Adloun

Un embrasement mondial et ses grandes étapes (1914-1918)

Cours complet · histoire (première), chapitre 8 · première, histoire-géographie

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Le 28 juin 1914, à Sarajevo, deux coups de revolver déclenchent l'engrenage le plus meurtrier de l'histoire européenne. En quelques semaines, un attentat isolé dans les Balkans embrase le continent tout entier : par le jeu des alliances, les grandes puissances basculent l'une après l'autre dans un conflit qu'aucune ne pensait ni long, ni total. La guerre que l'on croyait « fraîche et joyeuse » et terminée « avant les feuilles mortes » va durer plus de quatre ans, mobiliser des dizaines de millions d'hommes, s'étendre à la planète entière et engloutir des empires. De la guerre de mouvement de l'été 1914 à l'armistice de Rethondes du 11 novembre 1918, en passant par l'enlisement des tranchées, l'enfer de Verdun et l'année de crise de 1917, le conflit connaît des phases militaires et politiques successives. Comment un attentat balkanique se transforme-t-il en guerre mondiale, et par quelles grandes étapes ce conflit d'une intensité inédite conduit-il à l'effondrement des Empires centraux ?

Pour répondre, ce chapitre suit le fil chronologique du conflit et met en lumière ses grandes ruptures militaires et politiques. Deux points de passage du programme y sont plus particulièrement étudiés : l'expérience des combattants et l'année 1917, année de toutes les crises. La dimension sociale du conflit (le rôle de l'arrière, la mobilisation des sociétés, les femmes, les violences envers les civils) et la sortie de guerre (les traités de paix) font l'objet des chapitres suivants.

8.1 Les origines : l'engrenage de l'été 1914

Comment expliquer qu'une querelle entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie ait pu, en quelques semaines, embraser toute l'Europe ? Les causes profondes du conflit (rivalités, alliances, nationalismes) tiennent à l'état de l'Europe d'avant 1914 ; la cause immédiate, l'attentat de Sarajevo, n'a fait qu'allumer une mèche déjà en place.

8.1.1 Une Europe de tensions et d'alliances

Au début du XXe siècle, l'Europe est au sommet de sa puissance : elle domine le monde par ses colonies, son industrie et ses capitaux, et vit depuis 1871 sans grande guerre continentale. Mais cette « Belle Époque » masque des rivalités anciennes et une militarisation croissante des sociétés, où l'armée et la nation sont exaltées.

Ces rivalités sont de trois ordres. Les tensions nationalistes opposent les peuples : la France n'a pas accepté la perte de l'Alsace et de la Lorraine, annexées par l'Allemagne en 1871 ; les nationalités des Balkans aspirent à l'indépendance face aux empires austro-hongrois et ottoman. Les rivalités impérialistes dressent les puissances les unes contre les autres dans la course aux colonies (crises marocaines de 1905 et 1911). Enfin, une intense course aux armements pousse chaque État à renforcer son armée et sa marine, dans un climat de méfiance générale.

Définition 8.1Le système des alliances

Pour se protéger, les grandes puissances européennes se regroupent en deux systèmes d'alliances rivaux. La Triple-Alliance (ou Triplice), formée en 1882, réunit l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie. La Triple-Entente rassemble la France, le Royaume-Uni et la Russie (accords de 1904 et 1907). Ce mécanisme d'alliances signifie qu'un conflit local peut, par solidarité, entraîner toutes les puissances dans la guerre.

Les Balkans concentrent toutes ces tensions : on les surnomme la « poudrière de l'Europe ». Là, l'Autriche-Hongrie et la Russie s'opposent, la Serbie, soutenue par la Russie, veut rassembler les Slaves du Sud, tandis que l'Empire ottoman recule. Deux guerres balkaniques (1912-1913) viennent d'y redessiner les frontières dans la violence. Dans ce climat, l'opinion publique de chaque pays, exaltée par une presse nationaliste, se prépare à l'idée d'un affrontement. Il ne manque qu'une étincelle.

Chaque grande puissance a par ailleurs ses raisons de redouter ou d'espérer la guerre : l'Allemagne se sent encerclée et veut affirmer sa puissance, l'Autriche-Hongrie craint pour son unité menacée par les nationalités, la Russie entend protéger les Slaves et son prestige, la France songe à l'Alsace-Lorraine. Le désir de paix existe, mais il pèse peu face à la logique de puissance qui domine les chancelleries.

L'Italie, membre de la Triplice mais liée à la France par des intérêts et des rancœurs à l'égard de l'Autriche, restera d'ailleurs neutre en 1914 avant de rejoindre l'Entente en 1915 : preuve que ces alliances n'étaient pas aussi rigides qu'il y paraît, et que les calculs nationaux pouvaient l'emporter sur les engagements diplomatiques.

Ce système, conçu pour dissuader et préserver la paix par l'équilibre des forces, se révèle en réalité un mécanisme d'entraînement : dès qu'une puissance s'engage, ses alliés sont appelés à la suivre. Loin d'éteindre les conflits, les alliances promettent de les généraliser. À cela s'ajoute une planification militaire rigide : chaque état-major a préparé dans le détail sa mobilisation et son offensive, si bien que, la crise venue, les impératifs des calendriers militaires prennent le pas sur la prudence des diplomates.

8.1.2 L'attentat de Sarajevo et l'engrenage des déclarations de guerre

Le 28 juin 1914, à Sarajevo, en Bosnie annexée par l'Autriche-Hongrie, l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois, est assassiné avec son épouse par Gavrilo Princip, un jeune nationaliste serbe de Bosnie hostile à la domination autrichienne. Cet attentat met le feu aux poudres. Persuadée de la complicité de la Serbie, l'Autriche-Hongrie, assurée du soutien inconditionnel de l'Allemagne (le « chèque en blanc »), lui adresse un ultimatum volontairement humiliant, puis lui déclare la guerre le 28 juillet 1914.

Dès lors, les décisions s'enchaînent avec une rapidité fatale, chaque puissance mobilisant par crainte d'être devancée. La logique des plans militaires, qui exigent une mobilisation immédiate pour ne pas perdre l'initiative, l'emporte sur la diplomatie : en une semaine, l'Europe entière est entraînée dans la guerre.

On distingue ainsi la cause immédiate du conflit — l'attentat de Sarajevo et la crise diplomatique de juillet 1914 — de ses causes profondes : les nationalismes, les rivalités impérialistes, la course aux armements et le système des alliances. L'étincelle n'aurait pas suffi à embraser l'Europe si le terrain n'avait été, depuis longtemps, saturé de tensions.

◆Théorème 8.2L'engrenage des déclarations de guerre (juillet-août 1914)
  • 28 juin : attentat de Sarajevo (assassinat de François-Ferdinand).
  • 28 juillet : l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie.
  • 30 juillet-1er août : mobilisation de la Russie, puis de l'Allemagne et de la France.
  • 1er août : l'Allemagne déclare la guerre à la Russie ; 3 août : à la France.
  • 4 août : violation de la Belgique neutre ; le Royaume-Uni entre en guerre.

Alors joue le mécanisme des alliances : la Russie mobilise pour défendre la Serbie, l'Allemagne mobilise contre la Russie puis déclare la guerre à la France (3 août), et l'invasion de la Belgique neutre (4 août) fait entrer le Royaume-Uni dans le conflit. En une semaine, presque toute l'Europe est en guerre. L'engrenage a été fatal : chaque décision, prise pour ne pas « lâcher » son allié ou pour ne pas être pris de vitesse par la mobilisation adverse, a rendu la suivante inévitable. Ce que personne n'avait vraiment voulu à cette échelle est pourtant devenu, en quelques jours, irréversible.

8.1.3 La mobilisation et l'« Union sacrée »

Partout, l'ordre de mobilisation générale arrache des millions d'hommes à leur foyer. En France, l'affiche de la mobilisation est placardée dans toutes les communes le 2 août 1914 ; en quelques jours, plus de trois millions d'hommes rejoignent les gares et les casernes. Contrairement aux craintes du gouvernement, il n'y a ni révolte ni désertion massive : les soldats partent, résignés ou déterminés, souvent persuadés que la guerre sera courte et victorieuse — beaucoup pensent être « rentrés pour Noël ». Cet élan est nourri par des décennies d'éducation patriotique et par le désir, en France, de reprendre l'Alsace-Lorraine. Le 4 août 1914, le président Raymond Poincaré appelle à l'Union sacrée.

Définition 8.3L'Union sacrée

L'Union sacrée désigne le rassemblement, en août 1914, de toutes les forces politiques et sociales françaises (de la droite nationaliste à la gauche socialiste, en passant par les syndicats et les Églises) derrière l'effort de guerre. Les divisions et les luttes d'avant-guerre sont mises entre parenthèses au nom de la défense de la patrie. La mort du dirigeant socialiste et pacifiste Jean Jaurès, assassiné le 31 juillet 1914, lève l'un des derniers obstacles à ce ralliement.

Un phénomène comparable se produit dans tous les pays belligérants : partout, les oppositions internes se rangent, au moins provisoirement, derrière leur gouvernement. Cette unanimité de 1914, portée par la conviction de mener une guerre défensive et juste, s'effritera à mesure que le conflit s'éternisera et que le prix payé deviendra insupportable.

Cet élan initial repose sur une illusion partagée : celle d'une guerre courte. Nul n'imagine alors que le conflit durera plus de quatre ans, ni qu'il exigera la mobilisation totale des sociétés. La désillusion sera à la mesure de cet enthousiasme, quand la guerre s'installera dans la durée et la boue des tranchées.

8.2 1914 : la guerre de mouvement

Les premiers mois du conflit sont ceux d'une guerre rapide et mobile, conforme aux plans des états-majors qui espèrent une victoire éclair. Mais l'automne 1914 déjoue tous les pronostics : au lieu d'une décision rapide, les armées s'immobilisent sur un front continu, ouvrant une guerre longue que nul n'avait anticipée.

8.2.1 Le plan Schlieffen et l'invasion

L'Allemagne, qui doit combattre sur deux fronts (la France à l'ouest, la Russie à l'est), applique le plan Schlieffen : écraser rapidement la France en passant par la Belgique, avant de se retourner contre la lente armée russe. En août 1914, les armées allemandes envahissent la Belgique et le nord de la France, bousculant les troupes françaises et britanniques et progressant jusqu'aux abords de Paris. C'est la guerre de mouvement : les armées avancent rapidement, les batailles se livrent en rase campagne. Les pertes sont déjà considérables : le seul mois d'août 1914 est, pour l'armée française, l'un des plus meurtriers de tout le conflit, lors des batailles des frontières menées en uniforme voyant (pantalon rouge) contre des mitrailleuses.

De son côté, l'armée française avait conçu un plan XVII tourné vers l'offensive et la reconquête de l'Alsace-Lorraine. Il échoue lui aussi devant la puissance de feu allemande. Les deux camps découvrent que les doctrines d'avant-guerre, fondées sur l'assaut à la baïonnette et l'élan patriotique, sont dépassées par les armes nouvelles.

Pendant ce temps, à l'est, les Russes ont mobilisé plus vite que prévu et attaqué la Prusse-Orientale, obligeant l'Allemagne à y détacher des troupes. Écrasés à Tannenberg (août 1914), ils n'en ont pas moins contribué, en fixant une partie des forces allemandes, à la survie du front occidental. Dès les premières semaines, la guerre se joue donc sur plusieurs fronts à la fois.

8.2.2 La première bataille de la Marne et la « course à la mer »

Face à l'avance allemande, le gouvernement français quitte Paris pour Bordeaux et la situation paraît critique. Mais l'armée allemande, épuisée par des semaines de marche forcée, commet des erreurs de manœuvre qui découvrent son flanc. Début septembre 1914, alors que l'ennemi n'est plus qu'à quelques dizaines de kilomètres de Paris, le général Joffre lance une contre-offensive : c'est la première bataille de la Marne (6-12 septembre 1914). Pour acheminer d'urgence des renforts vers le front, le gouverneur de Paris réquisitionne les taxis de la Marne, qui transportent des soldats jusqu'à la ligne de feu — épisode devenu légendaire. Les Allemands sont repoussés : Paris est sauvé et le plan Schlieffen a échoué.

Chaque camp tente alors de déborder l'autre par le nord : les armées remontent vers la mer du Nord dans une série de manœuvres appelée la « course à la mer ». Aucune ne parvient à l'emporter. À la fin de 1914, un front continu se fige des Vosges à la mer du Nord, sur près de 700 kilomètres. La guerre de mouvement s'achève ; la guerre de position commence.

Le bilan de cette première année est déjà terrible : plusieurs centaines de milliers de morts en quelques mois. Surtout, l'illusion d'une guerre courte s'est effondrée. Les états-majors, qui avaient tout misé sur l'offensive rapide, doivent repenser une guerre longue pour laquelle rien n'était prévu — ni en hommes, ni en munitions, ni en organisation de l'arrière.

Un fait symbolique résume ce basculement : dès la fin de 1914, on commence à remplacer le pantalon rouge du fantassin français par l'uniforme « bleu horizon », plus discret. La guerre romantique et colorée que beaucoup imaginaient cède la place à une guerre grise, patiente et industrielle, celle des tranchées.

Le tableau ci-après récapitule les grandes batailles du conflit, qui jalonnent le passage de la guerre de mouvement à la guerre d'usure, puis au dénouement de 1918.

Figure : Les grandes batailles de la Première Guerre mondiale
BatailleDatePortée
Marne (1re)sept. 1914Paris sauvé ; échec du plan Schlieffen
Dardanelles1915Échec allié face à l'Empire ottoman
Verdunfévr.-déc. 1916environ 300 000 morts ; « On les aura »
La Sommejuil.-nov. 1916Premiers chars ; hécatombe britannique
Chemin des Damesavril 1917Échec Nivelle ; mutineries
Offensives allemandesprintemps 1918Dernière poussée des Empires centraux
Contre-offensives alliéesété-automne 1918Foch ; victoire de l'Entente

8.3 1915-1917 : la guerre de position et l'enlisement

Après l'échec de la guerre de mouvement, le conflit change de nature. Il ne s'agit plus de manœuvrer pour vaincre en quelques semaines, mais de tenir un front figé et d'user l'adversaire sur la durée. Cette longue phase (1915-1917) est celle de l'enlisement : des offensives répétées et vaines, un nombre de morts qui ne cesse de croître, et un conflit qui s'étend peu à peu au monde entier.

8.3.1 Le front occidental et la guerre des tranchées

Faute de pouvoir percer les lignes ennemies, les armées s'enterrent. Sur le front occidental, chaque camp creuse un réseau de tranchées — première ligne, lignes de soutien, boyaux de communication — protégées par des barbelés, séparées par un « no man's land » balayé par les mitrailleuses et l'artillerie. C'est la guerre de position : les fronts sont figés, et des offensives meurtrières ne permettent de gagner que quelques kilomètres au prix de dizaines de milliers de vies.

Ce dispositif donne un formidable avantage à la défense : celui qui attaque doit sortir à découvert, franchir les barbelés sous le feu, tandis que le défenseur, à l'abri, fauche l'assaillant. C'est pourquoi les grandes offensives de 1915 échouent partout, en Artois comme en Champagne, sans jamais rompre le front, mais en accumulant les pertes.

La vie s'organise dans ce paysage de terre et de fer : abris creusés dans les parois, corvées de ravitaillement de nuit, tours de garde, guetteurs scrutant le no man's land. Pour le soldat, l'ennemi le plus constant n'est pas toujours l'adversaire d'en face, mais l'artillerie qui frappe au hasard, la boue qui engloutit, la maladie et l'épuisement.

Chaque camp cherche alors le moyen technique de briser cette impasse. On emploie des gaz asphyxiants (première grande attaque au chlore à Ypres, avril 1915), on intensifie les tirs d'artillerie préparatoires, on invente le char d'assaut et on développe l'aviation. Mais aucune de ces innovations, prises isolément, ne suffit à rompre durablement le front avant 1918 : la guerre reste, pour l'essentiel, une guerre d'usure.

Définition 8.4La guerre de position (guerre des tranchées)

La guerre de position désigne la phase (1915-1917) durant laquelle les fronts se stabilisent et les armées s'affrontent depuis des lignes de tranchées fortifiées. Aux offensives coûteuses et inefficaces s'ajoutent la puissance de feu de l'artillerie, les mitrailleuses, les gaz de combat (utilisés dès 1915) : la guerre devient industrielle, dévoreuse d'hommes et de matériel, et sans percée décisive pendant près de trois ans.

Figure : Les armes nouvelles de la guerre industrielle
ArmeRôle et effet
Artillerie lourdeCause l'essentiel des pertes ; pilonne les tranchées
MitrailleuseRend meurtrier tout assaut à découvert
Gaz de combat (dès 1915)Terreur nouvelle ; brûle, asphyxie, aveugle
Char d'assaut (dès 1916)Franchit les tranchées et les barbelés
AviationObservation, puis combat et bombardement
Sous-marinGuerre navale ; blocus du commerce

8.3.2 1916 : Verdun et la Somme

L'année 1916 est celle des deux plus grandes batailles du front occidental. À Verdun (février-décembre 1916), l'état-major allemand veut « saigner à blanc » l'armée française en attaquant un secteur au fort poids symbolique, hérissé de forts (Douaumont, Vaux). L'offensive débute le 21 février 1916 par un déluge d'artillerie sans précédent. Pendant dix mois, dans un enfer d'obus, de boue et de feu, les deux armées s'affrontent sur quelques kilomètres carrés retournés par les explosions : la bataille fait environ 300 000 morts et autant de blessés, sans vainqueur net. Le général Pétain, chargé de la défense, organise la relève régulière des troupes — presque toute l'armée française passe par Verdun — et le ravitaillement par la route surnommée la « Voie sacrée » ; la formule « On les aura » résume la volonté de tenir coûte que coûte. Verdun devient le symbole même de la résistance et du sacrifice français.

Pour soulager Verdun, les Britanniques et les Français déclenchent l'offensive de la Somme (juillet-novembre 1916). Le premier jour, le 1er juillet 1916, l'armée britannique perd près de 20 000 hommes tués : la journée la plus meurtrière de son histoire. C'est lors de cette bataille qu'apparaissent les premiers chars d'assaut. Malgré des pertes colossales (plus d'un million de victimes au total), la percée n'a pas lieu : au terme de plusieurs mois de combats, le front n'a avancé que de quelques kilomètres.

Verdun et la Somme illustrent l'impasse de la guerre de position : des batailles d'usure où l'on ne cherche plus tant à percer qu'à épuiser l'adversaire, au prix de pertes humaines démesurées pour des gains territoriaux dérisoires. Elles ancrent durablement, dans la mémoire nationale, l'image du sacrifice de toute une génération.

Ces batailles révèlent aussi le rôle central de l'artillerie, reine du champ de bataille, et la dépendance des armées à l'égard de la production industrielle : il faut fabriquer des dizaines de millions d'obus. La guerre de matériel supplante la guerre de mouvement, et la victoire se prépare autant dans les usines que dans les tranchées.

C'est pourquoi 1916 marque aussi l'apogée de la mobilisation des arrières : partout, l'économie est réorientée vers la production de guerre, les femmes remplacent les hommes partis au front, et l'État encadre de plus en plus étroitement la production et la répartition des ressources. Cette dimension économique et sociale de la guerre totale fait l'objet du chapitre suivant.

8.3.3 Un conflit devenu mondial

Loin de se limiter à l'Europe de l'Ouest, la guerre s'étend à la planète. À l'est, l'immense front oriental oppose les Empires centraux à la Russie sur des centaines de kilomètres, dans une guerre plus mobile qu'à l'ouest. Un front italien s'ouvre en 1915, l'Italie ayant quitté la Triplice pour rejoindre l'Entente. Contre l'Empire ottoman, entré en guerre aux côtés des Empires centraux, les Alliés tentent en vain le débarquement des Dardanelles (1915), coûteux échec. Le conflit gagne aussi le Proche-Orient, le Caucase et les colonies allemandes d'Afrique.

Surtout, les grandes puissances mobilisent leurs empires coloniaux : des centaines de milliers de soldats venus d'Afrique, d'Inde, d'Indochine ou du Maghreb combattent et travaillent pour la métropole. Les mers sont des champs de bataille (blocus, guerre sous-marine). La guerre est désormais mondiale par ses fronts, ses combattants et ses ressources.

Cette mondialisation a des conséquences durables. Elle met en contact des peuples et des cultures que tout séparait, expose les soldats coloniaux à la réalité de la métropole, et nourrit, en retour, des attentes nouvelles : ayant versé leur sang pour la France ou le Royaume-Uni, bien des combattants des colonies espèrent, après la guerre, plus de droits et de reconnaissance.

Définition 8.5Une guerre industrielle et mondiale

La Première Guerre mondiale est une guerre industrielle : la victoire dépend désormais de la capacité des usines à produire en masse obus, armes et matériel, autant que du courage des soldats. Elle est aussi mondiale, non seulement parce que les combats se déroulent sur plusieurs continents et sur les océans, mais parce que les belligérants mobilisent les hommes et les richesses de leurs empires à l'échelle de la planète. Le conflit annonce ainsi la « guerre totale », qui engage les sociétés tout entières (voir chapitre 9).

Cette extension planétaire est l'une des grandes caractéristiques du conflit. Un affrontement né d'une querelle balkanique met désormais aux prises, directement ou par leurs empires, des hommes de tous les continents. Les enjeux eux-mêmes se mondialisent : au Proche-Orient, les Britanniques soutiennent la révolte arabe contre l'Empire ottoman et préparent déjà le partage de ses dépouilles, dessinant des frontières dont les effets se feront sentir longtemps après la guerre. Le schéma ci-dessous situe très simplement les principaux fronts autour des Empires centraux (Allemagne, Autriche-Hongrie), pris en étau entre l'Entente à l'ouest, la Russie à l'est et les autres théâtres au sud.

8.3.4 Point de passage : l'expérience des combattants

Derrière les grandes batailles, ce sont des millions d'hommes ordinaires qui font la guerre. Leur quotidien, dans les tranchées, constitue l'une des dimensions essentielles du conflit : c'est un point de passage majeur du programme.

Exemple 8.6Les combattants : vivre et mourir dans les tranchées

Les soldats du front — les « poilus » français, mais aussi Britanniques, Allemands, coloniaux — découvrent une expérience de guerre inédite par sa violence et sa durée. Dans les tranchées, la vie quotidienne mêle l'attente, la boue, le froid, la vermine (rats, poux), la faim et l'omniprésence de la mort. Les bombardements d'artillerie, qui causent la majorité des pertes, pilonnent des heures durant ; les assauts hors des tranchées se soldent par des hécatombes sous les mitrailleuses ; les gaz de combat ajoutent une terreur nouvelle.

Le contact avec l'ennemi prend des formes multiples : longues périodes d'attente entrecoupées d'assauts brefs et meurtriers, guerre des mines, coups de main nocturnes, corps-à-corps. Entre les lignes, il arrive aussi que des formes de « vivre et laisser vivre » s'instaurent tacitement, comme lors de fraternisations éphémères. Mais l'expérience dominante reste celle de la peur, de la fatigue extrême et de la perte de camarades.

Malgré cet enfer, la plupart des soldats tiennent. Cette endurance s'explique par plusieurs ressorts : la discipline militaire et la crainte des sanctions (jusqu'aux exécutions pour l'exemple), la solidarité et la camaraderie du groupe, le sentiment du devoir envers la patrie et les familles, et l'espoir de la relève ou de la fin des combats. Le lien avec l'arrière — abondante correspondance (des milliards de lettres échangées), colis, permissions accordées à partir de 1915 — soutient le moral, même si les soldats se sentent souvent incompris de ceux qui n'ont pas connu le front et méfiants envers le « bourrage de crâne » de la propagande. Les combattants font ainsi l'expérience d'une violence de masse qui marque durablement toute une génération. (La dimension sociale et culturelle de cette expérience est développée au chapitre 9.)

Méthode : Analyser un document de guerre : lettre ou photographie du front

Pour étudier un témoignage de combattant (lettre, carnet) ou une photographie des tranchées :

  • Identifier la nature (correspondance privée, photographie, dessin), l'auteur (un soldat, un reporter), la date et le lieu (quel front, quelle phase de la guerre ?).
  • Décrire précisément ce que montre le document : le paysage bouleversé, les tranchées, le matériel, l'état des hommes, les émotions exprimées.
  • Interpréter : ce que le document révèle de l'expérience combattante (peur, fatigue, camaraderie, mort) et de la violence de guerre.
  • Croiser et critiquer : distinguer le témoignage direct de la mise en scène (censure, propagande, « bourrage de crâne ») et confronter le document à ses connaissances.

8.4 1917 : une année de crise

Au bout de trois ans, la guerre semble sans issue. Ni les offensives, ni le blocus, ni les nouvelles armes n'ont permis de percer durablement. L'usure gagne les armées comme les populations, dont beaucoup ne comprennent plus le sens de tant de sacrifices. C'est dans ce climat de doute que l'année 1917 concentre des crises militaires, sociales et politiques qui menacent de faire basculer le conflit — mais qui, par leur dénouement, en préparent aussi l'issue.

8.4.1 Point de passage : l'année 1917

L'année 1917 mérite d'être étudiée pour elle-même, car elle réunit en quelques mois trois crises majeures qui, ensemble, redessinent le conflit : une crise du moral dans les armées et à l'arrière, la sortie de guerre de la Russie et l'entrée en guerre des États-Unis. C'est un véritable tournant.

Exemple 8.7L'année 1917, une année de crise

Après trois ans d'une guerre qui s'éternise, 1917 est une année de crise qui menace la cohésion des belligérants et bouleverse l'équilibre du conflit.

La crise du moral. En avril 1917, le général Nivelle lance une vaste offensive au Chemin des Dames, promise comme décisive et devant « percer » en quarante-huit heures. C'est un échec sanglant : des dizaines de milliers de morts pour un gain dérisoire. La déception provoque, au printemps 1917, des mutineries : dans de nombreux régiments, des soldats refusent de monter à l'assaut, sans pour autant abandonner leurs tranchées ni cesser de défendre le front. Ce n'est pas une révolte contre la patrie, mais un refus des offensives jugées inutilement meurtrières. Le général Pétain, nommé commandant en chef, rétablit l'ordre en combinant quelques sanctions et surtout une nette amélioration du sort des soldats (permissions plus régulières, meilleur ravitaillement, espacement des grandes offensives). À l'arrière, la lassitude grandit : grèves ouvrières, hausse des prix, aspiration à la paix se multiplient en 1917. En France, Georges Clemenceau, appelé à la tête du gouvernement en novembre 1917, incarne la volonté de « faire la guerre » jusqu'à la victoire et réprime le défaitisme.

La sortie de la Russie. En Russie, la guerre, désastreuse et affameuse, précipite deux révolutions en 1917. En février, les émeutes de la faim et les mutineries renversent le tsar Nicolas II : c'est la fin de l'Empire russe. En octobre, les bolcheviks de Lénine s'emparent du pouvoir en promettant « la paix, le pain et la terre ». Fidèle à cette promesse, le nouveau régime signe un armistice puis la paix de Brest-Litovsk (mars 1918), au prix de lourdes pertes territoriales, et quitte le conflit — ce qui libère les troupes allemandes de l'est et les rend disponibles pour l'ouest.

L'entrée des États-Unis. En avril 1917, les États-Unis du président Wilson entrent en guerre aux côtés de l'Entente. Ils réagissent à la reprise par l'Allemagne de la guerre sous-marine à outrance, qui coule sans avertissement les navires (y compris américains), et se posent en défenseurs du droit et de la démocratie. Leur immense potentiel humain, industriel et financier va progressivement peser d'un poids décisif, même si leurs troupes n'arrivent en masse qu'en 1918. 1917 scelle ainsi un basculement : un allié disparaît (la Russie), un autre, considérable, surgit (les États-Unis), qui fait de la guerre européenne un affrontement véritablement mondial.

◆Théorème 8.81917 : les trois foyers de la crise
  • Avril 1917 : échec du Chemin des Dames (offensive Nivelle) ; mutineries et lassitude de l'arrière.
  • Février puis octobre 1917 : révolutions russes ; sortie de guerre de la Russie (Brest-Litovsk, mars 1918).
  • Avril 1917 : entrée en guerre des États-Unis (Wilson).

Au total, 1917 est bien une année charnière. Les crises traversées auraient pu faire perdre la guerre à l'Entente ; surmontées, elles débouchent au contraire sur une situation nouvelle où, avec le renfort américain, la victoire des Alliés devient possible. L'année suivante en apportera la confirmation.

8.5 1918 : le dénouement

L'année 1918 tranche le sort du conflit. Deux facteurs opposés se font face : d'un côté, l'Allemagne, libérée du front russe, tente une dernière offensive décisive ; de l'autre, l'Entente, renforcée par la puissance américaine et enfin unifiée sous un commandement unique, prépare la contre-attaque. En quelques mois, la balance bascule définitivement.

C'est une véritable course contre la montre : l'Allemagne doit vaincre avant que le poids américain ne soit décisif ; les Alliés, eux, doivent tenir le temps que cette aide devienne écrasante. Le sort de la guerre se joue au printemps et à l'été 1918.

8.5.1 Les dernières offensives et la victoire alliée

Le retournement de 1918 tient à une conjonction de facteurs : l'usure de l'Allemagne, la supériorité industrielle et humaine de l'Entente renforcée par les États-Unis, et l'efficacité nouvelle du commandement allié. En quelques mois, l'armée allemande, victorieuse au printemps, se retrouve acculée à la défaite.

La sortie de la Russie du conflit, début 1918, offre à l'Allemagne une dernière chance. Ayant fait la paix à l'est, elle peut concentrer toutes ses forces à l'ouest et joue son va-tout avant que les Américains ne soient présents en nombre. Au printemps 1918, elle lance de puissantes offensives qui percent le front et menacent de nouveau Paris, bombardée par un canon à très longue portée. Ces attaques, menées avec des troupes d'assaut spécialisées, obtiennent d'abord des succès spectaculaires et font renaître, côté allemand, l'espoir d'une victoire. Mais l'élan s'épuise faute de réserves, tandis que l'apport américain devient massif : les États-Unis débarquent chaque mois des centaines de milliers d'hommes frais.

Cette unification du commandement, décidée en mars 1918 face à la percée allemande, met fin à une faiblesse ancienne : jusque-là, chaque armée nationale agissait pour l'essentiel de son côté. Pour coordonner la riposte, les Alliés confient enfin le commandement unique au général Foch, nommé généralissime des armées de l'Entente. À partir de l'été 1918, les contre-offensives alliées, appuyées par les chars et par l'afflux des soldats américains, repoussent méthodiquement les Empires centraux. L'initiative a définitivement changé de camp.

La supériorité matérielle des Alliés est désormais écrasante : ils disposent de plus de chars, de plus d'avions et d'un ravitaillement assuré par la puissance industrielle américaine, tandis que l'Allemagne, étranglée par le blocus maritime, manque de tout. La deuxième bataille de la Marne (juillet 1918) puis une série d'offensives victorieuses à l'automne enfoncent les positions allemandes. La guerre redevient, pour quelques semaines, une guerre de mouvement — mais cette fois au profit de l'Entente.

Épuisée, l'armée allemande recule sans être toutefois envahie : les combats de 1918 se déroulent encore hors du territoire allemand. Ce détail nourrira, après-guerre, la propagande de ceux qui refuseront d'admettre la défaite militaire. Sur le terrain, pourtant, la situation est sans appel : l'état-major allemand lui-même reconnaît, dès la fin septembre 1918, que la guerre est perdue.

8.5.2 L'effondrement des Empires centraux et l'armistice

À l'automne 1918, la défaite militaire des Empires centraux se conjugue à leur effondrement intérieur. Épuisés par quatre ans de guerre et par le blocus, minés par les pénuries et les révoltes, ils cèdent presque simultanément. C'est moins une percée décisive qu'un écroulement général qui met fin au conflit.

Épuisés, à bout de ressources et minés par les difficultés intérieures, les Empires centraux s'effondrent les uns après les autres à l'automne 1918 : la Bulgarie capitule (fin septembre), puis l'Empire ottoman (fin octobre) et l'Autriche-Hongrie (début novembre), qui se disloque en nations rivales. La défaite militaire se double partout d'une crise politique et sociale : famines, grèves, mutineries.

En Allemagne, l'état-major reconnaît que la guerre est perdue et réclame l'armistice. Une révolution éclate début novembre 1918, partie des marins de Kiel ; la République est proclamée et l'empereur Guillaume II abdique et s'enfuit. C'est un gouvernement allemand nouveau qui doit assumer la demande d'armistice — ce que l'extrême droite exploitera plus tard avec la légende du « coup de poignard dans le dos ».

En moins de deux mois, le bloc des Empires centraux, qui paraissait encore puissant au printemps, s'est donc désagrégé. La défaite militaire, la lassitude des populations et les aspirations nationales des peuples soumis ont conjugué leurs effets. Le vieux monde des empires monarchiques d'Europe centrale et orientale s'effondre en même temps que s'achève la guerre.

◆Théorème 8.9L'automne 1918 : la chute des Empires centraux
  • Printemps 1918 : dernières grandes offensives allemandes.
  • Été-automne 1918 : contre-offensives alliées (Foch, chars, renforts américains).
  • Fin sept.-nov. 1918 : armistices de la Bulgarie, de l'Empire ottoman, de l'Autriche-Hongrie.
  • 11 novembre 1918 : armistice signé à Rethondes ; fin des combats.

Le 11 novembre 1918, dans un wagon installé dans la clairière de Rethondes (forêt de Compiègne), les représentants allemands signent l'armistice négocié avec le maréchal Foch. À onze heures du matin, le cessez-le-feu entre en vigueur sur tout le front : les cloches sonnent, les armes se taisent. Après quatre années et trois mois, la Grande Guerre est finie. L'armistice n'est cependant pas encore la paix : c'est une convention militaire qui arrête les combats, mais les conditions imposées à l'Allemagne (évacuation des territoires occupés, livraison de matériel) préfigurent déjà une défaite. La paix véritable sera négociée lors des traités de 1919-1920 (voir chapitre 10).

◆Théorème 8.10Les grandes phases de la guerre : repères de synthèse
  • 1914 : guerre de mouvement (Marne, course à la mer, stabilisation des fronts).
  • 1915-1917 : guerre de position (tranchées) ; batailles d'usure de 1916 (Verdun, la Somme) ; mondialisation du conflit.
  • 1917 : année de crise (mutineries, révolutions russes, entrée des États-Unis).
  • 1918 : dénouement (offensives allemandes, contre-offensives de Foch, armistice du 11 novembre).

Méthode : Rédiger un récit chronologique organisé : les étapes d'un conflit

Pour raconter de manière ordonnée le déroulement de la Première Guerre mondiale :

  • Délimiter le sujet dans le temps : bornes 1914 (déclenchement) et 1918 (armistice).
  • Découper en grandes phases plutôt qu'énumérer des dates isolées : (1) la guerre de mouvement (1914), (2) la guerre de position et l'enlisement (1915-1917), (3) l'année de crise (1917), (4) le dénouement (1918).
  • Dater et localiser les faits majeurs de chaque phase (Marne 1914, Verdun et la Somme 1916, Chemin des Dames et révolutions russes 1917, armistice du 11 novembre 1918) et employer un vocabulaire précis (mobilisation, front, offensive, armistice).
  • Relier les événements par des connecteurs de temps et de cause (« d'abord », « à partir de », « c'est pourquoi », « en conséquence ») pour montrer l'enchaînement, et non une simple liste.
  • Conclure sur le sens de l'évolution : le passage d'une guerre courte espérée à une guerre longue, industrielle et mondiale, qui emporte les empires.

8.5.3 Une frise des grandes phases de la guerre (1914-1918)

La frise ci-dessous récapitule les quatre grandes phases du conflit et leurs événements majeurs. Elle constitue un support précieux pour mémoriser la chronologie et pour construire un récit organisé de la guerre.

8.6 Bilan

Au terme de quatre années, un attentat balkanique s'est transformé en catastrophe planétaire. Le déroulement du conflit, de la guerre de mouvement à l'armistice, révèle une guerre d'un type nouveau, dont l'ampleur et les conséquences dépassent tout ce que l'Europe avait connu.

Le 11 novembre est aussitôt vécu comme une délivrance : dans les villes en liesse, on célèbre la victoire et le retour de la paix. Mais la joie se mêle au deuil, car presque chaque foyer pleure un mort. Cette date deviendra un jour de commémoration nationale, symbole du souvenir de tous les combattants de la Grande Guerre.

8.6.1 Une guerre d'une intensité et d'une ampleur inédites

La Première Guerre mondiale a été, par sa durée (plus de quatre ans), son étendue (l'Europe, mais aussi le Proche-Orient, les colonies, les mers) et son intensité, un conflit sans précédent. Ce fut la première guerre industrielle : l'artillerie, les mitrailleuses, les gaz, les chars, l'aviation et les sous-marins ont donné à la mort une puissance nouvelle. Ce fut aussi une guerre mondiale, qui a mobilisé les empires coloniaux et fait entrer les États-Unis dans les affaires européennes. Le bilan humain est effroyable : environ dix millions de morts et des millions de blessés, mutilés et « gueules cassées ».

Ce conflit a bouleversé les rapports de force. L'Europe, qui dominait le monde en 1914, en sort ruinée et affaiblie, tandis que les États-Unis s'affirment comme la première puissance. La violence de masse expérimentée dans les tranchées marque profondément les sociétés et les esprits : le deuil est universel, la brutalité s'est banalisée, et les rancœurs nées de la guerre pèseront lourd sur les décennies suivantes.

Aux dix millions de morts s'ajoutent d'immenses destructions matérielles, surtout dans les régions du front (nord et est de la France, Belgique), un endettement colossal des États et un bouleversement démographique durable (classes creuses, dénatalité). Aucune famille, ou presque, n'est épargnée par la disparition d'un fils, d'un frère ou d'un père. Cette mémoire du deuil s'inscrira dans le paysage par les innombrables monuments aux morts érigés dans chaque commune (voir chapitre 9).

8.6.2 La fin des empires

Le conflit sonne le glas de plusieurs empires multinationaux. Dès 1917, l'Empire russe disparaît dans la révolution, remplacé par un régime bolchevique. En 1918 s'effondrent les Empires allemand, austro-hongrois et ottoman. Sur leurs décombres surgissent de nouveaux États et de nouvelles revendications nationales, notamment en Europe centrale et orientale.

La disparition de ces empires ouvre aussi la voie à l'application du principe des nationalités : au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, défendu notamment par le président Wilson, de nouveaux États nationaux (Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, États baltes…) émergent en Europe centrale et orientale. Mais ces frontières nouvelles, tracées dans la douleur, laissent partout des minorités mécontentes et des différends non réglés.

De cette recomposition naîtra une nouvelle carte de l'Europe, dessinée par les traités de paix de 1919-1920. La Grande Guerre apparaît ainsi comme le « suicide de l'Europe » : le continent qui dominait le monde en sort saigné, endeuillé et fragilisé, et engage la fin des empires européens, dont les modalités seront étudiées au chapitre 10. Loin d'être la « der des ders » espérée, elle porte déjà en germe bien des tensions du XXe siècle.

Propriété : Synthèse du chapitre

De 1914 à 1918, la Première Guerre mondiale se déploie en grandes phases successives :

  • Les origines : dans une Europe divisée par deux systèmes d'alliances (Triplice : Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie / Triple-Entente : France, Royaume-Uni, Russie), l'attentat de Sarajevo (28 juin 1914) déclenche l'engrenage des déclarations de guerre et la mobilisation, portée en France par l'Union sacrée.
  • 1914, la guerre de mouvement : le plan Schlieffen échoue à la première bataille de la Marne (septembre 1914) ; la « course à la mer » fige un front continu.
  • 1915-1917, la guerre de position : l'enfer des tranchées, les grandes batailles de 1916 (Verdun, la Somme), l'expérience des combattants ; le conflit devient mondial.
  • 1917, l'année de crise : mutineries après le Chemin des Dames, révolutions russes et sortie de la Russie (Brest-Litovsk), entrée en guerre des États-Unis.
  • 1918, le dénouement : offensives allemandes, contre-offensives alliées (Foch), effondrement des Empires centraux, armistice de Rethondes (11 novembre 1918).
  • Guerre longue, industrielle et mondiale, elle laisse dix millions de morts et prélude à la fin des empires européens.

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