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Un tournant social, politique et culturel : la France de 1974 à 1988

Cours complet · histoire (terminale), chapitre 8 · terminale, histoire-géographie

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L'élection de Valéry Giscard d'Estaing en mai 1974, au lendemain du premier choc pétrolier, ouvre en France une période de mutations profondes. La crise économique met fin aux Trente Glorieuses et installe le chômage de masse ; mais la société, travaillée par l'héritage de Mai 68, continue de se transformer : émancipation des femmes, affirmation de la jeunesse, démocratisation scolaire, débats sur l'immigration et l'intégration, bouleversement du paysage audiovisuel et de la culture de masse. La vie politique connaît elle aussi une rupture majeure : le 10 mai 1981, l'élection de François Mitterrand réalise la première alternance de la Ve République, suivie en 1986 de la première cohabitation — preuves de la solidité des institutions.

Problématique. En quoi les années 1974-1988 constituent-elles pour la France un tournant à la fois politique, social et culturel ?

8.1 Le septennat Giscard : moderniser la société dans la crise

8.1.1 Une présidence réformatrice...

Élu à 48 ans face à Mitterrand (50,8 % des voix), Valéry Giscard d'Estaing veut incarner une France « décrispée » et moderne : poignées de main aux Français, invitation d'éboueurs à l'Élysée, style présidentiel rajeuni. Avec ses Premiers ministres Jacques Chirac (1974-1976) puis Raymond Barre (1976-1981), il engage d'importantes réformes de société :

Exemple 8.11975 : la légalisation de l'IVG

Ministre de la Santé, Simone Veil — magistrate, rescapée d'Auschwitz — défend en novembre 1974 devant une Assemblée composée à plus de 98 % d'hommes le projet de loi dépénalisant l'interruption volontaire de grossesse. Le contexte : des centaines de milliers d'avortements clandestins et dangereux chaque année, le manifeste des « 343 » femmes déclarant avoir avorté (1971), le procès de Bobigny (1972) où Gisèle Halimi fait acquitter une mineure ayant avorté après un viol. Dans un discours resté célèbre (« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement »), Simone Veil affronte des attaques d'une rare violence, y compris dans sa propre majorité. La loi est adoptée le 29 novembre 1974 grâce aux voix de la gauche, et promulguée le 17 janvier 1975 : l'IVG est autorisée (d'abord pour cinq ans, pérennisée en 1979, remboursée en 1982). Étape majeure de l'émancipation des femmes et symbole du passage d'une morale imposée par la loi à la liberté de choix individuelle, la loi Veil sera constamment consolidée — jusqu'à l'inscription de la liberté de recourir à l'IVG dans la Constitution en 2024.

8.1.2 ... rattrapée par la crise économique

Le premier choc pétrolier frappe une France dépendante du pétrole importé : inflation à deux chiffres, déficit commercial, montée continue du chômage (1,5 million de demandeurs d'emploi en 1980). Après l'échec de la relance Chirac (1975), le plan Barre (1976) privilégie la rigueur et la lutte contre l'inflation, sans enrayer le chômage. L'État répond aussi par de grands programmes : plan Messmer de nucléarisation électrique (lancé en 1974 — la France construira le premier parc nucléaire d'Europe), TGV (ligne Paris-Lyon inaugurée en 1981), Airbus, Ariane, Minitel. Mais la désindustrialisation ravage les bassins traditionnels (sidérurgie lorraine, textile du Nord) : la « crise » s'installe dans le vocabulaire et les esprits, et use la popularité du président, battu en 1981.

8.2 1981 : l'alternance, puis les apprentissages du pouvoir

8.2.1 Le 10 mai 1981 et l'« état de grâce »

Le 10 mai 1981, François Mitterrand, candidat socialiste uni derrière les « 110 propositions », bat Giscard d'Estaing (51,8 %) : première victoire de la gauche au suffrage universel direct sous la Ve République, fêtée dans la liesse place de la Bastille. La dissolution donne aux socialistes la majorité absolue ; quatre ministres communistes entrent au gouvernement de Pierre Mauroy. Les réformes sont immédiates et massives :

Exemple 8.21981 : l'abolition de la peine de mort

Promesse de campagne assumée par Mitterrand malgré une opinion majoritairement favorable au maintien (les sondages donnent environ 60 % de partisans de la peine capitale), l'abolition est portée par le garde des Sceaux Robert Badinter, avocat marqué par l'exécution de son client Roger Bontems (1972) et qui a fait acquitter de la peine capitale Patrick Henry en 1977. Le 17 septembre 1981, son discours à l'Assemblée (« Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue ») emporte le vote : 363 voix contre 117 ; la loi est promulguée le 9 octobre 1981. La France, qui a guillotiné pour la dernière fois en 1977 (Hamida Djandoubi), est l'un des derniers pays d'Europe occidentale à abolir. L'abolition sera verrouillée par l'inscription dans la Constitution en 2007 (« Nul ne peut être condamné à la peine de mort », art. 66-1) et par les engagements européens de la France — un exemple de réforme conduite contre l'opinion majoritaire au nom d'une conviction, devenue en une génération un consensus.

8.2.2 De la relance à la rigueur, et la première cohabitation

La relance de 1981-82 se heurte à la contrainte extérieure : inflation, déficits jumeaux, trois dévaluations du franc. En mars 1983, Mitterrand tranche : maintien dans le système monétaire européen et tournant de la rigueur (blocage des prix et salaires, économies budgétaires) — la gauche se convertit à l'économie de marché et à l'Europe (Jacques Delors, ministre des Finances, présidera la Commission européenne à partir de 1985). Les communistes quittent le gouvernement (1984) ; le chômage franchit les 2 millions ; le projet de grand service public unifié de l'éducation échoue face à la mobilisation de l'école privée (1984). Aux législatives de mars 1986, la droite l'emporte : Mitterrand nomme Jacques Chirac à Matignon — première cohabitation (1986-1988) : le gouvernement privatise et gouverne l'intérieur, le président préserve son domaine diplomatique et militaire. L'épreuve institutionnelle tourne à l'avantage de Mitterrand, réélu face à Chirac en mai 1988 (54 %) sur le thème de la « France unie ».

Définition 8.3Alternance et cohabitation

Alternance : arrivée au pouvoir, par les élections, d'une majorité politique opposée à la précédente — réalisée pour la première fois sous la Ve République en 1981. Cohabitation : coexistence d'un président et d'une majorité parlementaire (donc d'un gouvernement) de bords opposés (1986-88, puis 1993-95 et 1997-2002). Toutes deux prouvent la plasticité des institutions de 1958.

8.3 Une société et une culture en mutation

8.3.1 Femmes, jeunes, école : l'émancipation continue

Les droits des femmes progressent sur tous les fronts : lois Veil (1975) et Roudy (1983, égalité professionnelle), ministère des Droits de la femme (1981), remboursement de l'IVG (1982) ; le travail salarié féminin devient la norme (plus de 70 % des femmes de 25 à 49 ans actives au milieu des années 1980), la part des filles dans l'enseignement supérieur dépasse celle des garçons. La jeunesse s'affirme comme acteur social et marché culturel : majorité à 18 ans, cultures juvéniles (rock puis punk, skate, radios libres comme NRJ), mobilisations propres (le mouvement étudiant de 1986 fait retirer le projet Devaquet après la mort de Malik Oussekine). La démocratisation scolaire s'accélère : collège unique (1975), objectif des « 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac » (1985), création du bac professionnel (1985) — les effectifs lycéens et étudiants explosent.

8.3.2 Immigration et intégration : un débat qui s'installe

La crise transforme la question migratoire : en 1974, le gouvernement suspend l'immigration de travail ; le regroupement familial (garanti par le Conseil d'État en 1978) transforme une immigration de travailleurs en immigration de peuplement — familles installées, enfants scolarisés : la France découvre qu'elle est durablement une société pluriculturelle. Les années 1980 voient l'affirmation civique des enfants d'immigrés — la Marche pour l'égalité et contre le racisme (« Marche des Beurs »), de Marseille à Paris à l'automne 1983, reçue à l'Élysée ; SOS Racisme et « Touche pas à mon pote » (1984-85) — mais aussi la politisation du thème par le Front national de Jean-Marie Le Pen (percée électorale à Dreux en 1983, 10 députés en 1986), tandis que s'engagent les premiers débats sur le code de la nationalité. L'« intégration » devient une catégorie centrale du débat public français.

8.3.3 Le paysage audiovisuel et la culture populaire bouleversés

En quinze ans, le rapport des Français aux médias change de nature :

  1. — préfiguration française des services en ligne ;
Exemple 8.4L'épidémie du SIDA en France : recherche, prévention et luttes politiques

Identifié aux États-Unis en 1981, le syndrome d'immunodéficience acquise frappe la France au début des années 1980. En 1983, l'équipe de l'Institut Pasteur (Luc Montagnier, Françoise Barré-Sinoussi, Jean-Claude Chermann) isole le virus responsable, le futur VIH — découverte couronnée par le prix Nobel de médecine 2008, après une longue querelle de paternité avec l'Américain Robert Gallo. La maladie, d'abord stigmatisée comme « cancer gay », révèle et aggrave les discriminations envers les homosexuels, les usagers de drogues et les hémophiles contaminés ; les malades meurent par milliers (parmi eux Michel Foucault en 1984, Jean-Paul Aron, Cyril Collard). Face à la lenteur des pouvoirs publics, les associations inventent de nouvelles formes de mobilisation : AIDES (fondée en 1984 par Daniel Defert, compagnon de Foucault), puis Act Up-Paris (1989), qui impose la visibilité des malades par des actions spectaculaires. La prévention progresse lentement — publicité pour le préservatif autorisée en 1987, campagnes publiques nationales à partir de la fin des années 1980 —, tandis que le scandale du sang contaminé (transfusions de produits non chauffés en 1985, procès dans les années 1990) ébranle la confiance dans l'État sanitaire. L'épidémie a durablement transformé la santé publique française : place des associations de malades, démocratie sanitaire, éducation à la sexualité.

◆Théorème 8.5La France de 1974 à 1988 : repères

1974 : élection de Giscard d'Estaing ; majorité à 18 ans. 17 janvier 1975 : loi Veil (IVG). 10 mai 1981 : élection de Mitterrand — première alternance. 9 octobre 1981 : abolition de la peine de mort. 1982-83 : lois de décentralisation ; tournant de la rigueur (mars 1983). 1983 : Marche pour l'égalité ; découverte du VIH à l'Institut Pasteur. 1984 : Canal+. 1986-88 : première cohabitation (Mitterrand-Chirac). Mai 1988 : réélection de Mitterrand.

8.3.4 Frise récapitulative

La France de 1974 à 1988 : alternance et mutations.

Méthode : Analyser un document audiovisuel ou une affiche de campagne

Exemple : l'affiche « La force tranquille » de Mitterrand (1981, conçue par Jacques Séguéla) ou un extrait du débat télévisé de l'entre-deux-tours.

  • Décrire précisément : composition de l'image (le candidat devant un village au clocher, ciel aux couleurs du drapeau), slogan, absence ou présence des logos partisans.
  • Interpréter les choix : « La force tranquille » rassure un électorat centriste inquiet (village = enracinement, tradition — paradoxe pour un candidat socialiste allié aux communistes) ; la communication politique devient un métier (rôle des publicitaires, des sondages, de la télévision depuis le premier débat de 1974 : « Vous n'avez pas le monopole du cœur »).
  • Replacer dans l'évolution des médias : le chapitre montre que la politique s'adapte au nouvel écosystème audiovisuel — un document de campagne s'analyse donc aussi comme un document d'histoire des médias.

8.4 Bilan

Entre 1974 et 1988, la France a changé de visage. Politiquement, elle a éprouvé avec succès l'alternance (1981) et la cohabitation (1986) : les institutions de la Ve République sortent renforcées de ce que leurs adversaires annonçaient comme des crises fatales. Socialement, la crise a installé le chômage de masse, mais l'émancipation engagée dans les années 1960-70 s'est approfondie : droits des femmes (IVG), abolition de la peine de mort, majorité à 18 ans, démocratisation scolaire, affirmation des enfants de l'immigration. Culturellement, la révolution audiovisuelle et la culture de masse ont transformé le quotidien, tandis que l'épidémie de SIDA imposait de nouvelles solidarités et de nouveaux combats. La France de 1988 — européenne, pluraliste, médiatique — n'est plus celle de Pompidou.

Propriété : L'essentiel du chapitre

  • Giscard d'Estaing (1974-1981) : réformes de société — majorité à 18 ans, loi Veil sur l'IVG (17 janvier 1975), divorce par consentement mutuel — mais crise économique et montée du chômage.
  • 10 mai 1981 : première alternance ; réformes Mitterrand — abolition de la peine de mort (9 octobre 1981), retraite à 60 ans, décentralisation, nationalisations, radios libres.
  • Mars 1983 : tournant de la rigueur ; 1986-1988 : première cohabitation ; réélection de Mitterrand (1988).
  • Société en mutation : droits des femmes, jeunesse, démocratisation scolaire, immigration et intégration (Marche pour l'égalité 1983, montée du FN).
  • Culture et médias : fin du monopole audiovisuel, Canal+ (1984), privatisation de TF1 (1987), Minitel, culture de masse.
  • SIDA : VIH isolé à l'Institut Pasteur (1983), mobilisations associatives (AIDES 1984, Act Up 1989), enjeux de prévention et scandale du sang contaminé.

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