Thème 5 — Répartition des richesses, inégalités
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« Les les plus riches détiennent la moitié du patrimoine. » « L'indice de Gini de la France est de . » « Le rapport interdécile est de . » Ces trois phrases parlent du même pays et du même sujet, et pourtant elles ne disent pas la même chose. La première est une lecture, la deuxième un résumé, la troisième un rapport. La question de ce thème est celle de tout travail de mesure : comment transformer une répartition, c'est-à-dire des dizaines de millions de nombres, en une poignée d'indicateurs qu'on puisse comparer d'un pays à l'autre et d'une année à l'autre — sans perdre en route ce qui compte ?
Le chapitre 1 a déjà rencontré ce terrain : il modélisait les parts des dix déciles par une suite géométrique et calculait le rapport interdécile. Le chapitre 7 a introduit la courbe de Lorenz et l'indice de Gini comme aire, sur deux fonctions choisies pour être commodes. Ce thème reprend le fil là où ils l'ont laissé, mais avec un changement d'exigence : on travaille sur des données réelles, on vérifie que les modèles tiennent, et on cherche à savoir jusqu'où un indice unique est fiable.
Problématique. Peut-on résumer l'inégalité d'un pays par un seul nombre ? Que gagne-t-on à passer des déciles à une courbe, puis de la courbe à une aire ? Et que perd-on à chaque étape ?
Méthode : Le déroulé de l'étude
Cette étude occupe trois semaines. Chaque étape mobilise un chapitre précis.
- Découper la population : quantiles, déciles, rapport interdécile. Chapitre 1 (suites et sommes).
- Tracer la courbe de Lorenz et lire ce qu'elle dit. Chapitre 5 (convexité), chapitre 4 (dérivation).
- Mesurer : l'indice de Gini comme aire, exact par intégrale, approché par trapèzes. Chapitres 6 et 7 (primitives, intégrale, aire entre deux courbes).
- Modéliser le haut de la distribution par une loi de Pareto, et trouver son exposant. Chapitre 3 (logarithme), chapitre 10 (ajustement affine).
- Comparer deux pays, puis un même pays avant et après redistribution.
- Critiquer : construire deux répartitions très différentes qui ont le même indice de Gini.
Les chiffres français utilisés ici sont les masses de niveau de vie par décile publiées par l'INSEE (enquête Revenus fiscaux et sociaux, France, année 2021), arrondies au dixième de point ; les parts détenues par le haut de la distribution proviennent de la base WID.world, et les indices de Gini de comparaison de la Banque mondiale et de l'OCDE. Ces valeurs sont révisées chaque année : le but est d'apprendre la méthode, pas de retenir les nombres. Refaites les calculs avec les données de l'année en cours, elles sont publiques.
15.1 Étape 1 — Découper la population
15.1.1 Quantiles, déciles, rapport interdécile
On range les individus par revenu croissant. Pour , le quantile d'ordre est la plus petite valeur de la série telle qu'au moins la proportion des individus lui soit inférieure ou égale.
Les déciles sont les quantiles d'ordres . La médiane est . Le rapport interdécile est
En France, en 2021, le niveau de vie annuel d'une personne seule était de l'ordre de euros pour , euros pour la médiane et euros pour : le rapport interdécile vaut donc
Autrement dit, il faut gagner fois plus pour passer du bas au haut du classement en sautant les extrémités.
Le mot « décile » désigne deux objets différents, et les confondre fausse tout.
- Le seuil est un revenu, exprimé en euros : c'est la barre au-dessus de laquelle se trouvent les les plus aisés.
- La masse du dixième décile est une part du total, exprimée en pourcentage : c'est ce que ces détiennent ensemble.
Le rapport interdécile compare deux seuils ; le rapport des masses du dernier et du premier décile vaut, lui, . Les deux nombres sont justes, ils ne mesurent pas la même chose. Le chapitre 1 travaillait sur les masses ; l'INSEE publie surtout des seuils.
15.1.2 Les dix nombres qui décrivent la France
Voici les masses de niveau de vie détenues par chacun des dix déciles, du plus modeste () au plus aisé (), en pourcentage du total :
La somme fait bien . Chaque décile regroupe de la population : le revenu moyen de la tranche, rapporté à la moyenne générale, est donc simplement sa part divisée par . Le premier décile vit avec fois le niveau de vie moyen, le dernier avec fois.
Le chapitre 1 supposait : chaque part obtenue en multipliant la précédente par un même nombre. Calculons ces rapports sur les vraies données, du plus riche au plus pauvre :
Au milieu du classement le rapport est remarquablement stable, autour de : le modèle géométrique y est excellent. Mais aux deux bouts il décroche. C'est exactement la limite que le chapitre 1 annonçait sans la vérifier : le sommet concentre plus que ne le prolongerait la géométrique. Un modèle à un paramètre ne peut pas décrire à la fois le centre et les extrémités — et en matière d'inégalités, ce sont les extrémités qui intéressent.
Avant tout calcul, demandez-vous ce que l'indicateur utilise. Le rapport interdécile ne lit que deux des dix nombres du tableau ci-dessus : il ignore complètement ce qui se passe au-dessus de , c'est-à-dire précisément là où la richesse se concentre. C'est un indicateur robuste — il ne bouge pas si un milliardaire change de pays — mais aveugle.
15.2 Étape 2 — Toute la répartition en une courbe
15.2.1 Construire la courbe de Lorenz
Le chapitre 7 a défini la courbe de Lorenz à partir d'une fonction donnée d'avance. Ici, c'est l'inverse : on part des données et on fabrique la courbe.
La population étant rangée par revenu croissant, on note la part du revenu total détenue par la proportion des individus les plus modestes. La courbe de sur est la courbe de Lorenz. Elle passe toujours par et .
Avec des déciles, on obtient onze points : le -ième a pour abscisse et pour ordonnée la somme des premières parts. Sur les données françaises :
15.2.2 Croissante et convexe : ce n'est pas une coïncidence
Une courbe de Lorenz est nécessairement croissante et convexe sur . Il en résulte qu'elle est toujours au-dessous de la droite .
Démonstration
Croissance. Ajouter des individus à un groupe ne peut qu'augmenter la masse cumulée : si , alors .
Convexité. Sur la ligne brisée des déciles, la pente du -ième segment vaut
c'est-à-dire dix fois la part du -ième décile. Or la population a été rangée par revenu croissant : les parts croissent, donc les pentes croissent, donc la ligne brisée est convexe. C'est la définition même de la convexité par les pentes des sécantes, vue au chapitre 5.
Sous la diagonale. Les points et appartiennent à la courbe, et la sécante qui les joint est la droite . Une fonction convexe est au-dessous de ses sécantes : donc sur .
Si un calcul produit une courbe qui n'est pas convexe, ce n'est pas une propriété exotique de la population étudiée : c'est une erreur. Elle signifie que les individus ne sont plus rangés par revenu croissant — un morceau concave voudrait dire qu'une tranche « suivante » gagne moins que la précédente. Il faut alors reclasser, pas publier. Nous en verrons un cas concret avec les politiques de redistribution : un transfert social mal conçu produit exactement ce défaut, et le défaut révèle le problème politique.
En un rang , la dérivée est le revenu de l'individu de rang divisé par le revenu moyen de la population.
Démonstration
Prenons une tranche de rangs entre et , d'effectif si est la population totale, et de masse si est le revenu total. Le revenu moyen de cette tranche vaut
où est le revenu moyen général. Le taux d'accroissement de est donc le revenu moyen de la tranche rapporté à ; en faisant tendre vers , on obtient le résultat.
Cette lecture donne tout son sens à la convexité : dire que croît, c'est dire que les revenus croissent avec le rang. Et le rang tel que est celui où l'on gagne exactement le revenu moyen — un point remarquable, que l'on calcule plus loin sur deux pays modèles.
Méthode : Lire une courbe de Lorenz
- : part détenue par la moitié la plus modeste.
- : part détenue par les les plus aisés.
- : part détenue par la tranche de rangs ; divisée par , elle donne le revenu moyen de la tranche en multiples de la moyenne.
- Écart vertical à la diagonale, : ce qui « manque » aux les plus modestes pour atteindre l'égalité parfaite.
15.3 Étape 3 — L'inégalité devenue aire
15.3.1 L'indice de Gini
Soit l'aire comprise entre la droite et la courbe de Lorenz, et l'aire comprise entre la courbe de Lorenz et l'axe des abscisses. L'indice de Gini est
est l'aire du triangle sous la diagonale, soit . Par conséquent
On a toujours : correspond à l'égalité parfaite () et à la concentration totale.
Démonstration
La courbe de Lorenz étant au-dessous de la diagonale, la formule de l'aire entre deux courbes du chapitre 7 donne . Comme , on obtient . Enfin
15.3.2 Calculer sur des données : les trapèzes
Sur des données réelles, on ne connaît pas ; on connaît seulement quelques points. On approche donc l'intégrale par la méthode des trapèzes du chapitre 7.
Méthode : L'indice de Gini par trapèzes
Si l'on dispose des valeurs aux abscisses , alors
Sur les dix déciles français, la somme des dix termes vaut (on peut l'écrire ), donc
def gini_trapezes(L):
# L = [0, L1, ..., 1] sur une grille reguliere de pas 1/n.
n = len(L) - 1
somme = sum(L[k] + L[k + 1] for k in range(n))
return 1 - somme / n
parts = [3.5, 5.3, 6.3, 7.3, 8.3, 9.3, 10.4, 11.9, 14.0, 23.7]
L, cumul = [0.0], 0.0
for p in parts:
cumul = cumul + p
L.append(cumul / 100)
print([round(v, 3) for v in L]) # [0.0, 0.035, ..., 0.763, 1.0]
print(round(gini_trapezes(L), 3)) # 0.281
15.3.3 Grouper, c'est sous-estimer
Calculé sur des données groupées en tranches, l'indice de Gini est toujours inférieur ou égal à sa valeur vraie. Plus les tranches sont fines, plus on s'en approche.
Démonstration
Grouper, c'est remplacer la vraie courbe par la ligne brisée qui joint ses points de découpe — autrement dit par ses cordes. Or une fonction convexe est au-dessous de ses cordes (chapitre 5) : la ligne brisée est donc au-dessus de la vraie courbe. L'intégrale calculée sur la ligne brisée est ainsi trop grande, donc est trop petite, donc est sous-estimé.
L'écart a un sens très concret : c'est l'inégalité à l'intérieur des tranches, que le regroupement efface. Sur la France :
Les manquants entre les déciles et l'indice publié sont, pour l'essentiel, l'inégalité à l'intérieur du dernier décile — la partie de la distribution que nous allons justement modéliser à l'étape suivante.
15.4 Étape 4 — Le haut de la distribution : la loi de Pareto
15.4.1 Une loi qui se voit à la règle
À la fin du XIXe siècle, l'économiste Vilfredo Pareto remarque que le haut des distributions de revenus obéit à une régularité frappante : la part détenue par les plus riches ne dépend que de la proportion considérée, à une puissance près.
On dit que le haut de la distribution suit une loi de Pareto d'exposant si la part du revenu total détenue par les les plus riches vaut
Le logarithme (chapitre 3) transforme cette relation en droite :
Il suffit donc de porter en fonction de : si les points s'alignent, la loi de Pareto convient, et la pente de la droite est l'exposant . C'est un ajustement affine, exactement l'outil du chapitre 10.
15.4.2 Puissances d'exposant quelconque
Le calcul qui suit demande de dériver et de primitiver pour un réel, et non plus entier. Le logarithme le permet.
Méthode : Puissances réelles
Pour et réel, on pose . Alors
Démonstration
La fonction avec a pour dérivée , d'après la dérivée de (chapitre 4). En appliquant ce résultat à l'exposant :
donc est bien une primitive de (chapitre 6).
15.4.3 L'indice de Gini d'une loi de Pareto
Si le haut de la distribution suit , la courbe de Lorenz est
Démonstration
La courbe. Les les plus modestes détiennent tout ce que ne détiennent pas les les plus riches : .
L'aire. La fonction a pour dérivée
(dérivée d'une composée, chapitre 4, avec la règle sur les puissances réelles), c'est donc une primitive de . Ainsi
D'où . Enfin, en remplaçant par :
« Les les plus riches détiennent du revenu. » Si l'on prend cette formule au sérieux comme loi de Pareto, alors , donc
La loi se propage alors à toutes les échelles : la part du vaut et celle du vaut . Et l'indice de Gini serait , un niveau qu'aucun pays n'atteint. La règle des est un slogan, pas une description.
Une loi de Pareto est ajustée sur le haut de la distribution, typiquement entre le dernier décile et le millième supérieur. Rien ne garantit qu'elle décrive le reste : si l'on prolonge jusqu'à , on obtient , ce qui est correct par construction, mais la forme de la courbe au milieu du classement n'a aucune raison d'être juste. L'étude de la famille le montre en chiffres.
15.5 Étape 5 — Comparer
15.5.1 Deux pays
Voici quelques indices de Gini du revenu disponible, publiés par la Banque mondiale et l'OCDE, arrondis au centième :
Un indice de Gini n'a de sens qu'accompagné de trois précisions : quel revenu (primaire ? disponible ? patrimoine ?), sur qui (individus ? ménages ?), et avant ou après impôts et prestations. Le Gini du patrimoine est partout très supérieur à celui du revenu — il dépasse en France. Deux chiffres tirés de sources différentes ne se comparent pas, même s'ils portent le même nom.
15.5.2 Un même pays, avant et après redistribution
Le modèle le plus simple de redistribution est le suivant : on prélève une fraction de chaque revenu, et on redistribue la somme collectée à parts égales.
Soit . Si chaque revenu devient (où est le revenu moyen), alors la nouvelle courbe de Lorenz est
Démonstration
Le total est conservé. La somme des nouveaux revenus vaut : la moyenne est inchangée.
L'ordre est conservé. L'application est croissante : le classement des individus ne change pas, il n'y a donc pas à reclasser.
La courbe. Pour les individus les plus modestes, la masse cumulée devient ; en divisant par la masse totale :
L'indice. Par linéarité de l'intégrale,
Ce théorème généralise le calcul du chapitre 7, où l'on prenait la moyenne entre la courbe et la diagonale : c'est le cas , qui divise l'indice par deux. Retenez la forme générale : un transfert universel multiplie l'indice de Gini par , quelle que soit la courbe de départ.
L'INSEE estime que le système socio-fiscal fait passer l'indice de Gini du revenu, en France, d'environ avant redistribution à environ après. Si toute cette réduction était produite par un transfert universel, il faudrait
Un prélèvement de redistribué à parts égales aurait le même effet global. La redistribution réelle est bien sûr plus fine — et, on va le voir, plus efficace à coût égal.
15.6 Étape 6 — Ce que l'indice de Gini ne dit pas
Un indice unique est un résumé, et tout résumé perd de l'information. Voici, en chiffres exacts, ce qu'il perd.
Supposons qu'une proportion de la population (les plus aisés) détienne une part du revenu, chacun des deux groupes se partageant sa part à égalité. La courbe de Lorenz est alors la ligne brisée joignant , et , et
Cette ligne est convexe si et seulement si .
Démonstration
L'aire sous la ligne brisée est celle de deux trapèzes :
d'où . Les deux pentes valent puis ; la convexité demande la première inférieure à la seconde, soit , c'est-à-dire .
Cette formule est une machine à fabriquer des contre-exemples : il suffit de choisir deux couples de même somme.
- Pays « élite » : et . Les du bas se partagent également du revenu — chacun gagne fois la moyenne — et les du haut se partagent , soit fois la moyenne chacun.
- Pays « fracture » : et . Une moitié se partage du revenu ( fois la moyenne chacun), l'autre moitié ( fois la moyenne).
Dans les deux cas , donc exactement. Pourtant les les plus aisés détiennent du revenu dans le premier pays contre dans le second, et la moitié la plus modeste contre . Les deux courbes se croisent en .
Un indice de Gini ne permet de classer deux pays que si leurs courbes de Lorenz ne se croisent pas. Quand elles se croisent, l'un est plus inégalitaire en bas et l'autre en haut, et aucun nombre unique ne peut trancher. C'est pourquoi les publications sérieuses donnent toujours le Gini accompagné d'au moins deux lectures directes : la part de la moitié la plus modeste, et celle du dernier décile ou du dernier centile.
15.7 Bilan
- Les quantiles découpent la population ; ne pas confondre un seuil (en euros, comme ) et une masse (en %, comme la part du dernier décile). Le rapport interdécile est robuste, mais il n'utilise que deux nombres et ignore le sommet.
- La courbe de Lorenz résume toute la répartition. Elle joint à , elle est croissante et convexe — une courbe non convexe signale un classement erroné, jamais une propriété du pays. Sa pente est le revenu du rang divisé par la moyenne.
- L'indice de Gini est une aire : . Sur des données groupées, on l'approche par trapèzes : .
- Grouper sous-estime toujours , parce qu'une courbe convexe passe sous ses cordes : (quintiles) (déciles) (individus) pour la France. L'écart est l'inégalité interne aux tranches.
- La loi de Pareto décrit le haut de la distribution. Elle se reconnaît à l'alignement des points , la pente donnant , puis et . Elle ne vaut que sur la plage ajustée.
- Un transfert universel de taux transforme en et multiplie par . À coût égal, un transfert dégressif réduit bien davantage l'indice — mais un transfert à seuil casse la convexité, et donc le classement.
- Enfin, deux répartitions très différentes peuvent avoir le même indice : pour une société à deux classes, , et il suffit de deux couples de même somme. Un indice ne départage deux pays que si leurs courbes ne se croisent pas. Toujours donner, avec le Gini, au moins la part de la moitié la plus modeste et celle du dernier décile.