Mettre en œuvre le projet républicain (1870-1914)
Cours complet · histoire (première), chapitre 5 · première, histoire-géographie
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Au lendemain de la défaite de Sedan, le 4 septembre 1870, la République est proclamée à Paris. Rien ne garantit pourtant sa survie : née d'un désastre militaire, contestée par une majorité de monarchistes, confrontée à la révolte de la Commune, la « République sans républicains » des premières années semble provisoire. Il faudra près d'une décennie pour que les républicains conquièrent l'ensemble des pouvoirs, puis une génération pour enraciner le régime dans les esprits et dans les institutions. Entre 1879 et 1914, la IIIe République devient le régime le plus durable que la France ait connu depuis 1789 : elle dote le pays d'un ensemble de grandes libertés, fonde l'école laïque, gratuite et obligatoire, forge une culture politique commune et une identité nationale. Cet enracinement n'a rien de linéaire : le boulangisme, les scandales, l'affaire Dreyfus et la question religieuse mettent à l'épreuve la solidité du régime. Comment les républicains sont-ils parvenus à mettre en œuvre, contre de fortes résistances, un projet politique qui a durablement transformé la France ?
5.1 La naissance difficile de la République (1870-1879)
5.1.1 Une République née de la défaite
La IIIe République naît de l'effondrement du Second Empire. Le 2 septembre 1870, Napoléon III capitule à Sedan face à la Prusse. Deux jours plus tard, le 4 septembre, les députés républicains proclament la République à l'Hôtel de Ville de Paris et forment un gouvernement de Défense nationale. Mais la guerre se poursuit : Paris est assiégé, puis capitule en janvier 1871. L'armistice impose l'élection d'une Assemblée nationale, chargée de négocier la paix.
Le scrutin de février 1871 donne une majorité aux monarchistes, partisans de la paix immédiate, tandis que les républicains, favorables à la poursuite de la guerre, sont minoritaires. Réunie à Bordeaux puis à Versailles, l'Assemblée nomme Adolphe Thiers « chef du pouvoir exécutif de la République française ». Le traité de Francfort (mai 1871) cède l'Alsace et une grande partie de la Lorraine à l'Empire allemand et impose une lourde indemnité : la question de la « Revanche » naît de cette amputation.
- 4 septembre 1870 : proclamation de la République à Paris.
- Février 1871 : élection d'une Assemblée à majorité monarchiste.
- Mai 1871 : traité de Francfort, perte de l'Alsace-Lorraine.
- 1875 : vote des lois constitutionnelles.
- 16 mai 1877 : crise politique, victoire des républicains.
- 1879 : Jules Grévy président ; les républicains maîtres du régime.
5.1.2 L'« ordre moral » et la question du régime
La révolte de la Commune de Paris (mars-mai 1871), écrasée dans le sang lors de la « Semaine sanglante », renforce la méfiance des conservateurs envers la République. En 1873, Thiers, jugé trop favorable au régime républicain, est renversé au profit du maréchal de Mac-Mahon, monarchiste. C'est la politique d'« ordre moral » : l'Assemblée veut restaurer la monarchie et l'influence de l'Église. Mais la restauration échoue, faute d'accord entre légitimistes (partisans du comte de Chambord, attaché au drapeau blanc) et orléanistes. Ce blocage rend possible, par défaut, l'installation durable de la République.
5.1.3 Les lois constitutionnelles de 1875 : un compromis
En 1875, l'Assemblée, toujours majoritairement monarchiste mais résignée, vote une série de lois constitutionnelles qui organisent les pouvoirs sans jamais prononcer le mot de « République » comme régime définitif. Le tournant décisif est l'amendement Wallon, adopté le 30 janvier 1875 à une seule voix de majorité : en évoquant l'élection du « président de la République », il inscrit pour la première fois le mot dans le texte constitutionnel.
On appelle ainsi l'ensemble des trois lois votées en 1875 qui, faute d'une Constitution unique, définissent l'organisation des pouvoirs de la IIIe République : le Sénat, l'organisation des pouvoirs publics, les rapports entre les pouvoirs. Ce régime souple, issu d'un compromis, durera jusqu'en 1940.
5.1.4 La crise du 16 mai 1877 et la conquête de la République
Aux élections de 1876, les républicains l'emportent à la Chambre des députés. Le 16 mai 1877, le président Mac-Mahon, monarchiste, renvoie le chef du gouvernement républicain, dissout la Chambre et provoque de nouvelles élections pour tenter d'imposer sa volonté. Les Français réélisent une majorité républicaine : Mac-Mahon doit « se soumettre » et finit par démissionner en
- La crise du 16 mai a une portée décisive : elle établit que le président ne peut gouverner contre la majorité parlementaire. C'est l'acte de naissance du parlementarisme à la française.
En 1879, Jules Grévy est élu président de la République. Les républicains détiennent désormais la présidence, la Chambre et le Sénat : ils sont « à la conquête de la République ». Ils multiplient aussitôt les gestes symboliques : en 1879, La Marseillaise redevient l'hymne national ; en 1880, le 14 juillet est institué fête nationale ; la même année, l'amnistie des communards permet le retour des exilés et referme la plaie de 1871.
5.2 Un régime parlementaire : l'organisation des pouvoirs
Les lois de 1875 mettent en place un régime dans lequel le Parlement, composé de deux chambres, occupe une place centrale.
- Le président de la République est élu pour sept ans par les deux chambres réunies en Assemblée nationale (à Versailles). Après 1877, son rôle devient largement honorifique : « inaugurer les chrysanthèmes ».
- La Chambre des députés est élue au suffrage universel masculin direct ; elle détient l'initiative des lois et peut renverser le gouvernement.
- Le Sénat, élu au suffrage indirect, tempère la Chambre : c'est une chambre plus conservatrice, chère aux fondateurs du régime.
- Le président du Conseil (chef du gouvernement) dirige les ministres ; il est responsable devant la Chambre.
Propriété : Le parlementarisme
La IIIe République est un régime parlementaire : le gouvernement procède de la majorité de la Chambre et lui est responsable. Le président, effacé après 1877, n'exerce plus le pouvoir réel. Cette souplesse assure la stabilité du régime mais aussi son instabilité ministérielle, les gouvernements étant fréquemment renversés.
5.3 Enraciner la République par les libertés et l'école
Maîtres des institutions à partir de 1879, les républicains, menés par des hommes comme Léon Gambetta et Jules Ferry, veulent enraciner le régime dans la société. Ils y parviennent par deux moyens : l'octroi de grandes libertés et la construction d'une école républicaine.
5.3.1 L'école, matrice de la citoyenneté
Pour les républicains, l'école est l'instrument décisif de formation du citoyen et d'émancipation du peuple. Il s'agit d'arracher l'enfance à l'influence de l'Église et de forger, dès le plus jeune âge, l'attachement à la République.
Ministre de l'Instruction publique, Jules Ferry donne son nom aux grandes lois scolaires qui refondent l'enseignement primaire :
- la loi du 16 juin 1881 rend l'enseignement primaire public gratuit ;
- la loi du 28 mars 1882 le rend obligatoire (de 6 à 13 ans) et laïque : l'instruction morale et civique remplace l'instruction religieuse, et un jour est laissé libre dans la semaine pour un éventuel catéchisme hors de l'école.
L'école devient ainsi laïque, gratuite et obligatoire. Les instituteurs, formés dans les écoles normales, sont les artisans de cette œuvre. Loin d'être un simple apprentissage, l'école transmet une culture commune, la langue française et les valeurs républicaines. Elle contribue aussi à préparer, par le culte du drapeau et le souvenir de l'Alsace-Lorraine, l'idée de la Revanche.
5.3.2 Les grandes lois sur les libertés
Entre 1881 et 1901, les républicains dotent la France d'un ensemble de libertés fondamentales qui font du régime un véritable État de droit.
| Date | Loi | Portée |
|---|---|---|
| 16 juin 1881 | Gratuité de l'école primaire publique | Accès de tous à l'instruction |
| 30 juin 1881 | Liberté de réunion | Droit de se rassembler publiquement |
| 29 juillet 1881 | Liberté de la presse | Fin de la censure ; libre expression de l'opinion |
| 28 mars 1882 | Obligation et laïcité scolaires | École laïque, gratuite, obligatoire |
| 21 mars 1884 | Loi Waldeck-Rousseau | Liberté syndicale (syndicats autorisés) |
| 1er juillet 1901 | Liberté d'association | Droit de fonder des associations (loi de 1901) |
| 9 décembre 1905 | Séparation des Églises et de l'État | Laïcité de l'État |
La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse est un pilier de la démocratie nouvelle : elle supprime l'autorisation préalable et fait de la presse un puissant instrument du débat public. La loi du 21 mars 1884 (loi Waldeck-Rousseau) légalise les syndicats, reconnaissant ainsi le monde ouvrier. Enfin, la loi du 1er juillet 1901 sur les associations, toujours en vigueur, garantit la liberté de s'associer.
Méthode : Analyser un texte de loi ou une Une de presse
Un texte de loi ou une Une de journal (comme le « J'accuse… » de Zola) est un document essentiel pour comprendre la vie politique de la République.
- Identifier la nature du document (loi votée par le Parlement, article de presse), sa date, son auteur ou l'assemblée qui l'adopte, et le support (Journal officiel, quotidien…).
- Situer le document dans son contexte : à quel moment de la vie républicaine (conquête, enracinement, crise) intervient-il ?
- Analyser le contenu : quelle liberté est reconnue, quelle règle est posée, ou quelle accusation est portée ? Repérer le vocabulaire (« citoyen », « laïque », « justice », « vérité »).
- Mesurer la portée : quelles conséquences politiques et sociales ? Le document renforce-t-il l'État de droit, provoque-t-il une crise, divise-t-il l'opinion ?
- Confronter le document à ses limites : une loi votée n'est pas toujours appliquée ; une Une engagée reflète un point de vue partisan.
5.4 Une culture républicaine et une identité nationale
L'enracinement de la République passe aussi par la diffusion de symboles et d'un imaginaire commun. Le régime s'incarne dans des figures et des lieux familiers à tous les Français.
- Marianne, allégorie de la République, orne les mairies et les timbres ; le drapeau tricolore, La Marseillaise (hymne national depuis 1879) et la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » deviennent les emblèmes du régime.
- Le 14 juillet, fête nationale depuis 1880, rassemble la nation.
- La mairie et l'école deviennent, dans chaque commune, les deux temples de la République, souvent face à l'église.
L'école diffuse un « roman national » : un récit continu de l'histoire de France, de Vercingétorix à la République, destiné à souder les citoyens autour d'un passé commun. Les instituteurs, surnommés les « hussards noirs de la République » par Charles Péguy, en sont les hérauts. Ce sentiment national se nourrit aussi de la blessure de 1871 : la perte de l'Alsace-Lorraine entretient l'idée de la Revanche et un patriotisme parfois exalté.
5.5 Crises et affirmation de l'État de droit
L'enracinement de la République n'est pas paisible. Le régime traverse plusieurs crises graves qui, chaque fois, le renforcent.
5.5.1 Le boulangisme et les scandales
Entre 1886 et 1889, le général Boulanger cristallise les mécontentements : nationalistes déçus par la République, partisans de la Revanche, monarchistes en quête d'un « homme fort ». Le boulangisme fait peser une menace de coup d'État, mais le mouvement s'effondre en 1889 lorsque le général, hésitant, s'enfuit. Peu après, le scandale de Panama (1892) — corruption de parlementaires liée au financement du canal — ébranle la confiance dans le personnel politique. Le régime résiste néanmoins à ces épreuves.
5.5.2 L'affaire Dreyfus : la République à l'épreuve
En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, officier français juif d'origine alsacienne, est accusé d'espionnage au profit de l'Allemagne. Condamné sur la foi de preuves truquées, il est dégradé et déporté au bagne de l'île du Diable. En 1898, l'écrivain Émile Zola publie dans le journal L'Aurore un article retentissant, « J'accuse… ! », adressé au président de la République, qui dénonce l'erreur judiciaire et l'antisémitisme.
L'affaire divise profondément la France en deux camps :
- les dreyfusards (Zola, Clemenceau, Jaurès, la Ligue des droits de l'homme), qui défendent la vérité, la justice et l'État de droit ;
- les antidreyfusards (nationalistes, antisémites, une partie de l'armée et de l'Église), qui invoquent la raison d'État et l'honneur de l'armée.
L'affaire fait émerger la figure de l'intellectuel, qui engage sa notoriété au service d'une cause. Après une longue bataille, Dreyfus est réhabilité en 1906, réintégré et décoré. La République a montré que la défense du droit individuel pouvait l'emporter sur la raison d'État.
5.5.3 La laïcité : la séparation des Églises et de l'État
L'affaire Dreyfus, en révélant l'engagement d'une partie du clergé aux côtés des antidreyfusards, relance la lutte des républicains contre l'influence cléricale. Le combat aboutit à la loi du 9 décembre 1905 portant séparation des Églises et de l'État.
La loi de séparation des Églises et de l'État proclame que « la République assure la liberté de conscience » et « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Elle met fin au Concordat de 1801, garantit le libre exercice des cultes et consacre la laïcité de l'État. Malgré des tensions (querelle des inventaires des biens de l'Église), elle finit par être acceptée et devient un fondement durable de la République.
La laïcité est le principe de séparation de l'État et des religions. L'État, neutre, ne privilégie aucun culte et garantit à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire. Elle repose sur la loi scolaire de 1882 (école laïque) et sur la loi de séparation de 1905.
5.6 Bilan
À la veille de 1914, le projet républicain est largement réalisé. Né dans la défaite et la fragilité, contesté pendant près de dix ans, le régime a fini par s'imposer, puis par s'enraciner profondément dans la société française. Les grandes libertés, l'école laïque, gratuite et obligatoire, les symboles partagés et une culture politique commune ont fait de la République le cadre accepté de la vie nationale. Les crises — boulangisme, scandales, affaire Dreyfus, question religieuse — n'ont pas emporté le régime : au contraire, elles ont conduit à réaffirmer l'État de droit et la laïcité. La IIIe République reste néanmoins marquée par des limites (exclusion des femmes du suffrage, tensions sociales, patriotisme de la Revanche) qui pèseront sur son avenir.
Propriété : Synthèse du chapitre
- 1870-1879 : la République, née de la défaite de Sedan, survit malgré une Assemblée monarchiste ; les lois constitutionnelles de 1875 et la crise du 16 mai 1877 assurent la victoire des républicains et fondent le parlementarisme.
- Un régime parlementaire : président effacé, gouvernement responsable devant une Chambre élue au suffrage universel masculin, tempérée par le Sénat.
- L'enracinement passe par les grandes libertés (presse et réunion 1881, syndicats 1884, associations 1901) et par l'école de Jules Ferry, laïque, gratuite et obligatoire.
- Une culture républicaine se diffuse : Marianne, drapeau, Marseillaise, 14 juillet, mairie et école, roman national et « hussards noirs », dans le contexte de la Revanche.
- Les crises (boulangisme, Panama, affaire Dreyfus) éprouvent le régime mais renforcent l'État de droit ; la loi de 1905 consacre la laïcité.