Identifier, protéger et valoriser le patrimoine : enjeux géopolitiques
Cours complet · HGGSP (terminale), chapitre 4 · terminale, spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques
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Le 1er juillet 2012, à Tombouctou, des hommes armés abattent à la pioche les mausolées de saints musulmans qui veillaient sur la ville depuis des siècles. Trois jours plus tôt, à Saint-Pétersbourg, le Comité du patrimoine mondial de l'Unesco venait d'inscrire ces mêmes monuments sur la liste du patrimoine en péril, et d'inscrire au patrimoine mondial un tout autre objet : cent neuf sites du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, chevalements, terrils et corons — c'est-à-dire les vestiges d'une industrie morte vingt ans plus tôt.
La même semaine, donc, un patrimoine est détruit parce qu'il porte une identité que l'on veut effacer, et un autre est consacré parce qu'une région veut faire de son passé industriel un avenir. Les deux gestes disent la même chose : le patrimoine n'est pas un stock d'objets anciens, c'est une décision — celle de désigner, parmi les traces du passé, ce que l'on juge digne d'être transmis. Et toute décision de ce genre est politique.
Problématique. Comment la notion de patrimoine s'est-elle élargie, de la transmission familiale à l'héritage de l'humanité, et pourquoi identifier, protéger et valoriser un patrimoine est-il devenu un enjeu de pouvoir — entre États, entre groupes sociaux, et entre exigences contradictoires de préservation et de développement ?
4.1 Introduction : le patrimoine, une notion construite et un enjeu de pouvoir
4.1.1 La construction et l'élargissement de la notion de patrimoine : de la
transmission entre individus à l'héritage au profit de l'humanité
Un mot de droit privé.
Le latin patrimonium désigne les biens hérités du père : c'est une notion familiale et juridique, que le droit civil conserve aujourd'hui encore — le patrimoine d'une personne est l'ensemble de ses biens et de ses dettes. Rien, dans ce mot, ne renvoie à l'art, à l'histoire ni à la collectivité. Tout le thème tient dans le passage de ce sens privé à un sens collectif, puis universel.
La Révolution française : le basculement.
Le décret du 2 novembre 1789 met les biens du clergé « à la disposition de la Nation ». L'État se retrouve du jour au lendemain propriétaire d'un immense ensemble d'édifices, d'œuvres et d'archives dont il ne sait que faire. Les destructions qui suivent provoquent une réaction décisive : l'abbé Grégoire, dans ses rapports à la Convention en 1794, forge le mot « vandalisme » pour désigner ces destructions et soutient que ces biens appartiennent désormais à tous et doivent être conservés au nom de l'instruction publique. Alexandre Lenoir rassemble à partir de 1795 les sculptures sauvées dans un musée des Monuments français. La notion est née : un bien peut être conservé non parce qu'il appartient à quelqu'un, mais parce qu'il appartient à tout le monde.
Le XIX<sup>e</sup> siècle : l'invention d'une administration.
La monarchie de Juillet institue en 1830 un poste d'inspecteur général des monuments historiques — Ludovic Vitet, puis Prosper Mérimée en 1834 —, crée une commission des monuments historiques en 1837 et publie en 1840 une première liste de classement d'un millier d'édifices. Le patrimoine devient une politique publique : il faut recenser, hiérarchiser, financer, et donc décider.
C'est aussi le moment d'un débat qui n'est toujours pas clos. Pour Eugène Viollet-le-Duc, restaurer un édifice, c'est « le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné » : il achève Notre-Dame de Paris d'une flèche que le Moyen Âge n'avait pas laissée, refait Carcassonne et Pierrefonds. Pour l'Anglais John Ruskin, dans Les Sept Lampes de l'architecture (1849), la restauration est « la plus totale destruction » : un monument doit vieillir et mourir. On verra plus loin que ce débat est revenu intact en 2019, autour de la flèche de Notre-Dame.
Le XX<sup>e</sup> siècle : la loi, puis l'élargissement.
La loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques est le socle du droit français : elle distingue le classement et l'inscription, impose une autorisation pour tous travaux, et fait primer l'intérêt public sur le droit de propriété. La loi du 25 février 1943 y ajoute le périmètre de protection de 500 mètres autour d'un monument — un monument n'est plus séparable de ses abords. La loi Malraux du 4 août 1962 crée les secteurs sauvegardés : ce n'est plus un édifice mais un quartier entier que l'on protège.
Puis l'objet ne cesse de s'étendre : le patrimoine industriel dans les années 1970-1980, le patrimoine rural et vernaculaire, les paysages culturels reconnus par l'Unesco en 1992, le patrimoine culturel immatériel consacré par une convention de 2003, le patrimoine subaquatique par une convention de 2001, et aujourd'hui le patrimoine numérique. Chaque élargissement répond à une critique de l'élargissement précédent : trop monumental, trop occidental, trop élitiste, trop matériel.
Ensemble des biens, matériels ou immatériels, qu'un groupe humain reconnaît comme un héritage à transmettre. Trois éléments définissent la notion. Une sélection : rien n'est patrimoine par nature, tout le devient par une décision. Une valeur attribuée : historique, artistique, scientifique, mémorielle, identitaire — et de plus en plus économique. Une obligation de transmission, qui engage envers les générations futures. On distingue le patrimoine matériel — monuments, ensembles, sites, objets — du patrimoine immatériel — pratiques, représentations, savoir-faire, rituels —, distinction consacrée par la convention de l'Unesco du 17 octobre 2003.
Processus par lequel un objet, un lieu ou une pratique devient un patrimoine. Il comporte quatre étapes que l'on retrouve dans tous les jalons de ce chapitre : identifier — repérer, inventorier, documenter ; sélectionner — décider ce qui mérite d'être retenu, et donc ce qui ne le mérite pas ; protéger — par un statut juridique qui limite le droit de propriété ; valoriser — restaurer, ouvrir, mettre en tourisme, faire connaître. Chacune de ces étapes fait intervenir des acteurs aux intérêts divergents : l'État, les collectivités, les propriétaires, les associations, les habitants, les entreprises, les touristes. C'est pourquoi la patrimonialisation est toujours un rapport de force.
4.1.2 Le « patrimoine mondial » de l'Unesco : une construction des États et
de la communauté internationale, de plus en plus diversifiée mais spatialement concentrée
Une origine précise : Abou Simbel.
La construction du haut barrage d'Assouan devait engloutir les temples de Nubie. L'Unesco lance en 1960 une campagne internationale ; les temples d'Abou Simbel sont découpés et remontés plus haut entre 1964 et 1968, grâce à une cinquantaine d'États. L'opération démontre deux choses : qu'un monument peut concerner d'autres que l'État qui l'abrite, et que la solidarité internationale peut se financer. L'inondation de Venise et de Florence en novembre 1966 achève de convaincre.
La convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel est adoptée à Paris le 16 novembre 1972 et entre en vigueur le 17 décembre 1975 ; les premières inscriptions ont lieu en 1978. Son idée centrale est la « valeur universelle exceptionnelle » : certains biens ont une importance qui dépasse les frontières, et leur dégradation appauvrirait l'humanité entière.
Un mécanisme intergouvernemental, et c'est décisif.
Contrairement à une idée répandue, l'Unesco ne « classe » rien de sa propre initiative. La procédure est entièrement commandée par les États.
- L'État partie inscrit un bien sur sa liste indicative : lui seul décide de ce qu'il propose.
- Il constitue un dossier — long, coûteux, technique — comprenant un plan de gestion.
- Des organisations consultatives l'évaluent : l'ICOMOS pour les biens culturels, l'UICN pour les biens naturels.
- Le Comité du patrimoine mondial, composé de vingt et un États élus, décide en session annuelle. Il peut suivre ou non l'avis des experts.
Aucun bien ne peut donc être inscrit contre la volonté de l'État sur le territoire duquel il se trouve. Ce point commande toute la géopolitique du patrimoine : le « patrimoine de l'humanité » est en réalité une construction d'États souverains, qui y voient un instrument de prestige, de développement touristique et parfois d'affirmation territoriale.
Convention adoptée le 16 novembre 1972, en vigueur en 1975 ; premières inscriptions en 1978. À l'issue de la session de 2024, 1 223 biens inscrits dans 168 États : environ 950 culturels, 230 naturels et 40 mixtes. Une cinquantaine de biens figurent sur la liste du patrimoine mondial en péril. Trois retraits seulement ont eu lieu depuis 1972 : le sanctuaire de l'oryx arabe à Oman (2007), la vallée de l'Elbe à Dresde (2009, pour la construction d'un pont) et Liverpool (2021, pour des aménagements portuaires). La convention de 2003 sur le patrimoine culturel immatériel a par ailleurs donné lieu à l'inscription de plus de sept cents éléments sur sa liste représentative. Ces chiffres évoluent à chaque session annuelle : vérifiez-les à la date de votre épreuve.
Une liste spatialement concentrée.
C'est le point que le programme souligne explicitement, et il faut savoir l'expliquer plutôt que le déplorer. L'Europe et l'Amérique du Nord réunissent à elles seules près de la moitié des biens inscrits ; l'Italie, la Chine, l'Allemagne, la France et l'Espagne occupent les premiers rangs ; l'Afrique subsaharienne compte moins d'un bien sur dix. Trois causes se combinent.
- Une cause administrative. Monter un dossier suppose des services patrimoniaux, des experts, des inventaires, un plan de gestion : les États les mieux dotés en administration culturelle sont les mieux servis.
- Une cause conceptuelle. La convention de 1972 porte la marque d'une conception européenne du monument : la pierre, la monumentalité, l'authenticité de la matière. Une architecture de terre que l'on reconstruit chaque année, un savoir-faire transmis oralement y entraient mal.
- Une cause politique. L'inscription est recherchée pour le prestige et pour le tourisme : les États en font une compétition, et les candidatures se multiplient là où elles rapportent.
Une liste qui se diversifie, précisément pour corriger cela.
Le Comité adopte en 1994 une « stratégie globale pour une liste équilibrée, représentative et crédible ». La même année, le document de Nara sur l'authenticité admet que l'authenticité peut résider dans un savoir-faire et un usage, et non seulement dans la matière — ce qui ouvre la liste aux architectures de terre et de bois. La catégorie des paysages culturels est créée en 1992 ; suivent les itinéraires, le patrimoine industriel, les sites de mémoire — Auschwitz-Birkenau en 1979, le Dôme de Hiroshima en 1996, Robben Island en 1999. Enfin la convention de 2003 sur le patrimoine immatériel rééquilibre franchement la représentation, puisqu'elle valorise des pratiques vivantes présentes partout.
Une organisation traversée par la politique.
L'Unesco n'échappe pas aux rapports de force : l'admission de la Palestine comme État membre en 2011 a entraîné la suspension des contributions américaines ; les États-Unis et Israël ont annoncé leur retrait en octobre 2017, effectif fin 2018 ; les États-Unis y sont revenus en 2023. Vérifiez la composition de l'organisation à la date de votre épreuve. Les inscriptions elles-mêmes peuvent être contestées lorsqu'elles portent sur des territoires disputés, ce qui rappelle que le patrimoine est aussi une affaire de souveraineté.
Méthode : Se documenter en autonomie sur une question patrimoniale
La terminale attend une documentation autonome. Sur ce thème, quatre réflexes :
- Remonter aux textes. Les conventions de l'Unesco (1954, 1970, 1972, 2003) sont brèves et publiques ; les décisions du Comité du patrimoine mondial et les dossiers de candidature le sont aussi. Lire un dossier d'inscription, c'est voir comment un État argumente.
- Demander qui a décidé, et contre qui. Une inscription, une démolition, un permis de construire : il y a toujours un acteur qui a gagné et un autre qui a perdu. Nommez-les.
- Se méfier des chiffres de fréquentation. Ils sont produits par ceux qui ont intérêt à les majorer ou à les minorer. Précisez la source et l'année, et distinguez visiteurs, entrées payantes et excursionnistes.
- Dater. Les listes de l'Unesco changent à chaque session annuelle ; les projets urbains sont attaqués en justice ; les négociations de restitution évoluent. Notez l'année de votre information et dites-la.
4.2 Axe 1 — Usages sociaux et politiques du patrimoine
Les deux jalons de cet axe traitent d'un même fait sous deux angles opposés. Le premier montre comment un même monument peut servir successivement plusieurs pouvoirs et plusieurs récits : c'est le patrimoine comme instrument. Le second montre comment un même ensemble d'œuvres peut être revendiqué par deux États pour des raisons également sérieuses : c'est le patrimoine comme enjeu.
4.2.1 Jalon 1 — Réaménager la mémoire. Les usages de Versailles de l'empire
à nos jours
Problématique du jalon. Comment un palais conçu pour un roi absolu a-t-il pu servir, tour à tour, une monarchie constitutionnelle, un empire étranger, une République naissante, une paix imposée et une diplomatie contemporaine — et que nous apprend cette suite d'usages sur le patrimoine comme instrument politique ?
Un instrument de gouvernement (1682-1789).
Le relais de chasse bâti par Louis XIII en 1623 devient, sous Louis XIV et par l'effet de chantiers conduits à partir de 1661 par Le Vau, Hardouin-Mansart, Le Brun et Le Nôtre, le siège de la cour et du gouvernement : le roi s'y installe le 6 mai 1682. Versailles n'est pas un caprice esthétique, c'est un dispositif politique : fixer la noblesse auprès du souverain, la tenir par l'étiquette et les faveurs, et donner à voir la puissance monarchique — la galerie des Glaces, achevée en 1684, est une salle de représentation autant qu'un couloir. Le château est déjà, en son temps, un outil de communication : on le fait visiter, graver, imiter dans toute l'Europe.
L'abandon, puis la vente (1789-1793).
Les 5 et 6 octobre 1789, la foule venue de Paris ramène le roi aux Tuileries : Versailles cesse d'être une résidence royale et le restera. Sous la Révolution, le mobilier est dispersé au cours d'une vente aux enchères qui dure près d'un an à partir d'août 1793. Le château lui-même échappe à la destruction parce qu'on lui trouve un usage d'utilité publique — dépôt, muséum. Retenez ce mécanisme, on le retrouvera partout dans ce chapitre : un monument survit lorsqu'on lui trouve une fonction nouvelle.
Le réaménagement de la mémoire : Louis-Philippe (1833-1837).
C'est le cœur du jalon, et l'expression du programme — « réaménager la mémoire » — vient de là. Le roi des Français décide de transformer le château en musée dédié « à toutes les gloires de la France », inauguré le 10 juin 1837. Des salles entières sont détruites ou refaites pour accueillir d'immenses toiles ; la galerie des Batailles aligne les victoires françaises de Tolbiac à Wagram.
Le projet est explicitement politique. La monarchie de Juillet, née en 1830, n'a pas de légitimité ancienne : elle entend réconcilier les mémoires françaises qui s'affrontent depuis quarante ans — celle de l'Ancien Régime, celle de la Révolution, celle de l'Empire — en les logeant côte à côte dans un même bâtiment. Le patrimoine sert ici de ciment national : on ne conserve pas un palais, on fabrique un récit.
Deux humiliations et une revanche (1871-1919).
Le 18 janvier 1871, l'Empire allemand est proclamé dans la galerie des Glaces : le lieu est choisi pour ce qu'il signifie. Puis, pendant la Commune, l'Assemblée nationale et le gouvernement siègent à Versailles ; ils y demeurent jusqu'en 1879, et c'est là que sont votées les lois constitutionnelles de 1875 qui fondent la IIIe République. Aujourd'hui encore, le Congrès — Assemblée nationale et Sénat réunis — se réunit à Versailles pour réviser la Constitution. Enfin, le 28 juin 1919, le traité de paix avec l'Allemagne est signé dans la même galerie des Glaces : le choix du lieu est une réponse exacte à 1871, et il sera ressenti comme tel en Allemagne. Un monument peut donc être utilisé comme une réplique dans un dialogue qui dure un demi-siècle.
La restauration savante, et le mécénat (depuis 1892).
Nommé conservateur en 1892, Pierre de Nolhac entreprend de rendre au château sa cohérence historique. À partir de 1924, le mécène américain John D. Rockefeller Jr. finance d'importants travaux — les toitures, les jardins —, épisode qui rappelle qu'un patrimoine national peut dépendre de financements étrangers. Après 1945, Gérald Van der Kemp conduit une politique de « restitution » des intérieurs, dont l'aboutissement le plus spectaculaire est la chambre du Roi, rouverte en 1980. Le château est inscrit sur la liste du patrimoine mondial en 1979 ; un établissement public autonome est créé en 1995, et le schéma directeur « Grand Versailles » est lancé en 2003. La restauration de la galerie des Glaces, achevée à la fin des années 2000, a été financée par le mécénat d'entreprise.
Le Versailles d'aujourd'hui : vitrine, marque, et champ de bataille
symbolique. Trois usages contemporains méritent d'être distingués.
- Un instrument diplomatique. Le château accueille des sommets et des réceptions de chefs d'État — un sommet du G7 s'y est tenu en 1982 —, et sert régulièrement de cadre à des événements destinés à attirer les investisseurs étrangers. Recevoir à Versailles, c'est mobiliser un capital symbolique vieux de trois siècles.
- Une économie. Avec plus de huit millions de visiteurs en 2019, Versailles est l'un des sites culturels les plus fréquentés au monde. Son établissement public tire une part importante de ses ressources de la billetterie, du mécénat, des tournages et des locations d'espaces. Le patrimoine coûte ; il rapporte aussi, et cette double nature est au cœur de l'axe 2.
- Un lieu disputé. Les expositions d'art contemporain — Jeff Koons en 2008, Takashi Murakami en 2010, Anish Kapoor en 2015, dont une œuvre fut vandalisée — ont suscité des polémiques violentes et des recours en justice. L'argument des opposants est patrimonial et politique : un lieu de mémoire nationale serait profané. Celui des défenseurs l'est tout autant : Versailles a toujours été un lieu de création vivante, et le figer serait le trahir. Ce débat est excellent en copie, parce qu'il montre qu'un monument n'a pas de sens fixe : on se dispute son usage précisément parce qu'il est puissant.
4.2.2 Jalon 2 — Conflits de patrimoine. Les frises du Parthénon depuis le
XIXe siècle
Problématique du jalon. À qui appartient une œuvre prélevée il y a deux siècles, légalement au regard du droit d'alors, sur un monument devenu le symbole d'une nation qui n'existait pas encore ?
L'objet du litige.
Le Parthénon est bâti sur l'Acropole d'Athènes entre 447 et 432 avant J.-C., sous Périclès, par les architectes Ictinos et Callicratès, avec un décor sculpté dirigé par Phidias : une frise ionique continue d'environ 160 mètres représentant une procession, quatre-vingt-douze métopes et deux frontons. Le monument devient église, puis mosquée ; le 26 septembre 1687, un tir d'artillerie vénitien fait exploser la poudrière que les Ottomans y avaient installée, détruisant une partie de l'édifice et de son décor.
Le prélèvement (1801-1812).
Thomas Bruce, comte d'Elgin, ambassadeur britannique auprès de la Porte ottomane de 1799 à 1803, obtient en 1801 un document — un firman — dont l'original n'est pas conservé et dont seule une traduction italienne est connue. Sa portée exacte est au cœur du litige : autorisait-il seulement de dessiner, de mouler et de fouiller, ou bien d'emporter des sculptures ? Les prélèvements se poursuivent jusqu'en 1812 ; une partie des caisses coule au large de Cythère en 1802 et sera repêchée.
La contestation est immédiate et britannique : Lord Byron dénonce le pillage dans Le Pèlerinage de Childe Harold (1812). Un comité de la Chambre des communes enquête, et le Parlement vote en 1816 l'achat des marbres pour 35 000 livres ; ils sont confiés au British Museum, où ils sont toujours. Londres conserve aujourd'hui environ la moitié de la frise conservée, une quinzaine de métopes et dix-sept figures de frontons ; Athènes détient l'essentiel du reste, et quelques fragments sont dispersés dans d'autres musées européens, dont le Louvre.
La revendication grecque.
La Grèce n'existe pas comme État en 1801 : elle accède à l'indépendance dans les années 1830, et le Parthénon devient aussitôt l'emblème de la nation nouvelle. La revendication est ancienne, mais elle devient une politique d'État avec Melina Mercouri, actrice devenue ministre de la Culture, qui la porte en 1982 devant la conférence mondiale de l'Unesco sur les politiques culturelles, à Mexico. Le Comité intergouvernemental de l'Unesco pour la promotion du retour de biens culturels à leur pays d'origine, créé en 1978, examine régulièrement le dossier et a recommandé en 2021 au Royaume-Uni d'engager des négociations.
L'argument décisif de la Grèce est devenu architectural. Le musée de l'Acropole, conçu par Bernard Tschumi et ouvert le 20 juin 2009, comporte une salle du Parthénon aux dimensions exactes du temple, orientée comme lui et visible depuis l'Acropole : les pièces conservées à Londres y sont remplacées par des moulages blancs, immédiatement identifiables. Le musée montre le manque. Il ruine du même coup l'argument britannique traditionnel selon lequel Athènes ne serait pas en mesure de conserver les œuvres.
La position britannique.
Elle repose sur quatre arguments qu'il faut exposer honnêtement, car un devoir qui les caricature perd sa force.
- La légalité de l'acquisition : les marbres ont été acquis par une loi du Parlement en 1816, après enquête ; le British Museum en est propriétaire.
- L'interdiction légale de restituer : le British Museum Act de 1963 interdit au musée d'aliéner ses collections, sauf exceptions étroites. Restituer supposerait de modifier la loi.
- Le musée universel : dix-huit grands musées ont signé en décembre 2002 une déclaration affirmant que les collections encyclopédiques servent l'humanité entière en permettant la comparaison des civilisations. À Londres, la frise est vue par des millions de personnes qui n'iront jamais à Athènes.
- Le précédent : accepter une restitution ouvrirait, dit-on, une chaîne de revendications sans fin.
À quoi la Grèce répond, point par point : le firman de 1801 émanait d'une puissance occupante, ce qui pose la question de la validité d'un consentement donné au nom d'un peuple dominé ; une loi peut être modifiée ; un monument n'est pas une collection d'objets mais un tout dont la frise est l'organe ; et la demande grecque porte sur un cas singulier — les éléments d'un monument encore debout —, non sur toutes les antiquités du monde.
Un dossier qui déborde son objet.
Les frises du Parthénon sont devenues le symbole d'un débat mondial sur les restitutions, qui s'est accéléré depuis 2018. En France, le rapport remis le 23 novembre 2018 par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy a préconisé la restitution des biens culturels africains acquis dans des conditions coercitives. Comme le principe d'inaliénabilité des collections publiques françaises interdit toute restitution sans autorisation du législateur, il a fallu une loi — celle du 24 décembre 2020 — pour rendre au Bénin vingt-six œuvres prises en 1892 et au Sénégal un sabre attribué à El Hadj Omar Tall. Des lois-cadres ont suivi en 2023 pour les biens spoliés dans le contexte des persécutions antisémites, puis pour les restes humains.
Des discussions entre le British Museum et la Grèce ont été engagées à partir du début des années 2020, autour de formules de prêt de longue durée ou d'échange plutôt que de transfert de propriété. Aucune solution définitive n'était acquise lorsque ce livre a été écrit : vérifiez l'état du dossier à la date de votre épreuve.
Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'axe 1
- Versailles montre qu'un monument n'a pas de sens fixe : instrument de gouvernement (1682), abandonné puis vendu (1789-1793), transformé en musée de réconciliation nationale par Louis-Philippe (10 juin 1837), lieu de la proclamation de l'Empire allemand (18 janvier 1871) puis de la signature du traité de paix (28 juin 1919), siège des institutions républicaines, patrimoine mondial en 1979, vitrine diplomatique et économique aujourd'hui.
- « Réaménager la mémoire », c'est cela : chaque pouvoir refait le récit que porte le monument.
- Les frises du Parthénon opposent depuis 1816 deux argumentations également construites : la propriété légale et le musée universel d'un côté, l'intégrité du monument et la validité contestée d'un consentement donné sous occupation de l'autre.
- Le musée de l'Acropole (20 juin 2009) a déplacé le débat en rendant visible le manque ; le dossier est devenu l'emblème du mouvement mondial des restitutions, dont le rapport Sarr-Savoy (23 novembre 2018) et la loi française du 24 décembre 2020 sont les jalons récents.
4.3 Axe 2 — Patrimoine, la préservation entre tensions et concurrences
Trois jalons, trois tensions. À Paris, la préservation s'oppose au besoin de construire et de transformer une métropole vivante. Au Mali, elle se heurte à une volonté délibérée de détruire. À Venise, elle est menacée par ce qui devait la financer : le tourisme. Dans les trois cas, la même question revient — qui paie la préservation, et qui en bénéficie ?
4.3.1 Jalon 1 — Urbanisation, développement économique et préservation du
patrimoine. Paris entre protection et nouvel urbanisme…
Problématique du jalon. Comment une capitale dont le centre est protégé au titre du patrimoine mondial peut-elle continuer de se transformer — et qui arbitre, lorsque la protection et le développement s'opposent ?
Un paysage patrimonial né d'une destruction.
Il faut commencer par là, sous peine d'angélisme. Le Paris que l'on protège aujourd'hui est en grande partie l'œuvre du baron Haussmann, préfet de la Seine de 1853 à 1870, qui a percé des avenues à travers le tissu médiéval, détruit des quartiers entiers, déplacé des dizaines de milliers d'habitants et imposé un modèle d'immeuble. Ce qui fut une table rase est devenu un patrimoine : la valeur patrimoniale se construit, elle ne se constate pas.
De même, la tour Eiffel a suscité en 1887 une « protestation des artistes » publiée dans la presse, qui dénonçait une « odieuse colonne de tôle boulonnée » défigurant Paris. Elle est aujourd'hui le symbole de la ville. Le conflit entre le nouveau et l'ancien est donc une constante, et le verdict n'est jamais rendu par les contemporains.
La protection s'installe, par choc successifs.
La loi du 31 décembre 1913 protège les monuments ; la loi Malraux du 4 août 1962 protège les quartiers, et le Marais devient en 1964 l'un des premiers secteurs sauvegardés. Mais ce sont deux traumatismes qui font basculer l'opinion.
- Les Halles. La destruction des pavillons de fonte et de verre de Victor Baltard, entre 1971 et 1973, pour édifier un centre commercial et une gare souterraine, provoque un scandale national. Le « trou des Halles » devient le symbole de ce qu'il ne faut plus faire, et l'acte de naissance d'une conscience patrimoniale urbaine.
- La gare d'Orsay. Menacée de démolition au début des années 1970, elle est inscrite en 1973, sauvée, puis transformée en musée, ouvert le 1er décembre 1986. C'est le contre-exemple exact : la reconversion plutôt que la démolition.
Un troisième choc est vertical : la tour Montparnasse, achevée en 1973 à 210 mètres, isolée dans le paysage parisien, provoque une réaction réglementaire durable. Le plan d'occupation des sols de 1977 abaisse les hauteurs constructibles ; le plan local d'urbanisme de 2006 les limite à environ 37 mètres dans la plus grande partie de Paris ; un assouplissement voté en 2010 pour quelques secteurs périphériques est remis en cause par un vote du Conseil de Paris en 2021, qui rétablit la limite de 37 mètres, reprise dans le nouveau plan local d'urbanisme dit « bioclimatique ».
Enfin, l'inscription des rives de la Seine sur la liste du patrimoine mondial en 1991, de la tour Eiffel au pont de Sully, donne à l'Unesco un droit de regard sur les projets qui affectent ce périmètre : la protection internationale devient un argument dans les conflits d'urbanisme locaux.
Les Halles (1971-1973) : la démolition, et le remords qui fonde la protection moderne. Orsay (1973-1986) : la reconversion réussie d'une gare en musée. La Samaritaine : la rénovation du grand magasin par un groupe privé, avec une façade contemporaine ondulée rue de Rivoli, est attaquée par des associations ; le permis est annulé par la cour administrative d'appel en mai 2014, puis validé par le Conseil d'État le 19 juin 2015 ; le magasin rouvre le 23 juin 2021. C'est le juge qui a tranché. Notre-Dame : incendie le 15 avril 2019 ; loi du 29 juillet 2019 ; de l'ordre de 840 millions d'euros de promesses de dons ; débat sur la flèche — geste contemporain ou restitution de la flèche de Viollet-le-Duc — que la Commission nationale du patrimoine et de l'architecture tranche le 9 juillet 2020 en faveur de la restitution à l'identique ; réouverture le 7 décembre 2024.
Notre-Dame, ou le retour du débat de 1849.
Le cas mérite d'être développé, car il boucle l'introduction de ce chapitre. Après l'incendie du 15 avril 2019, deux positions se sont affrontées : reconstruire la flèche à l'identique — celle de Viollet-le-Duc, ajoutée au XIXe siècle, donc elle-même une invention — ou saisir l'occasion d'un geste architectural contemporain, comme le firent tous les siècles précédents. C'est exactement la querelle entre Viollet-le-Duc et Ruskin, réactivée à cent soixante-dix ans de distance. La décision de juillet 2020 a retenu l'identique, au nom de la Charte de Venise de 1964 et de l'authenticité de l'ensemble inscrit au patrimoine mondial. On peut la discuter ; on ne peut pas la présenter comme évidente.
La métropole se transforme quand même.
La protection du centre n'a pas empêché la transformation : le Grand Paris Express, avec environ 200 kilomètres de lignes nouvelles et 68 gares, est le plus grand chantier de transport d'Europe ; les Jeux olympiques de 2024 ont servi d'accélérateur d'aménagement, notamment en Seine-Saint-Denis. Ces projets déplacent la question patrimoniale hors du centre historique : que protège-t-on dans les banlieues ? Le patrimoine du XXe siècle — grands ensembles, usines, gares — est aujourd'hui l'objet de labels et de débats.
Les effets pervers de la protection.
Ils doivent être nommés, car c'est là que le jalon rejoint la géographie sociale. Protéger un quartier en augmente l'attractivité, donc les prix : la protection produit de la gentrification. Le centre de Paris s'est vidé d'une partie de ses habitants au profit de résidences secondaires et de meublés touristiques ; les commerces ordinaires y cèdent la place à des enseignes destinées aux visiteurs. Une ville trop bien protégée risque de devenir un décor. C'est très exactement ce que montre, à un degré extrême, le troisième jalon de cet axe.
4.3.2 Jalon 2 — La destruction, la protection et la restauration du
patrimoine, enjeu géopolitique. La question patrimoniale au Mali
Problématique du jalon. Pourquoi détruit-on délibérément un patrimoine, et que peut la communauté internationale — protéger, reconstruire, juger ?
Un patrimoine de première importance.
Le Mali abrite quatre biens inscrits sur la liste du patrimoine mondial : Tombouctou (1988), avec ses trois grandes mosquées — Djingareyber, Sankoré, Sidi Yahia — et seize mausolées de saints ; les villes anciennes de Djenné (1988) et leur architecture de terre ; les falaises de Bandiagara en pays dogon (1989) ; le tombeau des Askia à Gao (2004). S'y ajoutent des éléments inscrits au patrimoine immatériel et, surtout, les manuscrits de Tombouctou : plusieurs centaines de milliers de textes de droit, d'astronomie, de médecine et de poésie, conservés dans des bibliothèques familiales et à l'institut Ahmed-Baba, qui attestent d'une tradition savante africaine écrite.
La destruction (2012).
En 2012, l'effondrement de l'autorité de l'État dans le nord du pays permet à des groupes armés islamistes de prendre le contrôle de Tombouctou. À partir de la fin du mois de juin, ils entreprennent de détruire les mausolées à la pioche et à la pelle, ainsi que la porte sacrée de la mosquée Sidi Yahia : quatorze des seize mausolées inscrits sont abattus. Le 28 juin 2012, l'Unesco inscrit Tombouctou et le tombeau des Askia sur la liste du patrimoine mondial en péril.
Il ne s'agit pas d'un vandalisme aveugle. Les destructions sont revendiquées, filmées, justifiées par un argument théologique : la vénération des tombeaux de saints, propre à l'islam soufi pratiqué à Tombouctou, est jugée idolâtre par un islam rigoriste. Détruire ces monuments, c'est effacer une mémoire et une identité concurrentes, et l'inscrire dans l'espace. C'est un acte politique autant que religieux — comme la destruction des bouddhas de Bâmiyân par les talibans en mars 2001, ou celles conduites par l'État islamique à Mossoul, Nimroud et Palmyre en 2015, où l'archéologue Khaled al-Assaad fut assassiné le 18 août 2015.
Le sauvetage (2012-2013).
L'épisode le plus remarquable concerne les manuscrits. Sous la direction notamment d'Abdel Kader Haïdara, des habitants organisent leur évacuation clandestine vers Bamako, par la route et par le fleuve, dans des malles et des sacs, au nez des occupants. Lorsque l'institut Ahmed-Baba est incendié fin janvier 2013, au moment du départ des jihadistes, l'essentiel des fonds avait été mis à l'abri. L'opération française Serval commence le 11 janvier 2013 ; Tombouctou est reprise à la fin du mois.
La reconstruction (2014-2015).
L'Unesco engage un programme de reconstruction. Les quatorze mausolées sont rebâtis par les maçons traditionnels de Tombouctou, avec les matériaux et les techniques d'origine ; l'achèvement est célébré en juillet 2015, avec une cérémonie de réparation conduite selon les usages locaux. C'est l'argument le plus fort du jalon : c'est le patrimoine immatériel — un savoir-faire transmis — qui a permis de restaurer le patrimoine matériel. Une architecture de terre se refait ; c'est même sa nature, puisqu'elle est réenduite périodiquement. Cela éclaire rétrospectivement le document de Nara sur l'authenticité (1994) : l'authenticité peut résider dans le geste, non dans la matière.
Le jugement (2016).
Ahmad al-Faqi al-Mahdi, membre du groupe armé qui occupait la ville, est remis à la Cour pénale internationale le 26 septembre 2015. Il plaide coupable. Le 27 septembre 2016, la Cour le condamne à neuf ans d'emprisonnement pour crime de guerre consistant en la destruction intentionnelle de bâtiments religieux et historiques : c'est la première condamnation au monde pour destruction de patrimoine culturel. Une ordonnance du 17 août 2017 fixe les réparations à 2,7 millions d'euros. La portée est considérable : le patrimoine n'est plus un dommage collatéral, il est un bien juridiquement protégé dont la destruction est punissable.
La prévention (depuis 2017).
Le droit existait pourtant depuis longtemps : la convention de La Haye du 14 mai 1954 protège les biens culturels en cas de conflit armé, complétée par des protocoles en 1954 et 1999 ; la convention de 1970 combat le trafic illicite. L'affaire malienne accélère le mouvement. Le Conseil de sécurité adopte le 24 mars 2017 la résolution 2347, première résolution entièrement consacrée à la protection du patrimoine culturel en situation de conflit ; la même année est créée, sur une initiative franco-émirienne, l'ALIPH, alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit, dotée d'un fonds.
Une objection à ne pas escamoter.
On a reproché à cette mobilisation internationale son inégalité : tant d'attention pour des mausolées, si peu pour les populations déplacées ou massacrées. La critique est sérieuse et mérite d'être posée dans une copie. On peut y répondre — détruire un patrimoine fait partie de la violence contre les populations, et le juger contribue à la réparation — mais on ne peut pas l'ignorer. On peut aussi noter que la patrimonialisation internationale a parfois été perçue localement comme une ingérence, et que la reconstruction n'a réussi que parce qu'elle a été confiée aux corporations de maçons de la ville.
4.3.3 Jalon 3 — Le tourisme culturel, entre valorisation et protection.
Venise, entre valorisation touristique et protection du patrimoine
Problématique du jalon. Comment une ville dont l'économie repose entièrement sur son patrimoine peut-elle être détruite par le succès même de ce patrimoine ?
Un bien exceptionnel, et fragile par nature.
« Venise et sa lagune » est inscrite au patrimoine mondial en 1987, et l'inscription porte sur un ensemble : la ville et son milieu, lagune, îles, cordons littoraux. C'est un cas rare où le patrimoine culturel est indissociable d'un équilibre naturel — la ville a été bâtie sur pilotis dans une lagune qu'il faut entretenir.
Deux menaces physiques pèsent sur elle. L'acqua alta, ces marées exceptionnelles dont l'ampleur croît avec l'élévation du niveau marin : l'inondation du 12 novembre 2019 a atteint 187 centimètres, le deuxième niveau le plus élevé jamais mesuré après les 194 centimètres de novembre 1966. Et l'affaissement du sol, aggravé au XXe siècle par les pompages industriels de Marghera. Le système de digues mobiles MOSE, lancé en 2003, retardé et éclaboussé par un scandale de corruption en 2014, a été activé pour la première fois en octobre 2020.
Le vrai risque est humain.
Il tient en deux chiffres. La ville historique comptait environ 175 000 habitants en 1951 ; elle est passée sous la barre des 50 000 habitants en 2022. Dans le même temps, elle reçoit de l'ordre de vingt millions de visiteurs par an, dont une forte majorité d'excursionnistes à la journée, qui n'y dorment pas, y dépensent peu et saturent l'espace public. Le rapport entre visiteurs et résidents est l'un des plus déséquilibrés au monde.
Le mécanisme est un cercle vicieux bien identifié, que l'on retrouve à Barcelone, à Dubrovnik ou à Amsterdam et que l'on désigne depuis la fin des années 2010 par le terme de surtourisme. Le tourisme fait monter les prix de l'immobilier ; les logements se transforment en meublés touristiques ; les habitants partent ; les commerces et les services ordinaires — boulangeries, écoles, médecins — ferment faute de clientèle permanente ; la ville devient monofonctionnelle ; ce qui faisait son authenticité s'efface, et elle se rapproche du décor.
Les mesures prises, et leurs limites.
Trois décisions méritent d'être citées avec précision.
- Les grands navires de croisière sont interdits à partir du 1er août 2021 dans le bassin de Saint-Marc et le canal de la Giudecca, et redirigés vers le port industriel de Marghera. La mesure répond à une mobilisation ancienne des habitants et à la pression de l'Unesco ; elle déplace le problème plus qu'elle ne le résout, et elle a un coût économique immédiat pour la ville.
- La contribution d'accès, taxe d'entrée pour les visiteurs à la journée, est expérimentée à partir du 25 avril 2024, sur un nombre limité de jours et pour un montant de cinq euros. C'est une première mondiale pour une ville entière. Les résultats sont discutés : les recettes sont modestes et l'effet dissuasif faible, mais le dispositif installe l'idée qu'entrer dans une ville patrimoniale puisse être régulé.
- La menace de l'inscription en péril. Les experts de l'Unesco ont recommandé en 2023 d'inscrire Venise sur la liste du patrimoine mondial en péril ; le Comité, réuni la même année, n'a pas suivi cette recommandation. L'épisode est très instructif : il rappelle que le Comité est composé d'États, et qu'une inscription en péril est vécue comme une sanction diplomatique. Vérifiez l'état du dossier à la date de votre épreuve.
La contradiction de fond.
Le tourisme est à la fois ce qui finance la conservation et ce qui la menace. Venise vit de ses visiteurs : toute mesure restrictive a un coût politique et social immédiat, supporté par des commerçants, des hôteliers, des transporteurs. C'est pourquoi les décisions y sont si lentes et si contestées. La question posée par ce jalon dépasse largement Venise : elle concerne le Mont-Saint-Michel, Dubrovnik, Machu Picchu, et tout site dont l'inscription au patrimoine mondial multiplie la fréquentation. Une inscription est une protection ; elle est aussi une publicité.
Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'axe 2
- À Paris, la protection s'est construite par chocs : destruction des Halles (1971-1973), sauvetage d'Orsay (1973, musée en 1986), réaction à la tour Montparnasse par la limitation des hauteurs, inscription des rives de la Seine en 1991. Les arbitrages sont désormais souvent tranchés par le juge — Samaritaine, Conseil d'État, 19 juin 2015 — et la reconstruction de Notre-Dame après le 15 avril 2019 a rejoué la querelle Viollet-le-Duc/Ruskin.
- Protéger produit aussi de la gentrification et de la muséification : la protection a un coût social.
- Au Mali, la destruction de quatorze mausolées de Tombouctou en 2012 est un acte politique revendiqué ; le sauvetage des manuscrits et la reconstruction par les maçons traditionnels en 2014-2015 montrent le rôle décisif des acteurs locaux et du patrimoine immatériel.
- Le 27 septembre 2016, la Cour pénale internationale prononce la première condamnation au monde pour destruction de patrimoine culturel ; la résolution 2347 du 24 mars 2017 et le fonds ALIPH en tirent les conséquences.
- À Venise, inscrite en 1987, la population de la ville historique est passée d'environ 175 000 habitants en 1951 à moins de 50 000 en 2022 pour une vingtaine de millions de visiteurs annuels : le tourisme finance la conservation et la menace simultanément.
4.4 Objet de travail conclusif — La France et le patrimoine, des actions
majeures de valorisation et de protection
La France est l'objet conclusif du thème pour une raison simple : elle est le pays où la notion moderne de patrimoine est née, où l'appareil juridique et administratif est le plus ancien et le plus dense, et où le patrimoine sert le plus explicitement une politique de rayonnement extérieur. Trois jalons en suivent les trois dimensions : la politique publique, la reconversion d'un héritage industriel, et la diplomatie culturelle.
4.4.1 Jalon 1 — La gestion du patrimoine français : évolutions d'une
politique publique
Problématique du jalon. Comment l'État français est-il devenu le protecteur d'un patrimoine dont il ne possède qu'une faible part — et que révèlent les évolutions récentes, mécénat et jeu compris, sur les moyens de cette politique ?
Deux siècles de construction juridique.
On en a vu l'origine en introduction ; il faut ici en retenir l'ossature. Le décret du 2 novembre 1789 et les rapports de l'abbé Grégoire en 1794 fondent l'idée d'un bien commun ; le service des monuments historiques naît en 1830 et publie sa première liste en 1840 ; la loi du 31 décembre 1913 constitue le socle encore en vigueur, avec deux niveaux de protection — le classement, plus contraignant, et l'inscription — et l'obligation d'autorisation pour tous travaux. La loi du 25 février 1943 crée le périmètre de 500 mètres autour d'un monument. La loi Malraux du 4 août 1962 protège des quartiers entiers ; la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine simplifie l'ensemble en créant les sites patrimoniaux remarquables, qui absorbent les anciens secteurs sauvegardés et zones de protection. Le tout est codifié depuis 2004 dans un code du patrimoine.
Une administration, et un ministère.
Le décret du 24 juillet 1959 crée le ministère des Affaires culturelles, confié à André Malraux, dont la mission est de « rendre accessibles les œuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ». Le patrimoine en est l'un des deux piliers, avec la création. L'Inventaire général, lancé en 1964 à l'initiative de l'historien de l'art André Chastel, entreprend de recenser méthodiquement le patrimoine du pays — travail toujours en cours, transféré aux régions en 2004.
Aujourd'hui, l'architecture administrative associe l'État (le ministère, ses directions régionales des affaires culturelles, et les architectes des Bâtiments de France qui donnent leur avis sur les travaux dans les périmètres protégés), les collectivités territoriales, le Centre des monuments nationaux qui gère une centaine de monuments, et des acteurs privés.
De l'ordre de 45 000 immeubles sont protégés au titre des monuments historiques, dont environ 14 000 classés et 31 000 inscrits ; près de la moitié appartiennent à des propriétaires privés, ce qui rend la politique publique dépendante de particuliers. Le budget que le ministère de la Culture consacre au patrimoine est de l'ordre du milliard d'euros par an. Les Journées européennes du patrimoine, créées par Jack Lang le 23 septembre 1984 et européanisées en 1991, attirent chaque année plusieurs millions de visiteurs. La Fondation du patrimoine a été créée par la loi du 2 juillet 1996. Le « Loto du patrimoine », lancé en 2018 dans le cadre de la mission confiée à Stéphane Bern, a permis de soutenir plusieurs centaines de sites. Vérifiez ces ordres de grandeur à la date de votre épreuve : ils évoluent chaque année.
Trois débats contemporains, à connaître pour nuancer.
- Qui décide, l'expert ou l'élu ? L'avis de l'architecte des Bâtiments de France, longtemps « conforme » — c'est-à-dire contraignant — dans les périmètres protégés, a été contesté par des maires qui y voyaient une entrave à la rénovation et au logement. La loi de 2018 portant évolution du logement, de l'aménagement et du numérique a transformé certains de ces avis conformes en avis simples, notamment pour l'habitat insalubre et les antennes de téléphonie. Le débat oppose deux légitimités : l'expertise et le suffrage.
- Qui paie ? Le recours croissant au mécénat d'entreprise, à la souscription publique et au jeu de hasard est lu par certains comme une innovation heureuse — le patrimoine devient l'affaire de tous — et par d'autres comme l'aveu d'un désengagement budgétaire de l'État. Les deux lectures sont défendables ; citez-les.
- Que protège-t-on ? La liste s'est ouverte au patrimoine industriel, au patrimoine du XXe siècle — le label « Architecture contemporaine remarquable » créé en 2016 —, aux jardins, aux paysages. Chaque ouverture soulève la même objection : à trop protéger, ne protège-t-on plus rien, faute de moyens ?
Le regard du géographe : une protection inégalement répartie.
La carte des monuments protégés n'est pas la carte de la richesse patrimoniale : le Bassin parisien, la Bourgogne, la vallée de la Loire et le Sud-Ouest, régions d'abbayes, de châteaux et d'églises romanes, concentrent les protections anciennes, tandis que le Nord industriel, les banlieues et une grande partie de l'outre-mer y sont longtemps entrés par la marge. Deux raisons se combinent : la conception du monument héritée du XIXe siècle privilégiait l'architecture savante et religieuse ; et la protection suppose l'initiative d'un propriétaire, d'un élu ou d'une association, donc des ressources. Les inscriptions récentes du patrimoine industriel — le bassin minier en 2012 — et la reconnaissance du patrimoine ultramarin corrigent progressivement ce déséquilibre. On retrouve, à l'échelle nationale, la concentration observée sur la liste du patrimoine mondial : ce que l'on protège dépend d'abord de qui demande la protection.
Une politique qui repose sur des acteurs très divers.
C'est un point souvent négligé en copie, et pourtant décisif. L'État fixe le cadre et donne les autorisations, mais il ne possède qu'une faible part des biens protégés. Les communes en détiennent beaucoup — les églises construites avant 1905 appartiennent à la commune —, les départements et les régions financent, les propriétaires privés supportent une part importante de l'entretien en échange d'avantages fiscaux, les associations alertent et parfois attaquent en justice, les fondations et les entreprises apportent du mécénat, et les habitants constituent le public sans lequel un monument restauré n'a pas d'usage. Le succès des Journées européennes du patrimoine, qui ouvrent chaque année des lieux ordinairement fermés — préfectures, ministères, ateliers —, tient précisément à cette idée : rendre visible que le patrimoine est un bien commun dont chacun est comptable.
Une comparaison utile.
Le modèle français est celui d'un État prescripteur et propriétaire d'une partie du patrimoine, avec une administration dédiée. D'autres pays fonctionnent autrement : au Royaume-Uni, une organisation de droit privé à but non lucratif, le National Trust, fondée en 1895, possède et gère des centaines de sites grâce à ses adhérents ; aux États-Unis, le rôle des fondations privées et du mécénat est déterminant. Il n'existe donc pas un modèle unique, mais des arbitrages différents entre puissance publique, marché et société civile. Signaler cette diversité, dans une copie, montre que l'on ne confond pas une politique nationale avec la nature des choses.
4.4.2 Jalon 2 — La patrimonialisation, entre héritage culturel et
reconversion. Le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais
Problématique du jalon. Comment un territoire ruiné par la fermeture de son industrie a-t-il fait de ses ruines un patrimoine mondial — et cette patrimonialisation produit-elle du développement, ou seulement une image ?
Trois siècles de charbon, et une fin brutale.
L'exploitation commence au XVIIIe siècle et fait du Nord-Pas-de-Calais l'un des cœurs industriels de l'Europe : des centaines de fosses, une population ouvrière nombreuse, une immigration successive — belge, polonaise, italienne, marocaine — et une organisation sociale complète, puisque la compagnie minière fournit le logement, l'école, l'église, le dispensaire et le stade. La catastrophe de Courrières, le 10 mars 1906, y fait 1 099 morts : c'est la plus meurtrière d'Europe, et elle est à l'origine d'un mouvement social majeur.
Les mines sont nationalisées en 1946 ; le déclin s'engage dès 1960 avec le plan de réduction de la production, et l'extraction cesse à la fin de 1990 — la dernière remontée de charbon a lieu le 21 décembre 1990 à Oignies. Charbonnages de France disparaît le 31 décembre 2007. Le territoire se retrouve avec un chômage massif, des sols pollués, des maladies professionnelles, des centaines de milliers de logements miniers vieillissants, et un paysage que beaucoup jugeaient alors laid : terrils, chevalements, friches.
L'inscription du 30 juin 2012.
C'est là que se joue le jalon. Portée pendant une dizaine d'années par des associations, des élus et la Mission Bassin Minier créée en 2000, la candidature aboutit le 30 juin 2012 : le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais est inscrit sur la liste du patrimoine mondial comme « paysage culturel évolutif vivant », catégorie qui reconnaît un paysage façonné par le travail humain et toujours habité.
Le bien inscrit comprend 109 éléments constitutifs répartis sur environ 120 kilomètres et 87 communes : fosses et chevalements, terrils — dont les terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, les plus hauts d'Europe —, cités minières et corons, gares, écoles, dispensaires, églises et équipements collectifs. Ce n'est pas un monument que l'on protège : c'est un système social inscrit dans un paysage.
Ce que cette inscription a de remarquable.
Trois choses.
- Elle patrimonialise le travail et la souffrance. On avait l'habitude d'inscrire des cathédrales et des palais ; on inscrit ici des corons et des terrils, c'est-à-dire les traces d'une exploitation qui a usé et tué — la silicose, les coups de grisou. C'est un patrimoine dit « difficile », et c'est ce qui fait sa force pédagogique : il donne une dignité publique à une histoire ouvrière que la littérature avait déjà saisie, de Germinal (1885) au film qu'en tira Claude Berri en 1993.
- Elle est venue des habitants. La candidature n'a pas été décidée à Paris : elle a été portée par des associations d'anciens mineurs, des collectivités et des militants qui ont retourné le regard porté sur leur paysage. C'est un cas rare de patrimonialisation par le bas.
- Elle s'articule à une stratégie de reconversion. Le Louvre-Lens, ouvert le 4 décembre 2012 sur le carreau de l'ancienne fosse 9, est le symbole de cette stratégie : implanter un équipement culturel majeur au cœur du bassin. S'y ajoutent le Centre historique minier de Lewarde, ouvert en 1984, et le site 11/19 de Loos-en-Gohelle, reconverti en pôle d'activités et de culture. Enfin, l'Engagement pour le renouveau du bassin minier, signé le 7 mars 2017, programme sur dix ans la rénovation de plusieurs dizaines de milliers de logements miniers.
Le débat qu'une bonne copie doit poser.
La patrimonialisation produit-elle du développement ? Les évaluations sont contrastées et il faut le dire. D'un côté, elle a permis de fixer des financements, de structurer un récit territorial commun et d'attirer une fréquentation nouvelle ; le Louvre-Lens a mis le bassin sur la carte culturelle nationale. De l'autre, les indicateurs sociaux du territoire — chômage, revenus, espérance de vie — restent en retrait des moyennes nationales, et une inscription au patrimoine mondial ne crée pas d'emplois par elle-même. La formule à retenir est prudente : le patrimoine peut être un levier de développement, il n'en est jamais le moteur. Certains géographes ajoutent une objection plus sévère : patrimonialiser peut être une manière de solder symboliquement une histoire industrielle sans en traiter les conséquences sociales.
4.4.3 Jalon 3 — Le patrimoine, facteur de rayonnement culturel de la France
dans le monde et objet d'action diplomatique (un exemple du patrimoine immatériel : le repas gastronomique des Français)
Problématique du jalon. Que fait un État lorsqu'il fait inscrire une pratique sociale au patrimoine de l'humanité — et le patrimoine est-il un instrument de puissance ?
Ce qui a été inscrit, et ce qui ne l'a pas été.
Le 16 novembre 2010, à Nairobi, le comité intergouvernemental de la convention de 2003 inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité le « repas gastronomique des Français ». La candidature avait été préparée à partir de 2008 par une mission spécialement constituée, avec l'appui d'universitaires — dont le géographe Jean-Robert Pitte — et le soutien affiché du président de la République.
Attention à la faute la plus fréquente : ce n'est pas « la cuisine française » qui est inscrite, ni aucun plat, ni aucun chef. C'est une pratique sociale : le rituel du repas des grands moments de la vie — naissances, mariages, anniversaires, retrouvailles, succès — caractérisé par le choix attentif des mets et l'achat de bons produits, l'accord des mets et des vins, la décoration de la table, la conversation, et un ordre défini des services : apéritif, entrée, plat de poisson ou de viande avec ses accompagnements, fromage, dessert, digestif. La convention de 2003 protège des pratiques vivantes, non des chefs-d'œuvre.
Il faut ajouter que la France n'a pas obtenu d'exclusivité : lors de la même session ont été inscrits, entre autres, le régime méditerranéen et la cuisine traditionnelle mexicaine. D'autres éléments français ont suivi, comme les savoir-faire liés au parfum en pays de Grasse (2018) ou ceux liés à la baguette de pain (2022).
Pourquoi un État fait-il cela ?
Trois raisons, qu'il faut distinguer.
- Une raison de politique intérieure. Faire reconnaître une pratique commune, c'est produire du lien : l'inscription valorise un usage quotidien plutôt qu'un monument, et donc une population plutôt qu'une élite.
- Une raison économique. La gastronomie, les vins et l'art de vivre sont des filières d'exportation et un motif de séjour majeur pour les visiteurs étrangers. La France est la première destination touristique mondiale, avec de l'ordre de cent millions de visiteurs internationaux par an.
- Une raison de puissance. C'est le cœur du jalon. Le patrimoine est un instrument de soft power, cette « capacité d'obtenir ce que l'on veut par l'attraction plutôt que par la contrainte » définie par le politiste américain Joseph Nye en 1990. Faire inscrire son art de vivre au patrimoine de l'humanité, c'est faire reconnaître par une instance multilatérale une singularité nationale.
Le soft power désigne la capacité d'un acteur à obtenir des résultats par l'attraction qu'exercent sa culture, ses valeurs et ses politiques, plutôt que par la contrainte militaire ou économique. La diplomatie culturelle en est la mise en œuvre par un État : réseau d'établissements à l'étranger, langue, coopération patrimoniale, prêts d'œuvres, expertise. La France y consacre l'un des réseaux les plus denses du monde — instituts français, alliances françaises, établissements d'enseignement à l'étranger scolarisant plusieurs centaines de milliers d'élèves. La limite de la notion : le soft power se mesure mal, et une politique culturelle sert aussi des intérêts économiques directs. Employez le mot, mais dites ce qu'il recouvre concrètement.
Le patrimoine comme action diplomatique : quatre instruments.
- L'expertise patrimoniale. La France exporte son savoir-faire de conservation et de restauration ; elle a été à l'initiative, avec les Émirats arabes unis, de la création en 2017 du fonds ALIPH pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit, dans le prolongement direct de l'affaire malienne.
- La marque muséale. L'accord intergouvernemental du 6 mars 2007 avec les Émirats arabes unis prévoit l'usage du nom « Louvre » pour trente ans, l'assistance à la constitution d'une collection et des prêts d'œuvres ; le Louvre Abou Dabi ouvre le 8 novembre 2017. L'opération, qui a fait l'objet d'un vif débat — peut-on louer le nom d'un musée national ? —, illustre parfaitement la double nature du patrimoine, symbolique et économique.
- Les listes internationales. Obtenir des inscriptions au patrimoine mondial et au patrimoine immatériel est une politique suivie : la France est l'un des États les mieux dotés de la liste, avec une cinquantaine de biens.
- Les équipements de valorisation. Le réseau des Cités de la gastronomie, décidé en 2013 à Dijon, Lyon, Paris-Rungis et Tours, prolonge l'inscription de 2010. Son bilan est contrasté : la cité lyonnaise, ouverte en 2019, a fermé dès 2020 faute de fréquentation, tandis que celle de Dijon a ouvert en 2022. Une inscription ne garantit pas le succès d'un équipement — c'est une leçon utile contre l'idée que la patrimonialisation suffirait à créer de l'activité.
Une critique à connaître.
Des anthropologues et des spécialistes du patrimoine immatériel ont objecté que la convention de 2003 vise à sauvegarder des pratiques menacées, et que le repas gastronomique des Français ne l'est guère : l'inscription servirait donc davantage la promotion touristique et l'image nationale que la sauvegarde. On peut y répondre que les manières de table se transforment rapidement — restauration rapide, fragmentation des repas — et que la reconnaissance a une valeur pédagogique. Mais l'objection est sérieuse, et une copie qui la mentionne montre qu'elle a compris l'esprit de la convention.
Propriété : Ce que l'objet conclusif démontre
La France conduit les trois opérations du thème à la fois. Elle identifie et protège par un appareil juridique bicentenaire — loi de 1913, loi Malraux de 1962, loi de 2016 — appliqué à quelque 45 000 immeubles dont près de la moitié appartiennent à des particuliers. Elle valorise en faisant d'un héritage industriel dévalorisé un patrimoine mondial et un levier de reconversion : bassin minier inscrit le 30 juin 2012, Louvre-Lens ouvert le 4 décembre 2012. Elle rayonne enfin en faisant reconnaître son art de vivre — repas gastronomique des Français, 16 novembre 2010 — et en exportant son expertise et ses marques muséales. Les trois opérations posent la même question : le patrimoine coûte, il rapporte, et il sert — mais à qui ?
4.5 Méthodes de l'épreuve
Méthode : Ce que dit le texte officiel de l'épreuve
L'épreuve écrite de spécialité est régie par la note de service du 27 août 2025 (NOR MENE2521923N, Bulletin officiel n° 33 du 4 septembre 2025), qui abroge la note de 2020 et s'applique à compter de la session 2026.
- Durée : 4 heures. Deux exercices, notés chacun sur 10 points.
- Une dissertation, au choix entre deux sujets portant chacun sur un thème distinct du programme.
- Une étude critique d'un ou deux documents, portant sur un thème qui n'est celui d'aucun des deux sujets de dissertation : trois thèmes différents sont donc sollicités dans un même sujet.
- Une illustration valorise la dissertation. Le texte prévoit que « la réalisation d'une illustration en appui du propos (croquis, schéma, etc.) amènera une valorisation de la note » et qu'« un fond de carte pourra être fourni ». Elle n'a « aucun caractère obligatoire » et son absence « ne peut aucunement pénaliser le candidat ». Sur ce thème, plus que sur tout autre, il serait dommage de s'en priver : le patrimoine est un objet spatialisé.
- Les notions du programme de première peuvent être mobilisées — ici, tout particulièrement, celles de frontière, de puissance et de patrimoine.
Rotation annuelle des thèmes évaluables (annexe de la même note) : les années de session paire portent sur les thèmes 1, 2, 3 et 5 ; les années de session impaire, sur les thèmes 2, 4, 5 et 6. Le thème 4 — celui de ce chapitre — n'est donc évaluable que les années de session impaire. Vérifiez la note de service en vigueur pour l'année de votre session : la règle est stable, mais c'est le texte qui fait foi.
Épreuve orale de contrôle (deuxième groupe) : 20 minutes de préparation, 20 minutes d'épreuve. Le candidat tire au sort un sujet comportant deux questions de cours problématisées, au choix, qui ne reprennent pas le libellé du programme et ne portent pas sur la même partie de celui-ci ; il présente une réponse construite pendant environ dix minutes, puis échange dix minutes avec le jury.
4.5.1 Exercice 1 — La dissertation, entièrement traitée
Sujet. Identifier, protéger, valoriser le patrimoine : quels enjeux de pouvoir ?
Méthode : Analyser le sujet avant d'écrire
Les mots. Les trois verbes du sujet sont ceux du titre du thème, et ils ne sont pas interchangeables : identifier, c'est sélectionner, donc exclure ; protéger, c'est contraindre des propriétaires et arbitrer entre des usages ; valoriser, c'est exposer, mettre en tourisme, faire rapporter. Le plan le plus solide suit ces trois verbes, à condition de montrer que chacun engage un pouvoir différent. « Enjeux de pouvoir » : le pluriel invite à distinguer les échelles — entre États, entre un État et ses territoires, entre groupes sociaux à l'intérieur d'une ville.
Les bornes. Le sujet n'en donne pas ; prenez la naissance de la notion moderne — 1789-1840 — comme point de départ et justifiez-le en introduction. Ne remontez pas plus haut : l'histoire des collections princières n'est pas le sujet.
Le piège à éviter. Le catalogue de sites. Chaque exemple doit servir un argument sur le pouvoir : qui décide, qui paie, qui gagne, qui perd.
Le contresens à éviter. Réduire le thème à une opposition entre les « méchants destructeurs » et les « bons protecteurs ». Les destructions les plus massives de patrimoine, en France, ont été le fait de politiques d'aménagement — Haussmann, les Halles — et la protection produit elle-même des effets sociaux discutables.
Problématique retenue. En quoi les trois opérations qui constituent une politique patrimoniale — identifier, protéger, valoriser — sont-elles chacune l'exercice d'un pouvoir : celui de dire ce qui compte, celui de contraindre les usages, et celui de tirer profit d'un héritage ?
Plan détaillé.
I. Identifier, c'est déjà exercer un pouvoir : celui de dire ce qui compte.
- A. Toute sélection est politique. Le décret du 2 novembre 1789 et les rapports de l'abbé Grégoire en 1794 font des biens du clergé un bien national ; la liste de classement de 1840 hiérarchise. Versailles transformé par Louis-Philippe en musée « à toutes les gloires de la France », inauguré le 10 juin 1837, montre qu'on ne conserve pas seulement un monument : on réaménage la mémoire qu'il porte.
- B. À l'échelle mondiale, la sélection reste aux mains des États. Convention du 16 novembre 1972 : seul un État peut proposer un bien de son territoire ; le Comité est composé de vingt et un États. D'où une liste spatialement concentrée — Europe et Amérique du Nord réunissent près de la moitié des biens —, que la stratégie globale de 1994, le document de Nara et la convention de 2003 sur l'immatériel s'efforcent de rééquilibrer.
- C. Identifier, c'est aussi revendiquer. Les frises du Parthénon : prélevées de 1801 à 1812, achetées par le Parlement britannique en 1816, revendiquées comme politique d'État depuis 1982, et le musée de l'Acropole (20 juin 2009) qui expose le manque. Le débat mondial sur les restitutions — rapport Sarr-Savoy du 23 novembre 2018, loi française du 24 décembre 2020 — en découle.
- Transition. Une fois désigné, un patrimoine doit être protégé — et la protection contraint.
II. Protéger, c'est arbitrer entre des intérêts contradictoires.
- A. Protéger, c'est limiter le droit de propriété et l'initiative des élus. Loi du 31 décembre 1913, périmètre de 500 mètres de 1943, loi Malraux du 4 août 1962, sites patrimoniaux remarquables de la loi du 7 juillet 2016. En France, près de la moitié des quelque 45 000 immeubles protégés appartiennent à des particuliers.
- B. Les conflits d'usage se règlent devant le juge. À Paris : les Halles détruites (1971-1973) contre Orsay sauvée (musée en 1986) ; la Samaritaine, dont le permis est annulé en 2014 puis validé par le Conseil d'État le 19 juin 2015 ; la limitation des hauteurs après la tour Montparnasse ; Notre-Dame après le 15 avril 2019, où l'on retrouve intacte la querelle Viollet-le-Duc / Ruskin.
- C. La protection a un coût social. Elle renchérit l'immobilier, gentrifie les centres et peut vider une ville de ses habitants : Venise est passée d'environ 175 000 habitants en 1951 à moins de 50 000 en 2022, pour une vingtaine de millions de visiteurs annuels. Argument à ne pas manquer : protéger, ce n'est pas seulement conserver des pierres, c'est décider qui pourra continuer à habiter.
- Transition. Protéger suppose enfin qu'on ne veuille pas détruire.
III. Valoriser — et détruire : le patrimoine comme arme et comme ressource.
- A. Détruire un patrimoine est un acte politique. Bâmiyân en mars 2001, Tombouctou en 2012 où quatorze des seize mausolées sont abattus, Palmyre en 2015. Le droit a réagi : première condamnation au monde pour destruction de patrimoine par la Cour pénale internationale le 27 septembre 2016, résolution 2347 du Conseil de sécurité du 24 mars 2017, fonds ALIPH la même année.
- B. Reconstruire est un acte politique symétrique. À Tombouctou, ce sont les maçons traditionnels de la ville qui rebâtissent les mausolées en 2014-2015 : le patrimoine immatériel restaure le patrimoine matériel.
- C. Valoriser, c'est convertir un héritage en ressource. Le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, inscrit le 30 juin 2012 comme paysage culturel évolutif vivant (109 éléments), et le Louvre-Lens ouvert le 4 décembre 2012 : le patrimoine comme levier — jamais comme moteur — d'une reconversion.
- D. Et c'est enfin un instrument de puissance. Le repas gastronomique des Français inscrit le 16 novembre 2010, le Louvre Abou Dabi ouvert le 8 novembre 2017 en application de l'accord du 6 mars 2007 : le patrimoine sert un soft power au sens de Joseph Nye.
Méthode : L'illustration qui valorise la copie
Le texte de 2025 récompense un croquis ou un schéma d'appui. Sur ce sujet, deux options rentables. La première est un schéma d'acteurs placé au début de la partie II : au centre, un bien patrimonial ; autour, six acteurs — État, collectivité, propriétaire, habitants, entreprises, visiteurs — reliés par des flèches indiquant ce que chacun demande, et deux flèches barrées pour les conflits. La seconde est un croquis de la répartition mondiale des biens inscrits sur un fond de planisphère, avec des figurés proportionnels par grande région et deux ou trois foyers de destruction. Dans les deux cas : un titre, une légende de trois ou quatre lignes, cinq minutes de tracé. La première figure de ce chapitre — le processus de patrimonialisation en quatre étapes — peut servir de troisième option, plus simple encore.
Conclusion rédigée.
Identifier, protéger, valoriser : les trois opérations qui composent une politique patrimoniale sont trois manières d'exercer un pouvoir. Identifier, c'est choisir ce qui mérite d'être transmis, et donc écrire un récit : la France de Louis-Philippe l'a fait à Versailles en 1837, la communauté internationale le fait depuis 1972 par une procédure que seuls les États peuvent enclencher, ce qui explique la concentration de la liste du patrimoine mondial. Protéger, c'est contraindre : limiter le droit de propriété, empêcher un projet, arbitrer entre un logement et un paysage — arbitrages que les juges tranchent de plus en plus, et dont le coût social, gentrification et dépeuplement, doit être assumé. Valoriser, enfin, c'est convertir un héritage en ressource économique et diplomatique, du bassin minier au Louvre Abou Dabi.
Reste ce que le sujet ne dit pas et qui l'éclaire : le patrimoine est un enjeu de pouvoir aussi parce qu'on le détruit. Bâmiyân en 2001, Tombouctou en 2012, Palmyre en 2015 rappellent qu'effacer les traces d'une identité concurrente est une stratégie, et que la reconstruction en est une autre. La condamnation prononcée le 27 septembre 2016 par la Cour pénale internationale et la résolution 2347 du 24 mars 2017 marquent une réponse du droit international : le patrimoine n'est plus un dommage collatéral, il est un bien protégé. C'est peut-être là que se mesure le mieux ce que vaut, aujourd'hui, l'idée d'un héritage commun de l'humanité — et sa fragilité, puisqu'elle reste suspendue au consentement des États.
4.5.2 Exercice 2 — L'étude critique de document, entièrement traitée
Titre du sujet. Un patrimoine « universel » sous souveraineté nationale : la convention de 1972.
Document. Extraits de la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, adoptée par la Conférence générale de l'Unesco le 16 novembre 1972, entrée en vigueur le 17 décembre 1975.
Article 1. — « Aux fins de la présente Convention sont considérés comme “patrimoine culturel” : les monuments […] ; les ensembles […] ; les sites […] qui ont une valeur universelle exceptionnelle du point de vue de l'histoire, de l'art ou de la science. »
Article 4. — « Chacun des États parties à la présente Convention reconnaît que l'obligation d'assurer l'identification, la protection, la conservation, la mise en valeur et la transmission aux générations futures du patrimoine culturel et naturel […] situé sur son territoire, lui incombe en premier chef. »
Article 6, paragraphe 1. — « En respectant pleinement la souveraineté des États sur le territoire desquels est situé le patrimoine culturel et naturel […], et sans préjudice des droits réels prévus par la législation nationale sur ledit patrimoine, les États parties à la présente Convention reconnaissent qu'il constitue un patrimoine universel pour la protection duquel la communauté internationale tout entière a le devoir de coopérer. »
Article 11. — Le Comité établit, publie et diffuse la « Liste du patrimoine mondial », ainsi qu'une « Liste du patrimoine mondial en péril » des biens menacés et pour la sauvegarde desquels de grands travaux sont nécessaires.
Consigne. Après avoir présenté le document, vous montrerez comment la convention articule l'idée d'un patrimoine universel et le respect de la souveraineté des États, puis vous expliquerez, en vous appuyant sur vos connaissances, les conséquences de cette articulation.
Méthode : Conduire la démarche critique
1. Présenter avec précision. Nature : une convention internationale, donc un texte contraignant pour les seuls États qui la ratifient. Auteur : la Conférence générale de l'Unesco, institution spécialisée des Nations unies créée en 1945. Date et contexte : 1972, douze ans après le lancement de la campagne internationale pour les temples de Nubie — sauvés du barrage d'Assouan entre 1964 et 1968 —, six ans après l'inondation de Venise et de Florence en novembre 1966. Ces deux épisodes avaient montré qu'un patrimoine pouvait concerner d'autres que l'État qui l'abrite.
2. Repérer la contradiction apparente, qui est le cœur du sujet. L'article 6 est construit sur un balancement : il commence par « en respectant pleinement la souveraineté des États » et finit par « la communauté internationale tout entière a le devoir de coopérer ». Un même paragraphe affirme donc l'universalité du bien et la primauté de l'État. Ce n'est pas une maladresse de rédaction : c'est la condition politique qui a rendu la convention acceptable.
3. Ne pas paraphraser l'article 1. Ce qu'il faut en retenir est un seul mot : « valeur universelle exceptionnelle ». C'est un critère, donc un instrument de sélection — et l'article ne dit pas qui l'apprécie.
4. Confronter au cours. La consigne demande les conséquences : c'est là que se joue la note.
Ce que le texte instaure. Trois apports.
- Une catégorie juridique nouvelle, la valeur universelle exceptionnelle, qui autorise à traiter certains biens comme un intérêt commun de l'humanité — idée dont on mesure la nouveauté si l'on songe qu'aucun texte ne l'avait formulée auparavant en ces termes.
- Une obligation pesant sur l'État (article 4) : identifier, protéger, conserver, mettre en valeur, transmettre. La convention ne crée pas seulement une liste, elle crée un devoir de gestion.
- Un instrument d'alerte (article 11) : la liste du patrimoine mondial en péril, qui permet d'appeler l'attention internationale et de déclencher une assistance. Une cinquantaine de biens y figurent.
Les conséquences de la primauté reconnue aux États. Quatre, qu'il faut illustrer.
- Rien ne peut être inscrit sans l'État concerné. La procédure commence par la liste indicative que l'État établit lui-même, et se termine devant un Comité de vingt et un États. La liste du patrimoine mondial est donc d'abord la carte des administrations culturelles : Europe et Amérique du Nord y réunissent près de la moitié des biens, l'Afrique subsaharienne moins d'un sur dix.
- L'Unesco ne peut ni empêcher ni sanctionner efficacement. À Tombouctou, l'inscription sur la liste du patrimoine en péril, le 28 juin 2012, n'a pas empêché la destruction des mausolées les jours suivants. La sanction la plus lourde est le retrait de la liste, prononcé trois fois seulement — Oman en 2007, Dresde en 2009, Liverpool en 2021.
- Les décisions sont politiques autant que techniques. En 2023, les experts ont recommandé d'inscrire Venise sur la liste du patrimoine en péril ; le Comité, composé d'États, ne les a pas suivis. Une inscription en péril est vécue comme une mise en cause diplomatique.
- L'inscription protège et expose à la fois. Elle attire les visiteurs, donc les recettes, donc la pression : Venise, inscrite en 1987, a perdu plus des deux tiers de ses habitants depuis 1951 tout en recevant une vingtaine de millions de visiteurs par an. Le texte de 1972 n'avait pas prévu que le premier danger pour un bien inscrit serait le succès de son inscription.
Les limites du document, qu'une bonne copie signale. C'est un texte normatif : il dit ce que les États doivent faire, non ce qu'ils font. Il ne dit rien du financement — le Fonds du patrimoine mondial est modeste au regard des besoins —, rien des rapports de force au sein du Comité, rien du tourisme, qui n'était pas encore le problème qu'il est devenu, et rien du patrimoine immatériel, qui ne sera reconnu qu'en 2003. Enfin, il ne prévoit aucune juridiction : c'est la Cour pénale internationale, sur un tout autre fondement, qui a prononcé en 2016 la première condamnation pour destruction de patrimoine.
Conclusion qui répond à la consigne. La convention de 1972 tient sur un équilibre explicite : elle proclame l'universalité d'un héritage et réaffirme dans le même paragraphe la souveraineté de l'État qui l'abrite. Sans cette seconde clause, aucun État n'aurait ratifié ; avec elle, l'universalité reste subordonnée à une volonté nationale. De là découlent la concentration de la liste, l'impuissance de l'Unesco face aux destructions délibérées, et le caractère politique de ses décisions. Le « patrimoine de l'humanité » n'est donc pas un bien commun au sens juridique : c'est une reconnaissance internationale accordée à des biens qui demeurent, à tous égards, nationaux.
4.6 Bilan
Ce chapitre repose sur une idée simple et exigeante : rien n'est patrimoine par nature. Un objet, un bâtiment, un paysage, une pratique le deviennent parce qu'une société décide de les identifier, de les protéger et de les transmettre. Cette décision est une opération de pouvoir, et c'est pourquoi le thème est géopolitique de bout en bout.
L'histoire de la notion tient en deux élargissements. Un élargissement d'échelle : de la famille — patrimonium — à la Nation, entre 1789 et la loi du 31 décembre 1913, puis à l'humanité avec la convention du 16 novembre 1972. Un élargissement d'objet : du monument isolé de 1840 à ses abords, puis au quartier avec la loi Malraux de 1962, au paysage, à l'usine, et enfin aux pratiques vivantes avec la convention de 2003. Chaque élargissement corrige un reproche fait au précédent, et le dernier — l'immatériel — est aussi celui qui rééquilibre le mieux une liste mondiale très concentrée.
Les usages, ensuite. Versailles montre qu'un même monument peut servir un roi, un musée de réconciliation nationale, une puissance étrangère qui s'y proclame empire, une République qui s'y fonde, une paix qui s'y signe et une diplomatie économique qui s'y déploie : on ne conserve pas seulement, on réaménage la mémoire. Les frises du Parthénon montrent qu'un même ensemble peut être revendiqué par deux États au nom de deux logiques — la propriété légale et l'intégrité du monument — qui ne se réfutent pas l'une l'autre.
Les tensions, enfin. À Paris, protéger contraint l'aménagement, produit de la valeur foncière et, par là, de l'exclusion. Au Mali, le patrimoine est devenu une cible délibérée : les destructions de 2012 ont provoqué la première condamnation au monde pour ce motif, le 27 septembre 2016, et la première résolution du Conseil de sécurité consacrée au sujet, le 24 mars 2017 — un patrimoine détruit a fait avancer le droit pour tous. À Venise, c'est le succès qui menace : le tourisme finance la conservation et vide la ville. La France, enfin, montre les trois faces à la fois — un appareil juridique bicentenaire, une reconversion industrielle patrimonialisée dans le bassin minier depuis le 30 juin 2012, et une diplomatie culturelle qui va du repas gastronomique inscrit en 2010 au Louvre Abou Dabi ouvert en 2017.
Retenez pour finir la question qui traverse tous les jalons et qu'un correcteur attend : le patrimoine coûte, il rapporte et il sert — mais à qui ?
Propriété : L'essentiel du chapitre
- Introduction. De patrimonium au patrimoine de l'humanité : décret du 2 novembre 1789, « vandalisme » de l'abbé Grégoire en 1794, première liste de classement en 1840, loi du 31 décembre 1913, loi Malraux du 4 août 1962, loi du 7 juillet 2016. Convention du patrimoine mondial du 16 novembre 1972 : 1 223 biens dans 168 États à l'issue de la session de 2024, dont près de la moitié en Europe et en Amérique du Nord ; convention du 17 octobre 2003 sur le patrimoine immatériel.
- Axe 1, jalon 1. Versailles : installation de la cour le 6 mai 1682, musée « à toutes les gloires de la France » le 10 juin 1837, proclamation de l'Empire allemand le 18 janvier 1871, traité de paix le 28 juin 1919, patrimoine mondial en 1979, vitrine diplomatique et économique aujourd'hui.
- Axe 1, jalon 2. Les frises du Parthénon : prélevées de 1801 à 1812, achetées par le Parlement britannique en 1816, revendiquées par la Grèce comme politique d'État depuis 1982, musée de l'Acropole ouvert le 20 juin 2009. Le dossier est devenu l'emblème du débat mondial sur les restitutions (rapport Sarr-Savoy, 23 novembre 2018 ; loi française du 24 décembre 2020).
- Axe 2, jalon 1. Paris : Halles détruites (1971-1973), Orsay sauvée (musée en 1986), limitation des hauteurs après la tour Montparnasse, rives de la Seine inscrites en 1991, Samaritaine validée par le Conseil d'État le 19 juin 2015, Notre-Dame après le 15 avril 2019.
- Axe 2, jalon 2. Mali : 14 des 16 mausolées de Tombouctou détruits en 2012, inscription en péril le 28 juin 2012, manuscrits sauvés par les habitants, mausolées rebâtis par les maçons traditionnels en 2014-2015, condamnation par la Cour pénale internationale le 27 septembre 2016, résolution 2347 du 24 mars 2017.
- Axe 2, jalon 3. Venise, inscrite en 1987 : d'environ 175 000 habitants en 1951 à moins de 50 000 en 2022, pour une vingtaine de millions de visiteurs par an ; grands navires interdits le 1er août 2021 ; contribution d'accès expérimentée le 25 avril 2024.
- Objet conclusif. La France : quelque 45 000 immeubles protégés, dont près de la moitié privés ; bassin minier du Nord-Pas-de-Calais inscrit le 30 juin 2012 (109 éléments) et Louvre-Lens ouvert le 4 décembre 2012 ; repas gastronomique des Français inscrit au patrimoine immatériel le 16 novembre 2010 ; Louvre Abou Dabi ouvert le 8 novembre 2017.
- Épreuve. Note de service du 27 août 2025 : 4 heures, deux exercices sur 10 points ; le thème 4 est évaluable les années de session impaire ; une illustration valorise la dissertation sans jamais la pénaliser.