L'État à l'époque moderne : la France absolutiste et le modèle britannique
Cours complet · histoire-géographie (seconde), chapitre 5 · seconde générale, histoire-géographie
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5.1 Introduction
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les monarchies européennes se transforment : l'État moderne se dote d'une administration, d'une fiscalité et d'une armée permanentes qui lui permettent d'exercer un pouvoir de plus en plus centralisé sur son territoire. Mais cette affirmation de l'État prend des formes très différentes selon les pays. En France, elle aboutit à l'absolutisme : le roi Louis XIV concentre entre ses mains l'ensemble des pouvoirs. En Angleterre, au contraire, deux révolutions successives imposent au roi le partage du pouvoir avec un Parlement : c'est le modèle britannique de la monarchie parlementaire. Ce chapitre compare ces deux trajectoires, qui dessinent deux conceptions durables de l'exercice du pouvoir politique.
L'État moderne est une forme d'organisation politique qui se caractérise, à l'époque moderne (XVIe-XVIIIe siècle), par :
- une administration centralisée, avec des agents du pouvoir royal présents dans tout le royaume ;
- un système d'impôts régulier qui finance l'action du souverain ;
- une justice rendue au nom du roi ;
- une armée permanente, entretenue en temps de paix comme en temps de guerre.
Ces quatre piliers (administration, impôt, justice, armée) apparaissent progressivement dans les grandes monarchies européennes, mais le degré de concentration du pouvoir entre les mains du souverain varie fortement d'un pays à l'autre.
5.2 La France : l'affirmation de l'État et l'absolutisme
5.2.1 L'affirmation du pouvoir royal, de François I<sup>er</sup> à Richelieu
L'absolutisme de Louis XIV n'apparaît pas brutalement : il est l'aboutissement d'un long renforcement du pouvoir royal amorcé dès le XVIe siècle. Tout au long de l'époque moderne, les rois de France cherchent à étendre leur autorité sur l'ensemble du royaume, à développer leur administration et à réduire le pouvoir des grands seigneurs.
En 1539, le roi François Ier (1515-1547) signe l'édit de Villers-Cotterêts, l'un des plus anciens textes de loi encore en vigueur en France. Il marque une étape décisive de l'affirmation de l'État :
- il impose l'usage du français (et non plus du latin) dans tous les actes administratifs et judiciaires du royaume, unifiant ainsi l'administration autour d'une seule langue ;
- il rend obligatoire la tenue, par les curés, de registres des baptêmes : c'est l'ancêtre de l'état civil, qui permet à l'État de mieux connaître sa population.
Sous François Ier, le pouvoir royal se renforce aussi par le développement d'une administration centrale et par le contrôle des nominations dans l'Église du royaume (concordat de Bologne, 1516).
Propriété : Les guerres de religion et leur sortie : l'édit de Nantes (1598)
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, la diffusion de la Réforme protestante divise le royaume entre catholiques et protestants (les huguenots). De 1562 à 1598, la France est déchirée par les guerres de religion, une longue suite de conflits civils marqués par des massacres comme celui de la Saint-Barthélemy (1572). Ces troubles affaiblissent gravement l'autorité royale.
C'est le roi Henri IV qui met fin à ces guerres. Devenu catholique pour être accepté de la majorité du royaume, il signe en 1598 l'édit de Nantes, qui accorde aux protestants la liberté de conscience et une liberté de culte limitée, ainsi que des places de sûreté. En rétablissant la paix religieuse, Henri IV restaure l'autorité de l'État et s'impose comme l'arbitre placé au-dessus des factions.
Principal ministre du roi Louis XIII de 1624 à 1642, le cardinal de Richelieu travaille sans relâche à renforcer le pouvoir de l'État, au nom de la « raison d'État » (l'intérêt supérieur du royaume prime sur tout le reste). Il :
- soumet les grands nobles qui contestent l'autorité royale et fait démanteler certains châteaux forts ;
- réduit les privilèges militaires des protestants en s'emparant de leur place forte de La Rochelle (1628), tout en maintenant l'édit de Nantes ;
- étend l'usage des intendants, agents envoyés en province pour y faire appliquer la volonté du roi.
Richelieu prépare ainsi la voie à l'absolutisme que Louis XIV portera à son sommet.
5.2.2 Le règne personnel de Louis XIV (1661-1715)
Louis XIV devient roi en 1643, à l'âge de quatre ans, sous la régence de sa mère Anne d'Autriche puis sous l'autorité du cardinal Mazarin. À la mort de ce dernier en 1661, Louis XIV décide de gouverner seul, sans nommer de premier ministre : c'est le début de son règne personnel, qui dure jusqu'à sa mort en 1715 — le règne le plus long de l'histoire de France.
La monarchie de droit divin est une conception du pouvoir royal selon laquelle le roi tient son autorité de Dieu et non des hommes. Il n'a donc de comptes à rendre qu'à Dieu, pas à ses sujets ni à une assemblée. Cette doctrine, défendue notamment par l'évêque Bossuet dans La Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte (1709), justifie que le roi ne partage son pouvoir avec personne.
L'absolutisme est un système politique dans lequel le roi concentre entre ses mains la totalité du pouvoir : il fait la loi, rend la justice en dernier ressort, lève l'impôt, décide de la guerre et de la paix, sans qu'aucune assemblée ne puisse limiter son autorité. Louis XIV incarne cette formule qui lui est attribuée : « L'État, c'est moi ». En pratique, le roi gouverne avec l'aide de conseillers et de secrétaires d'État qu'il choisit et peut renvoyer à sa guise.
5.2.3 La centralisation administrative
Pour exercer un contrôle réel sur l'ensemble du royaume, Louis XIV s'appuie sur une administration hiérarchisée qui réduit le pouvoir des seigneurs locaux et des villes.
Propriété : Les intendants, bras armé de la centralisation
Les intendants sont des agents royaux envoyés dans les provinces (les généralités) pour y représenter directement l'autorité du roi. Choisis dans la noblesse de robe, révocables à tout moment, ils n'ont aucun lien féodal avec la région qu'ils administrent — ce qui garantit leur fidélité au pouvoir central. Leurs missions couvrent trois domaines :
- la justice : ils surveillent les tribunaux locaux ;
- la police : ils font appliquer les ordres du roi et maintiennent l'ordre public ;
- les finances : ils lèvent l'impôt (notamment la taille) et contrôlent les dépenses locales.
Le réseau des intendants permet au pouvoir royal de contourner les anciennes autorités provinciales (parlements, noblesse locale) et d'imposer une administration uniforme.
En 1682, Louis XIV installe la cour et le gouvernement au château de Versailles, à l'écart de Paris. Ce choix a une portée politique majeure :
- la noblesse est attirée et retenue à la cour par un système rigoureux d'étiquette (rituels du lever, du coucher, des repas du roi) qui l'occupe et l'éloigne de ses terres, réduisant ainsi les risques de révolte nobiliaire comme celle de la Fronde (1648-1653), que Louis XIV a connue enfant ;
- les jardins, les fêtes et les bâtiments (la galerie des Glaces, achevée en 1684) donnent à voir, en France comme dans toute l'Europe, la puissance et la magnificence du « Roi-Soleil » : c'est une véritable mise en scène du pouvoir ;
- Versailles devient le centre unique de la décision politique : tout passe par le roi et ses conseils, réunis dans le château même.
5.2.4 Le contrôle de l'armée et de la religion
L'État absolutiste ne se contente pas d'administrer : il contrôle aussi les deux autres piliers de la puissance, l'armée et la religion.
Propriété : Une armée permanente au service du roi
Sous Louis XIV, l'armée royale devient une armée permanente de plusieurs centaines de milliers d'hommes, la plus nombreuse d'Europe. Elle est réorganisée par les secrétaires d'État à la guerre (Louvois) : uniformes, grades, casernes, magasins d'approvisionnement. Cette armée sert à la fois à défendre et à agrandir le royaume (guerres de Hollande, de la Ligue d'Augsbourg, de Succession d'Espagne) et à maintenir l'ordre intérieur, y compris contre les propres sujets du roi.
L'édit de Nantes, signé par Henri IV en 1598, accordait aux protestants (huguenots) une liberté de culte limitée dans le royaume catholique. En 1685, par l'édit de Fontainebleau, Louis XIV révoque l'édit de Nantes : le protestantisme est interdit, les temples détruits, les pasteurs exilés. Cette décision illustre la volonté du roi d'imposer l'unité religieuse (« un roi, une loi, une foi ») comme fondement de l'unité politique du royaume. Elle provoque le départ de près de 200 000 protestants vers les pays voisins (Provinces-Unies, Angleterre, Prusse), privant la France de nombreux artisans et marchands qualifiés.
Méthode : Analyser un texte ou une image de propagande royale
Pour étudier un document (texte, portrait, gravure) valorisant le pouvoir du roi :
- Identifier l'auteur, la date et le contexte de production (qui commande l'œuvre ? dans quel but ?) ;
- Repérer les symboles du pouvoir : attributs royaux (couronne, sceptre, soleil), mise en scène (posture, décor, échelle des personnages) ;
- Relever le vocabulaire ou les procédés qui grandissent la figure du roi (comparaisons, références mythologiques, majuscules) ;
- Mettre en relation le document avec les connaissances du cours sur la monarchie de droit divin et l'absolutisme ;
- Conclure sur le message politique que le document cherche à transmettre au public visé.
5.3 Le modèle britannique : vers une monarchie limitée
5.3.1 Les révolutions anglaises du XVII<sup>e</sup> siècle
Pendant que la France se dirige vers l'absolutisme, l'Angleterre connaît une trajectoire opposée : deux révolutions successives limitent durablement le pouvoir du roi.
Propriété : La guerre civile et l'exécution de Charles Ier (1649)
Dans les années 1640, le roi Charles Ier entre en conflit avec le Parlement anglais, qui refuse de lui accorder de nouveaux impôts sans contrepartie. Ce conflit dégénère en guerre civile (1642-1648) entre les partisans du roi et ceux du Parlement, menés notamment par Oliver Cromwell. Vainqueur, le camp parlementaire fait juger Charles Ier pour trahison : le roi est exécuté le 30 janvier 1649. C'est un événement considérable en Europe : pour la première fois, un roi est jugé et mis à mort par ses propres sujets au nom de la loi. L'Angleterre devient une république (le Commonwealth), dirigée par Cromwell, devenu Lord Protecteur en 1653, jusqu'à sa mort en 1658 ; la monarchie est restaurée en 1660 avec Charles II.
Propriété : La « Glorieuse Révolution » (1688)
En 1688, le roi catholique Jacques II, accusé de vouloir rétablir un pouvoir absolu et de favoriser le catholicisme, est renversé sans effusion de sang par le Parlement, qui appelle à la couronne son gendre protestant Guillaume d'Orange. Cet épisode est appelé la « Glorieuse Révolution » (Glorious Revolution) car il s'accomplit rapidement et sans grande violence. En contrepartie de son accession au trône, Guillaume III accepte les conditions posées par le Parlement, formalisées dans le Bill of Rights de 1689.
5.3.2 Les textes fondateurs de la monarchie parlementaire
L'Habeas Corpus Act, voté par le Parlement anglais en 1679, garantit qu'aucune personne ne peut être emprisonnée arbitrairement : tout détenu doit être présenté rapidement devant un juge, qui décide de la légalité de sa détention et, le cas échéant, ordonne sa libération. Le nom vient de la formule latine habeas corpus (« que tu aies le corps »), qui ouvrait l'ordre écrit du juge exigeant que le prisonnier soit amené devant lui. C'est l'une des premières garanties légales des libertés individuelles face à l'arbitraire du pouvoir.
Le Bill of Rights (« Déclaration des droits »), voté par le Parlement en 1689 et accepté par Guillaume III et Marie II, impose des limites précises au pouvoir royal :
- le roi ne peut ni lever d'impôts, ni suspendre les lois, ni entretenir une armée permanente en temps de paix sans l'accord du Parlement ;
- les élections des membres du Parlement doivent être libres et ses débats libres de toute pression royale ;
- les sujets conservent le droit de pétition et certaines garanties judiciaires (interdiction des peines cruelles ou excessives).
Ce texte fonde la monarchie parlementaire : une monarchie dans laquelle le roi ne gouverne plus seul mais partage le pouvoir avec un Parlement élu (Chambre des communes) et une Chambre des lords, qui votent les lois et les impôts et contrôlent l'action du souverain.
Le Bill of Rights n'instaure pas une démocratie : le droit de vote reste réservé à une minorité de propriétaires fortunés, et le roi conserve d'importants pouvoirs (direction de l'armée en temps de guerre, politique étrangère, choix des ministres). Mais il institue un équilibre des pouvoirs entre la Couronne et le Parlement qui n'existe pas en France à la même époque : c'est en ce sens qu'on parle, dès le XVIIIe siècle, d'un « modèle britannique » que des penseurs comme Montesquieu (Lettres persanes, puis De l'Esprit des lois en 1748) prennent en exemple pour critiquer l'absolutisme français.
5.4 Frise chronologique : deux trajectoires, 1600-1715
La figure fig:frise-etat-moderne met en regard les grandes dates françaises et anglaises du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle : elle montre comment les deux pays évoluent en sens inverse pendant la même période.
5.5 Comparer les deux modèles
Propriété : Bilan comparatif : France et Angleterre au tournant du XVIIIe siècle
Les deux monarchies partagent un même point de départ — l'affirmation de l'État moderne, avec ses impôts, sa justice et son armée — mais elles aboutissent à des équilibres des pouvoirs opposés.
| Critère | France (Louis XIV) | Angleterre (après 1689) |
|---|---|---|
| Nature du régime | Monarchie absolue de droit divin | Monarchie parlementaire |
| Origine du pouvoir royal | Dieu (droit divin) | Accord avec le Parlement |
| Rôle d'une assemblée | Aucune assemblée représentative n'a de pouvoir réel (les états généraux ne sont pas réunis entre 1614 et 1789) | Le Parlement (Communes + Lords) vote les lois et les impôts |
| Pouvoir de lever l'impôt | Le roi seul, via ses intendants | Le roi avec l'accord du Parlement (Bill of Rights) |
| Garanties des libertés individuelles | Aucune garantie légale générale ; le roi peut faire emprisonner par lettre de cachet | Habeas Corpus (1679) : protection contre l'emprisonnement arbitraire |
| Religion | Unité religieuse imposée (révocation de l'édit de Nantes, 1685) | Le roi doit être protestant depuis 1689 ; tolérance religieuse plus large qu'en France |
| Instrument symbolique du pouvoir | Le château de Versailles | Le Parlement de Westminster |
Au XVIIIe siècle, le philosophe français Montesquieu, après un séjour en Angleterre (1729-1731), présente dans De l'Esprit des lois (1748) le système anglais de séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) comme un modèle propre à éviter les abus du pouvoir absolu. Cette réflexion inspirera, plus tard, les rédacteurs de la Constitution des États-Unis (1787), fondée sur la séparation des pouvoirs.
5.6 Ce qu'il faut retenir
- L'État moderne se construit, en France comme en Angleterre, autour de quatre piliers : administration, impôt, justice, armée.
- En France, Louis XIV (1661-1715) porte à son sommet l'absolutisme de droit divin : centralisation par les intendants, mise en scène du pouvoir à Versailles, contrôle de l'armée et de la religion (révocation de l'édit de Nantes, 1685).
- En Angleterre, deux révolutions (exécution de Charles Ier en 1649, Glorieuse Révolution de 1688) aboutissent à une monarchie parlementaire : le roi partage le pouvoir avec le Parlement, encadré par l'Habeas Corpus (1679) et le Bill of Rights (1689).
- Ces deux trajectoires opposées — pouvoir concentré contre pouvoir limité et partagé — offrent, dès le XVIIIe siècle, deux modèles de référence pour penser l'organisation du pouvoir politique en Europe.