Thème 3 — Approche historique de la fonction logarithme
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Le chapitre 3 s'ouvrait sur deux lignes écrites l'une au-dessus de l'autre : les puissances de , et leurs exposants. On y voyait se transformer en . C'était un jouet, et il faut le dire : cette table ne sait multiplier que des puissances de . Entre et , il n'y a rien. Or les astronomes du XVIe siècle ne multipliaient pas des puissances de : ils multipliaient des nombres à sept chiffres, tirés de tables de sinus, et ils le faisaient des centaines de fois par calcul.
Ce thème est l'histoire du passage du jouet à l'instrument. Elle court sur cent cinquante ans, de à , et elle réserve une surprise : au bout du chemin, le logarithme des calculateurs — celui qui épargne des heures de multiplication — se révèle être exactement le même objet que le logarithme des géomètres, apparu de son côté comme une aire sous une hyperbole. Cette rencontre est le point culminant du thème, et elle mobilise l'intégration du chapitre 7.
Problématique. Comment fabrique-t-on une table de logarithmes quand on n'a pas de logarithmes ? Et pourquoi la fonction obtenue est-elle exactement l'aire sous la courbe de ?
Chapitres mobilisés. Suites géométriques (chapitre 1), limites et dichotomie (chapitre 2), équation fonctionnelle du logarithme (chapitre 3), dérivation d'une composée et « dérivée nulle sur un intervalle » (chapitre 4), convexité (chapitre 5), primitives (chapitre 6), intégrale comme aire et méthode des rectangles (chapitre 7), ajustement affine après changement de variable (chapitre 10).
13.1 Le problème : multiplier au XVI<sup>e</sup> siècle
13.1.1 Sept chiffres, à la main
Un astronome qui veut prévoir la position d'une planète, ou un navigateur qui veut déterminer sa longitude, manipulent des tables trigonométriques. Au XVIe siècle, ces tables donnent les sinus avec sept ou huit chiffres significatifs — non pas par coquetterie, mais parce qu'une erreur sur la sixième décimale d'un sinus se traduit, après propagation, par plusieurs kilomètres d'erreur sur une position.
Multiplier deux nombres de sept chiffres à la main, c'est effectuer produits de chiffres, puis les additionner en colonnes en gérant les retenues. Une division en demande davantage. Une racine carrée, davantage encore. Le calcul d'une seule éphéméride en réclame des centaines. Le goulot d'étranglement de l'astronomie de cette époque n'est pas l'observation : c'est l'arithmétique.
Laplace résumera l'affaire d'une formule restée célèbre : l'invention des logarithmes, en réduisant à quelques jours le travail de plusieurs mois, « double, si l'on peut ainsi dire, la vie des astronomes ». La phrase n'est pas une figure de style. Kepler a mis plus de vingt ans à établir les Tables rudolphines () ; il s'est servi des logarithmes de Briggs pour les achever, et a publié en sa propre table, construite sur une base purement géométrique.
13.1.2 Une première ruse : la prosthaphérèse
Avant les logarithmes, les astronomes disposaient déjà d'un procédé pour remplacer un produit par une somme. Il s'appuie sur les formules d'addition de la trigonométrie, et porte le nom savant de prosthaphérèse — du grec, « addition-soustraction ». Il aurait été mis au point vers dans l'entourage de l'astronome danois Tycho Brahe, et il était employé en Europe à la fin du siècle.
En additionnant les deux formules connues
on obtient, en les soustrayant cette fois,
Le membre de gauche est un produit ; celui de droite ne contient que des lectures de table, une soustraction et une division par . Le produit a disparu.
La prosthaphérèse ne traite que des nombres compris entre et , puisqu'il faut les lire comme des sinus ou des cosinus. Pour multiplier deux nombres quelconques, il faut d'abord les ramener dans cet intervalle en déplaçant la virgule, puis rétablir l'ordre de grandeur à la fin — une gymnastique où l'on se trompe. Surtout, le procédé ne dit rien des divisions, ni des racines, qui sont pourtant le quotidien de l'astronome. Le logarithme, lui, traitera les quatre opérations d'un coup.
13.2 Napier (1614) : mettre les deux progressions en mouvement
13.2.1 La construction cinématique
John Napier (–), baron de Merchiston, en Écosse, publie à Édimbourg en un ouvrage au titre modeste : Mirifici logarithmorum canonis descriptio, « description de l'admirable règle des logarithmes ». Le mot logarithme est de lui : il le forme sur les mots grecs logos (rapport) et arithmos (nombre) — le « nombre du rapport ». On lui prête une vingtaine d'années de calculs pour y parvenir.
Le tableau du chapitre 3 mettait en regard deux progressions, l'une géométrique, l'autre arithmétique. Son défaut est d'être discret : entre deux colonnes, il n'y a rien. L'idée de Napier est d'une simplicité déconcertante : faire bouger les deux progressions. Un point qui se déplace passe par toutes les positions intermédiaires ; il n'y a plus de trous.
Napier considère deux points en mouvement.
- Le premier parcourt un segment de longueur à une vitesse proportionnelle à la distance qu'il lui reste à parcourir : il ralentit sans cesse, et n'atteint jamais l'extrémité. On note la distance qui lui reste.
- Le second parcourt une demi-droite à vitesse constante, en partant en même temps. On note la distance qu'il a parcourue.
Napier appelle le logarithme de . Avec nos notations, on admet que cette définition revient à
Le nombre n'est pas là par goût des grands nombres : c'est la longueur du « sinus total » des tables trigonométriques de l'époque, qui donnaient les sinus sous forme d'entiers à sept chiffres, faute de virgule décimale d'usage courant. La table de Napier donne le logarithme du sinus de chaque minute d'arc entre et degrés, soit lignes.
13.2.2 Ce que ce logarithme sait faire, et ce qu'il ne sait pas faire
Pour tous et dans :
En conséquence, si , alors : à rapports égaux, différences de logarithmes égales.
Démonstration
Par l'équation fonctionnelle du chapitre 3,
Si , les deux différences valent le même nombre.
C'est exactement ce dont le navigateur a besoin : toute la trigonométrie sphérique se ramène à des règles de trois, c'est-à-dire à des égalités de rapports. Napier a donc construit l'outil de son époque, pas le nôtre.
Le logarithme de Napier ne vérifie pas . Il vérifie
avec ce facteur encombrant, et il est décroissant : , et augmente quand diminue. Ce n'est donc pas notre logarithme népérien, malgré son nom. L'adjectif « népérien » est un hommage à Napier, pas une description : le logarithme népérien au sens moderne n'apparaîtra qu'un demi-siècle plus tard, et sous la plume d'autres que lui.
Un horloger suisse, Jost Bürgi (–), avait construit de son côté un système équivalent, vraisemblablement dès le début du siècle ; mais il ne le publia qu'en , à Prague, six ans après Napier. L'antériorité de la publication a fait le reste.
13.3 Briggs : la base dix, et la fabrication d'une table
13.3.1 La visite de 1615
Henry Briggs (–), professeur de géométrie au Gresham College de Londres, lit la Descriptio et en mesure aussitôt la portée. Il se rend à Édimbourg en , puis de nouveau en . De ces rencontres sort une décision commune : changer les conventions. Le logarithme de vaudra , celui de vaudra , et la fonction sera croissante. C'est le logarithme décimal, que nous notons :
Pour tout et tout entier ,
Multiplier par une puissance de ne modifie donc que la partie entière du logarithme. On appelle cette partie entière la caractéristique, et la partie décimale — comprise entre et — la mantisse.
Une table n'a donc besoin de contenir que les mantisses des nombres compris entre et : les mêmes lignes servent pour , pour , pour et pour . En base népérienne, la même économie n'existe pas : multiplier par ajoute , un nombre qu'aucune tête ne retient. La base dix n'est pas une élégance, c'est une nécessité pratique.
13.3.2 Fabriquer une table quand on n'a pas de logarithmes
Voici le vrai problème, celui que l'on oublie toujours. Briggs veut écrire ; il n'a ni calculatrice, ni série, ni fonction exponentielle — rien de ce qui sert aujourd'hui. Il n'a qu'une opération à sa disposition : l'extraction de racine carrée, qu'on sait faire à la main depuis l'Antiquité.
Méthode : La construction de Briggs, par racines carrées successives
Chercher , c'est chercher l'exposant tel que . On sait déjà que et , donc .
- Au milieu des exposants, , correspond la moyenne géométrique des valeurs : . Une racine carrée, donc.
- On compare à . Si , on garde la moitié gauche des exposants ; sinon la moitié droite.
- On recommence. À chaque étape, l'encadrement de est divisé par deux.
C'est la dichotomie du chapitre 2, mais menée sur les exposants : à chaque coupe en deux des exposants correspond une racine carrée des valeurs.
from math import sqrt, log10
def log_briggs(x, n):
# Encadre log10(x) pour 1 <= x <= 10, avec n extractions de racine carree.
g, d = 0.0, 1.0 # encadrement des exposants
vg, vd = 1.0, 10.0 # valeurs correspondantes : 10**g et 10**d
for _ in range(n):
t = (g + d) / 2
v = sqrt(vg * vd) # = 10**t, obtenu par UNE racine carree
if v > x:
d, vd = t, v
else:
g, vg = t, v
return (g, d)
for n in [3, 6, 10, 20]:
g, d = log_briggs(2, n)
print(n, round(g, 8), round(d, 8))
print("log 2 =", log10(2))
3 0.25 0.375
6 0.296875 0.3125
10 0.30078125 0.30175781
20 0.30102921 0.30103016
log 2 = 0.3010299956639812
Vingt racines carrées suffisent pour six décimales. Briggs en a fait bien davantage : sa Logarithmorum chilias prima () donne les logarithmes de à avec quatorze décimales, et son Arithmetica logarithmica () ceux de à et de à , toujours à quatorze décimales — trente mille nombres. Le Hollandais Adriaan Vlacq comble en la tranche manquante, à dix décimales : la table des cent mille logarithmes est complète, et elle servira de source à presque toutes celles des trois siècles suivants.
La bonne façon de retenir la méthode de Briggs : couper l'intervalle des exposants en deux revient à prendre la moyenne géométrique des valeurs. Additionner d'un côté, multiplier de l'autre — c'est le logarithme lui-même qui organise la correspondance, et c'est pourquoi une seule racine carrée suffit à chaque étape.
13.3.3 Un nombre qui sort de nulle part
Briggs emploie aussi un second procédé, plus rapide. Il extrait des racines carrées de encore et encore, et regarde ce que devient le résultat.
from math import sqrt, log
x = 10.0
for k in range(1, 12):
x = sqrt(x)
print(k, round(x, 12), round((x - 1) * 2**k, 9))
print("ln 10 =", log(10))
1 3.162277660168 4.32455532
2 1.778279410039 3.11311764
3 1.333521432163 2.668171457
4 1.154781984689 2.476511755
5 1.074607828321 2.387450506
6 1.036632928438 2.34450742
7 1.018151721718 2.32342038
8 1.009035044841 2.312971479
9 1.004507364254 2.307770498
10 1.002251148293 2.305175852
11 1.0011249414 2.303879987
ln 10 = 2.302585092994046
À force de racines, se rapproche de , et l'écart , multiplié par , se stabilise — sur , que Briggs ne pouvait pas nommer. Poussant l'opération jusqu'à cinquante-quatre racines carrées successives, il obtient
et, en divisant par ce nombre,
Ce nombre traverse toute l'histoire des tables ; les anciens ouvrages l'appellent le module. Nous savons aujourd'hui ce qu'il vaut :
Il apparaît ici sans que ni le nombre , ni la fonction n'existent encore. Retenons-le : il reviendra à la toute fin du thème, par un chemin entièrement différent — celui des aires.
13.4 Se servir d'une table
13.4.1 Caractéristique et mantisse
Une table de logarithmes est un objet d'une extrême densité : quelques dizaines de pages de chiffres serrés, sans un mot. On y lit la mantisse ; la caractéristique, elle, ne s'écrit nulle part — c'est à l'utilisateur de la fournir, à partir de l'ordre de grandeur du nombre.
Méthode : Multiplier avec une table
Pour calculer :
- écrire et sous la forme « nombre entre et » ;
- lire les deux mantisses dans la table, ajouter les caractéristiques ;
- additionner les deux logarithmes ;
- séparer la somme en caractéristique (l'ordre de grandeur du résultat) et mantisse ;
- chercher la mantisse dans la table à l'envers, en interpolant entre les deux lignes qui l'encadrent.
Pour diviser, on soustrait ; pour élever à la puissance , on multiplie le logarithme par ; pour extraire une racine -ième, on le divise par .
L'interpolation de l'étape 5 suppose que le logarithme varie de façon affine entre deux lignes de la table, ce qui est faux : est concave (chapitre 5), donc sa courbe est au-dessus de ses cordes. L'interpolation linéaire sous-estime donc toujours, très légèrement, le vrai logarithme. Sur une table à quatre décimales le biais est invisible — de l'ordre de — mais il est toujours du même côté, et c'est ce qui le rend redoutable dans un calcul long : les erreurs ne se compensent pas, elles s'additionnent.
Une table à quatre décimales donne le logarithme à près. Si l'on se trompe de sur , alors se trouve multiplié par , et
soit une erreur relative d'environ : quatre chiffres significatifs, jamais cinq. C'est précisément pourquoi Briggs en donnait quatorze : il fallait de la marge pour que les arrondis ne remontent pas jusqu'aux chiffres utiles.
13.5 La règle à calcul : le logarithme devenu longueur
Si l'on trace, sur une règle, chaque nombre à l'abscisse de son logarithme, additionner deux logarithmes revient à mettre bout à bout deux longueurs. Il n'y a plus rien à lire ni à écrire : il suffit de faire glisser.
L'Anglais Edmund Gunter trace une telle échelle en — on l'utilisait avec un compas, en reportant les longueurs. Vers , William Oughtred en accole deux, dont l'une coulisse : la règle à calcul est née.
Sur une règle de cm portant une décade, le nombre est à l'abscisse :
Les graduations se resserrent : il y a cm entre et , mais seulement cm entre et . Et l'on retrouve exactement cm entre et , puis entre et : doubler, c'est toujours avancer de la même longueur.
Une règle à calcul ne sait pas additionner. Elle ne donne pas non plus l'ordre de grandeur : c'est à l'ingénieur de savoir si le résultat vaut , ou . Enfin, on lit une graduation à un demi-millimètre près sur mm, ce qui correspond à une erreur relative de : trois chiffres significatifs, pas davantage. Pour trois chiffres, la règle ; pour sept, la table. Les deux instruments ont coexisté pendant trois siècles et demi sans se faire concurrence.
13.6 L'autre logarithme : l'aire sous l'hyperbole
Nous quittons un instant les calculateurs pour les géomètres. Au milieu du XVIIe siècle, une question occupe les mathématiciens : quelle est l'aire comprise entre la courbe d'équation , l'axe des abscisses et deux verticales ? Les paraboles , étaient traitées ; l'hyperbole résistait. Personne, à ce moment, ne songe aux logarithmes : ce sont deux mondes séparés.
13.6.1 Le théorème de Grégoire de Saint-Vincent
Le jésuite flamand Grégoire de Saint-Vincent publie en , à Anvers, un énorme Opus geometricum où figure le résultat suivant.
Notons, pour ,
l'aire sous l'hyperbole entre les abscisses et (comptée négativement si ). Alors, pour tous et :
Autrement dit, l'aire entre deux abscisses ne dépend que de leur rapport : à rapports égaux, aires égales.
Démonstration ((accessible avec les chapitres 4 et 7))
Fixons et posons, pour ,
D'après le théorème fondamental du chapitre 7, est dérivable sur et . La fonction est de la forme , donc sa dérivée vaut (chapitre 4). Ainsi
La dérivée de est nulle sur l'intervalle : y est donc constante (résultat admis au chapitre 4). Sa valeur constante se lit en :
Donc pour tout , ce qui est le résultat annoncé.
Cette démonstration est un condensé du programme : le théorème fondamental (chapitre 7) donne ; la dérivée de (chapitre 4) fait apparaître le facteur qui compense exactement ; et « dérivée nulle sur un intervalle donc fonction constante » (chapitre 4) conclut. Trois chapitres, six lignes, et un théorème de .
Pour tous et : .
Démonstration
Par la relation de Chasles (chapitre 7), . En appliquant le théorème avec , on a , d'où le résultat.
13.6.2 La rencontre
Un élève de Grégoire de Saint-Vincent, le jésuite Alphonse Antoine de Sarasa, tire en la conclusion que son maître n'avait pas formulée : une fonction qui transforme les produits en sommes, c'est un logarithme. Les aires sous l'hyperbole sont des logarithmes.
La portée de cette remarque est considérable. D'un côté, une technique de calcul née d'un besoin d'astronomes et fabriquée à coups de racines carrées. De l'autre, une question de géométrie pure sur une conique. Les deux objets n'ont, à première vue, rien à voir — et ce sont les mêmes.
La fonction ci-dessus est exactement le logarithme népérien :
Et l'on passe au logarithme décimal des tables par
Démonstration
La fonction vérifie elle aussi , et sa dérivée est (chapitre 3). La différence a donc une dérivée nulle sur l'intervalle : elle y est constante, et cette constante vaut . Donc . La seconde égalité s'obtient en divisant par .
Le facteur de passage est le module rencontré plus haut, celui que Briggs avait obtenu en extrayant cinquante-quatre racines carrées de . Le même nombre, par deux chemins qui s'ignorent : une aire d'un côté, une suite de racines carrées de l'autre. C'est le moment le plus étonnant de cette histoire.
La fonction est continue et strictement croissante sur , puisque sa dérivée y est strictement positive. Il existe donc (théorème des valeurs intermédiaires, admis) un unique nombre dont l'aire depuis vaut exactement :
Ce nombre, compris entre et , est Il apparaît ici sans exponentielle, sans intérêts composés, sans limite de suite : comme l'abscisse où l'aire sous l'hyperbole vaut un.
13.6.3 Euler, ou l'histoire remise à l'envers
Restait à mettre tout cela en ordre. Nicolaus Mercator publie en une Logarithmotechnia où il calcule ces aires par un développement en somme infinie — c'est là, semble-t-il, qu'apparaît l'expression logarithme naturel. Puis Leonhard Euler, dans son Introductio in analysin infinitorum (), opère le renversement décisif : il place la fonction exponentielle au départ, introduit la notation , et définit le logarithme comme sa fonction réciproque.
C'est la présentation du chapitre 3 de ce livre — et elle est exactement l'inverse de l'ordre historique. Historiquement : d'abord les tables de logarithmes (), puis les aires (), puis, un siècle plus tard, l'exponentielle et le nombre (). Pédagogiquement, l'ordre d'Euler est plus économique ; mais il fait disparaître la raison d'être de l'objet. C'est tout l'intérêt de ce thème : rendre visible ce que la définition moderne escamote.
13.7 Ce qui a disparu, ce qui reste
13.7.1 La fin des tables
Pendant trois siècles et demi, tout calcul un peu sérieux passe par une table ou par une règle. En France, les tables de logarithmes à cinq décimales sont dans tous les cartables de lycée jusqu'aux années . Puis, en quelques années, tout s'arrête : la première calculatrice scientifique de poche, la HP-35, sort en ; les derniers fabricants de règles à calcul cessent leur production au milieu de la décennie ; une circulaire de fixe en France les conditions d'emploi des calculatrices dans les examens et concours. Une technique vieille de trois cent cinquante ans disparaît en une génération.
Les équipages du programme Apollo emportaient une règle à calcul. C'est probablement le dernier grand emploi de l'instrument : elle a servi jusqu'à la Lune, et n'a pas survécu à la décennie suivante.
13.7.2 Ce qui reste
Ce qui a disparu, c'est le logarithme comme procédé de calcul. Ce qui reste, et qui n'a fait que croître, c'est le logarithme comme échelle : la façon dont on regarde des grandeurs qui varient sur plusieurs ordres de grandeur.
- Le pH d'une solution, la magnitude d'un séisme, le décibel, la magnitude apparente des étoiles : autant d'échelles logarithmiques, où ajouter une unité revient à multiplier la grandeur physique par un facteur fixe. Le chapitre 3 en a traité plusieurs.
- L'octave en musique : une octave, c'est un doublement de fréquence, et le clavier est une règle à calcul que l'on joue.
- Le papier logarithmique : porter contre redresse une loi puissance en une droite, dont la pente est l'exposant. C'est l'ajustement après changement de variable du chapitre 10, et c'est l'outil de travail de toute la biologie et de toute l'économie quantitatives.
Le fil de tout ce thème tient en une phrase : le logarithme transforme les rapports en différences. Les calculateurs s'en servaient pour remplacer un produit par une somme ; les géomètres l'ont retrouvé parce que l'aire sous l'hyperbole ne dépend que d'un rapport ; nous nous en servons pour transformer une loi multiplicative en droite. C'est chaque fois la même propriété.
13.8 Bilan
- Le logarithme naît en d'un problème de calcul : remplacer une multiplication par une addition. Il n'a pas été inventé comme réciproque de l'exponentielle — celle-ci viendra un siècle et demi plus tard, avec Euler ().
- L'idée de Napier est de rendre continues les deux progressions du chapitre 3, en faisant se déplacer deux points : l'un ralentit proportionnellement à ce qui lui reste, l'autre avance régulièrement.
- Briggs impose et , ce qui sépare caractéristique et mantisse et permet à une seule page de table de servir pour tous les ordres de grandeur. Il fabrique cette table par extractions de racines carrées successives — la dichotomie du chapitre 2, menée sur les exposants.
- Une table transforme les quatre opérations : produit somme, quotient différence, puissance produit, racine quotient. Une règle à calcul fait la même chose avec des longueurs, à trois chiffres près.
- De leur côté, les géomètres découvrent que l'aire sous l'hyperbole ne dépend que du rapport des abscisses (Saint-Vincent, ) : elle vérifie donc . Sarasa () en conclut que ces aires sont des logarithmes. La démonstration tient en six lignes avec les chapitres 4 et 7.
- Ce que les deux histoires ont en commun, et qui est le cœur de la notion : le logarithme transforme les rapports en différences. C'est vrai du logarithme de Napier, de celui de Briggs, de l'aire sous l'hyperbole, du pH, du décibel et de l'échelle des séismes.
- Les tables ont disparu vers ; les échelles logarithmiques sont restées. Porter contre redresse une loi puissance en une droite dont la pente est l'exposant : c'est ainsi que la troisième loi de Kepler se lit d'un coup d'œil (chapitre 10).