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Le devoir et le bonheur

Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 11 · terminale, épreuve de philosophie

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L'existence humaine semble tiraillée entre deux exigences qui paraissent parfois s'opposer : d'un côté, l'aspiration au bonheur, c'est-à-dire au contentement durable de toute notre existence ; de l'autre, le sentiment du devoir, qui nous commande d'agir bien, même lorsque cela contrarie notre intérêt ou notre plaisir. Spontanément, chacun désire être heureux, et l'on serait tenté de croire que toute la sagesse consiste à organiser sa vie en vue de cette fin. Pourtant, l'expérience morale nous révèle qu'il existe des actions que nous devons accomplir indépendamment de tout calcul de satisfaction : tenir une promesse, secourir autrui, dire la vérité. Le devoir se présente alors comme une contrainte intérieure qui ne se confond ni avec le désir, ni avec l'intérêt.

De là naissent plusieurs problèmes. Qu'est-ce qui fonde l'obligation morale ? Faut-il juger une action d'après son intention ou d'après ses conséquences ? Le bonheur peut-il être un guide moral sûr, ou faut-il y renoncer pour agir moralement ? Enfin, devoir et bonheur sont-ils condamnés à se contredire, ou bien la vie vertueuse est-elle aussi, d'une certaine manière, la voie de la vie heureuse ? Ce chapitre examine ces questions à la lumière des grandes morales de la tradition : la morale du devoir de Kant, le conséquentialisme de Mill, et les éthiques antiques du bonheur d'Aristote et d'Épicure.

11.1 Le devoir et la morale

11.1.1 Qu'est-ce que le devoir ?

Le devoir désigne ce que l'on doit faire indépendamment de ce que l'on désire faire. Il s'exprime dans le langage de l'obligation : « je dois », « il faut ». Il faut toutefois distinguer le devoir moral de la simple contrainte extérieure. La contrainte (par exemple celle qu'exerce un voleur sous la menace) m'oblige physiquement ou par la peur ; le devoir, lui, m'oblige intérieurement, par la conscience que telle action est juste. C'est pourquoi le devoir suppose la liberté : je ne peux être obligé moralement que si je suis capable de faire ou de ne pas faire ce qui m'est commandé.

Définition 11.1Le devoir

Le devoir est l'obligation morale d'accomplir une action reconnue comme bonne ou juste, indépendamment de l'inclination, de l'intérêt ou du plaisir. À la différence de la contrainte, qui force de l'extérieur, le devoir oblige de l'intérieur et suppose donc la liberté du sujet : « tu dois » implique « tu peux ».

11.1.2 Morale, éthique et obligation

On emploie souvent les termes morale et éthique comme synonymes. On peut cependant les distinguer : la morale renvoie à l'ensemble des règles et des devoirs qui prescrivent ce qu'il faut faire (le bien, le juste), tandis que l'éthique désigne plutôt la réflexion sur les fins de l'existence et la recherche de la vie bonne. La morale du devoir privilégie la question « que dois-je faire ? » ; les éthiques du bonheur privilégient la question « comment vivre bien ? ».

Proposition 11.2Trois sources possibles de l'obligation

On peut fonder l'obligation morale de trois manières distinctes :

  • par les conséquences : une action est obligatoire parce qu'elle produit de bons effets (conséquentialisme, utilitarisme) ;
  • par la raison : une action est obligatoire parce que sa maxime peut être universalisée sans contradiction (morale du devoir, Kant) ;
  • par la fin de la vie : une action est bonne parce qu'elle réalise notre nature et nous conduit au bonheur (eudémonisme antique).

11.2 L'impératif catégorique et le devoir : Kant

11.2.1 Agir par devoir et non par intérêt

Kant, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), opère une distinction fondamentale entre agir conformément au devoir et agir par devoir. Un commerçant qui rend honnêtement la monnaie parce que cela est bon pour sa réputation agit conformément au devoir, mais par intérêt : son action n'a pas de valeur morale proprement dite. Seule l'action accomplie par devoir, c'est-à-dire par pur respect pour la loi morale et non par inclination, possède une valeur morale véritable.

Définition 11.3Agir par devoir

Agir par devoir, selon Kant, c'est accomplir une action uniquement parce que la loi morale le commande, par respect pour cette loi, et non par inclination sensible, par intérêt ou en vue d'un avantage. La valeur morale d'un acte tient à son intention (la « bonne volonté »), non à son résultat.

Exemple 11.4Le commerçant honnête

Kant imagine un marchand qui ne trompe pas ses clients, même les plus inexpérimentés. S'il est honnête seulement parce que la malhonnêteté nuirait à son commerce, son honnêteté n'a aucune valeur morale : elle est pur calcul d'intérêt. Elle ne deviendrait moralement bonne que s'il était honnête par respect du devoir, indépendamment de tout profit.

11.2.2 L'impératif catégorique

Kant distingue deux types de commandements de la raison pratique. L'impératif hypothétique est conditionnel : il commande un moyen en vue d'une fin désirée (« si tu veux être en bonne santé, fais du sport »). L'impératif catégorique, lui, commande inconditionnellement, sans référence à aucune fin extérieure : il vaut absolument. Le devoir moral s'exprime par un impératif catégorique.

Définition 11.5L'impératif catégorique

L'impératif catégorique est le commandement inconditionnel de la raison pratique. Sa formule fondamentale est : « Agis seulement d'après la maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » Une action est morale si la règle qui la guide peut être universalisée sans se contredire.

Exemple 11.6La fausse promesse

Puis-je faire une promesse que je n'ai pas l'intention de tenir pour sortir d'embarras ? Universalisons la maxime : « chacun peut promettre faussement quand cela l'arrange. » Mais si tout le monde agissait ainsi, plus personne ne croirait aux promesses, et la promesse elle-même disparaîtrait. La maxime se détruit donc elle-même : la fausse promesse est immorale, non parce qu'elle est risquée, mais parce qu'elle est contradictoire.

11.2.3 L'autonomie et la dignité de la personne

La morale kantienne est une morale de l'autonomie : la volonté est autonome lorsqu'elle se donne à elle-même sa propre loi par la raison, au lieu de la recevoir d'une autorité extérieure (Dieu, la société) ou de ses propres penchants. C'est en obéissant à la loi qu'elle s'est elle-même prescrite que l'homme est véritablement libre. À cette idée s'ajoute une seconde formule de l'impératif catégorique, qui fonde la dignité de la personne.

Définition 11.7L'autonomie de la volonté

L'autonomie est la propriété de la volonté d'être à elle-même sa propre loi. Est autonome la volonté qui obéit à la loi morale qu'elle se donne par sa raison ; est hétéronome la volonté déterminée par des mobiles extérieurs (désirs, passions, intérêts, pressions sociales). Pour Kant, l'autonomie est le principe de la dignité humaine.

Proposition 11.8Traiter autrui comme une fin

La seconde formule de l'impératif catégorique énonce : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Cela signifie qu'aucun être humain ne doit être réduit au rang d'instrument : la personne possède une dignité (valeur absolue, sans prix), et non un simple prix (valeur d'échange).

Exemple 11.9Le mensonge et l'instrumentalisation

Mentir à quelqu'un pour obtenir de lui ce que l'on veut, c'est le traiter comme un simple moyen : on se sert de sa crédulité sans respecter sa raison. À l'inverse, lui dire la vérité, même désagréable, c'est le respecter comme une fin, c'est-à-dire comme un être rationnel capable de juger par lui-même.

11.3 Morale du devoir et conséquentialisme

11.3.1 Le conséquentialisme

À la morale du devoir s'oppose le conséquentialisme, pour lequel la valeur morale d'une action dépend non de son intention, mais de ses conséquences. Une action est bonne si elle produit de bons effets, mauvaise si elle en produit de mauvais. La forme la plus célèbre du conséquentialisme est l'utilitarisme.

Définition 11.10Le conséquentialisme

Le conséquentialisme est la doctrine morale selon laquelle la valeur d'un acte se mesure uniquement à ses conséquences. Il s'oppose au déontologisme (morale du devoir, comme celle de Kant), pour lequel certaines actions sont bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, quels que soient leurs résultats.

11.3.2 L'utilitarisme de Mill

L'utilitarisme, fondé par Bentham et approfondi par John Stuart Mill (L'Utilitarisme, 1863), pose le principe de la plus grande utilité : est moralement bonne l'action qui tend à produire la plus grande quantité de bonheur pour le plus grand nombre. Mill, contre Bentham, introduit une distinction qualitative entre les plaisirs : les plaisirs intellectuels et moraux sont supérieurs aux plaisirs purement sensibles.

Définition 11.11Le principe d'utilité

Le principe d'utilité (ou « principe du plus grand bonheur ») énonce que les actions sont bonnes dans la mesure où elles tendent à augmenter le bonheur, mauvaises dans la mesure où elles tendent à produire le contraire du bonheur. Le bonheur visé n'est pas celui de l'agent seul, mais celui du plus grand nombre.

Exemple 11.12« Mieux vaut être Socrate insatisfait... »

Pour montrer la supériorité des plaisirs supérieurs, Mill écrit qu'il « vaut mieux être un homme insatisfait qu'un porc satisfait ; mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait ». Le bonheur humain ne se réduit donc pas à la somme des plaisirs sensibles : sa qualité importe autant que sa quantité.

Proposition 11.13Devoir contre conséquences : un cas d'école

La tension entre les deux morales apparaît dans des cas limites. Doit-on mentir à un meurtrier qui cherche sa victime ? Le conséquentialiste répondra oui, car le mensonge sauve une vie (la conséquence est bonne). Kant, dans un texte célèbre, soutient au contraire que l'on ne doit jamais mentir, car le devoir de véracité est inconditionnel : on ne peut fonder la morale sur le calcul incertain des conséquences. Ce désaccord illustre l'opposition de fond entre l'éthique de l'intention et l'éthique de la responsabilité.

11.4 Le bonheur

11.4.1 L'eudémonisme : le bonheur comme fin

Les philosophes antiques font du bonheur la fin ultime de l'existence. C'est l'eudémonisme : la thèse selon laquelle le bonheur (eudaimonia) est le souverain bien, la fin que tout être humain recherche pour elle-même et non en vue d'autre chose.

Définition 11.14Le bonheur

Le bonheur est un état de satisfaction durable et complet, qui porte sur l'ensemble de l'existence, et non sur un moment passager. Il se distingue du plaisir (sensation agréable et fugitive) et de la joie (émotion intense mais ponctuelle) par sa stabilité et sa globalité.

11.4.2 Aristote : le bonheur comme activité vertueuse

Pour Aristote (Éthique à Nicomaque), tous les hommes recherchent le bonheur, qui est le bien suprême : on le veut toujours pour lui-même. Mais en quoi consiste-t-il ? Aristote répond qu'il consiste dans l'activité conforme à la vertu, c'est-à-dire dans le plein exercice de ce qui est propre à l'homme : la raison. Le bonheur n'est donc pas un état passif mais une activité (energeia) accomplie tout au long d'une vie. La vertu, elle, se définit comme un juste milieu entre deux excès (le courage entre la lâcheté et la témérité).

Proposition 11.15Le bonheur comme activité de l'âme selon la vertu

Aristote définit le bonheur comme « une activité de l'âme en accord avec la vertu » et, s'il y a plusieurs vertus, « en accord avec la plus parfaite ». Le bonheur exige donc : l'exercice de la raison, la pratique des vertus, mais aussi une vie suffisamment longue et des biens extérieurs minimaux (santé, amis, ressources). Une « hirondelle ne fait pas le printemps » : un seul jour ne fait pas le bonheur.

11.4.3 Épicure : le bonheur comme absence de troubles

Épicure est souvent caricaturé en partisan de la jouissance sans frein. En réalité, son hédonisme est mesuré : le plaisir qu'il vise est avant tout l'absence de douleur du corps (aponie) et l'absence de trouble de l'âme (ataraxie). Pour y parvenir, il faut trier ses désirs : seuls les désirs naturels et nécessaires (manger, boire, s'abriter, l'amitié, la philosophie) doivent être satisfaits ; les désirs vains (richesse, gloire, pouvoir) sont sources de troubles.

Définition 11.16L'ataraxie et le calcul des plaisirs

L'ataraxie est la tranquillité de l'âme, état de bonheur recherché par Épicure. On l'atteint par un calcul rationnel des plaisirs, qui consiste à distinguer les désirs naturels et nécessaires des désirs vains, et à préférer parfois une douleur présente si elle évite une douleur future plus grande.

Exemple 11.17Le « tétrapharmakon » épicurien

Épicure propose un « quadruple remède » (tétrapharmakon) contre l'angoisse : « Les dieux ne sont pas à craindre ; la mort n'est pas à craindre ; le bonheur est facile à atteindre ; la douleur est facile à supporter. » Ainsi, « la mort n'est rien pour nous » car, « quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, nous ne sommes plus ».

11.4.4 Les stoïciens : le bonheur par la vertu et l'acceptation

Pour les stoïciens (Épictète, Sénèque, Marc Aurèle), le bonheur ne dépend pas des biens extérieurs mais de notre seule disposition intérieure. Il faut distinguer ce qui dépend de nous (nos jugements, nos désirs, nos actions) de ce qui n'en dépend pas (la santé, la richesse, la mort, la réputation). Le sage ne s'attache qu'à ce qui dépend de lui et accepte le reste comme l'expression de l'ordre rationnel du monde.

Méthode : Distinguer ce qui dépend de nous

Pour gagner en sérénité face à une situation difficile, le stoïcisme propose une démarche en trois temps :

  • Identifier ce qui, dans la situation, dépend réellement de moi (mes jugements, mes choix) et ce qui n'en dépend pas (les événements extérieurs, le comportement d'autrui).
  • Concentrer tout mon effort et mon désir sur ce qui dépend de moi, en cherchant à bien agir.
  • Accepter ce qui ne dépend pas de moi sans m'en troubler, car « ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les jugements qu'ils portent sur les choses » (Épictète).

11.4.5 Bonheur, plaisir et vertu

Ces doctrines permettent de clarifier des rapports souvent confondus. Le plaisir n'est pas le bonheur : il est ponctuel, instable, parfois suivi de déplaisir. Le bonheur suppose une certaine maîtrise des plaisirs. Quant à la vertu, les Anciens la lient étroitement au bonheur : pour Aristote, on n'est heureux qu'en étant vertueux ; pour les stoïciens, la vertu suffit au bonheur. La morale antique articule donc le bien et le bonheur, là où Kant les séparera.

Proposition 11.18Plaisir, bonheur, vertu : distinctions
  • Le plaisir est une satisfaction sensible et passagère ;
  • le bonheur est un état de contentement durable portant sur l'ensemble de la vie ;
  • la vertu est une disposition stable à bien agir.

Toute la question des morales du bonheur est de savoir comment ces trois notions s'articulent : le plaisir est-il un ingrédient du bonheur (Épicure) ou un obstacle ? La vertu est-elle la condition du bonheur (Aristote) ou le bonheur même (stoïciens) ?

11.5 Devoir et bonheur sont-ils compatibles ?

11.5.1 La rupture kantienne

Kant refuse de fonder la morale sur le bonheur, pour deux raisons. D'abord, le bonheur est un concept indéterminé : nul ne sait avec certitude ce qui le rendra durablement heureux. Ensuite, faire du bonheur le principe de la morale, c'est rendre le devoir conditionnel (je serais bon pour être heureux), ce qui ruine sa valeur. La morale commande inconditionnellement, sans promesse de récompense.

Définition 11.19Le souverain bien selon Kant

Le souverain bien est, chez Kant, l'union de la vertu (le mérite du bonheur) et du bonheur (proportionné à ce mérite). La morale n'enseigne pas à être heureux, mais à se rendre digne d'être heureux. Comme cette union n'est pas garantie dans le monde sensible, Kant en fait l'objet d'une espérance, fondée sur les postulats de la raison pratique.

11.5.2 Vers une réconciliation ?

Faut-il pour autant opposer absolument devoir et bonheur ? Plusieurs voies de réconciliation existent. Pour les Anciens, agir bien et vivre heureux ne font qu'un : la vertu est la voie même du bonheur. On peut aussi remarquer que le sentiment du devoir accompli procure une satisfaction morale (la « bonne conscience »), et qu'une vie entièrement vouée à la recherche égoïste du plaisir s'avère souvent décevante. Le problème reste ouvert, mais il indique peut-être que le vrai bonheur n'est pas dans la satisfaction immédiate, et que le devoir, loin de nous priver du bonheur, en dessine la forme la plus haute.

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