Primitives et équations différentielles
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Un corps est découvert à 22 heures dans une pièce chauffée à C. Personne ne donnera au médecin légiste l'heure du décès ; il relève seulement deux températures, à une heure d'intervalle. Cela suffira. Ce qu'il sait, en effet, ce n'est pas la température du corps à chaque instant : c'est une règle sur sa vitesse — un corps se refroidit d'autant plus vite qu'il est plus chaud que la pièce qui l'entoure.
La même phrase revient dans tous les domaines. Un échantillon radioactif se désintègre d'autant plus vite qu'il contient encore plus de noyaux. Les reins éliminent un médicament d'autant plus vite que le sang en est plus chargé. Un lac se dépollue d'autant plus vite qu'il est plus pollué. Dans chacune de ces situations, ce que la science observe n'est pas la grandeur elle-même, mais sa vitesse de variation, et cette vitesse s'exprime à partir de la grandeur. On obtient ainsi une relation entre une fonction inconnue et sa dérivée : une équation différentielle.
Le chapitre 4 a appris à descendre d'une fonction à sa dérivée. Il s'agit ici de remonter la pente : partir de ce que l'on sait de la vitesse, et retrouver la fonction.
Problématique. Comment retrouver une grandeur lorsqu'on ne connaît que sa vitesse de variation ?
6.1 Une équation dont l'inconnue est une fonction
6.1.1 Ce que dit une équation différentielle
Jusqu'ici, résoudre une équation, c'était chercher des nombres : les tels que . Une équation différentielle change la nature de l'inconnue : on y cherche des fonctions.
Une équation différentielle du premier ordre est une égalité qui relie une fonction inconnue, notée , et sa fonction dérivée .
Une fonction , dérivable sur un intervalle , est une solution de cette équation sur lorsque, en remplaçant partout par et par , l'égalité est vraie pour tout de .
Dans l'écriture , la lettre ne désigne pas un nombre mais une fonction. Écrire n'a donc de sens que pour dire : « la fonction constante égale à ». C'est d'ailleurs une question que l'on se posera systématiquement — une fonction constante peut très bien être solution.
La loi de refroidissement de Newton dit que la vitesse de refroidissement est proportionnelle à l'écart entre la température du corps et celle de la pièce. Avec une pièce à C, cela s'écrit
Vérifions que en est une solution sur . D'une part, est de la forme avec , donc
D'autre part,
Les deux calculs donnent la même expression, et cela pour tout : est bien solution. Elle décrit un corps parti de C.
Méthode : Vérifier qu'une fonction est solution
- Calculer — c'est presque toujours une dérivée composée du chapitre 4.
- Calculer séparément le second membre de l'équation, en y remplaçant par .
- Comparer les deux expressions. Si elles coïncident pour tout de l'intervalle, est solution ; sinon, elle ne l'est pas.
On ne « résout » rien ici : on contrôle. C'est pour cela que la vérification est toujours à la portée de tous, même quand la résolution ne l'est pas.
Une équation différentielle a donc, en général, une infinité de solutions : elle décrit une famille d'évolutions possibles, pas une évolution. C'est la donnée d'une valeur à un instant — appelée condition initiale — qui en désigne une seule. Autrement dit : la loi physique dit comment le système évolue, la condition initiale dit d'où il part.
6.1.2 Quatre situations, une seule forme
Les quatre modèles ci-dessous viennent de disciplines différentes ; ils s'écrivent tous avec et constants. C'est exactement le cadre du programme.
| Situation | Équation | ||
|---|---|---|---|
| Désintégration d'un noyau | |||
| Population sans contrainte | |||
| Refroidissement (Newton) | |||
| Perfusion continue |
Le programme se limite à ce cas : équations linéaires du premier ordre à coefficients constants. Une équation d'une autre forme — l'équation logistique, par exemple, où le coefficient dépend lui-même de — pourra apparaître dans un contexte, mais sa résolution n'est jamais exigible. On saura toujours en vérifier une solution donnée, et toujours la traiter numériquement par la méthode d'Euler.
6.2 Primitives
6.2.1 Définition et première propriété
Le cas le plus simple d'équation différentielle est celui où la vitesse ne dépend que du temps, et pas de la grandeur elle-même : . On le rencontre chaque fois qu'un appareil mesure un débit, une puissance ou un taux, et qu'on veut en déduire un cumul.
Soit une fonction définie sur un intervalle . Une fonction est une primitive de sur lorsque est dérivable sur et que
Chercher une primitive de , c'est donc exactement résoudre l'équation différentielle .
Soit une fonction admettant une primitive sur un intervalle . Alors les primitives de sur sont exactement les fonctions
Démonstration
Sens direct. Soit une autre primitive de sur . La fonction est dérivable sur et
Or nous admettons le résultat suivant : une fonction dont la dérivée est nulle sur un intervalle y est constante. Il existe donc un réel tel que , c'est-à-dire .
Réciproque. Inversement, pour tout réel , la fonction est dérivable et : c'est bien une primitive de .
Le mot intervalle n'est pas décoratif. Sur , la fonction qui vaut pour et pour a une dérivée nulle sans être constante : elle est constante sur chaque morceau, ce qui n'est pas la même chose. C'est pourquoi on précise toujours l'intervalle sur lequel on travaille.
Nous admettons également qu'une fonction continue sur un intervalle y admet toujours des primitives. Ce résultat sera éclairé au chapitre consacré à l'intégration, où l'on verra qu'une aire fournit précisément une telle primitive.
Soit une fonction admettant des primitives sur un intervalle , soit un point de et un réel. Il existe une seule primitive de sur telle que .
Méthode : Trouver la primitive imposée par une condition initiale
- Chercher une primitive , sans se soucier de la constante.
- Écrire la forme générale .
- Traduire la condition initiale : donne une équation du premier degré en , que l'on résout.
- Conclure en réécrivant avec la valeur trouvée — et vérifier la condition initiale sur la formule finale.
6.2.2 Les primitives à connaître
Le tableau se lit de droite à gauche par rapport à celui des dérivées : rien de nouveau n'y est appris, tout y est relu à l'envers.
Enfin, une somme se primitive terme à terme, et un facteur constant se conserve.
Une source débite mètres cubes par heure, pour . Le volume écoulé vérifie , donc
Si l'on compte le volume à partir du début, donne , et le volume total écoulé en cinq heures vaut m. Si la retenue contenait déjà m, la même famille donne : la formule change d'un cran, la loi d'écoulement ne change pas.
6.2.3 Trois formes composées à reconnaître
Le programme demande de savoir reconnaître trois structures. Ce sont, mot pour mot, les trois dérivées composées du chapitre 4, lues de droite à gauche.
Soit une fonction dérivable sur un intervalle .
En particulier, une primitive de est .
Méthode : Reconnaître une forme composée
- Repérer le candidat : c'est ce qui est à l'intérieur — sous l'exponentielle, au dénominateur, ou élevé au carré.
- Calculer , puis regarder si l'expression contient bien ce facteur (à une constante multiplicative près).
- Ajuster la constante : si le facteur qui manque est un nombre, on le compense devant la primitive.
- Vérifier en dérivant. C'est instantané, et cela ne trompe jamais.
- Biomasse. La vitesse de croissance d'une culture est . Avec , on a : l'expression est exactement , donc .
- Tache de pollution. Le rayon d'une nappe est et la vitesse d'agrandissement de sa surface est . On reconnaît avec , donc — ce que la géométrie disait déjà.
- Taux relatif. Le taux est de la forme avec , strictement positif pour : une primitive est .
Une primitive ne se « trouve » pas, elle se propose puis se vérifie. Le seul geste sûr est de dériver le résultat : si l'on retombe sur , c'est gagné ; sinon le facteur constant à corriger saute aux yeux. Deux lignes de contrôle valent mieux qu'une formule apprise de travers.
La primitive de est seulement là où . Ainsi a pour primitive sur — mais rien de tel sur un intervalle où est négatif, où n'existe pas. Avant d'écrire un logarithme, on vérifie donc toujours le signe de ce qu'on met dedans.
6.3 L'équation
C'est le modèle de tout phénomène dont la vitesse est proportionnelle à ce qui reste : désintégration, élimination rénale, croissance sans contrainte, intérêts composés.
Soit un réel. Les solutions sur de l'équation différentielle sont exactement les fonctions
Démonstration
Ces fonctions sont solutions. Si , alors, par dérivation de avec , on a .
Il n'y en a pas d'autres. Soit une solution quelconque sur . Posons
Cette fonction est dérivable comme produit de fonctions dérivables, et
puisque . La dérivée de est nulle sur l'intervalle : y est donc constante (résultat admis, déjà utilisé plus haut). En notant cette constante, , d'où puisque .
Pour tout réel , l'équation admet une unique solution vérifiant , à savoir .
En effet , donc la constante n'est autre que la valeur initiale.
L'activité d'un échantillon d'iode 131 vérifie , donc . La demi-vie de cet isotope est de jours : au bout de jours, il ne reste que la moitié de l'activité. Cela s'écrit
Partant de MBq, on trouve après jours, soit trois demi-vies, MBq : le calcul exact confirme la lecture immédiate.
Méthode : Passer d'un temps caractéristique au coefficient, et retour
Pour :
- si , la demi-vie vérifie , donc ;
- si , le temps de doublement vérifie , donc .
Dans les deux cas, la même durée produit toujours le même facteur multiplicatif : c'est la signature de l'exponentielle, et c'est ce qui rend ces temps caractéristiques si commodes.
Deux données suffisent toujours : une vitesse relative (qui donne ) et une valeur de départ (qui donne ). Quand l'énoncé fournit une demi-vie, un temps de doublement, un pourcentage par an ou une constante de temps, il donne — sous un déguisement.
« Perdre par heure » ne donne pas mais , donc . Le coefficient est un taux instantané ; le pourcentage, lui, se lit sur une durée entière. Les confondre est l'erreur la plus fréquente du chapitre.
6.4 L'équation
Dès qu'un apport extérieur s'ajoute — une pièce qui chauffe, un générateur qui charge, une perfusion qui alimente, une rivière qui arrive — le terme constant apparaît.
Méthode : Résoudre , en deux temps ()
- Chercher la solution constante. Une fonction constante a une dérivée nulle ; on résout donc , ce qui donne l'unique constante .
- Ajouter les solutions de l'équation « sans ». La solution générale est
- Utiliser la condition initiale pour déterminer .
Soient et deux réels. Les solutions sur de sont exactement les fonctions
Démonstration
Notons la fonction constante égale à . Elle est solution, car sa dérivée est nulle et
Soit maintenant une solution quelconque, et posons . Alors est dérivable, , et
Ainsi est solution de : d'après le théorème précédent, , donc .
Réciproquement, chacune de ces fonctions est bien solution : sa dérivée vaut , et .
La constante n'est pas un artifice de calcul : c'est l'état d'équilibre du système — la température de la pièce, la tension du générateur, la concentration de plateau d'une perfusion, la teneur de l'eau qui entre dans le lac. Avant tout calcul, il faut savoir la nommer dans le langage de la situation.
Un café à C dans une pièce à C, avec ( en minutes). La solution constante est : la pièce, comme prévu. La solution générale est , et donne :
Le café est buvable à C, c'est-à-dire lorsque , donc au bout de minutes.
Un condensateur de capacité chargé à travers une résistance par une pile de V vérifie, pour s, l'équation . La solution constante vaut V : la tension de la pile. Partant de , on obtient .
Les deux situations n'ont rien à voir, et pourtant elles ont la même solution générale. C'est tout l'intérêt d'une forme normalisée.
La solution constante vaut , avec un signe moins. Dans , elle vaut , et non . Le contrôle est immédiat : la constante trouvée doit avoir un sens physique — une température de pièce, une tension de pile, une concentration de plateau.
Le cas est exclu du théorème, et pour cause : l'équation n'est autre qu'une recherche de primitive, et sa solution est . Il n'y a alors ni solution constante (sauf si ), ni exponentielle : la croissance est linéaire.
6.5 La méthode d'Euler
Toutes les équations ne se résolvent pas par une formule ; la plupart, en réalité, ne se résolvent pas. Il reste alors une idée simple, due à Euler : avancer à petits pas, en suivant la tangente.
Méthode : Le pas d'Euler
On veut approcher la solution de partant de . Sur une courte durée , on remplace la courbe par sa tangente :
On construit ainsi une suite de points, de proche en proche :
La ligne brisée qui les joint approche la courbe cherchée, d'autant mieux que est petit.
Le programme demande d'écrire cet algorithme et de le faire tourner. On l'écrit de manière modulaire : la fonction euler ne sait rien du problème traité, elle reçoit en argument.
def euler(f, t0, y0, h, n):
"""Approche la solution de y' = f(t, y) partant de y(t0) = y0.
Renvoie la liste des couples (t, y) de t0 a t0 + n*h."""
t, y = t0, y0
points = [(t, y)]
for _ in range(n):
y = y + h * f(t, y)
t = t + h
points.append((t, y))
return points
from math import exp
# Refroidissement d'un corps : T' = -0,25 (T - 20), avec T(0) = 37.
refroidissement = lambda t, T: -0.25 * (T - 20)
for h in (2, 1, 0.5, 0.1):
approche = euler(refroidissement, 0, 37, h, round(8 / h))[-1][1]
print(h, round(approche, 3))
# 2 -> 21.062
# 1 -> 21.702
# 0.5 -> 22.007
# 0.1 -> 22.243
print(round(20 + 17 * exp(-2), 3)) # valeur exacte en t = 8 : 22.301
La méthode d'Euler ne demande jamais de savoir résoudre. On peut donc l'appliquer telle quelle à l'équation logistique , qui modélise une épidémie dans un lycée de élèves : il suffit de changer la fonction passée en argument. Cette équation n'est pas au programme et sa résolution n'est pas exigible — mais la traiter numériquement, si.
Un pas trop grand ne donne pas une réponse « un peu fausse » : il peut donner une réponse qualitativement fausse. Sur le refroidissement ci-dessus avec , on obtiendrait C — un corps plus froid que la pièce, ce que l'équation interdit. On divise donc le pas jusqu'à ce que le résultat cesse de bouger : c'est le seul contrôle disponible quand on n'a pas de solution exacte.
6.6 Bilan
- Une équation différentielle relie une fonction inconnue et sa dérivée. En vérifier une solution est toujours à notre portée : on calcule , on calcule le second membre, on compare.
- Une primitive de est une solution de . Sur un intervalle, deux primitives diffèrent d'une constante, et une condition initiale en désigne une seule.
- Trois formes à reconnaître : , , (là où ). Le contrôle est toujours le même : on dérive le résultat.
- Les solutions de sont les ; la constante est la valeur en .
- Pour avec : on cherche d'abord la solution constante — l'état d'équilibre du système — puis on ajoute . Si toutes les courbes rejoignent cet équilibre ; si elles s'en écartent.
- La méthode d'Euler suit la tangente pendant une durée : . Elle ne demande jamais de savoir résoudre, et l'on divise le pas jusqu'à ce que le résultat cesse de bouger.