L'autorité de la parole
Cours complet · HLP (première), chapitre 3 · première, spécialité humanités, littérature et philosophie
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Au pied de l'Hélicon, une montagne de Béotie, un berger fait paître ses troupeaux. La tradition place la scène vers la fin du VIIIe siècle avant notre ère. Les Muses, filles de Mémoire, lui apparaissent, lui adressent une parole rude — elles traitent les bergers de ventres, c'est-à-dire d'êtres qui ne sont bons qu'à manger —, puis lui remettent un rameau de laurier et lui insufflent une voix divine, afin qu'il chante ce qui sera et ce qui fut. Le berger se nomme Hésiode, et il fait dans son poème une chose qu'aucun aède n'avait faite : il donne son propre nom. Non pour se glorifier, mais pour enregistrer une investiture. Ce n'est pas lui qui parlera : ce sont elles, par lui.
Vingt-quatre siècles plus tard, le mercredi 22 mars 1662, dans l'église du Louvre, un prêtre de trente-quatre ans monte en chaire devant Louis XIV et sa cour pour prêcher sur la mort. Il s'appelle Jacques-Bénigne Bossuet. Il n'a reçu aucune vision, il n'a pas été élu par la cour, et son talent — considérable — ne lui donne aucun droit sur ceux qui l'écoutent. Ce qui l'autorise tient en une ligne de latin qu'il énonce d'abord et qui commande tout le reste : un verset de l'Écriture. Il ne parle pas en son nom. Il commente un texte dont l'autorité n'est pas la sienne, et c'est de ce texte, non de lui, que descend le droit de dire au roi de France qu'il mourra comme les autres.
Entre le berger de l'Hélicon et le prédicateur du Louvre, la distance est immense et la structure est la même. Dans les deux cas, celui qui parle commence par déclarer qu'il ne parle pas de son propre chef. Dans les deux cas, cette déclaration n'affaiblit pas la parole : elle la rend croyable. Il y a donc, dans les sociétés humaines, des paroles qui obtiennent d'être crues non parce qu'elles prouvent, mais parce qu'elles sont autorisées — et il faut comprendre par quel mécanisme.
Problématique. D'où une parole tient-elle le droit d'être crue ? Si ce droit vient d'ailleurs que de ce qu'elle démontre — de l'inspiration, de la fonction, du livre, de l'ancienneté, du savoir —, alors l'autorité est-elle un substitut de la preuve, une condition qui la rend possible, ou une usurpation qu'il faut démonter ? Et si l'on démonte toutes les autorités, reste-t-il quelqu'un que l'on puisse encore croire ?
Les auteurs grecs et latins sont cités ici en français. Sauf mention expresse d'un traducteur, les traductions données sont des traductions de service, faites au plus près du texte pour l'usage de la classe : ce ne sont pas des traductions littéraires établies, et il ne faut donc pas les citer comme telles dans un devoir. Les références renvoient aux divisions canoniques des œuvres — chant et vers pour les poètes, livre et paragraphe pour les historiens, partie, question et article pour les théologiens scolastiques.
Les textes bibliques sont donnés dans la traduction de Louis Segond (1880), tombée dans le domaine public ; les références sont indiquées en livre, chapitre et verset — par exemple Jérémie, 1, 6. Cette traduction est protestante et française ; les catholiques du XVIIe siècle que nous lirons citaient, eux, la Vulgate latine de saint Jérôme, et leur français est une traduction faite en chaire, sur-le-champ, par le prédicateur lui-même : la différence sera signalée là où elle compte.
Les auteurs de langue française sont cités littéralement ; l'orthographe des textes du XVIe siècle est modernisée, ce qui est signalé à chaque fois. Lorsqu'une formule ne nous est parvenue que par un témoin tardif ou sous des formes variables, elle est rapportée sans guillemets.
3.1 Introduction : d'où une parole tient-elle le droit d'être crue ?
3.1.1 Trois choses que le français confond
Une même phrase française — « il a autorité en la matière » — recouvre trois faits qu'il faut apprendre à séparer, parce que rien ne garantit qu'ils aillent ensemble.
Avoir raison est une propriété de ce qui est dit : la proposition est vraie, ou l'argument est valide. Cela ne dépend d'aucune personne. Être cru est un fait qui concerne l'auditoire : il accorde sa confiance, à tort ou à raison. Avoir le droit de parler est un fait institutionnel : dans telle assemblée, à tel moment, telle personne et non telle autre peut prendre la parole. On peut avoir raison sans être cru — c'est la situation de Cassandre, et souvent celle du savant. On peut être cru sans avoir raison — c'est la définition de l'erreur autorisée. On peut avoir le droit de parler sans avoir rien à dire, et n'avoir aucun droit de parler tout en disant vrai : le chapitre étudiera un texte, celui de Thersite, où c'est exactement le cas.
L'autorité de la parole est ce qui fait tenir ensemble le deuxième et le troisième terme : elle transforme un droit de parler en un crédit accordé. Et c'est précisément parce qu'elle peut se passer du premier qu'elle a toujours été suspecte.
Le latin distingue deux mots que le français réunit. La potestas est le pouvoir de contraindre : elle dispose de la force, et l'on peut lui obéir sans y consentir. L'auctoritas est tout autre chose : elle vient d'augere, faire croître, et désigne la qualité de celui dont la parole ajoute du poids à une décision, la garantit, la fait tenir. Elle ne commande pas : elle est reconnue. Le Sénat romain n'avait pas la potestas — les magistrats l'avaient — mais il avait l'auctoritas, et un avis du Sénat, qui n'était juridiquement qu'un avis, valait décision.
L'autorité de la parole est donc ce crédit qu'un discours obtient avant d'avoir prouvé quoi que ce soit, en raison de ce qu'est celui qui le tient, du lieu où il le tient, ou de la source dont il se réclame. Sa marque distinctive est celle-ci : on la croit sans exiger la preuve, et l'exiger serait déjà lui retirer son autorité.
Une remarque s'impose aussitôt, et il faut la tenir jusqu'au bout du chapitre : l'autorité ne rend pas vrai. Elle décide de qui sera cru. Ces deux choses sont si différentes qu'on peut soutenir la thèse dure — toute autorité est une imposture, puisqu'elle obtient sans preuve ce que la preuve seule devrait obtenir — et la thèse inverse, qui est plus difficile et probablement plus juste : sans autorité, il n'y aurait presque rien que nous puissions savoir. Ce que je sais du monde, je le tiens à quatre-vingt-dix-neuf pour cent de paroles que je n'ai pas vérifiées : je crois qu'il existe une ville nommée Tokyo, que mon acte de naissance dit vrai, que la Terre tourne. Une vie humaine ne suffit pas à tout vérifier. Croire sur parole n'est donc pas une faiblesse occasionnelle de la connaissance : c'en est le régime ordinaire.
Toute société humaine institue des paroles qui font autorité : elle décide qui peut parler au nom de quoi, et à quelles conditions on le croira. Cette institution est nécessaire — sans elle, rien ne se transmettrait, aucune décision ne se prendrait, aucune promesse ne tiendrait. Elle est en même temps dangereuse — elle obtient l'adhésion sans la preuve, et rien n'empêche qu'elle serve l'erreur. Toute l'histoire que ce chapitre parcourt, du poète inspiré au prédicateur classique, est faite de dispositifs inventés pour établir cette autorité, et de contestations inventées pour la démonter. Aucune contestation, on le verra, n'y parvient sans invoquer à son tour une autorité.
3.1.2 Une grille pour tout le chapitre
Les textes que nous lirons appartiennent à des genres très différents — poème cosmogonique, épopée, prophétie, discours funèbre, récit historique, article de théologie, essai, pamphlet, sermon, fragment. Une même grille permet pourtant de les interroger, et il vaut mieux l'appliquer méthodiquement que se fier à l'impression.
Méthode : Analyser une parole qui fait autorité
Quatre questions, toujours les mêmes, à poser dans cet ordre. 1. Au nom de quoi ? — Qui ou quoi est invoqué comme source : un dieu, une Muse, un texte, une fonction, un peuple, une expérience, un maître ancien, la raison ? Cherchez la formule qui opère le transfert (« ainsi parle l'Éternel », « le Sénat estime », « Aristote dit », « au nom du peuple français »). 2. Devant qui ? — L'autorité n'existe que reconnue : décrivez l'auditoire, ce qu'il peut faire (approuver, se taire, voter, partir) et ce qu'il ne peut pas faire. 3. Qu'est-ce qui se voit ? — Le lieu (une chaire, une tribune, un tribunal, une montagne), l'objet tenu (un sceptre, un rameau, un livre), le vêtement, le rite, la formule d'ouverture. L'autorité se manifeste toujours par du visible, et ce visible est un argument qui ne se discute pas. 4. Que se passe-t-il si l'on n'obéit pas ? — La sanction dit la nature de l'autorité : rien du tout (c'est une pure auctoritas), le ridicule, l'exclusion, la damnation, les coups. Là où l'on trouve les coups, on a affaire à de la potestas déguisée.
Ces quatre questions sont, indissociablement, littéraires et philosophiques. La première est une question d'énonciation — qui parle dans le texte, et au nom de qui ? — et c'est en même temps la question du fondement. La troisième relève de la description d'une scène, et c'est en même temps la question de ce que vaut un signe. Ce chapitre ne sépare donc jamais l'analyse des formes de l'examen des thèses : l'aveu que les Muses font à Hésiode est une figure de style et une théorie de la vérité poétique ; la laideur de Thersite est un procédé épique et un argument ad hominem ; la structure de l'article scolastique est une forme littéraire et une politique de la controverse.
Ces huit sources n'apparaissent pas toutes en même temps, et elles ne se succèdent pas non plus proprement : elles s'accumulent, se disputent le terrain et se recouvrent. La frise ci-dessous donne l'ordre des scènes que nous allons lire, de la montagne d'Hésiode à la chaire du Louvre.
3.2 Le maître de vérité : la Muse, la mémoire, le poète
3.2.1 Pourquoi l'aède commence par avouer qu'il ne sait rien
Le premier détenteur d'une parole autorisée, dans la culture grecque, n'est ni le prêtre ni le roi : c'est le poète. La chose surprend, et elle est capitale. Dans une société sans archives, sans bibliothèques et presque sans écriture, la seule mémoire disponible est celle des chanteurs. Ce qui n'est pas chanté n'existe plus. Le poète n'est donc pas un artiste au sens moderne, un homme qui propose une œuvre à l'appréciation d'un public : il est un fonctionnaire de la mémoire collective, et sa parole a valeur de document.
D'où un problème que la poésie grecque résout par un geste toujours identique. Comment un homme peut-il raconter ce qu'il n'a pas vu — la naissance des dieux, une guerre vieille de quatre siècles, le nom de deux cents capitaines et de leurs vaisseaux ? Réponse : il ne le peut pas. Et c'est pourquoi il commence par le dire.
L'invocation est la formule par laquelle le poète, au seuil de son chant, demande à une divinité de chanter à travers lui. Les Muses sont, dans la Théogonie d'Hésiode, les neuf filles de Zeus et de Mnémosyne, c'est-à-dire de Mémoire. Cette généalogie est déjà une thèse : la poésie est fille de la mémoire, et la mémoire est ce qui arrache les choses à la disparition. Le mot grec de la vérité, alêtheia, se laisse d'ailleurs analyser comme un composé privatif — ce qui n'est pas oublié, ce qui échappe au lêthê. Dire vrai et se souvenir sont, dans cette langue, deux faces d'un même acte.
L'invocation est donc un dispositif d'énonciation : elle installe dans le texte deux voix, celle de l'homme qui chante et celle de la déesse qui sait, et elle attribue à la seconde tout le contenu. Homère, au deuxième chant de l'Iliade, au moment d'énumérer les contingents grecs, formule la chose avec une netteté qui vaut définition : les Muses sont déesses, elles sont présentes partout et savent tout, tandis que les hommes n'entendent qu'une rumeur et ne savent rien. Le poète n'a pas la connaissance : il a le canal.
Démonstration (Un paradoxe fondateur, et ce qu'il produit)
L'aveu d'ignorance est l'instrument de l'autorité. C'est un mouvement qu'il faut nommer, car nous le retrouverons partout : plus celui qui parle se déclare incapable, plus la parole qu'il transmet paraît venir d'ailleurs, donc d'une source plus haute. Le prophète biblique dira qu'il ne sait pas parler ; le prédicateur classique dira qu'il n'est qu'un pécheur ; l'orateur dira qu'il est un homme simple sans art. Ce sont trois versions d'un même geste.
Il faut mesurer ce que ce geste coûte. Une parole qui vient d'ailleurs n'est pas discutable. On peut demander à un homme sur quoi il se fonde ; on ne peut pas contredire une Muse. L'autorité de l'inspiration met le contenu hors d'atteinte de la critique, et c'est là son efficacité comme son scandale.
Le chapitre consacré à l'art de la parole a montré qu'un orateur s'accrédite par ce que la tradition nomme l'êthos — l'image de compétence, de droiture et de bienveillance qu'il construit par son discours. L'autorité de la parole inspirée fonctionne exactement à l'envers : elle ne construit pas une image de compétence, elle la démolit, et c'est de cette démolition qu'elle tire son crédit. Deux régimes opposés de la prise de parole, qui coexistent dans la même culture.
3.2.2 Le poète, l'historien, le philosophe : une même formule
Ce qui frappe, dans la période de référence, c'est que la formule d'investiture poétique ne reste pas confinée à la poésie. Elle passe.
Pindare (v. 518-438 av. J.-C.), qui compose des odes pour les vainqueurs des grands concours, retourne le dispositif : ce n'est plus seulement la Muse qui autorise le poète, c'est le poète qui, par son chant, confère au vainqueur une gloire durable. L'exploit sportif dure une journée ; sans le poème, il s'efface. La parole du poète devient ainsi la seule instance capable de transformer un fait en mémoire — un pouvoir considérable, et rétribué : les odes de Pindare sont des commandes.
Parménide d'Élée (début du Ve siècle) écrit un traité de philosophie — sur l'être, sur ce qui est et ne peut pas ne pas être — et il l'écrit en vers, dans une forme empruntée à l'épopée, en racontant qu'un char tiré par des cavales l'a conduit jusqu'à une déesse qui lui révèle la vérité. Le philosophe qui va soutenir les thèses les plus abstraites de toute la pensée grecque commence donc par un récit d'investiture. Faut-il y voir un vestige, une convention littéraire dont il ne pouvait pas se passer, ou l'aveu que même le raisonnement le plus pur a besoin d'être autorisé pour être écouté ? La question reste ouverte, et elle est belle.
Hérodote (v. 480-425 av. J.-C.), enfin, ouvre son Enquête par une phrase qui rompt avec tout cela : il annonce qu'il expose le résultat de son enquête personnelle, afin que les actions des hommes ne s'effacent pas avec le temps. Le mot grec est historiê : l'enquête, la recherche menée par quelqu'un. Aucune Muse. Le garant n'est plus une déesse, c'est un homme qui a voyagé, interrogé, comparé — et qui signe. C'est l'une des révolutions intellectuelles majeures de la période : la substitution d'une autorité vérifiable à une autorité révélée. Elle ne fait pas disparaître l'autre ; elle lui donne pour la première fois une concurrente.
En Grèce archaïque, le poète est le premier détenteur d'une parole qui fait autorité, parce qu'il est le gardien d'une mémoire sans écriture. Son autorité repose sur un dispositif paradoxal : il se déclare ignorant pour attribuer son chant aux Muses, filles de Mémoire. Ce dispositif migre vers la philosophie (Parménide) et se heurte, au Ve siècle, à une autorité d'un type nouveau : celle de l'enquêteur qui répond de ce qu'il avance (Hérodote). Le conflit entre la parole reçue et la parole vérifiée est ouvert ; il ne se refermera pas.
3.3 La parole religieuse : le prophète, le livre, la chaire
3.3.1 Celui qui ne veut pas parler
Le prophète n'est pas, dans les textes bibliques, un homme qui prédit l'avenir : c'est un homme qui porte une parole qui n'est pas la sienne. Le grec prophêtês signifie celui qui parle devant, ou à la place de. Et le trait le plus constant de sa mise en scène est le refus.
Moïse, à qui il est ordonné d'aller parler au Pharaon, objecte qu'il n'a pas la parole facile, qu'il a la bouche et la langue embarrassées (Exode, 4, 10). Jérémie objecte qu'il ne sait point parler, parce qu'il est un enfant (Jérémie, 1, 6). Isaïe se déclare un homme dont les lèvres sont impures (Isaïe, 6, 5). Dans les trois cas, l'objection est écartée, et elle est écartée de la même façon : ce n'est pas leur affaire. La bouche sera touchée, les paroles y seront mises. L'inaptitude n'est pas un obstacle : elle est la condition.
Démonstration (L'inaptitude comme preuve)
Le raisonnement est rigoureux, et il faut le reconstruire. Si l'homme qui parle est un orateur habile, on peut soupçonner que son succès vient de son habileté. S'il est notoirement incapable, son succès ne peut venir de lui : il prouve la source. L'incompétence devient donc un argument, et le seul argument que l'habileté ne puisse pas contrefaire.
C'est l'exact inverse du régime décrit dans le chapitre sur l'art de la parole, où l'orateur devait établir sa compétence, soigner son exorde, se rendre l'auditoire bienveillant, attentif et docile. Ici, il n'y a pas d'exorde au sens rhétorique : la formule d'ouverture n'est pas destinée à concilier l'auditoire, elle est destinée à le dessaisir. « Ainsi parle l'Éternel » n'est pas une captation de bienveillance, c'est une notification.
Littérairement, le procédé porte un nom : c'est une forme de prétérition — je ne sais pas parler, dit celui qui parle admirablement, dans un livre dont la prose est l'une des plus travaillées de l'Antiquité. Le lecteur constate donc une contradiction entre ce que le texte dit et ce que le texte fait. Mais cette contradiction n'est pas une maladresse : elle est la marque même du dispositif. Le texte veut qu'on attribue sa force à autre chose qu'à son auteur.
La question philosophique. Une parole peut-elle être garantie par l'incapacité de celui qui la porte ? L'argument a une forme reconnaissable : il exclut une explication (le talent) pour imposer l'autre (l'inspiration), sans envisager les autres possibles. C'est ce que la logique appelle un faux dilemme. Mais on peut le défendre : il existe des situations où celui qui parle manifestement contre son intérêt et contre son confort obtient une créance que l'habile n'obtient pas. Nous croyons plus volontiers celui qui n'a rien à y gagner — et le prophète, dans ces récits, n'y gagne que des ennuis.
3.3.2 Du porteur au texte : l'autorité devient un livre
Le grand basculement de la période de référence est celui-ci : l'autorité, qui reposait sur une personne inspirée, se transfère à un texte. Une fois le texte fixé, le porteur vivant n'est plus nécessaire ; il devient même suspect. On ne demande plus « qui a parlé ? » mais « qu'est-il écrit ? »
Ce transfert crée un métier entièrement nouveau, et une chaîne d'opérations qu'il faut distinguer, car chacune est un lieu de pouvoir : établir le texte (quels livres en font partie, quel est le bon état des mots), traduire, lire publiquement, commenter, appliquer à la situation présente de ceux qui écoutent. Celui qui tient l'un de ces maillons tient une part de l'autorité du texte lui-même — et c'est pourquoi la question de la traduction sera, au XVIe siècle, une affaire où l'on meurt.
L'exégèse est l'explication d'un texte tenu pour autorisé : elle en dégage le sens, verset par verset. La tradition médiévale distingue plusieurs sens superposés — le sens littéral (ce qui s'est passé) et les sens spirituels, dont l'allégorique (ce que cela signifie pour la foi) et le moral (ce que cela me commande). L'herméneutique est la théorie de cette interprétation : elle demande à quelles règles une lecture doit obéir pour être recevable. La glose est la note qui accompagne le texte dans le manuscrit, dans la marge ou entre les lignes ; à force de croître, elle a fini par occuper plus de place que le texte, ce qui est une image exacte du problème : le commentaire finit par avoir sa propre autorité.
Augustin (354-430), rhéteur converti, occupe ici une position charnière. Le chapitre sur l'art de la parole a rappelé qu'au quatrième livre de La Doctrine chrétienne (achevé en 426) il déclare l'art oratoire neutre et l'annexe au service de la vérité chrétienne. Mais son apport propre à notre question est ailleurs : dans le De magistro (389), un dialogue avec son fils Adéodat, il soutient une thèse déconcertante — les mots ne peuvent pas, à eux seuls, enseigner. Ils avertissent, ils dirigent l'attention ; celui qui écoute ne comprend que s'il trouve en lui-même de quoi vérifier ce qu'on lui dit. Il y aurait donc un maître intérieur, et la parole du maître extérieur ne serait qu'un signal.
Démonstration (Ce que la thèse du maître intérieur fait à l'autorité)
Elle la fonde et elle la mine à la fois, ce qui explique sa fortune. Elle la fonde, puisque la vérité vient d'une source qui dépasse l'homme qui parle. Elle la mine, puisque aucun maître humain ne peut plus prétendre transmettre : il ne fait qu'indiquer. Un professeur qui prend cette thèse au sérieux ne peut plus exiger d'être cru sur parole ; il doit conduire l'élève à voir lui-même.
Le geste est le même que celui de Socrate, avec une source différente : là où Socrate renvoie l'interlocuteur à l'examen qu'il peut mener lui-même, Augustin le renvoie à une lumière intérieure. Dans les deux cas, l'autorité du maître extérieur est abaissée au rang d'occasion. Et dans les deux cas, il faut remarquer que l'auteur qui soutient cela le soutient dans un texte qui, lui, demande à être cru.
3.3.3 La chaire : un dispositif d'autorité
Le sermon est le grand genre oratoire de l'Âge classique français, et c'est aussi le plus complet des dispositifs d'autorité, parce qu'il rend visible tout ce que les autres cachent.
Le lieu : une chaire, c'est-à-dire un siège élevé, avec un escalier, un abat-voix qui rabat la voix vers l'assemblée. On y monte ; on en descend. La hauteur n'est pas un confort acoustique, c'est un énoncé.
L'auditoire : il ne répond pas. C'est la différence décisive avec l'assemblée et le tribunal étudiés dans le chapitre sur l'art de la parole, où l'adversaire réplique. Ici, personne ne réplique. L'orateur n'a pas à craindre la contradiction ; il n'a à craindre que l'ennui.
La formule d'ouverture : le prédicateur énonce d'abord un verset, en latin, souvent bref. Ce verset est le thème. Tout le sermon en sortira. La structure canonique du sermon classique enchaîne l'exorde, l'annonce du partage en deux ou trois points, les points eux-mêmes, la péroraison — soit exactement le plan rhétorique décrit dans le chapitre précédent, mais avec une différence de fond : la confirmation ne prouve pas par des arguments, elle prouve par des autorités, c'est-à-dire par d'autres textes.
La descente de l'autorité se fait ainsi par trois marches : le verset est cité dans la langue sacrée ; il est traduit et expliqué ; il est appliqué à ceux qui sont là, ce jour-là. La troisième marche est la plus délicate et la plus puissante, car c'est elle qui transforme un texte vieux de quinze siècles en une parole adressée à un homme assis au premier rang.
Il faut mesurer l'anomalie politique que constitue la chaire dans la France de Louis XIV. Dans tout le royaume, le roi est celui devant qui l'on se découvre et que l'on ne contredit pas. À l'église, il est assis, et un homme placé plus haut que lui lui dit qu'il mourra, que sa grandeur est un néant, et qu'il rendra compte. Bossuet, qui écrira par ailleurs la théorie la plus complète du droit divin des rois dans sa Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte (rédigée pour l'éducation du Dauphin, publiée en 1709), est le même homme qui, en chaire, rappelle au monarque sa mortalité.
Il n'y a pas là de contradiction, mais une architecture : c'est parce que le roi tient son pouvoir de Dieu qu'il est soumis à la parole qui vient de Dieu. La même source autorise le prince et le prédicateur — et c'est exactement pour cette raison que le conflit entre eux est toujours possible, et qu'il a effectivement eu lieu, en France comme ailleurs, chaque fois que l'Église et le roi ont revendiqué la même origine pour des décisions contraires.
3.4 La parole politique : parler au nom de la cité
3.4.1 Le magistrat n'est pas un orateur
Quand Périclès prononce, pendant l'hiver 431-430 avant notre ère, l'oraison funèbre des premiers morts de la guerre du Péloponnèse, il ne s'exprime pas comme un citoyen parmi d'autres. Il a été choisi par la cité pour cet office, et Thucydide le précise. Cette désignation change tout : il ne parle pas pour lui, il parle pour Athènes, devant Athènes, à la place d'Athènes.
Il faut sentir la différence avec la situation ordinaire de l'orateur. Dans l'assemblée, un citoyen prend la parole et engage sa seule personne : s'il se trompe, il est démenti. Dans la cérémonie funèbre, l'orateur occupe une fonction, et sa parole engage la collectivité — ce qu'il dit de la démocratie athénienne devient la définition officielle qu'Athènes donne d'elle-même. C'est pourquoi ce discours a été lu, pendant vingt-cinq siècles, comme un manifeste politique et non comme un morceau d'éloquence funèbre.
Trois expressions voisines et trois choses distinctes, qu'il faut manier avec précision. Une parole autorisée est celle que son locuteur a le droit de tenir : le magistrat élu, le prêtre ordonné, l'expert reconnu. Une parole d'autorité est celle qui invoque une source extérieure pour se faire croire : « comme le dit Aristote », « il est écrit ». Une parole autoritaire est celle qui refuse la discussion et compte sur la seule position de celui qui parle. Les trois peuvent coïncider ; elles ne le font pas nécessairement, et beaucoup de désaccords tiennent à leur confusion.
3.4.2 Rome : l'autorité du Sénat et la parole qui fait redescendre
Rome donne à notre question son vocabulaire. L'auctoritas patrum — l'autorité des Pères, c'est-à-dire des sénateurs — est un pouvoir sans pouvoir : le Sénat ne commande pas, il estime. Un décret du Sénat s'énonce senatus consultum : ce que le Sénat a conseillé. Et pourtant, pendant quatre siècles, rien d'important ne se décide contre. Cicéron le dit d'une formule que la tradition politique n'a jamais oubliée : au peuple la puissance, au Sénat l'autorité.
L'épisode le plus instructif est celui de 494 avant notre ère, tel que Tite-Live le raconte au deuxième livre de son Histoire romaine, écrit quatre siècles et demi plus tard. Les plébéiens, écrasés de dettes, quittent la ville et s'installent sur une colline hors les murs. Ils n'attaquent pas ; ils se retirent. Rome est paralysée. Le Sénat envoie un homme, Menenius Agrippa, et cet homme ne raisonne pas : il raconte une histoire de membres du corps qui refusent de nourrir l'estomac et dépérissent avec lui. La plèbe redescend.
Ce texte, étudié en détail plus loin, cumule les trois questions du chapitre : il montre une parole qui fait autorité sans commander, une image qui remplace un argument, et une parole qui produit une action immédiate et matérielle. Il appartient aussi, par sa forme, au chapitre suivant : l'apologue est un procédé de fiction, et son efficacité tient à ce que la fiction fait accepter ce que l'argument nu ferait refuser. Cette dimension y sera reprise ; nous ne la traitons ici que du point de vue de l'autorité.
La parole politique autorisée ne tire pas son crédit de sa justesse mais d'une position : élu, magistrat, sénateur, roi. Elle parle au nom d'un collectif, et c'est ce qui la distingue de l'éloquence privée. Rome en donne le vocabulaire durable en séparant l'auctoritas, qui est reconnue et se retire si l'on cesse de la reconnaître, et la potestas, qui contraint. Le cas de Menenius Agrippa montre le point extrême : une autorité qui n'a strictement aucun moyen de contrainte obtient, par un récit, ce que l'armée n'obtiendrait pas.
3.5 La parole savante et didactique : l'école, la dispute, l'argument d'autorité
3.5.1 Enseigner, c'est-à-dire faire croire ce qu'on n'a pas vérifié
Il existe une forme d'autorité que nous subissons tous et dont nous parlons peu : celle du maître d'école. Elle est particulière parce qu'elle est provisoirement légitime : l'élève croit ce qu'on lui dit parce qu'il n'a pas encore les moyens de le vérifier, et l'enseignement est réussi lorsqu'il lui donne ces moyens, c'est-à-dire lorsqu'il se rend inutile. Une autorité didactique qui se perpétue a échoué.
Le Moyen Âge organise cette transmission avec une rigueur dont nous vivons encore. Le chapitre sur l'art de la parole a décrit l'institution — le trivium, la disputatio universitaire, l'article de la Somme — et il n'y a pas lieu d'y revenir. Ce qui nous occupe ici est autre chose : le statut de l'argument tiré d'une autorité.
L'argument d'autorité consiste à tenir une proposition pour vraie parce qu'un auteur reconnu l'a soutenue. La formule latine ipse dixit — lui-même l'a dit — désignait chez les disciples de Pythagore la clôture de toute discussion ; au Moyen Âge, l'expression Philosophus dixit, le Philosophe l'a dit, renvoie à Aristote, dont l'autorité devient si écrasante qu'on discute son texte plutôt que la chose. La logique moderne classe cet argument parmi les raisonnements non concluants ; mais il faut voir que sa force ne vient pas d'une erreur de raisonnement : elle vient d'une nécessité pratique. Personne ne peut tout établir par soi-même.
Deux images médiévales disent, mieux qu'un traité, l'ambivalence de ce rapport aux anciens.
La première est celle des nains juchés sur des épaules de géants. Elle est attribuée à Bernard de Chartres, maître du XIIe siècle dont il ne reste presque rien, et elle nous est transmise par Jean de Salisbury, qui la rapporte dans son Metalogicon (1159) : nous sommes des nains montés sur des épaules de géants, si bien que nous voyons plus de choses et plus loin qu'eux, non par la pénétration de notre vue ni par notre taille, mais parce que nous sommes portés plus haut. La formule est un chef-d'œuvre d'équilibre : elle avoue une infériorité et revendique un avantage. L'autorité des anciens y est intégralement reconnue, et intégralement dépassée.
La seconde est celle de la translatio studii : l'idée que le savoir a voyagé d'Athènes à Rome, puis de Rome à Paris. Elle fait de l'autorité une chose mobile, qui se transporte et donc peut se perdre. Elle justifie l'école d'aujourd'hui par une filiation, ce qui est la manière la plus efficace de donner de l'autorité à une institution neuve.
Démonstration (Quand l'argument d'autorité est-il recevable ?)
Il ne l'est jamais comme preuve, et Thomas d'Aquin le dit lui-même avec une netteté qui surprend ceux qui imaginent le Moyen Âge soumis : l'argument tiré de l'autorité, lorsqu'il se fonde sur la raison humaine, est le plus faible de tous. Le texte est étudié plus loin. Retenons ici la conséquence : à l'intérieur d'une pensée qui procède par autorités, il existe une hiérarchie des autorités, et la connaître fait partie du métier.
Il est pourtant indispensable comme économie. Nul ne refait la démonstration de tout ce qu'il tient pour vrai. La question raisonnable n'est donc pas « faut-il croire sur parole ? » — il le faut bien — mais « à quelles conditions est-il rationnel de croire sur parole ? ». Trois conditions se dégagent des textes que nous lisons : que celui qu'on croit soit compétent sur ce point précis ; qu'il n'ait pas d'intérêt personnel à soutenir ce qu'il soutient ; et qu'il existe, dans son milieu, d'autres compétents capables de le contredire. La troisième est la plus importante, et c'est celle que l'université médiévale institutionnalise avec la disputatio : une autorité contrôlée par ses pairs n'est pas une autorité du même type qu'une autorité sans contradicteur.
La forme de l'article scolastique est, à elle seule, une politique. On énonce la question ; on donne d'abord les objections, dans leur meilleure version ; on cite une autorité contraire (sed contra) ; on répond ; on reprend chaque objection. L'adversaire est donc cité avant d'être réfuté, et cité au mieux de sa force. C'est le contraire exact de la censure, et c'est un modèle d'écriture argumentative que la dissertation française a hérité en le simplifiant.
3.6 Contester l'autorité
3.6.1 Quatre manières de dire non
Les contestations que la période de référence a produites ne se ressemblent pas, et il serait faux de les additionner. Chacune coupe la chaîne à un endroit différent.
Socrate coupe au niveau du porteur. Sa méthode consiste à demander à celui qui sait de dire ce qu'il sait, et à montrer qu'il ne peut pas en rendre compte. Le poète ne sait pas expliquer ses vers, l'homme politique ne sait pas définir la justice. Socrate ne dit pas qu'ils ont tort sur le fond : il dit qu'ils ne peuvent pas justifier ce qu'ils avancent, donc que leur autorité est sans titre. Il ne remplace pas cette autorité par la sienne — il déclare ne rien savoir — mais par une procédure : l'examen.
La Réforme coupe au niveau du commentaire. Le principe de l'Écriture seule, formulé au début du XVIe siècle, ne conteste pas l'autorité du texte sacré : il la porte à l'absolu, et retire par là même l'autorité à l'institution qui l'interprétait. D'où la conséquence pratique immense : il faut que chacun puisse lire, donc traduire en langue vulgaire, donc imprimer, donc alphabétiser. Une querelle sur l'autorité de la parole a produit, en un siècle, une révolution de la lecture.
Montaigne coupe au niveau du transfert. Il n'attaque ni la source ni le texte : il refuse que la vérité appartienne à celui qui l'a dite le premier. Une proposition vraie ne devient pas plus vraie parce qu'un ancien l'a signée. Le texte est étudié plus loin ; il contient l'une des définitions les plus nettes de ce que l'autorité n'est pas.
La Boétie coupe au niveau de l'auditoire. Sa thèse est la plus radicale du chapitre : le tyran n'a que le pouvoir qu'on lui donne, et il suffit de cesser de le lui donner. L'autorité y est décrite comme un effet de la reconnaissance, donc comme quelque chose que ceux qui la subissent produisent et peuvent cesser de produire.
Descartes, enfin, coupe partout à la fois — et c'est ce qui rend son geste si spectaculaire et si difficile à imiter. Il décide de tenir pour faux tout ce dont il peut douter, y compris ce qu'il a appris de ses maîtres, afin de chercher un point qui résiste. Le Discours de la méthode (1637) est écrit en français, et non en latin, pour être lu par ceux qui n'ont pas étudié : la langue même du livre est un acte contre l'autorité scolaire.
Démonstration (La loi que toutes ces contestations vérifient)
Aucune ne supprime l'autorité ; chacune la déplace. Socrate substitue au maître l'examen mené en commun. La Réforme substitue à l'Église le texte lu par chacun — mais un texte qu'il faut bien traduire, donc des traducteurs, donc de nouveaux clercs, et l'on voit très vite renaître des orthodoxies. Montaigne substitue à l'autorité des anciens le jugement propre, mais il écrit un livre farci de citations latines. Descartes substitue à tout la raison naturelle, présentée comme la chose du monde la mieux partagée — c'est-à-dire qu'il fonde une nouvelle autorité, la plus puissante des temps modernes, en déclarant qu'elle appartient également à tous.
La conséquence est méthodologique et il faut s'y tenir. La question n'est jamais « faut-il de l'autorité ? » : il y en aura. La question est toujours laquelle, contrôlée par qui, et révocable comment. Un devoir qui se contente de dénoncer l'argument d'autorité passe à côté du problème ; un devoir qui montre par quoi on remplace celle qu'on récuse, et ce que ce remplacement coûte, a compris quelque chose.
3.7 Les règles de la parole publique, les codes, la parole et l'action
3.7.1 Ce qui règle la prise de parole
Le programme demande de prolonger l'étude par une réflexion sur les règles auxquelles est soumise la parole publique. Elles sont de trois ordres, et il vaut la peine de les distinguer, parce qu'on les confond constamment dans les débats contemporains.
Les règles de tour déterminent qui parle, quand, et combien de temps. Elles sont d'une antiquité et d'une constance remarquables : le sceptre que se passent les héros homériques, la clepsydre qui mesure le temps de parole du plaideur athénien, la sonnette du président de séance, le tour de parole d'aujourd'hui. Leur fonction n'est pas décorative : sans elles, l'assemblée n'entend rien, et c'est le plus fort en voix qui décide. Une règle de tour est donc un instrument d'égalité.
Les règles de forme déterminent comment on doit parler dans tel lieu. Le chapitre sur l'art de la parole a nommé convenance l'ajustement du style au sujet, au public et au moment. Ce qui était là une règle stylistique devient ici une règle sociale : à l'église on ne plaisante pas, au salon on ne fait pas de discours, au tribunal on ne tutoie pas le juge, en famille on ne plaide pas. Transgresser une règle de forme, c'est manifester qu'on ne reconnaît pas le lieu — d'où la charge de la transgression, qui est toujours politique.
Les règles de contenu déterminent ce qu'il est permis de dire. Elles prennent, dans la période de référence, la forme du contrôle des livres : l'imprimatur, autorisation d'imprimer accordée par une autorité ecclésiastique, apparaît avec l'imprimerie, et pour cause. Toute technique qui multiplie la parole appelle un dispositif qui la filtre. C'est la remarque la plus transposable du chapitre : à chaque saut technique de la diffusion — le manuscrit, l'imprimé, le journal, le réseau — correspond une crise du contrôle, et une redéfinition de qui est autorisé.
3.7.2 Les paroles qui font
Reste le point le plus étonnant, et celui que le programme désigne comme « les rapports entre la parole et l'action ». Il existe des énoncés qui ne décrivent rien et qui, en étant prononcés, accomplissent ce qu'ils énoncent.
Un énoncé constatif décrit un état de choses et peut être vrai ou faux : « il pleut », « la séance a duré deux heures ». Un énoncé performatif accomplit, par sa seule énonciation, l'acte qu'il nomme : « je promets », « je jure », « je vous déclare unis par les liens du mariage », « la séance est ouverte ». Il n'est ni vrai ni faux ; il réussit ou il échoue. Le vocabulaire est récent — le philosophe britannique J. L. Austin l'a fixé dans des conférences prononcées en 1955 — mais le phénomène est aussi ancien que le serment, et toute la période de référence en vit.
Pour qu'un performatif réussisse, quatre conditions doivent être réunies, et elles décrivent exactement une situation d'autorité : la bonne personne (un capitaine peut marier en mer, un passager non), le bon lieu et le bon moment, la bonne formule (les mots consacrés, dans le bon ordre), et l'intention correspondante — celui qui promet sans vouloir tenir prononce un performatif valide mais creux, et c'est ce vide que la morale appelle la mauvaise foi.
Cette catégorie éclaire d'un coup une grande part des textes de la période. Le serment de Démosthène par les morts de Marathon, étudié dans le chapitre sur l'art de la parole, n'est pas seulement une figure : c'est un acte qui engage celui qui le prononce. La formule sacramentelle — les mots du baptême, ceux de la consécration — est un performatif dont l'efficacité suppose exactement les quatre conditions ci-dessus, et les querelles théologiques sur leur validité sont, techniquement, des discussions sur les conditions de réussite d'un acte de parole. Le verdict d'un tribunal ne constate pas la culpabilité : il l'établit juridiquement, et c'est pourquoi l'erreur judiciaire est un scandale d'un genre particulier — un acte réussi portant sur un fait faux. Le « je le veux » du mariage, la déclaration de guerre, l'ouverture d'une séance, l'adoubement, l'excommunication : autant d'actes que la parole seule accomplit.
Démonstration (Le revers : la parole donnée)
Si des mots font des choses, alors ne pas les tenir défait quelque chose. Une promesse non tenue n'est pas une simple fausseté : c'est un acte manqué, qui laisse dans le monde une obligation sans objet. La période de référence en fait une question centrale, parce que l'ordre social féodal repose sur des serments : l'hommage lie le vassal au seigneur par une parole et un geste, non par un contrat écrit.
Deux conséquences philosophiques. La première est que la parole crée de l'obligation, donc du temps : promettre, c'est disposer aujourd'hui de ce que je serai demain. La seconde est que le mensonge n'est pas la seule manière de mal parler, ni peut-être la plus grave. On peut ne dire que des choses vraies et n'avoir aucune parole ; on peut ne jamais mentir et trahir tous ses engagements. La véracité — dire ce qui est — et la fidélité — faire ce qu'on a dit — sont deux vertus distinctes de la parole, et notre langue les confond sous le mot d'honnêteté.
La question de l'entrée suivante s'annonce ici. Si la parole peut lier autrui à moi, elle peut aussi le capter : la promesse séduit, la déclaration d'amour engage, le flatteur promet sans rien devoir. C'est le terrain du chapitre consacré aux séductions de la parole, et nous nous arrêtons à sa frontière.
La parole publique est partout réglée : des règles de tour (qui parle, quand, combien de temps), des règles de forme (comment on parle en tel lieu), des règles de contenu (ce qu'il est permis de dire). Ces règles ne sont pas des entraves ajoutées à la parole : elles sont ce qui la rend possible. Et une part de la parole n'informe pas mais agit : jurer, promettre, déclarer, condamner, marier. Ces actes réussissent à quatre conditions, qui décrivent exactement une situation d'autorité. La parole n'est donc pas seulement un moyen d'agir sur les autres : elle est, dans certains cas, l'action même.
3.8 Repères
3.8.1 Chronologie
- VIIIe–VIIe s. av. J.-C. — Homère, Iliade et Odyssée ; Hésiode, Théogonie et Les Travaux et les Jours : l'invocation aux Muses, le poète garant de la mémoire.
- 494 av. J.-C. — Sécession de la plèbe sur le Mont Sacré ; ambassade de Menenius Agrippa (épisode raconté par Tite-Live quatre siècles et demi plus tard).
- début du Ve s. av. J.-C. — Parménide, Poème : la révélation d'une déesse au seuil d'un traité philosophique.
- v. 518-438 av. J.-C. — Pindare : l'ode qui confère la gloire.
- v. 440 av. J.-C. — Hérodote, Enquête : le garant n'est plus une Muse mais un homme qui a enquêté.
- hiver 431-430 av. J.-C. — Oraison funèbre de Périclès, rapportée par Thucydide, Guerre du Péloponnèse, II, 35-46.
- 399 av. J.-C. — Procès et mort de Socrate : l'examen contre les autorités établies.
- Ier s. av. J.-C. — Rome : l'auctoritas du Sénat distinguée de la potestas des magistrats ; Cicéron, Catilinaires, Philippiques.
- fin du Ier s. av. J.-C. — Tite-Live, Histoire romaine.
- Ier–IIe s. — Tacite, Annales : les discours insérés dans le récit historique, notamment l'allocution de Germanicus aux légions révoltées (I, 31-52).
- 389 — Augustin, De magistro : le maître intérieur.
- v. 397-401 — Augustin, Les Confessions.
- 426 — Augustin achève La Doctrine chrétienne : la rhétorique mise au service de la parole révélée.
- XIIe s. — Bernard de Chartres et l'image des nains sur les épaules de géants, rapportée par Jean de Salisbury, Metalogicon (1159).
- XIIIe s. — L'université, la disputatio, les Sommes ; Vincent de Beauvais, Miroir de la doctrine ; Thomas d'Aquin, Somme théologique (v. 1266-1273) et Somme contre les Gentils.
- à partir de 1517 — La Réforme et le principe de l'Écriture seule : l'autorité passe de l'institution interprétante au texte lu.
- v. 1548, publié 1574-1576 — La Boétie, Discours de la servitude volontaire.
- 1580-1588 — Montaigne, Essais : le refus de l'argument d'autorité et l'éducation du jugement.
- 1637 — Descartes, Discours de la méthode, écrit en français : le doute méthodique contre l'autorité des maîtres.
- 1660 — Pascal, Trois discours sur la condition des grands. 22 mars 1662 — Bossuet, Sermon sur la mort, prêché devant la cour au Louvre. 1670 — publication des Pensées.
- 1709 — Publication posthume de Bossuet, Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte.
3.8.2 Les notions du chapitre
- Autorité : crédit accordé à une parole avant toute preuve, en raison de ce qu'est celui qui la tient, du lieu où il parle ou de la source qu'il invoque.
- Auctoritas / potestas : l'autorité qui est reconnue et qui ajoute du poids ; le pouvoir qui contraint. La première se retire si l'on cesse de la reconnaître.
- Parole autorisée / d'autorité / autoritaire : celle qu'on a le droit de tenir ; celle qui invoque une source extérieure ; celle qui refuse la discussion.
- Invocation : formule par laquelle le poète attribue son chant à une divinité. Dispositif d'énonciation avant d'être un ornement.
- Mnémosunê, alêtheia : Mémoire, mère des Muses ; la vérité comme ce qui n'est pas oublié. Dire vrai et se souvenir sont un même acte.
- Prophète : celui qui parle à la place d'un autre. Son inaptitude déclarée est l'argument de son autorité.
- Exégèse, herméneutique, glose : l'explication d'un texte autorisé, la théorie de cette explication, la note qui l'accompagne — et qui finit par acquérir sa propre autorité.
- Argument d'autorité (ipse dixit) : tenir pour vrai ce qu'un auteur reconnu a soutenu. Nécessaire comme économie, nul comme preuve.
- Sed contra : dans l'article scolastique, l'autorité opposée aux objections. La forme même de l'article oblige à citer l'adversaire avant de le réfuter.
- Apologue : récit bref à visée d'enseignement, qui fait admettre par l'image ce que l'argument ferait discuter.
- Servitude volontaire : thèse selon laquelle le pouvoir du tyran n'est fait que du consentement de ceux qui le subissent.
- Énoncé performatif : énoncé qui accomplit l'acte qu'il nomme. Ni vrai ni faux : réussi ou manqué, selon quatre conditions — la personne, le lieu, la formule, l'intention.
- Véracité / fidélité : dire ce qui est ; faire ce qu'on a dit. Deux vertus distinctes de la parole.
- Grandeur d'établissement / grandeur naturelle : chez Pascal, ce que l'institution confère et ce qui tient à la personne. On doit à la première les respects, à la seconde l'estime.
3.8.3 Œuvres et auteurs à savoir citer
- Homère (VIIIe s. av. J.-C.) : Iliade, chants I et II (le sceptre, Thersite) ; l'invocation du catalogue des vaisseaux.
- Hésiode (VIIIe–VIIe s. av. J.-C.) : Théogonie, prologue ; Les Travaux et les Jours.
- Parménide (début du Ve s. av. J.-C.) : Poème, proème.
- Pindare (v. 518-438 av. J.-C.) : Olympiques, Pythiques.
- Hérodote (v. 480-425 av. J.-C.) : Enquête, I, 1.
- Thucydide (v. 460-400 av. J.-C.) : Guerre du Péloponnèse, II (oraison funèbre de Périclès).
- La Bible : Exode, 4 ; Isaïe, 6 ; Jérémie, 1 — les récits de vocation prophétique.
- Tite-Live (59 av. J.-C.–17 apr. J.-C.) : Histoire romaine, II, 32.
- Tacite (v. 58-v. 120) : Annales ; Dialogue des orateurs.
- Augustin (354-430) : De magistro, Les Confessions, La Doctrine chrétienne.
- Jean de Salisbury (v. 1115-1180) : Metalogicon.
- Thomas d'Aquin (1224/1225-1274) : Somme théologique, Somme contre les Gentils.
- Étienne de La Boétie (1530-1563) : Discours de la servitude volontaire.
- Montaigne (1533-1592) : Essais, I, 26 « De l'institution des enfants » ; I, 25 « Du pédantisme » ; III, 8 « De l'art de conférer ».
- Descartes (1596-1650) : Discours de la méthode.
- Pascal (1623-1662) : Pensées ; Trois discours sur la condition des grands.
- Bossuet (1627-1704) : Sermons ; Oraisons funèbres ; Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte.
3.9 Textes et exercices
Les dix études qui suivent constituent le corpus du chapitre. Elles sont ordonnées chronologiquement et couvrent la période de référence, du poème archaïque à la chaire du XVIIe siècle. Chacune donne le texte, sa situation, une analyse suivie et des exercices. Une même question les traverse, qu'il faut poser à chaque fois : qu'est-ce qui, dans ce texte, tient lieu de preuve ? Les extraits grecs et latins sont donnés dans des traductions de service, les textes bibliques dans la traduction de Louis Segond (1880), selon la convention posée en tête de chapitre.
3.9.1 Texte 1 — Hésiode : les Muses avouent qu'elles peuvent mentir
Situation. Ouverture du poème qui raconte la naissance des dieux et l'établissement de l'ordre du monde. Avant de commencer, le poète raconte comment il a reçu le droit de chanter. Il se nomme — fait rarissime dans la poésie archaïque, où l'aède reste anonyme.
« Ce sont elles qui, un jour, à Hésiode enseignèrent un beau chant, tandis qu'il paissait ses agneaux au pied de l'Hélicon divin. Voici les paroles que d'abord m'adressèrent les déesses, Muses de l'Olympe, filles de Zeus qui tient l'égide : « Bergers des champs, tristes opprobres, ventres seulement ! nous savons dire beaucoup de mensonges semblables aux réalités ; mais nous savons aussi, quand nous le voulons, proclamer des vérités. » Ainsi parlèrent les filles véridiques du grand Zeus ; et, pour sceptre, elles me donnèrent une branche, un rameau de laurier florissant, qu'elles cueillirent, merveilleux ; puis elles m'inspirèrent une voix divine, pour que je célèbre ce qui sera et ce qui fut. »
Démonstration (Analyse)
Un récit d'investiture, et non un ornement. Ce prologue n'est pas une politesse adressée aux dieux : c'est un acte juridique déguisé en récit. Il comporte tous les éléments d'une investiture — un lieu marqué (la montagne, le domaine des déesses), un bénéficiaire nommé (Hésiode, avec son nom propre, dans un poème qui pourrait rester anonyme), une parole prononcée par l'autorité qui confère, un objet remis (le rameau), et un pouvoir transmis (la voix). Retirez ce prologue, et le poème qui suit n'est plus qu'une opinion d'homme sur la naissance des dieux.
L'objet remis est un sceptre. Le texte le dit expressément : le rameau de laurier est donné « pour sceptre ». Or le sceptre est, dans le monde homérique, l'insigne du droit de parler dans l'assemblée — celui qui le tient parle, les autres écoutent, et nous verrons au texte suivant ce qu'il en coûte à qui prend la parole sans l'avoir. Le poète reçoit donc l'équivalent poétique d'un droit politique.
L'insulte est un argument. Les déesses commencent par injurier les bergers : des ventres, rien de plus. Cette brutalité est calculée. En rabaissant celui qu'elles investissent, elles rendent l'investiture invraisemblable — personne ne choisirait cet homme — donc gratuite, donc divine. C'est la première apparition d'un mécanisme que le chapitre retrouvera chez les prophètes : plus le récipiendaire est indigne, plus la source est haute. Un mérite expliquerait le choix ; l'absence de mérite ne l'explique que par la volonté de celui qui choisit.
L'aveu, et le vertige qu'il ouvre. Puis vient la phrase la plus étonnante de toute la littérature grecque archaïque : les Muses savent dire des mensonges qui ressemblent aux choses vraies, et elles savent, quand elles le veulent, dire le vrai. C'est-à-dire : la source de l'autorité poétique déclare elle-même qu'elle ment quand elle veut. Deux lectures s'affrontent, et il faut les tenir toutes deux. La première : Hésiode disqualifie ses prédécesseurs — les autres poètes reçoivent des mensonges, moi je reçois le vrai, et la suite du prologue le suggère puisque les Muses lui inspirent une voix pour dire ce qui est. La seconde, plus radicale : l'aveu est une clause de style honnête, par laquelle la poésie reconnaît qu'elle fabrique du vraisemblable. Le mot grec du mensonge est ici associé à la ressemblance : ce que les Muses fabriquent, ce n'est pas le contraire du vrai, c'est ce qui lui ressemble.
La question philosophique. Peut-on autoriser une parole sans autoriser du même coup le mensonge ? Le texte répond que non, et il le dit dans le geste même qui autorise. Toute autorité qui donne à quelqu'un le pouvoir d'être cru sans preuve lui donne, par le même acte, le pouvoir de faire croire le faux : ce sont deux effets d'une seule cause. Nous rencontrerons ce problème sous toutes ses formes — le faux prophète, l'orateur qui trompe, le savant qui se trompe — et il n'a pas de solution qui ne soit une nouvelle autorité chargée de contrôler la première. Une remarque enfin, qui prépare le chapitre suivant : ce que les Muses savent faire, des mensonges semblables aux choses vraies, est très exactement la définition de la fiction. La poésie s'annonce dès son premier texte comme la puissance de rendre croyable ce qui n'a pas eu lieu.
Méthode : Exercices sur le texte 1
- Relevez tout ce qui, dans le passage, constitue un signe de l'autorité conférée (lieu, objet, parole, don). Quel est celui dont on pourrait le plus facilement se passer ?
- Pourquoi Hésiode se nomme-t-il ? Comparez l'effet produit avec celui que produirait un récit à la première personne sans nom propre.
- Argumentation. Reconstruisez sous forme de prémisses et de conclusion le raisonnement suivant, implicite dans le texte : « les Muses ont choisi un berger sans mérite, donc leur choix est divin. » Puis attaquez-le.
- Oral (trois minutes). « Une parole qui ne peut pas être contredite est-elle encore une parole ? »
3.9.2 Texte 2 — Homère : Thersite, ou le droit de dire ce qui est vrai
Situation. Dixième année du siège de Troie. Agamemnon a éprouvé le moral de l'armée en feignant d'ordonner le départ ; les soldats ont couru aux navires ; Ulysse les a ramenés à l'assemblée, en frappant du sceptre les hommes du rang. Tous se rasseyent. Un seul reste debout et parle. Il s'appelle Thersite, et il est le seul homme du peuple à qui l'Iliade donne la parole.
« Tous les autres s'étaient assis et se tenaient à leur place. Seul Thersite, criard sans mesure, continuait de vociférer, lui qui avait dans la tête quantité de mots, mais en désordre, et qui, sans nulle décence, cherchait querelle aux rois, pourvu que cela fît rire les Argiens. C'était l'homme le plus laid qui fût venu sous Ilion : il était bancal, boiteux d'un pied ; ses épaules voûtées se rejoignaient sur sa poitrine ; par-dessus, son crâne pointait, semé d'un rare duvet. … Il querellait Agamemnon : « Fils d'Atrée, de quoi te plains-tu encore, de quoi manques-tu ? Tes baraques sont pleines de bronze, pleines de femmes de choix, que nous, les Achéens, te donnons les premiers, chaque fois que nous prenons une ville. … Rentrons chez nous avec nos vaisseaux, et laissons-le ici, en Troade, digérer ses parts d'honneur. »
Ulysse le tance, le menace de le dépouiller et de le chasser nu, puis le frappe du sceptre dans le dos et les épaules. Thersite se courbe ; une gros\-se tumeur sanglante se lève sous le sceptre d'or ; il s'assied, effrayé, et essuie ses larmes. Et l'armée, malgré son dépit, rit de bon cœur et se dit : « Ah ! sans doute, Ulysse a déjà fait mille exploits, mais jamais il n'a rien fait d'aussi bon parmi les Argiens qu'aujourd'hui, en fermant la bouche à ce harangueur insolent. » »
Démonstration (Analyse)
Le portrait est un verdict rendu avant le procès. Thersite est le seul personnage de l'Iliade dont la laideur soit décrite en détail. Ce n'est pas un hasard de composition, c'est une opération : le poème disqualifie le discours par le corps de celui qui le tient, et il le fait avant de rapporter ce discours. Quand nous arrivons aux paroles de Thersite, nous avons déjà été instruits de ne pas les écouter. C'est un procédé que la rhétorique nomme l'argument ad hominem : au lieu d'examiner ce qui est dit, on attaque celui qui le dit. Ici, il est administré par la narration elle-même, c'est-à-dire par une voix que le lecteur n'a aucune raison de suspecter.
Or ce qu'il dit est vrai, et il n'est pas le premier à le dire. Thersite reproche à Agamemnon d'accaparer la meilleure part du butin. C'est rigoureusement le grief qu'Achille a formulé au chant I, quelques centaines de vers plus tôt, avec plus de violence encore — et Achille n'a pas été battu. Le contenu est le même ; le traitement est opposé. Le texte administre donc, sans le vouloir, la démonstration la plus claire du chapitre : l'autorité de la parole ne porte pas sur ce qui est dit, mais sur celui qui le dit. Le même énoncé est recevable dans la bouche d'un roi et insupportable dans celle d'un homme du rang.
Le sceptre est le personnage principal de la scène. Il apparaît trois fois : Ulysse s'en sert pour ramener les hommes, Thersite parle sans l'avoir, Ulysse l'abat sur lui. L'objet qui signifie le droit de parole devient l'instrument qui le refuse — et c'est le même objet, dans le même geste. Ce raccourci est d'une justesse redoutable : il dit que le droit de parler, quand il est contesté, se défend par la force. Le chapitre a distingué l'auctoritas de la potestas ; ici, la première se révèle adossée à la seconde, et le sang qui perle sous le sceptre d'or est le point exact où elles se rejoignent.
Le rire de l'armée, ou l'autorité ratifiée par ceux qu'elle exclut. C'est le détail le plus troublant. Les soldats à qui Thersite donnait raison — ils voulaient partir, ils ont couru aux navires — approuvent qu'on le batte. Pourquoi ? Parce qu'il a été rendu ridicule, et que l'on ne s'identifie pas à un ridicule. Le rire opère ici la fonction que la contrainte n'aurait pas remplie : il rallie. On mesure l'efficacité du procédé, et sa gravité — ce n'est pas la raison qui a tranché, c'est le comique. Le chapitre consacré à l'art de la parole a posé la question à propos d'Aristophane : rendre ridicule, est-ce réfuter ? La scène de Thersite donne la réponse d'usage : non, mais cela produit le même effet, et plus sûrement.
La question philosophique. Faut-il un titre pour dire le vrai ? Si l'on répond non, il faut admettre que n'importe qui peut interrompre n'importe quelle assemblée, et l'assemblée n'existe plus. Si l'on répond oui, il faut admettre qu'une vérité peut être perdue pour la collectivité faute d'être portée par quelqu'un d'autorisé — ce qui s'est produit d'innombrables fois. Toute la difficulté des institutions de la parole tient dans cet écart, et l'histoire des sociétés démocratiques peut se lire comme une suite d'élargissements du cercle de ceux qui ont le sceptre.
Méthode : Exercices sur le texte 2
- Séparez, dans le passage, ce qui relève de la description de Thersite et ce qui relève de son discours. Récrivez le discours en supprimant toute la description : que devient l'impression produite ?
- Le narrateur prend-il parti ? Relevez les mots par lesquels il juge, et demandez-vous qui, dans l'épopée, est censé garantir ce jugement.
- Comparez le grief de Thersite et celui d'Achille au chant I. Formulez en une phrase la règle que la comparaison met au jour.
- Écriture d'invention. Rédigez la réponse qu'un chef aurait pu faire à Thersite s'il avait choisi de le réfuter au lieu de le frapper. Vingt lignes. Vous n'avez le droit d'employer aucun argument portant sur sa personne.
3.9.3 Texte 3 — Jérémie : « je ne sais point parler »
Situation. Récit de vocation. Jérémie exerce son activité à Jérusalem dans les dernières décennies du royaume de Juda, avant et pendant la catastrophe de 587 avant notre ère. Le livre s'ouvre par la scène où il reçoit sa charge.
« La parole de l'Éternel me fut adressée, en ces mots : Avant que je t'eusse formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais, et avant que tu fusses sorti de son sein, je t'avais consacré, je t'avais établi prophète des nations. Je répondis : Ah ! Seigneur Éternel ! voici, je ne sais point parler, car je suis un enfant. Et l'Éternel me dit : Ne dis pas : Je suis un enfant. Car tu iras vers tous ceux auprès de qui je t'enverrai, et tu diras tout ce que je t'ordonnerai. Ne les crains point, car je suis avec toi pour te délivrer, dit l'Éternel. Puis l'Éternel étendit sa main, et toucha ma bouche ; et l'Éternel me dit : Voici, je mets mes paroles dans ta bouche. »
À rapprocher — Exode, 4, 10-12 : « Moïse dit à l'Éternel : Ah ! Seigneur, je ne suis pas un homme qui ait la parole facile, et ce n'est ni d'hier ni d'avant-hier, ni même depuis que tu parles à ton serviteur ; car j'ai la bouche et la langue embarrassées. L'Éternel lui dit : Qui a fait la bouche de l'homme ? … Va donc, je serai avec ta bouche, et je t'enseignerai ce que tu auras à dire. »
Démonstration (Analyse)
Une scène en cinq temps, rigoureusement construite. Le récit de vocation est un genre, et il a sa grammaire : l'appel (une parole s'adresse à quelqu'un et le nomme), l'objection (l'appelé se dérobe), la réfutation (l'objection est écartée), le signe (un geste rend la chose sensible), la mission (l'ordre est donné). Retrouvez ces cinq temps dans le texte : ils y sont tous, dans cet ordre. Ce n'est pas le récit d'un événement singulier, c'est la forme fixe par laquelle une tradition raconte qu'une parole a été autorisée.
L'antériorité est l'argument. Avant que je t'eusse formé, je te connaissais. Le prophète n'est pas choisi parce qu'il vaut quelque chose : il est désigné avant d'exister, donc avant d'avoir pu mériter ou démériter. Cela règle d'un coup la question du titre : il n'a pas été élu par un peuple, il n'a pas été formé par une école, il n'a pas conquis sa charge. Sa légitimité ne dépend de rien qu'on puisse lui retirer — et c'est pourquoi il pourra parler contre le roi, contre les prêtres, contre la ville entière.
L'objection est le cœur du dispositif. « Je ne sais point parler » : la phrase est admirable, et elle est fausse dans le livre même qui la rapporte, puisque Jérémie est l'un des plus grands stylistes de la littérature hébraïque. Il faut donc y voir ce qu'elle est : une figure. Le nom exact est celui de prétérition d'incapacité, un cas particulier de ce que la rhétorique appelle la modestie affectée — l'orateur commence par déclarer son insuffisance. Le chapitre consacré à l'art de la parole a montré que l'exorde sert à se rendre l'auditoire bienveillant ; ici, la fonction est différente et plus forte : la déclaration d'incapacité ne cherche pas la bienveillance, elle prépare l'attribution. Si l'incapable parle bien, ce n'est pas lui qui parle.
Le signe porte sur l'organe. La main touche la bouche ; les paroles y sont mises. Le geste est matériel, presque médical, et il est indispensable : il transforme une élection invisible en un fait qu'on peut raconter. Toute autorité a besoin d'une scène visible — le rameau d'Hésiode, le sceptre d'Ulysse, la main sur la bouche, l'imposition des mains, la couronne, la robe. Notez le détail décisif : ce n'est pas la pensée du prophète qui est touchée, c'est sa bouche. Il n'est pas rendu intelligent, il est rendu parlant. Le texte sépare avec netteté la sagesse et la parole, et il n'autorise que la seconde.
La question philosophique. Le dispositif est imparable, et c'est ce qui le rend inquiétant : il retire d'avance tout critère. Si l'éloquence prouve l'inspiration, elle la prouve ; si la maladresse la prouve aussi, plus rien ne peut la réfuter. Une thèse que rien ne pourrait démentir n'est pas une thèse forte, c'est une thèse invérifiable. La tradition biblique en a d'ailleurs eu conscience, puisqu'elle a dû se donner des règles pour reconnaître le faux prophète — et l'on remarquera que ces règles finissent toujours par se ramener à des critères extérieurs à la parole : ce qu'il annonce arrive-t-il ? sa vie concorde-t-elle avec ses discours ? En d'autres termes, on ne juge une parole inspirée que par ses effets, jamais par elle-même.
Méthode : Exercices sur le texte 3
- Retrouvez les cinq temps du récit de vocation dans le passage de Jérémie, puis dans celui de l'Exode. Quel temps manque dans le second extrait ?
- Comparez l'exorde de ce texte avec celui d'un plaidoyer antique de votre choix étudié dans le chapitre sur l'art de la parole. Les deux orateurs se présentent comme faibles : dans quel but, chacun ?
- Argumentation. « Si l'éloquence prouve l'inspiration et la maladresse aussi, rien ne peut la réfuter. » Cette objection est-elle décisive ? Cherchez ce qu'on pourrait lui répondre.
- Écriture. Rédigez un récit de vocation profane — un savant, un artiste, un militant — en respectant scrupuleusement les cinq temps. Puis dites en quelques lignes ce que la forme a imposé à votre contenu.
3.9.4 Texte 4 — Périclès : celui qui parle au nom de la cité
Situation. À la fin de la première année de la guerre contre Sparte, Athènes célèbre des funérailles publiques pour ses morts. La coutume veut qu'un citoyen choisi par la cité prononce l'éloge. C'est Périclès, alors au sommet de son influence, qui monte sur l'estrade. Voici l'ouverture de son discours.
« La plupart de ceux qui ont parlé de cette tribune avant moi louent celui qui a ajouté cette allocution à la coutume, trouvant beau qu'elle soit prononcée aux funérailles de ceux qui sont morts à la guerre. Il m'aurait paru suffisant, à moi, que des hommes qui ont montré leur valeur par des actes reçussent aussi par des actes les honneurs qu'on leur rend — comme ceux que vous voyez ici préparés aux frais de l'État — et que la valeur de tant d'hommes ne fût pas suspendue à un seul, selon qu'il aura bien ou mal parlé. Car il est difficile de garder la mesure lorsque la vérité même a peine à s'imposer aux esprits. L'auditeur qui sait et qui est bienveillant jugera peut-être l'éloge au-dessous de ce qu'il souhaite et de ce qu'il sait ; celui qui ne sait pas trouvera, par envie, qu'il y a de l'exagération, dès qu'il entendra quelque chose qui passe sa propre nature. »
Démonstration (Analyse)
Un exorde qui commence par critiquer l'exorde. Périclès ouvre en contestant l'institution qui lui donne la parole : il aurait mieux valu, dit-il, s'en tenir aux actes. Le procédé est le plus haut degré de l'art oratoire, et il faut voir tout ce qu'il obtient d'un seul coup. Il place l'orateur au-dessus de la circonstance, donc au-dessus des orateurs ordinaires qui s'y prêtent avec complaisance. Il désarme la critique, puisque nul ne peut lui reprocher ce qu'il s'est reproché le premier. Il fabrique un êthos d'homme sobre, à qui la parole coûte — ce qui est la meilleure garantie qu'on puisse offrir dans une cité qui se méfie des beaux parleurs. Le chapitre sur l'art de la parole appelait cela l'êthos ; on voit ici qu'un êthos peut se construire en attaquant l'exercice même auquel on se livre.
Il ne parle pas en son nom, et c'est ce qui autorise tout le reste. Périclès n'est pas là comme individu : il a été choisi. Il le rappelle implicitement en disant que la valeur de tant d'hommes ne devrait pas dépendre d'un seul — c'est-à-dire de lui. Le paradoxe est instructif : en se déclarant indigne de porter la parole collective, il rappelle qu'il la porte. Nous retrouvons, dans un contexte entièrement civique et sans aucun dieu, la structure que le chapitre a repérée chez Hésiode et chez Jérémie : celui qui parle commence par dire qu'il n'aurait pas dû parler. Trois régimes différents d'autorité — l'inspiration, la révélation, l'élection — emploient la même figure. C'est l'un des résultats les plus solides de notre étude.
L'analyse de l'auditoire est d'une lucidité surprenante. Périclès décrit deux publics et deux façons de mal recevoir un éloge : celui qui sait trouvera que l'on n'en dit pas assez ; celui qui ignore trouvera, par envie, que l'on exagère dès que l'éloge dépasse ce dont il se croit lui-même capable. La remarque est une petite théorie de la réception : nous jugeons de la vraisemblance d'un éloge à la mesure de ce que nous nous savons capables de faire. Elle a une conséquence politique immédiate — dans une cité d'égaux, louer quelqu'un est toujours risqué.
Ce qui suit, et ce que l'exorde préparait. Le discours ne fait ensuite presque pas l'éloge des morts : il fait l'éloge de la cité pour laquelle ils sont morts, décrit son régime, ses mœurs, sa manière de vivre. Le déplacement est autorisé par l'exorde, qui a dit qu'on ne saurait bien louer des individus. On mesure alors la fonction politique du genre : la cérémonie funèbre est le moment où une communauté se dit à elle-même ce qu'elle est. Le chapitre sur l'art de la parole a rangé ce discours dans le genre épidictique, celui qui ne demande rien à l'auditoire ; il faut ajouter ici qu'il lui demande tout, puisqu'il lui demande de se reconnaître.
Une précaution de lecture, la même que pour le dialogue de Mélos. Thucydide explique au premier livre qu'il n'a pas pu retenir la lettre exacte des discours et qu'il a fait dire à chacun ce que les circonstances exigeaient, en restant au plus près de la pensée d'ensemble. Ce texte est donc une composition d'historien. Il n'en est que plus intéressant pour nous : ce que nous lisons n'est pas seulement ce qu'un magistrat a dit, c'est ce qu'un historien juge qu'un magistrat autorisé devait dire. La forme de l'autorité y est donc donnée à l'état pur.
Méthode : Exercices sur le texte 4
- Relevez tout ce que Périclès obtient en critiquant la coutume qui lui donne la parole. Dressez-en la liste, effet par effet.
- Le texte distingue deux types d'auditeurs. Reformulez la loi de réception qu'il énonce, puis cherchez un contre-exemple.
- Comparez cet exorde à celui de Jérémie (texte 3) et à celui d'Hésiode (texte 1). Qu'est-ce qui, dans les trois, est identique ? Qu'est-ce qui change ?
- Oral (quatre minutes). Vous êtes désigné pour parler au nom d'un groupe dont vous faites partie. Composez et prononcez l'exorde. La classe évalue une seule chose : à quel moment exact on comprend que vous ne parlez pas en votre nom.
3.9.5 Texte 5 — Menenius Agrippa : quand un récit vaut un ordre
Situation. Écrasés par les dettes et exclus des magistratures, les plébéiens romains quittent la ville en masse et s'installent sur une colline hors les murs — la sécession du Mont Sacré. Ils n'attaquent pas : ils se retirent. Rome, privée de ses soldats et de ses artisans, est paralysée. Le Sénat, qui n'a aucun moyen de les contraindre, envoie négocier un homme réputé d'un abord facile, Menenius Agrippa. Il ne raisonne pas : il raconte.
« Au temps où, dans l'homme, les parties n'étaient pas comme aujourd'hui toutes d'accord, mais où chaque membre avait son langage propre et sa volonté propre, les autres parties s'indignèrent que ce fût par leur soin, leur travail et leur service que tout fût acquis au ventre, et que le ventre, tranquille au milieu, ne fît rien que jouir des plaisirs qu'on lui donnait. Elles conspirèrent donc : les mains ne porteraient plus la nourriture à la bouche, la bouche ne recevrait plus ce qu'on lui donnait, les dents ne broieraient plus rien. Mais tandis qu'elles voulaient, dans leur colère, réduire le ventre par la faim, les membres eux-mêmes et le corps entier se trouvèrent réduits à l'extrême épuisement. Il apparut alors que le service du ventre n'était pas paresseux, et qu'il nourrissait autant qu'il était nourri, renvoyant à toutes les parties du corps ce sang par lequel nous vivons et nous sommes forts, également réparti dans les veines. »
Issue. La plèbe redescend. L'accord obtenu institue les tribuns de la plèbe, magistrats chargés de la défendre — c'est-à-dire, très précisément, de lui donner une voix dans la cité.
Démonstration (Analyse)
Une parole qui n'argumente pas, et qui pourtant emporte tout. Il n'y a dans ce discours aucune prémisse, aucune conclusion, aucun chiffre, aucune promesse. Il y a une histoire. Le genre a un nom : l'apologue, récit bref dont la leçon n'est pas énoncée mais déduite par celui qui écoute. Or c'est précisément ce qui fait sa force. Le chapitre sur l'art de la parole a décrit l'enthymème, ce raisonnement dont une prémisse reste tue parce que l'auditoire la fournit lui-même, et il a noté qu'on résiste toujours moins à ce qu'on a pensé soi-même. L'apologue est un enthymème dont toutes les prémisses sont tues. La plèbe n'entend jamais l'énoncé « vous devez rentrer » : elle le produit.
L'autorité vient ici de la forme, non de l'homme. Menenius Agrippa n'a ni armée, ni magistrature contraignante, ni révélation. Tite-Live prend soin de dire qu'il fut choisi parce qu'il plaisait à la plèbe et qu'il en était issu. Toute son autorité tient donc dans le fait qu'il ne parle pas d'en haut. Le récit, genre populaire, achève l'opération : la parole qui commande est déguisée en parole qui divertit. Nous tenons là un type d'autorité qu'aucune de nos sources précédentes n'illustrait — l'autorité de celui qui a l'air de n'en pas avoir.
La métaphore tranche le débat avant qu'il ait lieu. C'est le point philosophiquement décisif, et il faut oser le formuler contre l'admiration qu'inspire le morceau. Comparer la cité à un corps n'est pas une illustration : c'est une thèse, et une thèse qui interdit la conclusion adverse. Dans un corps, les organes ne sont pas égaux, ils ne délibèrent pas, ils ne peuvent pas faire sécession, et aucun ne peut être remplacé par un autre. Chacune de ces propriétés, transportée dans la cité, exclut d'avance ce que la plèbe revendiquait : l'égalité, la délibération, le droit de se retirer. L'apologue ne répond donc pas à la question posée, il la rend impensable. Et sa beauté est exactement ce qui empêche de s'en apercevoir.
Une image se réfute par une autre image. On ne réfute pas la métaphore du corps par un raisonnement, parce qu'elle n'en est pas un ; on la réfute en en proposant une autre, qui autorise ce qu'elle interdisait — la cité comme association de contractants, comme équipage, comme atelier. C'est une leçon de méthode qui vaut bien au-delà de ce texte : devant une métaphore politique, demandez toujours ce qu'elle rend impossible à dire.
Parole et action. Le récit se termine par un mouvement physique : la plèbe redescend. Il n'existe pas dans tout le corpus de démonstration plus nette du fait qu'une parole peut être une action. Aucune force n'a été employée ; aucune loi n'a été votée avant le discours. Un homme a raconté une histoire, et plusieurs milliers d'hommes ont changé de colline. Il faut ajouter, pour être juste, que l'accord comportait une contrepartie institutionnelle considérable — la création des tribuns de la plèbe. La fable seule n'aurait sans doute rien obtenu ; mais c'est elle qui a rendu la négociation possible.
Une réserve, et un renvoi. L'apologue est un procédé de fiction, et la question de savoir pourquoi une histoire inventée persuade mieux qu'un raisonnement vrai est celle du chapitre consacré aux séductions de la parole. Nous ne l'examinons ici que sous l'angle de l'autorité ; elle y sera reprise pour elle-même.
Méthode : Exercices sur le texte 5
- Écrivez, en une phrase, la conclusion que l'apologue laisse tirer à ses auditeurs. Pourquoi Menenius Agrippa ne la formule-t-il pas ?
- Dressez la liste de tout ce que la métaphore du corps rend impossible à penser. Proposez ensuite une autre image de la cité, qui autorise ce que celle-ci interdit.
- Comparez ce texte au Discours de la servitude volontaire (texte 8). Deux paroles s'adressent à une plèbe qui pourrait se retirer, et disent le contraire. Laquelle vous paraît la plus honnête, et pourquoi ?
- Oral (par deux). L'un joue Menenius Agrippa, l'autre un plébéien qui a lu ce chapitre et refuse la métaphore. Trois minutes chacun.
3.9.6 Texte 6 — Thomas d'Aquin : la plus faible des preuves
Situation. Thomas d'Aquin (1224/1225-1274), maître à l'université de Paris, ouvre sa Somme théologique par une question sur la nature de la théologie. Le huitième article demande si elle procède par argumentation. Dans la réponse à la deuxième objection, il s'explique sur la valeur des autorités dont il fera un usage constant tout au long de l'ouvrage.
Locus ab auctoritate quae fundatur super revelatione divina, est efficacissimus … locus ab auctoritate quae fundatur super ratione humana, est infirmissimus.
« L'argument tiré de l'autorité qui se fonde sur la révélation divine est le plus efficace … l'argument tiré de l'autorité qui se fonde sur la raison humaine est le plus faible. » Il ajoute que la théologie use des autorités philosophiques comme d'arguments extérieurs et seulement probables ; qu'elle use des autorités des docteurs de l'Église comme d'arguments propres, mais probables encore ; et qu'elle n'use qu'avec l'Écriture canonique d'un argument proprement nécessaire.
La forme de l'article. Chaque article de la Somme est bâti de la même façon : la question posée sous forme interrogative ; les objections, qui donnent la thèse adverse dans sa meilleure version ; le sed contra, qui oppose une autorité ; le corps de l'article, qui répond ; enfin les réponses à chacune des objections, dans l'ordre.
Démonstration (Analyse)
Une hiérarchie à l'intérieur d'une pensée d'autorité. Le lecteur qui attend du Moyen Âge une soumission indistincte est démenti par la première page du plus grand ouvrage théologique du siècle. Thomas ne dit pas que l'argument d'autorité vaut ou ne vaut pas : il le classe, et son classement comporte trois degrés — nécessaire pour l'Écriture, probable et propre pour les docteurs, probable et extérieur pour les philosophes. Ce que la logique moderne considère comme un raisonnement défectueux est donc, ici, un instrument gradué dont on connaît le calibre. C'est une leçon de méthode : savoir de quel type est l'autorité qu'on invoque fait partie de l'argumentation elle-même.
Le superlatif « le plus faible » est un aveu considérable. Il signifie que l'immense appareil de citations dont la Somme est faite — Aristote, Augustin, Boèce, les Pères — ne prouve rien au sens strict. Il oriente, il autorise, il économise, il inscrit une thèse dans une tradition. Mais il ne conclut pas. Un étudiant du XIIIe siècle qui aurait objecté « mais Aristote dit le contraire » se serait entendu répondre que c'est le plus faible des arguments — par l'homme même qui cite Aristote à toutes les pages.
La forme de l'article est une politique de la controverse. On énonce d'abord les objections. On les énonce au mieux de leur force, et Thomas est célèbre pour la loyauté avec laquelle il formule les thèses qu'il va combattre. Puis vient le sed contra, puis la réponse, puis la réfutation point par point. Cette architecture a trois effets. Elle oblige à connaître l'adversaire : on ne peut pas répondre à une objection qu'on n'a pas su écrire. Elle expose le lecteur à la contradiction : quiconque ouvre la Somme lit d'abord des arguments contre la thèse de l'auteur. Elle rend la réfutation vérifiable, puisque le lecteur peut comparer la réponse à l'objection. C'est le contraire exact de la censure, et c'est en même temps une forme d'autorité très ferme, puisque l'ordre des parties garantit que la dernière voix entendue sera celle du maître.
Ici, la forme littéraire est la thèse philosophique. On ne peut pas séparer l'analyse du genre et l'examen de la doctrine, et ce texte le montre mieux qu'aucun autre. Une pensée qui hiérarchise les autorités a besoin d'une forme qui fasse comparaître les autorités concurrentes ; une forme qui donne la parole aux objections suppose une doctrine selon laquelle la vérité ne craint pas l'examen. Changez la forme — supprimez les objections, gardez les réponses — et vous obtenez un catéchisme, c'est-à-dire une autre doctrine.
La question philosophique. À quelles conditions est-il rationnel de croire quelqu'un ? La réponse de Thomas est technique et transposable : cela dépend de ce sur quoi son autorité se fonde, et il faut le savoir avant de le citer. Transposée hors de son cadre théologique, la règle devient celle-ci — avant d'invoquer une autorité, demandez sur quoi elle repose (une compétence vérifiée ? une expérience ? une fonction ? une réputation ?), et n'accordez jamais à un argument d'autorité plus de force qu'à sa source.
Méthode : Exercices sur le texte 6
- Reconstituez la hiérarchie des trois types d'autorité que Thomas distingue, avec pour chacun un exemple pris hors du chapitre.
- Exercice d'écriture argumentée. Rédigez sur une question de votre choix un article à la manière scolastique : la question, trois objections, un sed contra, votre réponse, puis la réfutation des trois objections. Deux pages.
- Que perd-on, et que gagne-t-on, à supprimer les objections d'un texte argumentatif ? Répondez en comparant l'article scolastique à un manuel scolaire de votre choix.
- Discussion. « L'argument d'autorité ne prouve rien. » Si c'est vrai, comment expliquez-vous que la quasi-totalité de ce que vous tenez pour vrai vous vienne de là ?
3.9.7 Texte 7 — Montaigne : la vérité n'appartient à personne
Situation. Montaigne écrit pour une amie qui attend un enfant un chapitre sur l'éducation. Il y attaque l'école de son temps, qui fait réciter, et lui oppose une formation du jugement. Le passage suivant traite du rapport que l'élève doit entretenir avec ce qu'on lui enseigne.
« Je ne veux pas qu'il invente et parle seul, je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour. … Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. … Qu'il lui fasse tout passer par l'étamine, et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit. … Qu'on lui propose cette diversité de jugements : il choisira s'il peut ; sinon, il en demeurera en doute.
La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu'à qui les dit après. »
À rapprocher — dans le même chapitre, Montaigne veut que l'on choisisse à l'enfant un précepteur « qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine ».
Démonstration (Analyse)
Une définition en creux de ce que l'autorité n'est pas. La phrase centrale du passage énonce que la vérité n'appartient pas plus à celui qui l'a dite le premier qu'à celui qui la répète. Cela veut dire, très exactement, que la vérité est une propriété de ce qui est dit et non de celui qui le dit — donc qu'elle est indifférente à l'autorité. Rapportez cette phrase à la distinction posée en tête du chapitre entre avoir raison et être cru : Montaigne sépare les deux d'un trait, et il en tire une conséquence pédagogique immédiate. Si la vérité n'appartient à personne, alors l'élève peut la posséder aussi bien que le maître, et l'enseignement ne consiste plus à transmettre un dépôt mais à former un jugement.
Le style porte la thèse, et il faut le montrer précisément. Presque toutes les phrases du passage sont au subjonctif d'ordre — « qu'il ne lui demande pas », « qu'il lui fasse », « qu'on lui propose ». Montaigne donne donc des ordres à un précepteur, dans un chapitre qui explique qu'il ne faut pas obéir aux ordres : le paradoxe est réel, et il est assumé. Notez surtout l'image de l'étamine — le tissu à travers lequel on filtre : elle transforme l'apprentissage en tri, c'est-à-dire en opération active. Et notez la formule « par simple autorité et à crédit » : le second terme est financier, il désigne ce qu'on reçoit sans payer, à charge de rembourser plus tard. Croire sur parole, c'est s'endetter.
Le silence du maître est le vrai geste du texte. « Je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour » : dans un chapitre sur l'autorité de la parole, c'est la phrase la plus radicale, puisqu'elle demande au détenteur de l'autorité de se taire. Le pédant, que Montaigne raille dans le chapitre voisin, est précisément celui qui parle toujours. Il faut mesurer la nouveauté : le modèle scolastique, décrit au texte précédent, faisait parler l'adversaire mais dans un dispositif où le maître répondait le dernier. Montaigne veut que l'élève parle le dernier — le doute est une conclusion admise : « il en demeurera en doute. »
Le paradoxe des Essais, et pourquoi il n'est pas une faiblesse. Ce livre qui refuse l'argument d'autorité est farci de citations latines, au point que certaines pages en sont presque tissées. Montaigne le sait et s'en explique ailleurs : il emprunte les mots des anciens non pour s'appuyer sur eux mais pour s'en servir, et il lui arrive de les citer sans les nommer afin qu'on juge la phrase et non l'auteur. La pratique est cohérente avec la thèse : si la vérité n'appartient pas à qui l'a dite le premier, alors on peut la prendre où elle est sans lui demander ses titres.
La question philosophique, et son objection. Peut-on former un jugement sans avoir d'abord reçu quelque chose ? L'objection est sérieuse et il faut l'affronter : un enfant qui ne croirait rien sur parole n'apprendrait pas à parler. Montaigne ne l'ignore pas ; ce qu'il combat n'est pas la transmission, c'est la transmission qui se dispense d'être comprise. La ligne de partage est là, et elle est exigeante : recevoir un savoir en sachant qu'on pourra un jour l'examiner, ce n'est pas la même chose que le recevoir comme définitif. La première attitude est un crédit ; la seconde est une soumission.
Méthode : Exercices sur le texte 7
- Relevez tous les verbes au subjonctif. À qui s'adressent ces ordres, et quel effet produit ce mode dans un texte qui condamne l'obéissance ?
- Expliquez l'image de l'étamine et celle du crédit. Que dit chacune du rapport au savoir ?
- Opposez ce texte à l'article scolastique du texte 6. Les deux font place à la contradiction : à quel endroit, et avec quelle différence ?
- Essai. « Ne rien loger en sa tête par simple autorité. » Est-ce possible ? Deux pages, en vous appuyant sur au moins trois textes du chapitre.
3.9.8 Texte 8 — La Boétie : le colosse dont on retire la base
Situation. La Boétie (1530-1563) écrit très jeune ce court traité, qui ne sera imprimé qu'après sa mort, dans le contexte des guerres de religion, par des adversaires de la monarchie. Montaigne, son ami, en parle avec admiration dans les Essais. Le texte pose une question que personne n'avait posée en ces termes : non pas pourquoi les tyrans commandent, mais pourquoi les peuples obéissent.
« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé la base, de son poids même fondre en bas et se rompre.
D'où a-t-il pris tant d'yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? »
Démonstration (Analyse)
Le destinataire est déplacé, et tout le texte tient dans ce déplacement. Un pamphlet contre la tyrannie s'adresse d'ordinaire au tyran, pour le menacer, ou aux honnêtes gens, pour les indigner. La Boétie s'adresse à ceux qui obéissent, et il les tutoie collectivement : « vous ». Ce choix d'énonciation est déjà la thèse. Si le pouvoir du tyran est fait de notre obéissance, alors c'est nous qu'il faut convaincre, et personne d'autre. Le texte n'est donc pas une dénonciation, c'est une adresse — et il n'a de sens que prononcé devant ceux qu'il accuse.
L'impératif est un performatif à retardement. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » Le « et vous voilà » est grammaticalement stupéfiant : il place la libération dans le présent, comme un constat, alors qu'elle est la conséquence d'une décision qui n'est pas prise. La phrase fait donc exister par avance l'état qu'elle réclame. Le chapitre a distingué les énoncés qui décrivent et ceux qui font : nous sommes ici dans un troisième cas, celui du discours qui essaie de faire advenir, par la seule description anticipée, ce dont il parle. C'est la structure de tout appel politique.
L'image du colosse dit exactement la nature de l'autorité. Elle est choisie avec une précision remarquable. La Boétie ne dit pas de renverser la statue : il dit de retirer le socle, et de laisser le poids faire le reste. Ce qui tue le colosse, c'est sa propre masse — c'est-à-dire que plus l'autorité est grande, plus elle est vulnérable à ce retrait, puisqu'elle repose sur davantage de soutiens. L'image contient donc un théorème politique : une autorité ne se soutient pas elle-même. Et elle est le contrepoint exact de la métaphore du corps de Menenius Agrippa. Chez Tite-Live, le corps politique est un organisme où le retrait d'un membre tue tout le monde ; chez La Boétie, c'est une construction où le retrait de la base ne tue que le sommet. Deux images, deux politiques ; et aucune des deux n'est un argument.
Les trois questions sont une seule démonstration. Les yeux, les mains, les pieds : la série démonte le tyran en pièces et rend chaque pièce à ceux qui la lui ont fournie. Le procédé est une accumulation — le chapitre sur l'art de la parole en a montré l'effet chez Cicéron et chez Démosthène — mais elle est ici mise au service d'une analyse. Chaque interrogation est une restitution : ce corps immense n'a pas d'organes propres, il n'a que les nôtres. La forme interrogative est essentielle : en posant des questions dont la réponse est évidente, l'auteur oblige l'auditeur à la fournir, et donc à s'avouer complice.
La question philosophique, et sa limite. La thèse est puissante : toute autorité repose sur une reconnaissance, donc sur un acte de ceux qui la subissent, donc elle est révocable. Elle éclaire tout le chapitre — l'autorité du poète suppose un public qui croie aux Muses, celle du prophète un peuple qui craigne Dieu, celle du maître des élèves qui l'écoutent. Mais il faut voir son point faible, et il est double. D'abord, elle traite comme une décision ce qui est le plus souvent une situation : cesser d'obéir suppose que les autres cessent en même temps, et personne ne peut être sûr des autres. Ensuite, le mot « volontaire » du titre est peut-être trop fort — La Boétie décrit lui-même les mécanismes qui produisent l'habitude, l'éducation, les divertissements, la chaîne des petits profiteurs ; or ce qui est produit par de tels mécanismes n'est pas une pure volonté. Le texte est donc plus riche que sa formule, et c'est le cas de tous les grands textes.
Méthode : Exercices sur le texte 8
- Étudiez l'emploi du « vous ». À qui s'adresse-t-il exactement, et que se passerait-il si le texte disait « ils » ?
- Comparez l'image du colosse et celle du corps chez Tite-Live (texte 5). Construisez un tableau de ce que chacune permet et interdit de penser.
- Les trois interrogations : récrivez-les en affirmations. Qu'est-ce que l'auteur perd ?
- Essai. « Toute autorité repose sur le consentement de ceux qui la subissent. » Discutez, en cherchant au moins un cas où la thèse paraît fausse.
3.9.9 Texte 9 — La chaire : Bossuet devant la cour, et le regard de La Bruyère
Situation. Bossuet (1627-1704) prêche le carême du Louvre devant Louis XIV, alors âgé de vingt-trois ans, et devant sa cour. Le Sermon sur la mort est le plus célèbre de cette station. Vingt-six ans plus tard, La Bruyère consacre un chapitre de ses Caractères à l'éloquence de la chaire et la juge sévèrement.
Le mouvement du sermon (rapporté sans citation). Le prédicateur part d'un verset de l'Écriture, énoncé en latin puis traduit. Il en tire un partage annoncé — le sermon classique se divise en deux ou trois points. Il établit ensuite, non par des raisonnements mais par d'autres textes, que la vie humaine est une durée qui se consume et que rien de ce qui distingue les hommes entre eux ne subsiste au terme. Il passe enfin à l'application : ce que l'assemblée présente, qui est la plus brillante d'Europe, doit en conclure pour elle-même. Le roi est là, assis, au premier rang.
Le jugement de La Bruyère, dans « De la chaire » : « Le discours chrétien est devenu un spectacle. » Et plus loin : « L'orateur cherche par ses discours un évêché ; l'apôtre fait des conversions : il mérite de trouver ce que l'autre cherche. »
Démonstration (Analyse)
Un escalier à trois marches. Le dispositif du sermon est le plus transparent de tous ceux que nous avons étudiés, et c'est pourquoi il faut le décrire précisément. Première marche : le verset est cité dans la langue sacrée. Il n'est pas discuté, il est posé — et le latin, que la plus grande partie de l'assistance ne comprend qu'à demi, fait entendre qu'il vient d'ailleurs. Deuxième marche : le prédicateur traduit et explique. C'est lui qui parle maintenant, mais il ne parle que du texte. Troisième marche : il applique — et ce que le texte disait à des hommes morts depuis quinze siècles, il le dit à ceux qui sont là, ce matin-là. Toute l'autorité du sermon tient dans le fait que ces trois marches sont descendues sans qu'on puisse dire où la parole a changé de main.
L'auditoire ne répond pas, et c'est la différence décisive. Le chapitre consacré à l'art de la parole a décrit des situations où l'adversaire réplique : l'assemblée, le tribunal, la dispute universitaire. Ici, personne ne réplique. Ni les objections ni le sed contra de l'article scolastique n'ont de place. Le prédicateur n'a donc à craindre ni la contradiction ni le vote : il n'a à craindre que l'ennui, ce qui explique la magnificence du style, et la critique qui suivra.
L'anomalie politique. C'est le seul lieu du royaume où un homme parle au roi de plus haut que lui. Le roi est assis, découvert, immobile ; le prédicateur est en chaire. Que cela soit possible tient à une architecture d'autorités : le roi tient son pouvoir de Dieu, donc la parole qui vient de Dieu lui est supérieure. Bossuet, qui composera pour l'éducation du Dauphin la théorie la plus complète du droit divin dans sa Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte (publiée en 1709), est le même homme qui rappelle au monarque qu'il mourra. Il n'y a pas là de contradiction : la même source autorise le prince et le prédicateur. Mais on voit du même coup où le conflit peut naître — et il est né, chaque fois que l'un et l'autre ont réclamé cette source pour des décisions contraires.
La critique de La Bruyère porte exactement là où le dispositif est faible. « Le discours chrétien est devenu un spectacle » : la phrase est brève, elle est construite sur un seul mot déplacé, et elle est dévastatrice. Un spectacle a des connaisseurs, des amateurs, des comparaisons, des succès ; on y va pour juger. Or une parole qu'on va juger n'est plus une parole qui vous juge : l'auditoire, en devenant public, reprend l'autorité qu'on lui avait retirée. La seconde phrase désigne le mobile : la chaire est devenue une carrière, et l'évêché en est le prix. La Bruyère ne conteste pas la source, il conteste l'intention — et l'on reconnaît la quatrième des conditions posées plus haut pour qu'une parole qui engage réussisse. La formule qui suit est parfaitement tournée : celui qui ne cherche pas mérite de trouver ce que l'autre cherche.
La question philosophique. Une parole peut-elle rester autorisée quand elle est devenue admirable ? Le problème est plus général que le sermon. Dès qu'un discours est jugé sur sa forme, l'attention se déplace de ce qu'il dit vers la manière dont il le dit, et son autorité se convertit en réputation. Fénelon, dans ses Dialogues sur l'éloquence publiés en 1718, en tirera la conséquence pratique en réclamant une prédication simple, appuyée sur l'Écriture. On peut objecter que la simplicité est aussi un style, et qu'elle se juge comme un autre : c'est le paradoxe qui traverse tout le livre, et que le chapitre suivant, consacré aux séductions de la parole, rencontrera de plein fouet.
Méthode : Exercices sur le texte 9
- Décrivez les trois marches du dispositif de la chaire. À quelle marche la parole du prédicateur devient-elle la sienne ? Peut-on le dire avec certitude ?
- « Le discours chrétien est devenu un spectacle. » Analysez la construction de la phrase : quel mot fait tout le travail, et pourquoi ?
- Comparez la situation du prédicateur et celle de l'orateur à l'assemblée. Faites la liste de ce que l'absence de réplique change.
- Oral (par deux, six minutes). L'un défend, l'autre attaque cette thèse : « une parole qu'on admire a cessé d'être écoutée ».
3.9.10 Texte 10 — Pascal : obéir en sachant pourquoi
Situation. Pascal (1623-1662) laisse à sa mort des liasses de fragments destinés à une apologie de la religion chrétienne. Plusieurs d'entre eux portent sur la justice, la coutume et le pouvoir. Il avait par ailleurs prononcé, vers 1660, trois discours destinés à l'éducation d'un jeune noble.
« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. … Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. … Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
Et l'apologue des Trois discours (rapporté sans citation). Un homme est jeté par la tempête sur une île inconnue dont le roi a disparu ; il ressemble à ce roi, le peuple le prend pour lui et le traite comme tel. Il accepte les hommages ; mais il n'oublie jamais, en lui-même, qu'il n'est pas ce roi. Pascal en tire une distinction : il y a des grandeurs d'établissement, qui viennent des institutions des hommes, et des grandeurs naturelles, qui tiennent aux qualités réelles de la personne ; aux premières sont dus des respects d'établissement, aux secondes seules l'estime.
Démonstration (Analyse)
Une phrase qui fait l'histoire de l'autorité en trois temps. Le fragment sur la justice et la force est bâti comme un raisonnement complet : deux définitions, un programme, un constat d'échec. Le mouvement est celui d'une déception, et le temps des verbes le marque — on passe du présent intemporel des définitions au passé composé du constat, « on a fait ». Ce passé est terrible : il désigne une opération accomplie, sans sujet nommé, à une date inconnue, et dont nous héritons. Notez le chiasme du milieu — que le juste soit fort, ou que le fort soit juste — qui présente deux solutions symétriques ; la symétrie est un piège, car les deux branches ne sont pas du tout équivalentes. Rendre le juste fort exigerait de changer le monde ; déclarer juste ce qui est fort ne coûte rien qu'un mot. La forme, en les alignant, fait sentir que l'humanité a choisi la moins chère.
Pascal démonte l'autorité et en tire la conclusion inverse de La Boétie. C'est ce qui rend ce texte si difficile et si nécessaire. La Boétie démonte le pouvoir et conclut : retirez-lui votre soutien. Pascal démonte le pouvoir avec la même rigueur — il montre que les grandeurs sont des conventions, des effets de hasard, des tempêtes qui ont jeté un homme sur une île — et conclut : rendez-lui les respects qui lui sont dus. La différence tient dans l'estimation du coût du désordre. Pour Pascal, une convention connue comme telle vaut mieux qu'une guerre pour en établir une meilleure, parce que nul ne s'accordera sur ce qui est juste, et que la justice, faute d'être reconnaissable, finirait par se décider par la force — c'est-à-dire au point d'où l'on était parti.
L'apologue de l'île fait ce qu'aucun raisonnement ne peut faire. Il sépare deux choses que la vie sociale confond : ce qu'un homme est et ce qu'on le traite d'être. Le naufragé est traité en roi et sait qu'il ne l'est pas ; cette double conscience est exactement la position que Pascal recommande — obéir au-dehors, ne pas être dupe au-dedans. On mesure ce que la fiction apporte : énoncée abstraitement, la distinction paraîtrait une subtilité ; racontée, elle devient une expérience que le lecteur fait. Nous retrouvons le pouvoir de l'apologue déjà rencontré chez Menenius Agrippa, mais retourné : là, le récit servait à faire obéir sans comprendre ; ici, il sert à faire comprendre en quoi consiste l'obéissance.
La position est la plus inconfortable du chapitre, et il faut la sentir comme telle. Elle ne permet ni l'admiration ni la révolte. Elle demande de saluer un homme dont on sait que la grandeur est un accident, et de le saluer sincèrement, parce que le salut ne s'adresse pas à lui mais à la place qu'il occupe. Cela suppose une lucidité constante, sans profit et sans gloire, et Pascal ne dissimule pas ce qu'elle coûte. On peut lui objecter que cette disposition d'esprit est intenable pour la plupart des hommes, et qu'une institution qu'on n'estime pas finit par ne plus être obéie. On peut aussi lui objecter, avec La Boétie, qu'elle légitime en fait ce qu'elle prétend seulement supporter.
La question philosophique, et le point où le chapitre se referme. Peut-on obéir à une autorité qu'on a comprise ? La réponse de Pascal est oui, et elle suppose une distinction que ce chapitre a préparée d'un bout à l'autre : entre ce qui rend une parole vraie et ce qui la rend valide. Le verdict d'un juge est valide même s'il est faux ; la parole d'un roi oblige même si le roi ne vaut rien ; le sermon d'un prédicateur ambitieux dit peut-être le vrai. Confondre les deux ordres conduit à deux erreurs symétriques : croire vrai tout ce qui est autorisé, ou ne rien reconnaître de ce qu'on n'a pas prouvé. Tenir les deux séparés, c'est-à-dire obéir sans croire et croire sans obéir quand il le faut, est probablement ce que ce chapitre avait à enseigner.
Méthode : Exercices sur le texte 10
- Étudiez les temps verbaux du fragment sur la justice et la force. Que produit le passage au passé composé ?
- « Faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. » Montrez que la symétrie de la phrase est trompeuse.
- Confrontez Pascal et La Boétie (texte 8) : même analyse, conclusions opposées. Où exactement les deux raisonnements divergent-ils ?
- Essai. « On peut obéir sans être dupe. » Deux pages.
- Oral. Racontez l'apologue de l'île à quelqu'un qui ne le connaît pas, puis énoncez la distinction abstraite qu'il illustre. Demandez-lui laquelle des deux versions il retiendra demain.
3.9.11 Travaux d'ensemble
Méthode : Sujets d'essai
- Une parole a-t-elle besoin d'être autorisée pour être vraie ?
- Obéir à une parole, est-ce renoncer à juger ?
- Peut-on contester une autorité sans en invoquer une autre ?
- Les mots peuvent-ils faire ce qu'ils disent ?
- « La vérité et la raison sont communes à un chacun » (Montaigne). Que devient l'enseignement si cette phrase est vraie ?
- Pourquoi les paroles qui font autorité commencent-elles si souvent par déclarer qu'elles n'y ont pas droit ?
Méthode : Travaux oraux
- La grille appliquée à une parole d'aujourd'hui (par deux, dix minutes). Choisissez une prise de parole publique récente et appliquez-lui les quatre questions de la méthode donnée en tête du chapitre : au nom de quoi ? devant qui ? qu'est-ce qui se voit ? que se passe-t-il si l'on n'obéit pas ?
- Le procès de Thersite (par groupes). Reprenez la scène du chant II de l'Iliade et jugez-la : un accusateur soutient qu'Ulysse a défendu l'assemblée, un défenseur que Thersite disait vrai, un tiers arbitre. Chacun quatre minutes.
- Deux images de la cité (par deux, six minutes). L'un défend la métaphore du corps de Menenius Agrippa, l'autre celle du colosse de La Boétie. Interdiction d'employer un argument qui ne soit pas une image.
- Explication à deux voix (par deux, dix minutes). Sur l'un des dix textes : l'un l'explique comme forme (genre, énonciation, procédés), l'autre comme thèse (ce qui est soutenu, sur quoi cela repose) ; puis chacun pose à l'autre la question que son approche lui suggère.
- L'article scolastique parlé (individuel, cinq minutes). Sur une question de votre choix : énoncez la question, deux objections dans leur meilleure version, puis votre réponse et la réfutation. La classe évalue une seule chose : la loyauté des objections.
3.10 Bilan
Nous sommes partis d'une question simple : d'où une parole tient-elle le droit d'être crue ? La réponse s'est révélée être toujours la même dans sa forme et toujours différente dans son contenu. Dans sa forme : celui qui parle renvoie à une source qui n'est pas lui, et cette source est rendue visible par une scène — une montagne, un sceptre, une main sur la bouche, une estrade, une chaire, un livre ouvert. Dans son contenu : cette source a été successivement une déesse, un dieu, une cité, un texte, une tradition, une raison universelle.
Nous avons rencontré, chemin faisant, un mécanisme qui n'a pas cessé de reparaître : celui qui va parler commence par dire qu'il n'en est pas capable, ou qu'il n'aurait pas dû. Hésiode est un berger insulté par les Muses ; Jérémie est un enfant qui ne sait pas parler ; Périclès aurait préféré qu'on s'en tînt aux actes. Ce n'est pas une coïncidence, c'est une loi : plus celui qui parle s'efface, plus ce qu'il dit paraît venir de haut.
Nous avons vu ensuite que toute autorité de la parole peut être contestée, et qu'on la conteste en coupant la chaîne à l'un de ses maillons. Mais aucune contestation n'y parvient sans invoquer autre chose : Socrate invoque l'examen, la Réforme le texte, Montaigne le jugement propre, Descartes la raison naturelle, La Boétie le consentement retiré. La question raisonnable n'est donc jamais « faut-il de l'autorité ? », mais laquelle, contrôlée par qui, révocable comment.
1. L'autorité de la parole est le crédit qu'un discours obtient avant d'avoir prouvé. Elle ne rend pas vrai ; elle décide de qui sera cru. Et pourtant elle est indispensable : presque tout ce que nous savons, nous le tenons de paroles que nous n'avons pas vérifiées.
2. Le latin distingue l'auctoritas, qui est reconnue et s'évanouit si on cesse de la reconnaître, et la potestas, qui contraint. La scène de Thersite montre le point où la première s'adosse à la seconde.
3. En Grèce, le premier maître de vérité est le poète, parce qu'il est le gardien d'une mémoire sans écriture. Son autorité repose sur l'invocation, qui attribue le chant aux filles de Mémoire — et les Muses, dès le premier texte, avouent qu'elles savent dire des mensonges semblables aux choses vraies.
4. Les formes de parole autorisée se distinguent par la source qu'elles invoquent : l'inspiration, la révélation, l'élection, la fonction, le livre, l'ancienneté, le savoir, l'expérience. Elles se distinguent aussi par ce qu'on risque à leur désobéir, et c'est le meilleur des critères.
5. L'autorité passe très tôt de la personne au texte. Naissent alors les métiers du texte — établir, traduire, lire, commenter, appliquer — et chacun est un pouvoir. Les grandes crises religieuses et politiques de la période de référence sont des conflits sur ces maillons.
6. L'argument d'autorité ne prouve rien, et Thomas d'Aquin le dit lui-même : fondé sur la raison humaine, il est le plus faible de tous. Il reste indispensable comme économie, à trois conditions — que la source soit compétente sur ce point, sans intérêt à la thèse, et exposée à la contradiction de ses pairs.
7. La parole publique est partout réglée : règles de tour, de forme, de contenu. Et une partie de la parole n'informe pas mais agit — jurer, promettre, déclarer, condamner, marier. Ces actes réussissent à quatre conditions qui sont la définition même d'une situation d'autorité. La parole donnée engage l'avenir : la véracité et la fidélité sont deux vertus distinctes.
8. Reste à distinguer, et c'est le plus difficile, ce qui rend une parole vraie de ce qui la rend valide. Un verdict injuste est valide ; une vérité dite par un homme sans titre reste vraie. Confondre les deux ordres produit deux erreurs symétriques : croire tout ce qui est autorisé, ou ne reconnaître que ce qu'on a soi-même prouvé.
Trois chapitres interrogent le même pouvoir en lui posant trois questions différentes. Le chapitre consacré à l'art de la parole a demandé comment la parole efficace s'apprend, et il a décrit une technique. Celui-ci a demandé d'où elle tient le droit d'être crue, et il a décrit des institutions. Le chapitre consacré aux séductions de la parole demandera pourquoi on lui cède — ce qui, dans une parole, plaît, charme, émeut et retient, jusqu'à l'emprise.
Les points de contact sont nombreux, et il faudra les reconnaître. L'apologue de Menenius Agrippa, que nous avons lu comme un instrument d'autorité, y sera repris comme procédé de fiction : la fable, la parabole et l'allégorie font accepter par le détour ce que l'argument ferait discuter. La flatterie du courtisan, que nous n'avons fait qu'apercevoir avec La Bruyère, y trouvera sa place. Et la question que Pascal nous laisse — pourquoi les hommes se gouvernent-ils plus par caprice que par raison ? — y deviendra la question principale.
Une même méthode vaudra là-bas comme ici : ne jamais séparer ce qu'un texte dit de la manière dont il est fait. Une flatterie se reconnaît à sa syntaxe autant qu'à son intention, et une déclaration d'amour est un genre littéraire avant d'être un aveu.