Adloun

L'idée de progrès, et ce qui la conteste

Cours complet · lettres et philosophie (ECG/ECT 1re année), chapitre 8 · prépas ECG et ECT, 1re année

Travailler ce chapitre sur Adloun Exercices corrigés de ce chapitre

Nous employons le mot vingt fois par jour sans jamais le définir. Un médicament est un progrès, un logiciel est un progrès, une loi est un progrès. Le mot a ceci de commode qu'il dispense d'argumenter : dire d'une chose qu'elle est un progrès, c'est avoir déjà gagné la discussion sur elle. C'est précisément pourquoi il faut s'en méfier.

Car l'idée n'a rien d'évident, et elle n'a rien d'éternel. Les Grecs ne l'ont pas eue : leur temps est cyclique, et l'âge d'or est derrière. Le Moyen Âge chrétien attend une fin, non une amélioration continue. L'idée que l'humanité s'améliore par son propre travail, indéfiniment, naît en Europe entre le XVIIe et le XVIIIe siècle — et elle est contestée dès sa naissance, souvent par les mêmes qui l'ont formulée.

La question de ce chapitre n'est donc pas « le progrès existe-t-il ? », qui n'a pas de réponse tant qu'on n'a pas dit de quoi l'on parle. C'est celle-ci : à quelle condition peut-on dire que l'humanité progresse ? Il y faudra trois opérations : séparer le progrès de ce qu'on lui substitue, demander de quoi il est le progrès, et voir ce qu'il en reste après le XXe siècle.

8.1 Séparer le progrès de la croissance

Définition 8.1Progrès

Changement orienté vers un mieux. Trois éléments, tous nécessaires : un changement (il ne se passerait rien qu'il n'y aurait pas de progrès), une direction (le changement va quelque part), et un jugement de valeur (là où il va est meilleur que là d'où il vient). Retirez le troisième et il ne reste qu'un mouvement.

Définition 8.2Croissance

Augmentation d'une grandeur mesurable — une production, une population, une vitesse. La croissance se constate ; elle ne dit rien de la valeur de ce qui augmente. Une épidémie croît, un déficit croît.

Définition 8.3Perfectibilité

Faculté propre à l'homme de se transformer lui-même, et de transmettre à ses descendants ce qu'il a acquis. Le mot est de Rousseau, dans le Discours sur l'origine de l'inégalité (), et il est capital qu'il soit de lui : Rousseau nomme la faculté qui rend le progrès possible pour montrer qu'elle rend aussi la corruption possible. La perfectibilité n'est pas la perfection en marche, c'est la capacité de devenir autre — en bien comme en mal.

Figure 1. Ce qui sépare le progrès de la croissance n'est pas la taille du changement, c'est la nature de ce qu'on affirme. On peut mesurer une croissance sans se prononcer ; on ne peut pas constater un progrès sans juger. Les deux cas le montrent en sens inverse : l'abolition de l'esclavage n'augmente aucune grandeur — elle en diminue plusieurs, et d'abord la fortune des planteurs — et personne n'hésite à l'appeler un progrès ; l'Exposition de aligne des tonnages et des vitesses sans qu'aucun chiffre dise si le monde y a gagné. Ce que la distinction interdit : conclure d'une courbe qui monte que les choses vont mieux. C'est la faute la plus fréquente des copies, et la plus facile à éviter.

Attention

Le progrès n'est pas l'optimisme. L'optimisme de Leibniz (Essais de théodicée, ) affirme que ce monde-ci est déjà le meilleur des mondes possibles : c'est un jugement sur l'état présent, et il n'attend rien de l'avenir. L'idée de progrès affirme au contraire que l'état présent est mauvais et que le mouvement l'améliore. Quand Voltaire ridiculise Pangloss dans Candide (), il attaque l'optimisme, pas le progrès — lui-même en est un partisan résolu, et son Mondain () fait l'éloge du luxe, du commerce et du confort moderne contre la nostalgie de l'âge d'or. Confondre les deux thèses est une erreur classique.

8.2 La querelle : le moment où l'idée devient pensable

Il faut un événement précis pour qu'une idée devienne disponible. Ici, c'est une séance d'académie. Le janvier , Charles Perrault fait lire devant l'Académie française un poème, Le Siècle de Louis le Grand, qui soutient que les écrivains du règne valent ceux d'Auguste, et même les surpassent. Boileau se lève, furieux. La querelle des Anciens et des Modernes est ouverte, et elle durera trente ans.

Le sujet paraît mince — qui, d'Homère ou de Corneille ? Il ne l'est pas. Ce qui se joue est la question de savoir si le temps ajoute quelque chose. Si les Anciens sont indépassables, alors le mieux que nous puissions faire est de les imiter, et l'histoire n'est qu'une longue perte. S'ils sont dépassables, le temps devient un capital.

Figure 2. Cinq jalons, à l'échelle du temps. La frise dit une chose que la chronologie seule ne dit pas : la thèse et son objection ont le même âge. En , Turgot lit en Sorbonne son Tableau philosophique des progrès successifs de l'esprit humain, et la même année l'académie de Dijon couronne le Discours de Rousseau, qui soutient que les sciences et les arts ont corrompu les mœurs. L'idée de progrès n'a donc jamais connu de période d'évidence tranquille : elle naît avec sa contestation. Retenez cet écart de zéro an : il interdit le plan « on y a cru, puis on a déchanté ».

Auteur : Fontenelle (–) — l'argument qui rend le progrès démontrable

Homme de lettres, neveu de Corneille, auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes (), secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences pendant quarante ans. La thèse. Dans la Digression sur les Anciens et les Modernes (), il pose que la nature est constante : elle ne produit pas des hommes plus doués en un siècle qu'en un autre, comme elle ne produit pas des arbres plus grands. Les Anciens et nous sommes donc égaux en capacité — et comme nous venons après, nous disposons en plus de ce qu'ils ont trouvé. Le concept le plus utile. L'accumulation : ce n'est pas nous qui valons mieux, c'est le stock qui a grossi. C'est le premier argument démonstratif en faveur du progrès, et il ne suppose aucune supériorité des Modernes. La filiation. Fontenelle limite lui-même sa thèse, et c'est ce qu'on oublie : elle vaut pour les sciences, qui se cumulent, non pour la poésie ni pour l'éloquence, qui dépendent de l'imagination. La distinction que fera Turgot, puis toute la tradition, est déjà là.

Exemple 8.4L'image de Pascal, et sa portée

Trente ans avant la querelle, Pascal avait donné à l'idée sa formule la plus frappante. Dans la Préface sur le Traité du vide (v. , publiée après sa mort), il écrit que toute la suite des hommes doit être considérée « comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ». L'image est puissante : elle transforme des générations séparées en une seule mémoire. Mais notez ce qu'elle couvre exactement. Pascal parle des sciences où l'expérience décide — la physique, la géométrie. Il exclut explicitement de ce régime la théologie, où l'autorité fait loi. L'idée de progrès naît donc bornée : elle vaut là où l'on peut vérifier.

8.3 Les Lumières : le progrès devient une loi de l'histoire

Un pas de plus est franchi au milieu du XVIIIe siècle : le progrès cesse d'être un constat sur les sciences pour devenir une propriété de l'histoire entière. Ce n'est plus « nous savons davantage », c'est « l'humanité va quelque part ».

Auteur : Condorcet (–) — faire du progrès une loi

Mathématicien, académicien, député à la Législative puis à la Convention. Proscrit par les siens, il rédige dans sa cachette l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (–, publiée en ), et meurt en prison à Bourg-la-Reine en mars . La thèse. L'histoire humaine se divise en dix époques ; les neuf premières sont constatées, la dixième est à venir, et elle verra l'abolition de l'inégalité entre les nations, entre les classes, et entre les sexes. Le concept le plus utile. L'indéfini par opposition à l'infini : Condorcet ne promet pas la perfection, il soutient que rien ne borne par avance l'amélioration. La nuance est décisive dans une dissertation — ce n'est pas une prophétie, c'est le refus d'une limite. La filiation. Il reprend la distinction de Turgot entre ce qui se cumule et ce qui ne se cumule pas, et la franchit : pour lui les mœurs suivent les lumières. Toute la contestation du XIXe et du XXe siècle portera sur ce point précis. Le fait à retenir. Il écrit cela pendant qu'on le traque. C'est le document le plus improbable de l'histoire de l'idée de progrès, et cette circonstance fait partie de son argument : il ne raisonne pas sur une expérience heureuse.

Figure 3. Deux lignées issues du même moment, et une réfutation qui les traverse. Chaque flèche porte le mot de ce qui passe ou de ce qui est rejeté. À gauche, l'idée se durcit : Fontenelle constate une accumulation, Condorcet en fait une loi de l'histoire, Comte en fait une science. À droite, l'objection change trois fois de terrain — les mœurs chez Rousseau, les subsistances chez Malthus, la domination politique chez Orwell. La flèche rouge est la plus instructive : Malthus écrit son Essai sur le principe de population () contre Condorcet, qu'il nomme dès la page de titre. Ce qu'il faut en retenir pour une dissertation : dire « untel critique le progrès » ne vaut rien tant qu'on n'a pas dit sur quel terrain.

iRemarque

L'argument de Malthus est purement arithmétique, et c'est ce qui le rend redoutable : la population croîtrait selon une progression géométrique et les subsistances selon une progression arithmétique, de sorte que l'écart se creuse nécessairement. On peut contester les prémisses — l'histoire les a d'ailleurs démenties pour l'Europe — mais on ne peut pas répondre par une espérance. Retenez la leçon de forme : à un argument on ne répond pas par une confiance.

Auteur : Kant (–) — déplacer le sujet du progrès

Philosophe de Königsberg. La thèse. Dans l'Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (), Kant soutient que les dispositions naturelles de l'homme ne peuvent se développer complètement que dans l'espèce, non dans l'individu, parce que la vie d'un homme est trop courte. Le progrès existe donc, mais son sujet n'est pas moi. Le concept le plus utile. l'insociable sociabilité : c'est l'antagonisme entre les hommes — leur vanité, leur cupidité, leur besoin de se distinguer — qui les contraint à sortir de la paresse et à se donner des lois. Le moteur du progrès n'est pas la bonté ; ce sont les vices, canalisés par la contrainte juridique. La filiation. Kant répond à Rousseau sans le renier : il lui accorde que la civilisation n'a pas rendu les hommes meilleurs, et soutient qu'elle les a rendus légaux, ce qui est autre chose. Dans Le Conflit des facultés (), il ajoute un argument singulier : l'enthousiasme désintéressé des spectateurs européens pour la Révolution française prouve, à lui seul, une disposition morale de l'humanité — non pas ce qu'elle fait, mais ce qu'elle admire.

8.4 Ce qui conteste : le progrès de quoi ?

Figure 4. Le seul partage qui rende la question décidable. Un savoir technique se dépose : nul astronome n'a eu à réinventer la lunette de Galilée (), et l'ignorant d'aujourd'hui bénéficie de découvertes qu'il serait incapable de refaire. Une vertu ne se dépose pas : le fils d'un homme juste naît aussi démuni que le fils d'un tyran, et chaque génération doit refaire l'éducation entière. Ce que le critère explique : pourquoi la contestation du progrès porte presque toujours sur les mœurs et presque jamais sur les techniques. Personne ne soutient que nous soignons moins bien qu'en ; beaucoup soutiennent que nous ne valons pas mieux.

Auteur : Rousseau (–) — l'objection qui a le même âge que la thèse

La thèse. Le Discours sur les sciences et les arts, couronné par l'académie de Dijon en , répond « non » à la question posée : le rétablissement des sciences et des arts n'a pas contribué à épurer les mœurs, il les a corrompues, en substituant le paraître à l'être et la politesse à la vertu. Le concept le plus utile. La perfectibilité (Discours sur l'inégalité, ) : la faculté qui permet à l'homme de se transformer est neutre. Elle explique aussi bien l'astronomie que la servitude. C'est pourquoi Rousseau n'est pas un adversaire du progrès : il est l'adversaire de l'idée que le progrès serait automatiquement un bien. La filiation. On lui prête souvent le « retour à la nature » et le mythe du bon sauvage : il n'a écrit ni l'un ni l'autre. Il tient explicitement, dans la préface du même Discours, que l'état de nature n'existe plus, n'a peut-être jamais existé, et qu'on n'y revient pas. Sa question n'est pas « comment revenir ? », mais « à quelles conditions une société peut-elle ne pas dégrader ceux qu'elle rassemble ? » — et la réponse sera le Contrat social (), objet du chapitre suivant.

Attention

Trois contresens à ne pas commettre sur Rousseau. Un, il n'appelle personne à retourner dans les bois : la formule ne se trouve pas chez lui. Deux, il ne dit pas que l'homme est naturellement bon au sens moral — l'homme de l'état de nature est avant le bien et le mal, faute de rapports assez suivis avec ses semblables pour être vertueux ou vicieux. Trois, il ne condamne pas les sciences en elles-mêmes : il condamne l'oisiveté savante d'une société qui les cultive pour le prestige. Un correcteur repère immédiatement ces trois raccourcis.

Exemple 8.5Swift, et la satire des savants

Le doute n'est pas venu qu'des philosophes. Dans le troisième voyage des Voyages de Gulliver (), Jonathan Swift envoie son héros à l'académie de Lagado, où des savants s'emploient depuis huit ans à extraire des rayons de soleil de concombres, à ramollir le marbre pour en faire des oreillers, à bâtir les maisons en commençant par le toit. Le pays est en ruine, mais les projets se multiplient. Ce que la satire vise exactement : non pas la science, mais l'idée que tout projet mérite d'être financé au nom du progrès — et l'incapacité d'une institution savante à reconnaître ses échecs. La cible est encore vivante.

8.5 Le XIX<sup>e</sup> siècle : le progrès devient une religion, et la littérature son témoin

Le XIXe siècle européen croit au progrès comme on croit à une providence. Les expositions universelles en sont la liturgie ; le chemin de fer, la statistique et la vaccine en sont les preuves. Et c'est la littérature, précisément, qui tient le registre des coûts.

Auteur : Victor Hugo (–) — le progrès comme dette

La thèse. Hugo croit au progrès sans réserve, mais il en donne une mesure inhabituelle : un siècle ne se juge pas à ce qu'il produit, il se juge au sort qu'il fait à ses plus démunis. Dans son Discours sur la misère à l'Assemblée législative, le juillet , il soutient qu'on peut détruire la misère comme on a détruit la lèpre, et que ne pas le faire est un choix. Le concept le plus utile. Le progrès comme obligation et non comme constat : puisqu'on peut, on doit. La filiation. La préface des Misérables () énonce la condition sous laquelle le livre restera utile — tant que subsisteront la misère, la déchéance et l'abandon des enfants. Hugo retourne ainsi l'argument de Rousseau : ce n'est pas la civilisation qui produit la misère, c'est l'inachèvement de la civilisation. Ce qu'il apporte à votre copie. Un critère de mesure du progrès qui n'est ni la production ni la vitesse : le sort réservé au dernier.

Auteur : Émile Zola (–) — la science au cœur du roman, et la machine au cœur de la mine

La thèse. Dans Le Roman expérimental (), Zola transpose au romancier la méthode de Claude Bernard (Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, ) : le romancier observe, place ses personnages dans des conditions données, et enregistre. Le naturalisme est donc lui-même un acte de foi dans le progrès scientifique. Le concept le plus utile. Le roman comme document : la littérature ne console pas, elle constate. La filiation. Et pourtant Germinal () montre le contraire de ce que la foi annonçait : la fosse du Voreux est décrite comme une bête qui avale les hommes, la machine qui devait alléger la peine l'accroît, et la grève finit dans le sang. Zola ne renonce pas au progrès pour autant — il fera de la réorganisation du travail le sujet de Travail () — mais il aura montré que le progrès technique et le progrès social ne se produisent pas au même rythme, ni forcément dans le même sens. C'est aussi lui qui, le janvier , publie J'accuse…! : la même confiance dans la preuve, tournée cette fois contre l'État.

iRemarque

Baudelaire fournit l'objection la plus sèche du siècle, et il faut citer les deux textes séparément — ils ne sont ni de la même année ni du même genre. Dans son compte rendu de l'Exposition universelle de , il s'en prend à ce qu'il appelle la pauvre idée de progrès. Et dans ses notes intimes, publiées après sa mort sous le titre Mon cœur mis à nu (), il écrit que la vraie civilisation ne tient ni dans le gaz ni dans la vapeur, mais dans la diminution des traces du péché originel. On peut ne pas partager sa théologie ; l'argument de forme reste : une civilisation ne se mesure pas par ses instruments. Il rejoint exactement le critère de la figure 4.

8.6 Après : ce qui reste de l'idée

Figure 5. Un débat n'est pas une succession d'avis : c'est une articulation. Lue de haut en bas, la figure donne le plan d'une dissertation entière, et montre où se trouve le travail réel. Kant ne réfute pas Rousseau, il lui concède l'essentiel — les hommes ne sont pas devenus meilleurs — et sauve l'idée de progrès en changeant son sujet (l'espèce) et son terrain (le droit). Mais il laisse une dette, et c'est la dernière case : rien ne prouve qu'un ordre juridique contraignant fabrique des hommes moralement meilleurs. Cette case ouverte est le meilleur endroit où placer votre troisième partie.

Le XXe siècle a instruit le procès avec des pièces que les Lumières n'imaginaient pas. Deux guerres mondiales conduites par les nations les plus instruites ; un génocide industriellement organisé par un pays qui était, en , l'un des plus savants d'Europe ; et le août , une bombe qui fait de la physique la plus avancée l'instrument de la destruction la plus rapide. On ne peut plus soutenir que le savoir rend bon. La question devient : que faire de l'idée ?

Auteur : George Orwell (–) — la technique comme instrument de domination

Écrivain et journaliste britannique. Attention au droit d'auteur : son œuvre est encore protégée, on n'en reproduit donc aucun passage ; on restitue la thèse et l'on nomme l'œuvre et l'année. La thèse. Dans La Ferme des animaux () puis Mille neuf cent quatre-vingt-quatre (), Orwell montre qu'un régime peut employer les moyens les plus modernes — surveillance permanente, réécriture des archives, appauvrissement délibéré de la langue — non pour améliorer la condition des hommes mais pour rendre la contestation littéralement impensable. Le concept le plus utile. L'idée qu'en réduisant le vocabulaire disponible on réduit les pensées formulables : la technique s'applique alors à la langue elle-même. La filiation. C'est l'objection de Rousseau portée sur un terrain neuf. Rousseau soutenait que les progrès des arts n'améliorent pas les mœurs ; Orwell montre qu'ils peuvent servir activement à les détruire. Entre les deux, la différence n'est pas de degré : le progrès n'est plus seulement sans effet moral, il devient un moyen.

Figure 6. Trois sorties, et ce que chacune coûte. Aucune n'est gratuite, et c'est ce qui rend le tableau utile : la première rend inintelligible qu'on préfère l'abolition de la peine de mort au supplice, la deuxième abandonne toute philosophie de l'histoire, la troisième fait de la crainte le principe de l'action. Comment s'en servir : n'adoptez pas une colonne, montrez que le sujet vous oblige à en payer le prix. Un devoir qui choisit sans payer n'a pas conclu, il a esquivé. Rappel de droit : Lyotard et Jonas sont encore protégés, leurs thèses sont ici restituées, non citées.

Important

Le déplacement décisif, et il tient en une phrase. Les Lumières demandaient : l'humanité va-t-elle vers le mieux ? Le XXe siècle a rendu la question indécidable et l'a remplacée par une autre : qu'est-ce que nous pouvons désormais détruire, et qu'est-ce que cela nous oblige à faire ? Ce n'est pas un renoncement au progrès, c'est un changement de mode : de l'indicatif à l'impératif. Un devoir qui aperçoit ce déplacement se distingue de tous ceux qui se contentent d'opposer optimistes et pessimistes.

Méthode : Traiter un sujet sur le progrès

  • Refuser d'emblée le plan « on y a cru, puis on a déchanté ». Il est faux : la contestation a le même âge que la thèse (figure 2, ). Un devoir qui l'établit en introduction gagne immédiatement sa singularité.
  • Séparer le progrès de la croissance (figure 1). Le progrès engage un jugement de valeur, la croissance une mesure. Tant que la distinction n'est pas posée, toute discussion tourne à vide : on oppose un chiffre à une indignation.
  • Demander : progrès de quoi ? Un sujet sur « le progrès » sans domaine n'est pas décidable. Employez le critère de la figure 4 : ce qui se capitalise (les techniques, les savoirs) et ce qui ne se capitalise pas (la vertu, le goût, la sagesse politique). La plupart des sujets se dénouent là.
  • Conclure sur le prix, pas sur la nuance. Chaque position coûte quelque chose (figure 6). Une conclusion qui annonce « il faut nuancer » n'a rien conclu ; une conclusion qui dit ce à quoi elle renonce a pris position.

Repère : Cinq dates à savoir situer

  • janvier — Perrault fait lire Le Siècle de Louis le Grand à l'Académie française : la querelle des Anciens et des Modernes s'ouvre, et avec elle la question de savoir si le temps ajoute.
  • — Turgot lit en Sorbonne son Tableau philosophique des progrès successifs de l'esprit humain, et l'académie de Dijon couronne le Discours sur les sciences et les arts de Rousseau. La thèse et son objection naissent la même année.
  • — publication posthume de l'Esquisse de Condorcet : le progrès devient une loi de l'histoire en dix époques, dont la dernière est à venir.
  • — Malthus, Essai sur le principe de population, écrit contre Condorcet : la première réfutation par le calcul, et non par la morale.
  • août — Hiroshima. La physique la plus avancée produit la destruction la plus rapide : le lien entre savoir et bien cesse d'aller de soi.
iRemarque

Sur la date de que vous rencontrerez pour la Digression de Fontenelle : le texte paraît en , à la suite des Poésies pastorales, et se trouve republié ensuite. Retenez , et si vous n'êtes pas sûr d'une date, écrivez « à la fin des années » plutôt qu'un chiffre faux. Un correcteur pardonne une approximation avouée, jamais une erreur affirmée.

Continuer sur Adloun : animation, QCM, fiches, exercices