La construction européenne entre élargissement, approfondissement et remises en question
Cours complet · histoire (terminale), chapitre 10 · terminale, histoire-géographie
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La chute du mur de Berlin (1989) et la fin de la guerre froide bouleversent la construction européenne. Conçue dans les années 1950 comme un projet de paix et de prospérité entre six pays d'Europe occidentale, la Communauté économique européenne change d'échelle et d'ambition : le traité de Maastricht (1992) fait naître l'Union européenne et programme une monnaie unique, tandis que les anciennes démocraties populaires libérées du communisme frappent à la porte. En une génération, l'Europe des Douze devient l'Europe des Vingt-Huit — puis des Vingt-Sept après le Brexit. Mais cette double dynamique d'élargissement et d'approfondissement nourrit aussi des tensions : distance entre les institutions et les citoyens, rejet du traité constitutionnel en 2005, crises de la zone euro et des migrants, montée des euroscepticismes. L'Union européenne, géant économique, cherche encore sa place politique dans le monde.
Problématique. Comment la construction européenne conjugue-t-elle, depuis les années 1990, élargissement et approfondissement, et pourquoi suscite-t-elle des remises en question croissantes ?
10.1 Une Union élargie et approfondie
10.1.1 Le tournant de 1989-1992 : de la CEE à l'Union européenne
La fin de la guerre froide relance le projet européen. La réunification allemande (3 octobre 1990) fait entrer de facto l'ex-RDA dans la Communauté et pousse la France de François Mitterrand et l'Allemagne d'Helmut Kohl à arrimer définitivement l'Allemagne unifiée à l'Europe. C'est le sens du traité de Maastricht, signé le 7 février 1992 et entré en vigueur le 1er novembre 1993 :
- il crée l'Union européenne, qui coiffe la Communauté et lui ajoute deux « piliers » intergouvernementaux : politique étrangère et de sécurité commune (PESC), coopération en matière de justice et de police ;
- il institue une citoyenneté européenne (droit de vote aux élections municipales et européennes dans l'État de résidence, liberté de circulation et de séjour) ;
- il programme l'Union économique et monétaire : une monnaie unique, l'euro, au plus tard en 1999, sous conditions de convergence (déficit sous 3 % du PIB, dette sous 60 %, inflation maîtrisée).
En France, la ratification par référendum (20 septembre 1992) ne recueille que 51 % de « oui » : le « petit oui » révèle, dès l'origine, la fracture entre une France favorable à l'intégration et une France qui s'en inquiète.
L'élargissement désigne l'entrée de nouveaux États membres dans la construction européenne ; l'approfondissement, le renforcement de l'intégration entre les membres (nouvelles compétences communes, monnaie unique, coopérations renforcées). Toute l'histoire de l'Union depuis 1992 tient dans la tension entre ces deux dynamiques : plus l'Union s'élargit et se diversifie, plus il est difficile d'approfondir l'intégration à Vingt-Sept.
10.1.2 Les élargissements : de 12 à 28 États membres
L'Union s'élargit par vagues successives :
- 1995 : Autriche, Finlande, Suède — trois pays neutres que la fin de la guerre froide libère de leurs réticences (l'Europe des Quinze) ;
- 1er mai 2004 : le « grand élargissement » vers l'Est — huit anciens pays du bloc soviétique (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Slovénie, Estonie, Lettonie, Lituanie) plus Malte et Chypre, soit dix États d'un coup : la réunification du continent, quinze ans après la chute du Mur ;
- 2007 : Bulgarie et Roumanie ; 2013 : Croatie — l'Europe des Vingt-Huit.
Les candidats doivent satisfaire aux critères de Copenhague (1993) : démocratie et État de droit, économie de marché viable, reprise de l'« acquis communautaire ». L'élargissement à l'Est est un succès géopolitique — il stabilise et démocratise l'ancienne Europe soviétique — mais il accroît l'hétérogénéité économique de l'Union (le PIB par habitant des nouveaux membres est très inférieur à la moyenne) et complique la décision à Vingt-Huit.
10.1.3 L'approfondissement : marché unique, Schengen, euro
Parallèlement, l'intégration se renforce :
- le marché unique (Acte unique de 1986, achevé au 1er janvier 1993) garantit les « quatre libertés » de circulation — marchandises, personnes, services, capitaux ;
- l'espace Schengen (convention de 1990, appliquée à partir de
- supprime les contrôles aux frontières intérieures entre les États participants ;
- l'euro devient la monnaie unique de onze pays en 1999, mise en circulation le 1er janvier 2002 (point de passage ci-dessous) ;
- les traités d'Amsterdam (1997) et de Nice (2001) adaptent — laborieusement — les institutions à l'élargissement.
Rêvé depuis Napoléon, le tunnel sous la Manche est décidé par le traité de Cantorbéry (12 février 1986) entre François Mitterrand et Margaret Thatcher : un choix révélateur des années 1980, puisque l'ouvrage est financé sans argent public, par un consortium privé franco-britannique (Eurotunnel). Percé entre 1988 et 1991 par onze tunneliers — les équipes française et britannique font leur jonction historique le 1er décembre 1990 —, il est inauguré le 6 mai 1994 par la reine Élisabeth II et François Mitterrand. Long de 50,45 km (dont 38 sous la mer), il relie Coquelles (Pas-de-Calais) à Folkestone (Kent) : navettes ferroviaires pour camions et voitures, et trains à grande vitesse Eurostar (Paris--Londres en 2h15). Symbole de l'ancrage — enfin physique — du Royaume-Uni au continent et de l'Europe des réseaux (le maillage ferroviaire à grande vitesse), le tunnel illustre aussi les ambivalences du projet européen : gouffre financier pour ses actionnaires privés à ses débuts, il devient après 2015 un point de fixation de la crise migratoire (campements de Calais, tentatives de traversée), puis une frontière extérieure de l'Union après le Brexit — files de camions et contrôles douaniers rétablis en 2021.
Genèse. L'idée d'une monnaie commune naît des désordres monétaires des années 1970 (fin de Bretton Woods) : serpent monétaire (1972), Système monétaire européen (1979). Le rapport Delors (1989) trace la voie d'une union monétaire complète, que le traité de Maastricht (1992) programme en trois étapes, avec des critères de convergence stricts. L'euro est aussi un marchandage politique : la France obtient le partage de la souveraineté monétaire allemande, l'Allemagne, en échange de l'abandon du Deutsche Mark, impose son modèle — une Banque centrale européenne indépendante (Francfort, 1998), vouée en priorité à la stabilité des prix. Mise en place. Le 1er janvier 1999, l'euro devient la monnaie de onze pays pour les marchés financiers ; le 1er janvier 2002, pièces et billets remplacent francs, marks et lires dans les poches de 300 millions d'Européens — la plus grande opération monétaire de l'histoire. La zone euro compte aujourd'hui vingt membres ; le Royaume-Uni et le Danemark avaient négocié une clause d'exemption (opting out). Débats. Monnaie sans État, l'euro est contesté dès l'origine : perte de souveraineté monétaire (plus de dévaluation possible), sentiment que le passage à l'euro a nourri l'inflation perçue, politique unique pour des économies divergentes. La crise des dettes souveraines (2010-2015), partie de la Grèce, manque de faire éclater la zone : plans d'aide contre austérité, création du Mécanisme européen de stabilité (2012), et engagement de la BCE de Mario Draghi à faire « tout ce qu'il faudra » (« whatever it takes », juillet 2012) pour sauver l'euro. La monnaie unique en sort consolidée institutionnellement, mais le débat sur son coût social reste vif.
10.2 Europe des États, Europe des citoyens : un projet contesté
10.2.1 Un déficit démocratique ?
L'Union souffre d'un éloignement persistant entre ses institutions et les citoyens. Le Parlement européen, élu au suffrage universel direct depuis 1979, voit ses pouvoirs régulièrement renforcés (codécision), mais l'abstention aux élections européennes progresse jusqu'en 2014 (plus de 57 % en moyenne, davantage encore en France). La Commission, non élue, est perçue comme technocratique ; les décisions essentielles se prennent entre chefs d'État au Conseil européen. Ce « déficit démocratique » alimente un euroscepticisme croissant, à droite (défense de la souveraineté nationale, refus de l'immigration) comme à gauche (critique de l'« Europe libérale » de la concurrence et de l'austérité).
10.2.2 2005 : le rejet de la Constitution européenne
Pour donner un cadre lisible à l'Union élargie, une Convention présidée par Valéry Giscard d'Estaing rédige un traité établissant une Constitution pour l'Europe (signé à Rome en 2004) : présidence stable du Conseil européen, ministre des Affaires étrangères de l'Union, charte des droits fondamentaux. Soumis à référendum en France le 29 mai 2005, il est rejeté par 54,7 % des voix (puis par les Pays-Bas le 1er juin) — au terme d'une campagne intense où se mêlent crainte du « plombier polonais » (directive sur les services), rejet de l'« Europe libérale » et défiance envers les élites. C'est la première fois qu'un pays fondateur bloque un traité majeur. La crise est surmontée par le traité de Lisbonne (signé le 13 décembre 2007, en vigueur le 1er décembre 2009), qui reprend l'essentiel des innovations institutionnelles en abandonnant le vocabulaire constitutionnel — mais sa ratification par la voie parlementaire en France (février 2008), sans nouveau référendum, nourrit durablement le procès en déni de démocratie.
7 février 1992 : traité de Maastricht (Union européenne, euro programmé). 1993 : marché unique ; critères de Copenhague. 6 mai 1994 : inauguration du tunnel sous la Manche. 1995 : Europe des Quinze ; application de Schengen. 1999-2002 : euro (scriptural puis fiduciaire). 1er mai 2004 : élargissement à dix nouveaux membres. 29 mai 2005 : la France rejette le traité constitutionnel. 2007 : traité de Lisbonne. 2010-2015 : crise de la zone euro. 2015 : crise migratoire. 23 juin 2016 : référendum du Brexit ; sortie effective le 31 janvier 2020.
10.2.3 Les crises des années 2010 et le Brexit
Les années 2010 accumulent les épreuves :
- la crise de la zone euro (2010-2015) oppose l'Europe du Nord créancière à l'Europe du Sud endettée, et impose à la Grèce, à l'Irlande ou au Portugal des cures d'austérité socialement coûteuses ;
- la crise migratoire de 2015 (plus d'un million de demandeurs d'asile, guerre de Syrie) divise les États sur l'accueil : l'Allemagne d'Angela Merkel ouvre ses portes (« Wir schaffen das »), les pays du groupe de Visegrád refusent les quotas de relocalisation ; Schengen est partiellement suspendu ;
- la montée des partis nationalistes et eurosceptiques (Hongrie de Viktor Orbán, Pologne du PiS, Ligue italienne, Rassemblement national) conteste de l'intérieur les valeurs de l'Union — l'État de droit devient un front de conflit entre Bruxelles, Budapest et Varsovie ;
- le Brexit : le 23 juin 2016, 51,9 % des Britanniques votent pour quitter l'Union. Après quatre ans de négociations chaotiques, le Royaume-Uni sort le 31 janvier 2020 — premier rétrécissement de l'histoire de la construction européenne, qui prouve a contrario la densité des liens tissés (frontière irlandaise, pêche, accès au marché unique).
Paradoxalement, ces crises relancent aussi l'intégration : plan de relance commun NextGenerationEU financé par un emprunt commun (750 milliards d'euros, juillet 2020) face à la pandémie de Covid-19, achats groupés de vaccins, soutien massif et coordonné à l'Ukraine agressée par la Russie (2022), qui obtient le statut de candidat à l'Union.
10.2.4 Frise récapitulative
Méthode : Traiter un sujet sur la construction européenne
- Structurer par les deux dynamiques : élargissement (les vagues d'adhésion, les critères, les effets) et approfondissement (marché unique, euro, citoyenneté, traités) — puis consacrer un temps aux remises en question (2005, crises des années 2010, Brexit), qui sont dans l'intitulé même du chapitre et donc presque toujours attendues.
- Mobiliser les points de passage : le tunnel sous la Manche (Europe des réseaux, ambivalences du lien britannique) et l'euro (genèse, mise en place, débats) fournissent des exemples précis, datés et problématisés — les citer avec leurs dates exactes.
- Éviter les deux écueils : le récit institutionnel sec (empiler les traités sans enjeu) et le jugement militant (pour ou contre l'Europe). L'exercice demande d'expliquer les tensions du projet, pas de les trancher.
10.3 Bilan
Depuis 1992, la construction européenne a réussi un double pari historique : réunifier le continent par l'élargissement à l'Est et franchir un seuil d'intégration inédit avec le marché unique et l'euro. Mais ce succès a un revers : plus l'Union s'est étendue et renforcée, plus elle a semblé s'éloigner des citoyens. Le « non » français de 2005, les crises de la zone euro et des migrants, la contestation de l'État de droit à l'Est et le Brexit ont montré que l'intégration n'était pas irréversible. L'Union européenne avance désormais par crises — chaque épreuve, de la pandémie à la guerre en Ukraine, la contraignant à choisir entre l'approfondissement solidaire et la fragmentation.
Propriété : L'essentiel du chapitre
- Maastricht (7 février 1992) : naissance de l'Union européenne, citoyenneté européenne, euro programmé — ratifié en France par un « petit oui » (51 %).
- Élargissements : 15 membres en 1995, 25 le 1er mai 2004 (réunification du continent), 27 en 2007, 28 en 2013 — sous conditions des critères de Copenhague.
- Approfondissement : marché unique (1993), Schengen (1995), euro (1999/2002) ; points de passage : le tunnel sous la Manche (inauguré le 6 mai 1994) et l'euro, monnaie sans État consolidée par la crise de 2010-2015.
- Remises en question : rejet français du traité constitutionnel (29 mai 2005), contourné par le traité de Lisbonne (2007) ; crises de la zone euro et des migrants ; euroscepticismes ; Brexit (référendum du 23 juin 2016, sortie le 31 janvier 2020).
- Une Union qui avance par crises : plan de relance commun (2020), réponse coordonnée à la guerre en Ukraine (2022).