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Métropole et colonies : la France et son empire colonial

Cours complet · histoire (première), chapitre 7 · première, histoire-géographie

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Entre 1830 et 1914, la France se constitue le deuxième empire colonial du monde, immédiatement après le Royaume-Uni. Ce « second » empire colonial se bâtit sur les ruines du premier, celui des Antilles, du Canada et des comptoirs indiens, que la France avait perdu pour l'essentiel au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle (traités de Paris de 1763 et de 1814-1815). Cette expansion n'est pas un simple prolongement de la politique extérieure : elle mobilise l'armée, la diplomatie, les milieux économiques, les missionnaires et les savants, et elle s'appuie sur un discours qui se dit « civilisateur ».

Étudier la relation entre la métropole et ses colonies suppose de tenir deux exigences ensemble. D'une part, restituer les représentations de l'époque : la plupart des Français du temps voient l'empire comme une source légitime de puissance et de fierté. D'autre part, décrire avec précision ce que la colonisation est concrètement : un rapport de domination, une entreprise de conquête armée, de dépossession et d'exploitation, contre lequel se dressent aussi des résistances. Ce chapitre articule donc trois questions : comment cet empire s'est-il construit ? au nom de quoi et pour qui ? et comment fut-il administré, exploité, contesté ?

7.1 La construction du second empire colonial (1830-1914)

7.1.1 D'une conquête isolée à un empire mondial

La date fondatrice est 1830 : la prise d'Alger, décidée par le régime de Charles X à la veille de sa chute, ouvre en Afrique du Nord une conquête qui durera des décennies. Longtemps, l'entreprise reste limitée et discutée. Ce n'est qu'à partir des années 1880, sous la IIIe République, que l'expansion devient un projet national assumé et systématique. En une génération, la France passe de quelques possessions dispersées à un empire d'environ dix millions de kilomètres carrés et d'une cinquantaine de millions d'habitants à la veille de 1914.

◆Théorème 7.1Un empire de second rang mondial

En 1914, l'empire colonial français est le deuxième du monde par sa superficie et sa population, loin derrière l'Empire britannique mais devant tous les autres (Allemagne, Belgique, Portugal, Italie). Il s'étend surtout sur l'Afrique et l'Asie du Sud-Est, autour de trois pôles : le Maghreb, l'Afrique subsaharienne (Ouest et Équatoriale) et l'Indochine.

7.1.2 Les grands foyers de l'expansion

Figure : Frise des grandes étapes de la construction de l'empire colonial français (1830-1914).
Figure : Quelques repères de l'expansion coloniale française
DateÉvénement
1830Prise d'Alger, début de la conquête de l'Algérie
1847Reddition d'Abd el-Kader
1881Protectorat sur la Tunisie (traité du Bardo)
1884-1885Conférence de Berlin sur le partage de l'Afrique
1885Discours de Jules Ferry à la Chambre des députés
1887Création de l'Union indochinoise
1895Création de l'Afrique-Occidentale française (AOF)
1896Annexion de Madagascar
1898Incident de Fachoda
1910Création de l'Afrique-Équatoriale française (AEF)
1912Protectorat sur le Maroc (traité de Fès)
1931Exposition coloniale internationale de Paris

7.2 Le « partage du monde » et les rivalités impériales

7.2.1 Une compétition entre puissances européennes

L'expansion française s'inscrit dans un mouvement plus vaste : dans le dernier tiers du XIXe siècle, les puissances industrielles d'Europe se lancent dans une course aux colonies que les contemporains eux-mêmes nomment le « partage du monde ». L'Afrique, longtemps mal connue des Européens hors des côtes, en est l'enjeu principal : en 1880, l'essentiel du continent échappe encore à leur domination directe ; en 1914, la quasi-totalité est partagée entre une poignée de métropoles.

Définition 7.2Impérialisme

On appelle impérialisme la politique d'un État qui cherche à étendre sa domination — politique, économique ou militaire — sur d'autres territoires et d'autres peuples. La colonisation en est la forme la plus directe : elle établit un rapport de sujétion durable entre une métropole et des colonies.

7.2.2 Fixer les règles du partage : Berlin et Fachoda

Pour éviter que la compétition ne dégénère en guerre européenne, les puissances se donnent des règles. La conférence de Berlin (1884-1885), réunie à l'initiative de Bismarck, ne partage pas directement l'Afrique mais en codifie l'appropriation : liberté de navigation sur les grands fleuves, et surtout principe de l'occupation effective — pour qu'une puissance voie ses prétentions reconnues sur un territoire côtier, elle doit y exercer une autorité réelle. Cette règle accélère la course à l'intérieur du continent. Aucun représentant africain n'est convié à la conférence.

Les rivalités demeurent vives. En 1898, l'incident de Fachoda, sur le Haut-Nil (Soudan), oppose une mission française commandée par Marchand à l'armée britannique de Kitchener. La France, isolée diplomatiquement et militairement plus faible dans la région, finit par céder et retirer sa mission. L'humiliation est vive en métropole, mais elle contribue au rapprochement franco-britannique qui débouchera sur l'Entente cordiale (1904).

7.3 Point de passage : la conquête de l'Algérie et sa colonisation

Exemple 7.3La conquête de l'Algérie et sa colonisation (1830-1914)

Une conquête longue et violente. En juin-juillet 1830, un corps expéditionnaire français débarque et s'empare d'Alger ; le dey capitule. Mais la prise de la ville n'est pas la conquête du pays. Pendant près de deux décennies, l'armée française se heurte à une résistance organisée, notamment celle de l'émir Abd el-Kader, qui fédère une partie des tribus de l'Ouest et construit un véritable État. La guerre est dure : la tactique des colonnes mobiles, les destructions de récoltes et les « enfumades » (populations asphyxiées dans des grottes) marquent une répression d'une grande brutalité. Abd el-Kader se rend en 1847 ; la conquête se prolonge ensuite vers le Sahara et la Kabylie.

Une colonie de peuplement. L'Algérie devient une colonie de peuplement : des Européens (Français, mais aussi Espagnols, Italiens, Maltais) s'y installent, attirés par des terres. Le nord de l'Algérie est organisé en départements (Alger, Oran, Constantine) rattachés à la métropole et administrés par un régime civil, tandis que les territoires du Sud restent sous régime militaire.

Dépossession et inégalité juridique. La colonisation s'accompagne d'une dépossession foncière massive : par confiscations, séquestres après les révoltes et lois sur la propriété (dont le sénatus-consulte de 1863 et la loi Warnier de 1873), une partie des meilleures terres passe aux colons. Surtout, la population dite « indigène » est soumise, à partir de 1881, au code de l'indigénat : un régime d'exception qui permet à l'administration d'infliger sans jugement des peines (amendes, prison, réquisitions) pour des « infractions spéciales » ne visant que les colonisés. Les musulmans d'Algérie sont sujets français, non citoyens : ils ne peuvent accéder à la citoyenneté qu'en renonçant à leur statut personnel, ce que très peu acceptent. Le décret Crémieux (1870) accorde en revanche la citoyenneté aux juifs d'Algérie. Une société profondément inégalitaire se met ainsi en place, où droits, terres et impôts séparent colons et « indigènes ».

7.4 Justifier et conduire la colonisation

7.4.1 Les arguments de l'expansion

Pourquoi coloniser ? Les partisans de l'expansion avancent plusieurs types d'arguments, souvent mêlés.

Définition 7.4La « mission civilisatrice »

Formule par laquelle les colonisateurs présentent la domination comme un bienfait apporté aux colonisés. Elle sert de justification morale à la conquête et masque les rapports de domination et d'exploitation qui la fondent réellement. Fondée sur le préjugé d'une inégalité des « races », elle relève de l'idéologie et non d'un fait.

7.4.2 Un débat en métropole

La colonisation n'a jamais fait l'unanimité. En 1885, à la Chambre des députés, Jules Ferry défend l'expansion coloniale par un discours resté célèbre, où il articule les trois ordres d'arguments (économiques, humanitaires-civilisateurs, stratégiques). Il lui est vivement répondu, notamment par Georges Clemenceau, qui conteste au nom des principes républicains l'idée de « races supérieures » et dénonce le coût humain et financier de l'aventure, comme le détournement des forces face au danger allemand. D'autres critiques viennent de la gauche socialiste ou de nationalistes hostiles à toute dispersion. L'expansion l'emporte pourtant, portée par le « parti colonial », les sociétés de géographie, la presse et les intérêts économiques.

Exemple 7.5Les acteurs de la colonisation

La conquête et l'administration mobilisent une grande diversité d'acteurs : militaires (l'armée d'Afrique, les officiers explorateurs comme Brazza au Congo), explorateurs au service des sociétés de géographie, missionnaires chrétiens (dont les Pères blancs) qui évangélisent et fondent écoles et dispensaires, administrateurs coloniaux, ingénieurs, colons et sociétés commerciales concessionnaires. Tous ne poursuivent pas les mêmes buts — évangéliser, explorer, enrichir, gouverner — mais leurs actions convergent pour installer et faire fonctionner la domination coloniale.

Méthode : Analyser un discours politique en le contextualisant (Jules Ferry, 1885)

Un discours n'est jamais une vérité neutre : c'est un acte qui cherche à convaincre, dans un contexte précis. Pour l'analyser :

  • Identifier la situation d'énonciation. Qui parle (Jules Ferry, ancien président du Conseil), où (la Chambre des députés), quand (1885), devant qui (des députés, dont des adversaires comme Clemenceau) ? Dans quel but précis (justifier une politique attaquée) ?
  • Dégager la thèse et les arguments. Repérer les grands types d'arguments (économiques : débouchés ; « civilisateurs » : devoir des « races supérieures » ; stratégiques : points d'appui). Distinguer ce qui relève du fait et ce qui relève de l'opinion ou du préjugé.
  • Contextualiser. Rapporter le propos aux circonstances : expansion des années 1880, revanche après 1871, rivalités européennes. Comprendre que ces idées étaient dominantes à l'époque, sans les valider aujourd'hui.
  • Prendre du recul (esprit critique). Confronter le discours à ses contradicteurs (réponse de Clemenceau) et à la réalité coloniale (indigénat, travail forcé, dépossessions). Nommer les non-dits et l'idéologie sous-jacente.
  • Ne pas commettre d'anachronisme. Analyser sans juger avec les mots du militant d'aujourd'hui, mais sans non plus adhérer aux préjugés du texte : expliquer, situer, critiquer.

7.5 Administrer et exploiter l'empire

7.5.1 Des statuts variés

L'empire n'est pas un ensemble homogène. On distingue plusieurs statuts et plusieurs logiques de domination.

Figure : Deux grandes distinctions de l'organisation coloniale
ColonieProtectorat
PouvoirAdministration directe françaiseAutorités locales maintenues, contrôlées par un résident français
ExemplesCochinchine, AOF, MadagascarTunisie, Maroc, Annam-Tonkin
Colonie d'exploitationColonie de peuplement
LogiqueExtraire des ressources avec une faible population européenneInstaller durablement des colons européens
ExemplesAfrique subsaharienne, IndochineAlgérie
Figure : Schéma d'un système colonial d'exploitation : des flux inégaux entre métropole et colonies.

7.5.2 Dominer et exploiter les populations

Partout, la domination repose sur des dispositifs juridiques et économiques qui distinguent les colonisateurs des colonisés.

7.5.3 Une culture coloniale en métropole

L'empire n'est pas seulement lointain : il imprègne la vie quotidienne des Français. L'école, la presse illustrée, la publicité (produits « coloniaux » : café, chocolat, bananes), les cartes postales et les affiches diffusent une imagerie exotique et une vision hiérarchisée du monde. Cette culture atteint un sommet avec les grandes expositions, qui présentent au public des « villages indigènes » et exhibent des êtres humains — pratique aujourd'hui désignée comme « zoos humains » —, spectacle révélateur du regard raciste de l'époque.

Exemple 7.6L'Exposition coloniale internationale de Paris (1931)

Organisée au bois de Vincennes du 6 mai au 15 novembre 1931, l'Exposition coloniale internationale constitue l'apogée de la propagande impériale. Placée sous l'autorité du maréchal Lyautey, elle reçoit plusieurs millions de visiteurs et met en scène l'empire : reconstitution du temple d'Angkor Vat, pavillons des colonies, « villages » présentant leurs habitants. Son mot d'ordre implicite est de faire des Français des « impériaux » fiers de leur empire. Elle suscite pourtant des critiques : le Parti communiste et des intellectuels surréalistes organisent une contre-exposition intitulée « La vérité sur les colonies », qui dénonce l'exploitation et la violence coloniales. L'exposition de 1931, postérieure à la période 1830-1914, éclaire rétrospectivement la profondeur du regard colonial construit avant la Grande Guerre.

7.6 Résistances et contestations

7.6.1 Résister à la conquête

La domination coloniale n'a jamais été passivement acceptée. Face à la conquête, les résistances armées sont nombreuses et parfois durables :

7.6.2 Les premières critiques anticolonialistes

Au sein même de la métropole émergent des voix critiques. Certains, comme Clemenceau en 1885, contestent l'idée d'une hiérarchie des « races » ; des socialistes dénoncent l'exploitation et les guerres coloniales ; des journalistes et écrivains révèlent les scandales des compagnies concessionnaires en Afrique équatoriale au début du XXe siècle. Ces critiques restent minoritaires avant 1914, mais elles annoncent les mouvements anticolonialistes qui prendront leur ampleur au XXe siècle.

7.7 Bilan

À la veille de 1914, la France dispose du deuxième empire colonial du monde, symbole de puissance et objet de fierté nationale pour une large part de l'opinion. Cet empire nourrit toutefois une illusion de puissance : il coûte cher, il détourne des forces et il repose sur des rapports profondément inégalitaires. Conquis par les armes, administré par la contrainte (indigénat, travail forcé), exploité au bénéfice de la métropole et justifié par une idéologie de la « mission civilisatrice » aujourd'hui disqualifiée, il suscite dès l'origine des résistances et des critiques. Cet héritage colonial pèsera lourdement sur le XXe siècle, jusqu'aux guerres de décolonisation.

Propriété : Synthèse du chapitre

  • Entre 1830 (prise d'Alger) et 1914, la France se constitue le deuxième empire colonial du monde, autour de trois pôles : Maghreb, Afrique subsaharienne (AOF, AEF), Indochine, auxquels s'ajoute Madagascar.
  • Cette expansion s'inscrit dans le « partage du monde » entre puissances européennes, encadré par la conférence de Berlin (1884-1885) et jalonné de rivalités (Fachoda, 1898).
  • La colonisation est justifiée par des arguments économiques, stratégiques et par l'idéologie de la « mission civilisatrice » (discours de Ferry, 1885), mais elle est aussi débattue en métropole (Clemenceau).
  • Elle établit des rapports de domination : statuts inégaux (colonie / protectorat, exploitation / peuplement), code de l'indigénat (1881), dépossession foncière, travail forcé, et une culture coloniale diffusée en métropole jusqu'à l'Exposition coloniale de 1931.
  • L'empire suscite dès l'origine des résistances (Abd el-Kader, Kabylie 1871, Indochine, Madagascar) et de premières critiques anticolonialistes.

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