Une nouvelle donne géopolitique : bipolarisation et émergence du tiers-monde
Cours complet · histoire (terminale), chapitre 5 · terminale, histoire-géographie
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Des années 1940 au début des années 1970, la vie internationale est dominée par l'affrontement de deux superpuissances porteuses de modèles antagonistes : les États-Unis, champions de la démocratie libérale et du capitalisme ; l'URSS, qui se veut la patrie du socialisme. Mais ce monde bipolaire ne cesse de se compliquer : la décolonisation fait surgir des dizaines d'États nouveaux qui, à Bandung en 1955, affirment leur volonté d'exister — le « tiers-monde » ; la Chine de Mao, d'abord alliée de Moscou, s'en émancipe et prétend à son tour guider les peuples ; le Proche et le Moyen-Orient deviennent l'un des théâtres les plus explosifs de la planète. Des crises majeures — Cuba en 1962 au premier chef — frôlent la guerre nucléaire et imposent la détente, tandis que l'année 1968 révèle des contestations à l'intérieur même de chaque bloc.
Problématique. Comment l'affrontement bipolaire structure-t-il le monde, et comment l'émergence de nouveaux acteurs — tiers-monde, Chine, opinions contestataires — le remet-elle en cause ?
5.1 Deux modèles antagonistes et la bipolarisation du monde
5.1.1 Le modèle américain et le modèle soviétique
- Le modèle américain : démocratie libérale (élections pluralistes, libertés individuelles, fédéralisme, Constitution de 1787), capitalisme et société de consommation, American way of life diffusé par le cinéma hollywoodien, la publicité et bientôt la télévision. Limites : ségrégation raciale dans le Sud (combattue par le mouvement des droits civiques de Martin Luther King — loi de 1964), inégalités, chasse aux sorcières anticommuniste du maccarthysme (1950-1954).
- Le modèle soviétique : parti unique, économie entièrement planifiée et collectivisée, idéologie marxiste-léniniste promettant l'égalité et soutien affiché aux luttes anticoloniales. Réalités : absence de libertés, Goulag, niveau de vie médiocre, satellisation de l'Europe de l'Est. Après la mort de Staline (1953), Khrouchtchev dénonce les crimes du stalinisme (rapport « secret » du XXe congrès, 1956) — la déstalinisation — sans changer la nature du régime : l'insurrection de Budapest (1956) est écrasée par les chars.
Chaque camp s'organise : alliances militaires (OTAN 1949 / pacte de Varsovie 1955), organisations économiques (OECE gérant le plan Marshall / CAEM), courses parallèles aux armements nucléaires (bombe H américaine 1952, soviétique 1953) et à l'espace (Spoutnik 1957, Gagarine 1961 / programme Apollo, premiers pas sur la Lune le 21 juillet 1969). La propagande, le sport, le cinéma et la science sont autant de champs de bataille de cette « guerre des modèles ».
5.1.2 Crises et guerres périphériques
Faute de pouvoir s'affronter directement, les deux Grands s'opposent par crises et conflits interposés : blocus de Berlin (1948-49), guerre de Corée (1950-1953 : la Corée du Nord communiste envahit le Sud ; intervention américaine sous l'égide de l'ONU, contre-intervention chinoise ; armistice de Panmunjom sur le 38e parallèle), construction du mur de Berlin (13 août 1961) pour stopper l'hémorragie de population de la RDA.
À Cuba, la révolution castriste (janvier 1959) a renversé le dictateur Batista ; l'hostilité américaine (embargo, débarquement raté de la baie des Cochons en avril 1961) pousse Fidel Castro dans les bras de l'URSS. En octobre 1962, un avion espion U-2 photographie des rampes de missiles nucléaires soviétiques en cours d'installation à Cuba, à 150 km de la Floride. Le président Kennedy choisit une riposte graduée : le 22 octobre, il annonce publiquement un « blocus » naval (dit « quarantaine ») de l'île et exige le retrait des fusées. Pendant une semaine, le monde retient son souffle au bord de la guerre nucléaire, tandis que les cargos soviétiques approchent de la ligne de quarantaine. Le 28 octobre, Khrouchtchev recule : les missiles seront retirés contre l'engagement américain de ne pas envahir Cuba (et le retrait discret des missiles Jupiter américains de Turquie). La crise, paroxysme de la guerre froide, débouche sur la détente : « téléphone rouge » entre Washington et Moscou (1963), traité d'interdiction partielle des essais nucléaires (1963), traité de non-prolifération (1968), accords SALT 1 de limitation des armements (1972).
Période des relations Est-Ouest (des années 1960 au milieu des années 1970) marquée par le dialogue entre les deux Grands : accords de limitation des armements (SALT), reconnaissance mutuelle des deux Allemagnes (Ostpolitik de Willy Brandt, 1970-1972), coopérations symboliques et conférence d'Helsinki (1975). La détente n'abolit pas la rivalité : elle la régule pour éviter l'affrontement nucléaire direct.
5.2 La décolonisation et l'émergence du tiers-monde
5.2.1 Des indépendances rapides et inégalement violentes
Affaiblies par la guerre, contestées par des mouvements nationalistes renforcés et privées de légitimité par les principes de l'ONU et l'anticolonialisme des deux Grands, les puissances coloniales perdent leurs empires en une génération. L'Asie ouvre la voie : indépendance de l'Inde et du Pakistan (1947, accompagnée d'une partition sanglante), de l'Indonésie (1945-1949), guerre d'Indochine (1946-1954). L'Afrique suit : indépendances négociées du Maroc et de la Tunisie (1956), du Ghana (1957), de l'Afrique noire française (1960, dix-sept États cette année-là) ; guerres de libération en Algérie (1954-1962) et dans les colonies portugaises (jusqu'en 1975).
En Indochine française, le leader communiste et nationaliste Hô Chi Minh proclame l'indépendance de la République démocratique du Vietnam le 2 septembre 1945. L'échec des négociations débouche fin 1946 sur la guerre d'Indochine : huit ans de guérilla du Viêt-minh contre le corps expéditionnaire français. Devenue un front de la guerre froide (aide chinoise et soviétique au Viêt-minh, financement américain de l'effort français), elle s'achève par le désastre français de Diên Biên Phu (7 mai 1954) : les accords de Genève (juillet 1954) partagent le Vietnam au 17e parallèle. Les États-Unis, au nom de la « théorie des dominos », soutiennent alors le Sud-Vietnam contre la guérilla communiste (Viêt-cong) appuyée par le Nord : c'est l'engrenage de la guerre du Vietnam — « conseillers » sous Kennedy, puis intervention massive sous Johnson après l'incident du golfe du Tonkin (1964) : plus de 500 000 soldats américains en 1968, bombardements intensifs du Nord, napalm et défoliants. L'offensive du Têt (janvier-février 1968), militairement repoussée, convainc l'opinion américaine que la guerre est sans issue. Nixon négocie (accords de Paris, janvier 1973) et retire les troupes ; Saïgon tombe le 30 avril 1975. Première défaite majeure des États-Unis, la guerre du Vietnam (des millions de morts vietnamiens, 58 000 morts américains) a profondément divisé l'Amérique et mobilisé la jeunesse du monde entier.
5.2.2 Bandung, le non-alignement et l'affirmation du tiers-monde
En avril 1955, la conférence de Bandung (Indonésie) réunit 29 États d'Asie et d'Afrique récemment indépendants autour de Nehru (Inde), Soekarno (Indonésie), Nasser (Égypte) et Zhou Enlai (Chine) : condamnation du colonialisme, affirmation des peuples du « tiers-monde » — expression forgée en 1952 par le démographe français Alfred Sauvy, par analogie avec le tiers état. En 1961, la conférence de Belgrade, autour de Tito, Nehru et Nasser, fonde le mouvement des non-alignés, refusant l'appartenance aux blocs. Le tiers-monde pèse désormais à l'ONU (majorité d'États issus de la décolonisation dès les années 1960) et tente de se faire entendre sur le terrain économique (CNUCED, 1964 ; revendication d'un « nouvel ordre économique international », 1974). Mais ses divisions (conflits frontaliers, alignements de fait sur l'un des deux Grands, écarts croissants de développement) limitent son unité.
1947 : indépendance de l'Inde. 1954 : Diên Biên Phu et accords de Genève ; début de la guerre d'Algérie. 1955 : conférence de Bandung. 1956 : crise de Suez — Nasser, qui a nationalisé le canal, sort vainqueur politique de l'intervention franco-britannique et israélienne, désavouée par les deux Grands. 1960 : « année de l'Afrique » (17 indépendances). 1961 : fondation du mouvement des non-alignés à Belgrade. 1962 : indépendance de l'Algérie.
5.2.3 La Chine de Mao : d'un allié de l'URSS à une troisième voie
Vainqueur de la guerre civile, Mao Zedong proclame la République populaire de Chine le 1er octobre 1949. D'abord alignée sur Moscou (traité sino-soviétique de 1950, aide technique soviétique, intervention en Corée), la Chine s'émancipe : critique de la déstalinisation, puis rupture sino-soviétique au début des années 1960, jusqu'à des incidents armés sur l'Oussouri (1969). Mao impose ses expériences radicales : le Grand Bond en avant (1958-1961), collectivisation totale et industrialisation rurale improvisée, provoque une famine effroyable (au moins 20 à 30 millions de morts) ; la Révolution culturelle (1966-1976) lance les gardes rouges contre le Parti lui-même et plonge le pays dans le chaos. À l'extérieur, la Chine se pose en modèle révolutionnaire pour le tiers-monde, se dote de la bombe atomique (1964) et obtient en octobre 1971 le siège chinois à l'ONU (au détriment de Taïwan). Le rapprochement spectaculaire avec Washington — voyage de Nixon à Pékin en février 1972 — achève de transformer le duel bipolaire en jeu triangulaire.
5.3 Le Proche-Orient et les fractures de la fin des années 1960
5.3.1 Les conflits du Proche et du Moyen-Orient
La région concentre tous les facteurs de conflit : conflit israélo-arabe (guerres de 1948-49, 1956, puis guerre des Six Jours en juin 1967 — Israël conquiert le Sinaï, Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem-Est et le Golan — et guerre du Kippour en octobre 1973), nationalisme arabe de Nasser, rivalités inter-arabes, richesses pétrolières convoitées et ingérences des deux Grands (l'URSS arme l'Égypte et la Syrie, les États-Unis soutiennent Israël, l'Iran du Chah et l'Arabie saoudite). La question palestinienne s'affirme avec l'OLP (1964) de Yasser Arafat. La résolution 242 de l'ONU (novembre 1967) — « la paix contre les territoires » — reste lettre morte : le Proche-Orient demeure le principal foyer de tension mondial, et le pétrole y devient une arme (premier choc pétrolier lié à la guerre de 1973, chapitre 7).
5.3.2 1968 : un monde contesté de l'intérieur
En 1968, une même vague de contestation, portée par la jeunesse née du baby-boom et diffusée par la télévision, secoue les deux blocs et le tiers-monde :
- aux États-Unis : mouvement contre la guerre du Vietnam sur les campus, ghettos noirs en révolte après l'assassinat de Martin Luther King (4 avril) ; Robert Kennedy est assassiné en juin ; émeutes en marge de la convention démocrate de Chicago ;
- en Europe occidentale : Mai 68 en France (révolte étudiante, puis grève générale de 7 à 10 millions de salariés — la plus grande de l'histoire du pays), mouvements étudiants en Allemagne (Rudi Dutschke) et en Italie ;
- à l'Est : le Printemps de Prague — Alexander Dubček tente un « socialisme à visage humain » (liberté de presse, réformes) ; l'intervention des troupes du pacte de Varsovie (21 août 1968) écrase l'expérience, justifiée ensuite par la doctrine Brejnev de « souveraineté limitée » ;
- dans le tiers-monde : massacre des étudiants de Tlatelolco à Mexico (2 octobre, quelques jours avant les Jeux olympiques — où les athlètes noirs américains Tommie Smith et John Carlos lèvent le poing ganté).
1968 révèle que les deux modèles sont contestés de l'intérieur : l'ordre bipolaire ne rend plus compte à lui seul des aspirations des sociétés.
5.3.3 Frise récapitulative
Méthode : Confronter deux documents de propagande
Sujet type : une affiche américaine et une affiche soviétique de la guerre froide.
- Présenter chaque document : nature, auteur (État, parti, agence), date précise (la situer dans la chronologie de la guerre froide), destinataires.
- Analyser les procédés : symboles (drapeaux, colombe de la paix, oncle Sam, ours russe), slogans, mise en scène de soi (abondance, progrès, paix) et de l'adversaire (impérialisme, misère, menace).
- Confronter : montrer que chaque camp inverse les mêmes thèmes (chacun se dit pacifique et libérateur) ; conclure sur la logique des modèles : la guerre froide est aussi une guerre des représentations.
5.4 Bilan
Le monde bipolaire né en 1947 ne cesse de se transformer : les crises (Berlin, Corée, Cuba) conduisent les deux Grands de l'affrontement à la coexistence puis à la détente ; la décolonisation et Bandung font émerger un tiers-monde qui refuse l'alignement ; la Chine de Mao brise l'unité du camp socialiste ; le Proche-Orient s'installe dans la guerre ; et l'année 1968 révèle la contestation interne des deux modèles. Au début des années 1970, le monde reste dominé par les superpuissances, mais il est déjà multipolaire par ses acteurs — prélude aux bouleversements des années 1970-1991 (chapitre 7).
Propriété : L'essentiel du chapitre
- Deux modèles antagonistes (démocratie libérale et capitalisme / communisme soviétique) s'affrontent par crises et guerres périphériques : Corée (1950-53), mur de Berlin (1961), Cuba (octobre 1962) — au bord du nucléaire, puis détente.
- Décolonisation : l'Asie (Inde 1947, Indochine 1946-1954) puis l'Afrique (1960) ; Bandung 1955 et non-alignés (1961) : le tiers-monde s'affirme.
- La guerre du Vietnam (engagement massif américain 1964-1973, Têt 1968, accords de Paris 1973) : première défaite des États-Unis, contestation mondiale.
- La Chine de Mao : alliée puis rivale de l'URSS (rupture sino-soviétique), Grand Bond en avant et Révolution culturelle, ONU 1971, Nixon à Pékin 1972.
- Proche-Orient : guerres israélo-arabes (1948, 1956, 1967, 1973), nationalisme nassérien, question palestinienne (OLP 1964).
- 1968 : contestations simultanées dans les deux blocs (Têt, assassinat de M. L. King, Mai 68, Printemps de Prague écrasé, Mexico).