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Naissance du sujet : Montaigne, Descartes

Cours complet · lettres et philosophie (ECG/ECT 1re année), chapitre 11 · prépas ECG et ECT, 1re année

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Un homme qui écrit « je » n'a rien inventé : les poètes le font depuis toujours, et Augustin raconte sa vie vers l'an . Ce qui change au XVIe et au XVIIe siècle n'est donc pas l'usage du mot, c'est son statut. En quelques décennies, le « je » cesse d'être une personne grammaticale pour devenir une question, puis un fondement : quelque chose sur quoi l'on croit pouvoir bâtir.

Deux hommes font ce passage, et ils ne font pas la même chose. Montaigne écrit les Essais pour se peindre, et invente une forme littéraire neuve parce qu'aucune des formes reçues ne convenait à un objet qui bouge. Descartes écrit le Discours de la méthode pour trouver, sous tout ce qui bouge, un point qui ne bouge pas. L'un tient le mouvement pour la vérité de son objet ; l'autre le tient pour l'obstacle à écarter.

La question de ce chapitre est donc celle-ci : le moi que Montaigne peint et le sujet que Descartes fonde sont-ils la même chose ? Répondre suppose de savoir ce que chacun demande au retour sur soi — et de ne pas confondre deux gestes que le même pronom recouvre.

11.1 Pourquoi le moi devient une question

Définition 11.1Sujet

Ce dont on parle et ce qui parle : le mot porte les deux sens, et leur histoire est instructive. Le latin subjectum traduit le grec hupokeimenon, « ce qui est jeté dessous » — le support d'une propriété. Jusqu'au XVIIe siècle, « sujet » désigne donc plutôt ce dont on parle (le sujet d'un tableau) ou celui qui obéit (le sujet du roi). Le sens moderne — le je qui pense et qui connaît — s'installe après Descartes et se fixe seulement au XVIIIe siècle.

Définition 11.2Moi

Employé comme nom, le mot est récent : c'est Pascal qui l'installe dans les Pensées (posthumes, ), avec la formule « le moi est haïssable ». Il désigne l'ensemble singulier de ce qui fait que je suis celui-ci et pas un autre : mon caractère, mon histoire, mes préférences. Ce n'est donc pas le synonyme de « sujet » : le sujet est ce qui est commun à tous ceux qui pensent, le moi est ce qui n'appartient qu'à un seul.

iRemarque

Retenez ce décalage de vocabulaire : il donne à lui seul un plan de dissertation. Le sujet s'universalise, le moi se singularise. Un devoir qui emploie les deux mots comme des équivalents s'interdit de voir ce qui se joue entre Montaigne et Descartes — et c'est exactement ce qui se joue.

Trois faits, dans le désordre, expliquent que la question se pose alors et pas avant. Premier fait : les guerres de religion. Quand deux chrétiens s'entretuent au nom du même Dieu en invoquant chacun la vérité, la question « qu'est-ce que je sais vraiment ? » cesse d'être un exercice d'école. Montaigne, magistrat à Bordeaux, négocie entre les partis ; il a vu ce que produit une certitude. Deuxième fait : le scepticisme antique redevient lisible. Henri Estienne publie en une traduction latine des Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus, et Gentian Hervet traduit le reste en . On redécouvre alors une machine à suspendre le jugement, vieille de quinze siècles et intacte. Troisième fait : l'imprimerie donne à un particulier la possibilité matérielle de publier un livre qui ne parle que de lui, et de le corriger édition après édition. Montaigne fera exactement cela.

Auteur : Augustin (354–430) — écrire sa vie, et l'ancêtre gênant

Évêque d'Hippone, auteur des Confessions (v. –) et de La Cité de Dieu. La thèse. Le récit de sa propre vie peut être un acte de connaissance : en revenant sur ses fautes, Augustin cherche moins à s'excuser qu'à comprendre par quels détours une volonté se retourne. Le concept le plus utile. L'intériorité comme lieu de vérité : c'est en soi qu'on trouve ce qu'on cherchait au-dehors — et il écrit qu'il est devenu à lui-même « une grande question » (Confessions, IV, 4). La filiation. Les Confessions inventent une forme — le récit de soi adressé — dont Montaigne héritera et qu'il détournera : Montaigne se raconte sans conversion, sans destinataire divin et sans repentir. La forme reste, sa fin change. Ajoutons qu'Augustin, dans La Cité de Dieu, oppose au scepticisme un argument dont Descartes retrouvera l'allure : si je me trompe, c'est bien que je suis. La ressemblance est réelle ; elle n'établit pas que Descartes l'ait lue là, et il vaut mieux écrire « on a très tôt noté la parenté » qu'affirmer un emprunt.

11.2 Montaigne : se peindre

Auteur : Michel de Montaigne (1533–1592) — inventer une forme pour un objet qui bouge

Gentilhomme périgourdin, magistrat au parlement de Bordeaux, puis maire de la ville. Il se retire dans sa « librairie » en et publie les Essais en (livres I et II), puis en (avec le livre III et six cents additions) ; une édition posthume paraît en . La thèse. Il n'y a pas de portrait fidèle d'un objet qui change, sauf à peindre le changement lui-même : « Je ne peins pas l'être, je peins le passage » (Essais, III, 2, « Du repentir »). Le concept le plus utile. L'essai, au sens d'essayage : mettre une opinion à l'épreuve pour voir ce qu'elle vaut, sans s'engager à conclure. C'est une forme littéraire, et c'est aussi une théorie de la connaissance. La filiation. Montaigne prend au scepticisme retrouvé sa devise — « Que sais-je ? », gravée sur une médaille à ses armes, avec une balance en équilibre — et lui fait servir tout autre chose : non plus l'ataraxie du sage antique, mais la description patiente d'un individu. Bacon, Pascal, Rousseau, Sterne, Nietzsche le lisent ; Pascal le combat page à page.

Définition 11.3Essai

Genre littéraire inventé par Montaigne et nommé par lui. Un essai n'est ni un traité (qui expose un savoir constitué) ni un dialogue (qui organise une dispute) : c'est le parcours d'une pensée qui se cherche, avec ses détours, ses exemples et ses repentirs, et qui ne s'oblige pas à conclure. La forme fait partie de la thèse : un moi mouvant ne peut se dire dans un discours qui ne bouge pas.

Exemple 11.4Ce que « Du repentir » fait vraiment

Au début du chapitre III, 2, Montaigne pose une difficulté qui est celle de tout autobiographe : le monde entier est en branle, lui-même a changé depuis qu'il a commencé d'écrire, et son livre porte donc le portrait d'un homme qui n'existe plus. Un traité effacerait la difficulté en réécrivant tout au présent. Montaigne fait l'inverse : il conserve les couches successives — les additions de et de voisinent avec le texte de sans le corriger — et il en tire son principe. Le livre n'est pas le portrait d'un homme : il est la trace de ses états. Ce qu'il faut en retenir : chez Montaigne, une difficulté de forme est convertie en thèse. C'est cela, faire de la littérature une pensée.

Figure 1. Deux hommes se retournent sur eux-mêmes, et ne cherchent pas la même chose. Ce qui les sépare n'est ni la sincérité ni l'intelligence : c'est ce qu'ils demandent à l'opération. Montaigne veut une image, et une image d'un objet qui change doit changer avec lui ; Descartes veut un appui, et un appui qui change ne porte rien. De là tout le reste — la forme brisée des Essais d'un côté, l'ordre des raisons de l'autre. Ce que la distinction interdit : dire que Montaigne « annonce » Descartes. Il ne l'annonce pas ; il fait autre chose, et il le fait très bien.

iRemarque

Montaigne cite abondamment les Anciens — Sénèque, Plutarque, Lucrèce — mais il les traite comme des interlocuteurs, non comme des autorités : il les contredit, les tord, les oublie. C'est un usage neuf de la citation, et il est indissociable du projet. Un moi qui se peint ne peut pas déléguer à un autre le soin de dire ce qu'il pense.

11.3 Descartes : se fonder

Descartes (–) publie en , en français et anonymement, le Discours de la méthode, préface à trois essais scientifiques — la Dioptrique, les Météores, la Géométrie. Il y raconte sa propre formation, ses voyages, sa déception devant les savoirs reçus, et il prévient le lecteur qu'il ne propose « qu'une histoire, ou, si vous l'aimez mieux, qu'une fable ». Quatre ans plus tard paraissent les Meditationes de prima philosophia (en latin, ; traduction française du duc de Luynes, revue par Descartes, en ), qui reprennent le même chemin sans le décor autobiographique.

Ce chemin est un doute, et il faut voir qu'il est construit : chaque degré répond à une objection faite au précédent.

Figure 2. Le doute cartésien n'est pas un scepticisme : c'est un instrument, et il a un point d'arrêt. Chaque étage est emporté par une objection, et l'objection est de plus en plus forte — au troisième degré, elle atteint les mathématiques elles-mêmes. Le dernier étage tient parce qu'aucune objection ne peut plus l'atteindre : l'hypothèse même du trompeur suppose quelqu'un à tromper. Le piège à éviter : croire que Descartes doute pour douter. Il doute une fois, méthodiquement, pour n'avoir plus à le faire — alors que le sceptique, lui, suspend son jugement indéfiniment.

Auteur : René Descartes (1596–1650) — chercher un point qui ne bouge pas

Né à La Haye en Touraine, formé chez les jésuites de La Flèche, longtemps installé aux Provinces-Unies, mort à Stockholm. La thèse. Il existe au moins une proposition qu'aucun doute ne peut atteindre, et elle suffit à rouvrir la voie du savoir : je puis douter de tout, sauf que je suis, tant que je pense. Le concept le plus utile. La res cogitans, « la chose qui pense » (Méditations, II, ) : ce que je suis d'abord et avec certitude n'est ni un corps ni une histoire, c'est une activité de penser. La filiation. Descartes ne nomme pas Montaigne, mais le doute qu'il reprend est celui que les Essais avaient rendu familier à tout lecteur cultivé ; il en change entièrement l'usage — d'un état où l'on séjourne, il fait un passage qu'on traverse. De là partent deux lignées opposées : les rationalistes, qui bâtissent sur le point fixe (Spinoza, Malebranche, Leibniz), et ceux qui contestent que le point tienne (Pascal dès , Locke en , Hume en ).

Attention

Trois erreurs très fréquentes sur le cogito, et elles coûtent cher. Un. La formule « je pense, donc je suis » figure dans le Discours de la méthode (, quatrième partie) et, en latin (ego cogito, ergo sum), dans les Principes de la philosophie (, I, 7). Elle ne figure pas sous cette forme dans les Méditations (), où Descartes écrit : « je suis, j'existe », et précise que cela est nécessairement vrai chaque fois que je le prononce ou que je le conçois par l'esprit. La différence n'est pas d'érudition : dans les Méditations, ce n'est pas un raisonnement avec un « donc », c'est une évidence saisie dans l'instant où on la pense. Deux. Le cogito ne prouve pas que j'ai un corps, ni qu'un monde existe : à ce point du texte, tout cela est encore douteux, et il faudra la véracité divine pour le récupérer. Trois. « Je pense » ne veut pas dire « je raisonne » : Descartes range sous ce mot toute activité de conscience — douter, concevoir, vouloir, imaginer, sentir — pourvu qu'on s'en tienne au fait qu'on le fait.

Définition 11.5Cogito

Nom donné par la tradition au premier point certain de la philosophie cartésienne, d'après le verbe latin cogito, « je pense ». Ce n'est donc pas un texte mais un moment : celui où le doute, appliqué à lui-même, produit son propre arrêt. On parle du cogito ; Descartes, lui, dit « je pense » ou « je suis ».

11.4 Le même pronom, deux emplois

Le Discours est écrit à la première personne, en français, et raconte une vie. Les Essais aussi. Rien ne ressemble davantage à Montaigne, de loin, que ce Descartes qui dit « je » à chaque page — et pourtant leurs deux « je » n'ont pas le même statut. La différence tient à une question simple, et qui fait toute la figure suivante : qui peut se mettre à la place de celui qui parle ?

Figure 3. Le même pronom, et deux fonctions opposées. Le test est mécanique : remplacez l'auteur par un autre homme. Les Essais disparaissent — ils n'étaient que de lui. Le Discours survit sans dommage : le « je » y est un rôle que le lecteur est prié d'endosser, et Descartes le dit en présentant son texte comme « une histoire, ou, si vous l'aimez mieux, une fable ». La complication qu'il ne faut pas escamoter : cette fable est très concrète, avec un poêle en Allemagne et des voyages. Descartes emprunte à la littérature une forme qu'il vide de sa singularité — et c'est précisément ce geste qui rend son texte lisible par tous.

Important

Pourquoi cette figure vaut des points. Un sujet sur la connaissance de soi attend qu'on distingue deux opérations que le vocabulaire courant confond : se décrire et se fonder. La première est une tâche d'écrivain et n'a de valeur que si elle est singulière ; la seconde est une tâche de philosophe et n'a de valeur que si elle est universelle. Un devoir qui pose ce partage dès l'introduction n'a plus qu'à le mettre à l'épreuve — et il y a d'excellents contre-exemples, ce qui rend la troisième partie facile à trouver.

Auteur : Laurence Sterne (1713–1768) — le roman qui hérite de l'essai

Pasteur anglican du Yorkshire, auteur de Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme (neuf volumes, –) et du Voyage sentimental (). La thèse. Une vie ne se raconte pas dans l'ordre, parce qu'une conscience ne fonctionne pas dans l'ordre : chaque souvenir en appelle un autre, et le récit part avec lui. Tristram met trois volumes à naître, et n'y parvient qu'après d'innombrables digressions. Le concept le plus utile. La digression comme principe de composition, et non comme accident : Sterne écrit qu'elles sont « le soleil » du livre, ce qui est une théorie du sujet déguisée en plaisanterie — l'esprit est fait de liaisons imprévues, la forme doit l'imiter. La filiation. Sterne lit Montaigne, dont il reprend la digression et l'adresse au lecteur, et Locke, dont il exploite l'association des idées. Il transmet le procédé au roman moderne : la mémoire involontaire de Proust et le monologue intérieur de Joyce s'y rattachent directement.

11.5 Pascal : ni se peindre, ni se fonder

Auteur : Blaise Pascal (1623–1662) — le moi qu'on ne peut pas regarder en face

Mathématicien, physicien, polémiste des Provinciales (–), auteur de fragments réunis après sa mort sous le titre de Pensées (). La thèse. L'homme ne supporte pas de rester seul avec lui-même : ce n'est pas par légèreté qu'il court, c'est parce que le repos lui découvrirait sa condition. Le divertissement n'est donc pas un défaut de caractère, c'est une fuite organisée. Le concept le plus utile. La distinction de l'esprit de géométrie et de l'esprit de finesse : le premier procède de principes clairs et peu nombreux, le second voit d'un coup un grand nombre de principes confus, et l'on se ridiculise en appliquant l'un là où l'autre est requis. La filiation. Pascal lit Montaigne sans cesse et le combat : il lui reproche « le sot projet qu'il a de se peindre » (Pensées, fragment dans l'édition Lafuma), non parce que ce serait mal fait, mais parce que le moi ne mérite pas cette attention. Il refuse aussi Descartes, en trois mots : « Descartes inutile et incertain » (fragment ) — un fondement du savoir qui ne dit rien de ce que je dois faire de ma vie ne fonde pas ce qui compte.

Exemple 11.6Le divertissement, et pourquoi ce n'est pas une morale

Pascal observe qu'un homme qui a tout — santé, charge, fortune — ne tient pas en place, et il refuse l'explication commode : ce n'est pas qu'il aime le lièvre qu'il chasse, car on ne le lui donnerait pas pour rien. C'est la chasse qu'il aime, c'est-à-dire l'occupation qui l'empêche de penser. Le raisonnement est expérimental : on isole la variable (le gibier), on montre que le comportement ne change pas, on conclut que la cause est ailleurs. Ce qu'il faut en retenir : Pascal ne fait pas de la morale, il fait une anthropologie. Le divertissement est la description d'un mécanisme, pas la condamnation d'un vice.

Figure 4. Un siècle de filiations, et pas une seule qui soit un simple héritage. Montaigne prend à Augustin la forme du récit de soi et lui retire sa fin — il n'y a pas de conversion au bout des Essais ; il prend au scepticisme retrouvé la suspension du jugement et en fait un instrument de description. Descartes reprend le doute et en change la fonction. Pascal accepte de Montaigne le tableau de la misère humaine et lui refuse le droit de s'y complaire, tout en jugeant le fondement cartésien sans effet sur ce qui compte. Locke, enfin, garde le moi et lui retire la substance : ce qui fait que je suis le même qu'hier n'est pas une chose, c'est une continuité de conscience. Ce qu'il faut en retenir : une flèche sans le mot de ce qui passe ne démontre rien.

Auteur : John Locke (1632–1704) — l'identité personnelle sans substance

Médecin et philosophe anglais, auteur de l'Essai sur l'entendement humain () et des Deux traités du gouvernement civil (). La thèse. Ce qui fait qu'une personne est la même aujourd'hui qu'hier n'est ni son corps ni une âme-substance : c'est la continuité de la conscience, c'est-à-dire le fait qu'elle peut se rattacher ses actes passés par la mémoire. Le concept le plus utile. L'identité personnelle distinguée de l'identité de substance. Locke l'illustre par une expérience de pensée devenue classique : si la conscience d'un prince passait dans le corps d'un savetier, la personne serait le prince et l'homme serait le savetier. La filiation. Le chapitre « De l'identité et de la diversité » n'est pas dans l'édition de : Locke l'ajoute à la deuxième édition, en , à la demande de son ami Molyneux. Il ouvre une discussion qui n'a pas cessé — Hume en tirera en que le moi n'est qu'un faisceau, et Sterne en fera un ressort romanesque dès .

11.6 Ce que ce siècle nous laisse

Figure 5. Cinq jalons, à l'échelle du temps. La frise dit ce qu'aucune liste ne dit : tout se joue en cent trente ans, et les deux textes fondateurs, les Essais et le Discours, sont séparés par cinquante-sept ans seulement — deux générations. La naissance du sujet n'est donc pas une lente maturation : c'est une secousse, comprise entre une redécouverte (le scepticisme grec, remis en latin en ) et une dissolution annoncée (l'identité par la seule mémoire, chez Locke). À noter : le chapitre de Locke sur l'identité personnelle date de la deuxième édition, , et non du jalon porté ici.

Figure 6. Trois réponses, et la troisième n'est pas un compromis. On présente souvent Pascal comme un intermédiaire entre Montaigne et Descartes : la ligne « comment je m'atteins » montre que non. Là où Montaigne s'écrit et où Descartes se prouve, Pascal soutient que l'opération échoue — non par maladresse, mais parce que l'homme s'arrange pour ne pas la faire. L'usage en dissertation : cette troisième position permet une partie qui ne soit pas une synthèse molle. On n'y réconcilie pas les deux premières, on conteste leur présupposé commun — que je puisse me regarder en face.

Méthode : Traiter un sujet sur le moi, le sujet ou la connaissance de soi

  • Séparer les deux mots dès l'introduction. « Sujet » et « moi » ne sont pas synonymes : le premier est ce que tout homme qui pense a en commun, le second ce qu'un seul possède. La plupart des sujets de dissertation jouent précisément sur cette confusion, et la lever d'entrée-de-jeu place le devoir au-dessus de la moyenne.
  • Poser le critère, pas la liste. Ce qui sépare Montaigne de Descartes n'est pas la date ni le genre : c'est ce qu'ils demandent au retour sur soi — une image ou un appui (figure 1). Un devoir qui énonce son critère peut ensuite l'éprouver ; un devoir qui aligne des auteurs ne peut rien faire du tout.
  • Chercher le cas qui résiste. Le Discours est autobiographique, et le « je » y reste pourtant substituable ; les Essais sont pleins de considérations générales, et leur « je » ne l'est pas. Un contre-exemple travaillé vaut mieux que trois exemples qui confirment.
  • Conclure sur le prix payé. Descartes gagne un fondement et perd le singulier ; Montaigne gagne le singulier et renonce à fonder quoi que ce soit ; Pascal refuse le marché. Une conclusion qui dit ce que chaque position coûte est une conclusion, non un résumé.

Repère : Cinq dates à savoir situer

  • — Henri Estienne publie en latin les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus. Le scepticisme grec redevient un outil disponible : c'est la condition de possibilité des Essais.
  • — Montaigne, Essais, livres I et II. Un particulier prend pour matière de son livre sa propre personne, et invente le genre pour le faire.
  • — Descartes, Discours de la méthode, en français. « Je pense, donc je suis » : le doute devient un instrument, et non un état.
  • — Pensées de Pascal, publication posthume. Le mot « moi » entre dans la langue philosophique, et c'est pour être déclaré haïssable.
  • — Locke, Essai sur l'entendement humain. L'identité personnelle sera cherchée dans la mémoire, non dans une substance — premier pas vers le décentrement du chapitre suivant.
iRemarque

Une prudence de formulation, qui se remarque. On lit souvent que Descartes « aurait emprunté » son cogito à Augustin, qui écrit dans La Cité de Dieu que se tromper suppose d'être. La ressemblance est frappante ; l'emprunt n'est pas établi. À un correspondant qui lui signalait la parenté, Descartes a répondu en novembre qu'il était allé vérifier le passage, et qu'Augustin s'en servait pour prouver la Trinité là où lui s'en sert pour établir que ce moi qui pense est une substance immatérielle : même phrase, autre usage. Écrivez donc « on a très tôt rapproché les deux formules » plutôt que « Descartes reprend Augustin ». Cette précaution ne coûte rien et signale un lecteur averti.

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