La liberté
Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 10 · terminale, épreuve de philosophie
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La liberté est sans doute la notion qui résume le mieux l'aspiration humaine : nous voulons être libres, c'est-à-dire ne dépendre que de nous-mêmes. Pourtant, dès que l'on cherche à définir cette liberté, les difficultés surgissent. Être libre, est-ce faire tout ce que l'on veut, sans entrave ? Mais alors, l'esclave de ses passions, le tyran qui cède à tous ses caprices, sont-ils vraiment libres ? Ou bien la liberté suppose-t-elle au contraire une maîtrise de soi, une obéissance à une loi que l'on se donne ?
Une autre difficulté, plus radicale encore, met en cause l'existence même de la liberté. Tout dans la nature semble obéir à des lois nécessaires : la pierre tombe, la planète tourne, le vivant naît et meurt selon des causes déterminées. L'homme échapperait-il seul à cet enchaînement universel des causes ? Le sentiment que nous avons d'être libres n'est-il pas une simple illusion, l'ignorance des causes qui nous déterminent ? Le déterminisme scientifique paraît exclure le libre arbitre.
Nous chercherons donc à problématiser : la liberté est-elle un fait que nous éprouvons immédiatement, ou une conquête difficile, voire un idéal jamais pleinement atteint ? Sommes-nous libres par nature, ou le devenons-nous ? Et si la liberté est réelle, quel en est le prix : la responsabilité, l'angoisse du choix, l'obéissance à la loi commune ? Telles sont les questions que ce chapitre se propose d'examiner.
10.1 Liberté comme absence de contrainte ou comme autonomie
10.1.1 La liberté d'indifférence et le sens commun
Spontanément, nous identifions la liberté à l'absence d'obstacle. Est libre celui qui peut faire ce qu'il veut, qui n'est ni enchaîné, ni contraint, ni empêché. C'est la liberté au sens physique : un oiseau libéré de sa cage, un prisonnier qui recouvre sa liberté.
La liberté, au sens le plus immédiat, est l'absence de contrainte extérieure : pouvoir agir selon ses désirs, sans être empêché par une force ou une autorité. C'est la liberté « négative » (liberté de faire, liberté à l'égard de quelque chose).
Cette conception a une limite : si être libre, c'est simplement suivre ses désirs, alors celui qui est esclave de ses passions, de ses addictions, de ses impulsions, serait libre. Or il semble au contraire profondément aliéné, déterminé par des forces qui le dépassent. La simple absence de contrainte extérieure ne suffit donc pas à définir la véritable liberté.
10.1.2 L'autonomie : se donner à soi-même sa loi
L'autonomie (du grec autos, soi-même, et nomos, la loi) désigne la capacité de se donner à soi-même sa propre loi, par opposition à l'hétéronomie, où la règle vient d'un autre (passions, instinct, autorité extérieure). Être autonome, c'est se déterminer par sa raison, non subir ses penchants.
Le fumeur qui « veut » fumer tout en sachant que cela le détruit n'est pas vraiment libre : son désir lui est imposé par une dépendance. Le sage qui sait se modérer, au contraire, agit selon une règle qu'il a reconnue comme bonne : il est autonome. La liberté apparaît ici non comme l'absence de loi, mais comme l'obéissance à une loi que l'on s'est donnée.
10.2 Le libre arbitre et le déterminisme
10.2.1 Le libre arbitre
Le libre arbitre est le pouvoir de la volonté de choisir entre plusieurs possibles, sans y être déterminée par une cause antérieure. C'est la capacité de dire « oui » ou « non », d'avoir pu agir autrement que l'on a agi. Il fonde la responsabilité morale.
10.2.2 Le déterminisme
Le déterminisme est la thèse selon laquelle tout phénomène est l'effet nécessaire de causes antérieures, selon des lois constantes. Appliqué à l'homme, il affirme que nos actions, nos choix et nos désirs sont eux aussi produits par des causes (physiologiques, psychologiques, sociales) qui les déterminent intégralement.
Le déterminisme ne doit pas être confondu avec le fatalisme. Le fatalisme prétend que ce qui doit arriver arrivera quoi que nous fassions ; il rend l'action inutile. Le déterminisme, lui, intègre nos actions dans la chaîne des causes : nos efforts produisent bien des effets, mais ils sont eux-mêmes déterminés.
10.2.3 Spinoza : l'illusion du libre arbitre
Pour Spinoza, le libre arbitre est une illusion née de l'ignorance. Nous croyons être libres parce que nous sommes conscients de nos désirs, mais nous ignorons les causes qui les produisent.
Dans la Lettre à Schuller (1674), Spinoza imagine une pierre lancée qui, recevant le mouvement d'une cause extérieure, « penserait et saurait qu'elle fait tout son effort pour continuer de se mouvoir » : elle « croirait être très libre et ne persévérer dans son mouvement que parce qu'elle le veut ». « Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. »
Spinoza ne nie pas toute liberté : il refuse le libre arbitre (la volonté indéterminée) mais réhabilite une autre liberté. Est libre « ce qui existe par la seule nécessité de sa nature et se détermine soi-même à agir ». L'homme libre est celui qui, par la connaissance, comprend les causes qui le déterminent et agit alors par sa propre nature, non par contrainte aveugle. La liberté est ici nécessité comprise.
10.3 Liberté et nécessité
La pensée de Spinoza invite à repenser le rapport de la liberté et de la nécessité. On les oppose d'ordinaire : serait libre ce qui échappe à la nécessité. Mais peut-être la liberté consiste-t-elle au contraire à comprendre et à assumer la nécessité.
Pour les penseurs « compatibilistes » (Spinoza, et en partie les stoïciens), la liberté n'est pas l'absence de causes mais l'accord avec la nécessité connue. L'homme passif subit les causes sans les comprendre (servitude) ; l'homme actif les comprend et agit en conséquence (liberté). Connaître la nécessité, c'est cesser de la subir comme une fatalité extérieure.
Les stoïciens comparent l'homme à un chien attaché à un char en marche. Le chien peut suivre de bon gré (et alors il marche librement) ou résister (et il sera traîné). Dans les deux cas il avance : la nécessité s'accomplit. La liberté consiste à vouloir ce qui arrive de toute façon, à consentir à l'ordre du monde.
10.4 La liberté comme conquête
10.4.1 Descartes : la liberté de la volonté
Descartes, à l'inverse de Spinoza, affirme vigoureusement le libre arbitre. La volonté humaine est infinie, c'est en elle que nous portons l'image de Dieu.
Dans les Méditations métaphysiques (IVe Méditation, 1641), Descartes distingue deux degrés de liberté. Le plus bas est la liberté d'indifférence : choisir sans raison, par pur caprice ; c'est « le plus bas degré de la liberté ». Le plus haut est d'adhérer à ce que l'on connaît clairement comme vrai ou bon : « je suis d'autant plus libre que je suis incliné par l'évidence vers un seul parti. » La vraie liberté n'est donc pas l'indifférence mais l'adhésion éclairée.
Dans le Discours de la méthode et les Méditations, Descartes montre que je peux, par un acte libre de ma volonté, suspendre mon assentiment et douter de tout. Cette capacité de refuser le faux et le douteux manifeste une liberté souveraine de l'esprit : c'est par la volonté que je me rends maître de mon jugement.
10.4.2 Kant : l'autonomie de la volonté
Kant fait de la liberté la condition même de la moralité. Si nos actions étaient entièrement déterminées par les penchants sensibles, il n'y aurait ni devoir ni responsabilité.
Pour Kant, la liberté est l'autonomie : la volonté est libre quand elle obéit à une loi qu'elle se donne elle-même par la raison (la loi morale), et non à ses inclinations sensibles (qui relèvent de l'hétéronomie). « La liberté de la volonté n'est rien d'autre que l'autonomie, c'est-à-dire la propriété qu'a la volonté d'être à elle-même sa loi » (Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785).
Chez Kant, je ne connais pas ma liberté par une intuition, mais je la postule à partir du devoir : si je dois agir moralement, c'est que je le peux (« tu dois, donc tu peux »). Obéir à la loi morale que ma raison m'impose, ce n'est pas perdre ma liberté, c'est l'exercer pleinement, en m'arrachant à la servitude des désirs. La liberté est donc une conquête morale.
10.5 L'existentialisme : Sartre
Au XXe siècle, Sartre radicalise l'idée de liberté. Chez l'homme, dit-il, « l'existence précède l'essence » : l'homme n'a pas de nature définie d'avance, il se fait lui-même par ses choix.
Dans L'existentialisme est un humanisme (1946), Sartre écrit : « L'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait. » La liberté n'est pas un attribut parmi d'autres : elle est l'être même de l'homme, qui ne peut pas ne pas choisir.
Dans L'Être et le Néant (1943), Sartre décrit le garçon de café qui joue à être garçon de café, exagérant ses gestes comme pour coïncider avec son rôle. Il se conduit comme une chose, comme s'il était déterminé par sa fonction. C'est la « mauvaise foi » : se mentir à soi-même pour fuir l'angoisse de la liberté, se prétendre déterminé alors qu'on est toujours libre de choisir.
Pour Sartre, nous ne pouvons invoquer ni une nature humaine, ni un déterminisme, ni des valeurs toutes faites pour excuser nos actes. Même ne pas choisir est encore un choix. L'homme « est ce qu'il se fait » : il n'y a pas de circonstances atténuantes ontologiques. Cette liberté absolue est source d'angoisse, mais aussi de dignité.
10.6 Liberté et responsabilité
Être responsable, c'est devoir répondre de ses actes, en être reconnu l'auteur et en assumer les conséquences. La responsabilité suppose la liberté : on ne peut imputer une action qu'à un agent qui aurait pu agir autrement. Sans libre arbitre, il n'y aurait ni mérite, ni faute, ni justice.
La liberté n'est pas seulement un droit ou un pouvoir agréable : elle engage. Chez Kant, elle me rend redevable de mon devoir ; chez Sartre, elle me rend responsable non seulement de moi-même mais, en choisissant, de l'image que je donne de l'homme en général. Plus on est libre, plus on est responsable. La liberté et la responsabilité sont les deux faces d'une même réalité.
Celui qui dit « je n'avais pas le choix » cherche souvent à se décharger de sa responsabilité. Or, sauf contrainte absolue (la main physiquement forcée), il y avait presque toujours d'autres options, même coûteuses. Reconnaître que l'on a choisi, c'est assumer sa liberté plutôt que de se réfugier dans la mauvaise foi.
10.7 Liberté politique et obéissance
La liberté ne se pose pas seulement dans le rapport à soi, mais dans la vie en société. Vivre avec autrui suppose des lois, donc des limites à la liberté de chacun. La liberté politique est-elle compatible avec l'obéissance ?
La liberté politique n'est pas l'absence de toute loi (l'anarchie), mais le fait de vivre sous des lois auxquelles on a consenti. Rousseau écrit dans Du contrat social (1762) : « L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. » Obéir à la loi commune que l'on a contribué à établir, c'est rester libre.
Sans loi, le plus fort impose sa volonté au plus faible : c'est la loi de la jungle, où nul n'est réellement libre. La loi, en limitant également la liberté de tous, garantit à chacun une sphère d'autonomie protégée. La liberté politique est donc inséparable de l'État de droit : « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce que les lois permettent » (Montesquieu, De l'esprit des lois, 1748).
Méthode : Distinguer les trois sens de la liberté dans une dissertation
Face à un sujet sur la liberté, repérez de quel sens il s'agit, car les confondre conduit aux contresens :
- Liberté physique / d'action : absence de contrainte extérieure (pouvoir agir).
- Liberté métaphysique / libre arbitre : pouvoir de la volonté de choisir (le débat avec le déterminisme).
- Liberté morale / autonomie : se donner sa propre loi (Kant), se maîtriser.
- Liberté politique : vivre sous des lois consenties.
Demandez-vous toujours : « libre par rapport à quoi, et au sens de quel pouvoir ? »