrement que l'imprimé.
- B. La capture économique. Le cartel des agences, à partir de 1859 ; Havas, qui cumule information et publicité ; la presse à un sou, depuis Le Petit Journal en 1863, qui vit de ses annonceurs — d'où la prudence des « quatre grands » pendant l'affaire Dreyfus. Le modèle économique conditionne l'indépendance : leçon du statut de l'AFP du 10 janvier 1957.
- C. La liberté a donc été conquise par le droit, non donnée par la technique. Article 11 de la Déclaration du 26 août 1789 ; loi du 29 juillet 1881 ; arrêt de la Cour suprême du 30 juin 1971 sur les Pentagon Papers ; loi du 4 janvier 2010 sur le secret des sources.
- Transition. Le numérique déplace le problème : il ne s'agit plus d'obtenir le droit de publier, mais de s'orienter dans l'abondance.
III. À l'heure d'Internet, la question s'est déplacée : de la liberté de publier à la fiabilité et au tri.
- A. Une liberté de publier quasi totale, et une responsabilité diluée. Chacun publie sans directeur de publication ; le tri passe de la rédaction, avant, à l'algorithme, après et pour chacun différemment ; la plateforme se présente comme hébergeur, non comme éditeur.
- B. De nouvelles vulnérabilités. Désinformation organisée, économie de l'attention, retour des récits complotistes (des Protocoles des Sages de Sion, 1903, démasqués en 1921, à QAnon à partir de 2017) ; effondrement du financement de la presse et déserts d'information. Nuance obligatoire : la « bulle de filtre » d'Eli Pariser (2011) est une hypothèse discutée.
- C. Des réponses d'un type nouveau. Vérification des faits (Décodeurs, 2014 ; CheckNews et AFP Factuel, 2017) ; protection des lanceurs d'alerte (loi du 9 décembre 2016, directive du 23 octobre 2019, loi du 21 mars 2022) ; régulation de la diffusion et de la transparence (loi du 22 décembre 2018, règlement européen du 19 octobre 2022) ; droit voisin des éditeurs (2019) ; éducation aux médias (CLEMI, 1983). Argument : ces réponses n'ont pas rétabli l'état antérieur, elles inventent un régime neuf.
Méthode : Le schéma d'appui : ce qu'il doit démontrer
Une illustration ne se justifie que si elle prouve l'idée directrice. La carte est inutile, le sujet n'étant pas spatial. Le schéma rentable est un tableau croisé à trois colonnes — l'imprimé, le son et l'image, le numérique — et trois lignes : qui peut publier ? qui contrôle ? qui reçoit, et qui trie ? Cinq minutes de tracé, un titre, une légende.
Ce qu'aucun paragraphe ne fait aussi bien : en lisant les colonnes, on voit l'élargissement continu du nombre de ceux qui publient (partie I) ; en lisant les lignes, on voit que le contrôle ne disparaît jamais mais change de titulaire et de moment (partie II) ; et la dernière case — le tri à la réception — est vide dans les deux premières colonnes, ce qui est la démonstration de la partie III. La figure de synthèse du Bilan en est le modèle : sachez la reconstituer de mémoire, avec deux ou trois mots par case.
Conclusion rédigée.
Les révolutions techniques ont élargi la liberté d'accéder à l'information et augmenté le nombre de ceux qui peuvent publier : de quelques ateliers d'imprimerie du XVe siècle à cinq milliards et demi d'internautes en 2023, la courbe ne s'est jamais inversée. Elles n'y ont jamais suffi. Chaque nouveau support a d'abord été saisi : par le privilège royal en 1631, par la censure impériale en 1810, par le monopole d'État sur les ondes jusqu'en 1982, par le cartel des agences de 1859, par une publicité qui rend le journal dépendant du plus grand nombre. Ce qui a rendu l'information libre, ce ne sont pas les machines mais des décisions politiques et juridiques : l'article 11 de la Déclaration de 1789, la loi du 29 juillet 1881, l'arrêt de la Cour suprême américaine du 30 juin 1971.
Le numérique le confirme en déplaçant la question. Il a rendu presque totale la liberté de publier ; il n'a pas rendu l'information plus fiable, et il a fragilisé les rédactions. La liberté ne se mesure plus au droit d'accéder aux nouvelles, acquis, mais à la capacité de s'orienter parmi elles : reconnaître une source, distinguer un fait d'une opinion, comprendre pourquoi un contenu s'affiche ; les réponses actuelles visent moins à protéger l'émission qu'à outiller la réception. Cette liberté reste très inégalement distribuée : deux milliards et demi de personnes n'étaient pas connectées en 2023. La liberté de l'information au XXIe siècle est donc autant une question d'école qu'une question de droit.
4.5.2 Exercice 2 — L'étude critique de document : la trame
Sujet proposé. La presse et l'opinion dans l'affaire Dreyfus. Document : « J'accuse… ! Lettre à M. Félix Faure, Président de la République », par Émile Zola, publié en première page de L'Aurore le 13 janvier 1898 (extraits). Consigne : après avoir présenté le document, vous montrerez ce qu'il révèle du rôle de la presse dans l'affaire Dreyfus, et vous en discuterez la portée.
Méthode : Conduire l'étude critique : le mouvement en trois temps
1. Problématiser à partir du document. Ne posez pas la question « qu'est-ce que l'affaire Dreyfus ? », mais celle que le document permet de traiter : comment un article parvient-il à rouvrir une affaire judiciaire close, et que cela révèle-t-il du pouvoir de la presse sur l'opinion à la fin du XIXe siècle ?
2. Présenter sans paraphraser. Nature : lettre ouverte, adressée à une personne mais destinée au public. Auteur : Émile Zola, romancier le plus lu de son temps, qui engage sa notoriété. Support : L'Aurore, quotidien républicain de faible tirage d'Ernest Vaughan ; titre de Georges Clemenceau. Date : 13 janvier 1898, deux jours après l'acquittement d'Esterhazy. Destinataires : formellement le président de la République, réellement l'opinion — et les tribunaux, puisque Zola se met en position d'être poursuivi.
3. Sélectionner, hiérarchiser, confronter au cours. Un journal fabrique un événement : tirage exceptionnel, vente à la criée, reprise par les autres titres — le document est un fait autant qu'un texte, à relier à la loi du 29 juillet 1881, qui rend la publication possible sans autorisation et en fixe le risque judiciaire. Un journal divise l'opinion : confronter au reste de la presse — La Libre Parole (1892), L'Intransigeant, les quotidiens à un sou — et montrer que les deux camps se constituent dans et par les journaux, d'où des institutions durables (1898, 1899). Portée et limites : le document ne dit rien des preuves matérielles — le faux Henry est découvert en août 1898 — et ne suffit pas à la révision, qui n'aboutit qu'en
- Conclure : la presse n'a ni reflété ni fabriqué l'opinion, elle a fourni le terrain où celle-ci s'est formée et divisée.
Les trois pièges. Paraphraser le document au lieu de l'expliquer ; réciter le cours sans revenir au texte ; oublier l'auteur et le support, alors que tout l'intérêt tient à ce qu'un romancier écrit dans un journal marginal. Une bonne copie fait des allers-retours entre le document et le cours, et cite pour prouver, jamais pour remplir.
Méthode : S'exprimer à l'oral : l'exposé de dix minutes
Annoncez une question, pas un thème : « La radio a-t-elle été instrument de libération ou de propagande entre 1938 et 1945 ? » plutôt que « la radio pendant la guerre ». Trois idées, chacune adossée à deux ou trois faits datés sus par cœur. Finissez par une question ouverte.
4.6 Bilan
Cinq siècles séparent l'atelier de Mayence du fil d'actualité d'un téléphone. Entre les deux, la même séquence s'est répétée trois fois : une technique nouvelle abaisse le coût de la diffusion ; un pouvoir politique ou économique s'en saisit ; un conflit s'ouvre sur le droit de publier ; un régime juridique se stabilise. L'imprimé a mis quatre siècles à parcourir ce cycle, de La Gazette de 1631 à la loi du 29 juillet 1881 ; l'audiovisuel en soixante ans, du monopole d'État à la loi du 29 juillet 1982 et à la régulation indépendante ; le numérique n'en est qu'au troisième temps, et les textes des années 2016-2022 en sont les premières réponses.
Une technique n'a jamais libéré à elle seule : l'imprimerie a servi la Réforme et l'Index, la radio la France libre et Radio-Paris, Internet le journalisme d'enquête et la désinformation organisée. Ce qui distingue ces usages n'est pas la machine mais le régime juridique : la liberté de l'information est une construction du droit — article 11 de la Déclaration du 26 août 1789, loi du 29 juillet 1881, arrêt de la Cour suprême américaine du 30 juin 1971. La question « qui paie ? » ne se sépare jamais de la question « qui est libre ? » : le Petit Journal à un sou invente en 1863 le lectorat de masse et la dépendance à la publicité, le statut de l'AFP du 10 janvier 1957 tente d'y répondre en créant un organisme sans propriétaire, et la crise actuelle de la presse est d'abord une crise de financement, dont les déserts d'information sont la traduction géographique. Le pouvoir de sélection s'est déplacé, il n'a pas disparu : le censeur d'Ancien Régime intervenait avant l'impression, le directeur de publication choisit avant la parution et en répond, l'algorithme classe après, différemment pour chacun, et personne n'en répond de la même manière — d'où tous les débats actuels sur la responsabilité des plateformes.
Propriété : L'essentiel du chapitre
- Introduction. S'informer suppose une chaîne — source, collecte, rédaction, support, public — dont chaque maillon peut être capté ; les pratiques diffèrent selon l'âge, le milieu social et les territoires (environ 5,4 milliards d'internautes et 2,6 milliards de personnes non connectées en 2023, selon l'Union internationale des télécommunications).
- Axe 1, jalon 1. De Gutenberg (vers 1455) à la presse à grand tirage : une technique (rotative, linotype en 1886), un droit (loi du 29 juillet 1881, de l'autorisation préalable à la déclaration), un financement (Le Petit Journal à un sou, 1863), un public (lois Ferry, 1881-1882).
- Axe 1, jalon 2. Le spectre hertzien étant rare, l'audiovisuel relève de l'autorisation : monopole d'État (ORTF, 1964-1974) jusqu'à la loi du 29 juillet 1982, puis régulation indépendante (CSA 1989, Arcom 2022). La guerre des ondes de 1940-1944 et La Guerre des mondes (30 octobre 1938, panique révisée à la baisse) montrent la puissance de suggestion du son.
- Axe 1, jalon 3. ARPANET (29 octobre 1969), TCP/IP (1er janvier 1983), le Web de Tim Berners-Lee (mars 1989, premier site en 1991, domaine public le 30 avril 1993), Google (1998), Wikipédia (2001), réseaux sociaux et smartphone (2004-2007).
- Axe 2, jalon 1. L'affaire Dreyfus (1894-1906) montre une presse qui divise l'opinion autant qu'elle la suit ; « J'accuse… ! » paraît dans L'Aurore le 13 janvier 1898 et rouvre une affaire close.
- Axe 2, jalon 2. De l'agence Havas (1835) et du cartel des agences (1859) à l'Agence France-Presse (20 août 1944), dotée par la loi du 10 janvier 1957 d'un statut sans capital ni actionnaires : le modèle économique conditionne l'indépendance.
- Axe 2, jalon 3. Au Vietnam, une couverture peu censurée (Têt, janvier 1968 ; My Lai révélé en novembre 1969 ; Pentagon Papers, 13 juin 1971, et arrêt de la Cour suprême du 30 juin 1971) ; mais Daniel Hallin (1986) montre que les médias ont suivi la division des élites plus qu'ils ne l'ont provoquée.
- Objet conclusif. Information fragmentée et horizontale, tri algorithmique, économie de l'attention ; lanceurs d'alerte protégés depuis la loi du 9 décembre 2016 et la directive du 23 octobre 2019 ; théories du complot anciennes (Protocoles des Sages de Sion, 1903, démasqués en 1921) mais relancées par les réseaux ; réponses par la vérification des faits, la régulation (2018, 2022) et l'éducation aux médias (CLEMI, 1983).