La nature
Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 9 · terminale, épreuve de philosophie
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L'idée de nature est l'une des plus anciennes et des plus polysémiques de la philosophie. Lorsque nous opposons le « naturel » à l'« artificiel », lorsque nous parlons de la « nature humaine », ou encore lorsque nous évoquons « la Nature » comme l'ensemble des êtres et des lois de l'univers, nous employons le même mot pour désigner des réalités fort différentes. Cette équivocité n'est pas un simple accident de vocabulaire : elle révèle que la notion de nature engage à la fois une métaphysique (qu'est-ce qui existe par soi ?), une anthropologie (l'homme est-il un être naturel ou se définit-il par ce qui l'arrache à la nature ?) et une morale (le naturel peut-il servir de norme à nos conduites ?).
Le problème central de ce chapitre peut s'énoncer ainsi : la nature est-elle un simple donné, un ensemble de faits que la science décrit et que la technique exploite, ou bien possède-t-elle une valeur, voire une normativité, capable d'orienter l'action humaine ? Dire que l'homme est « par nature » un animal politique (Aristote), ou au contraire qu'il doit se rendre « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes), ce n'est pas seulement décrire, c'est déjà choisir une certaine manière d'habiter le monde. À l'heure de la crise écologique, la question devient brûlante : que devons-nous à la nature, et que nous devons-nous à nous-mêmes dans notre rapport à elle ? Nous suivrons ce fil en interrogeant successivement les sens du mot nature, l'opposition de la nature et de la culture, le statut du vivant, la nature comme norme morale, la responsabilité écologique, et enfin l'articulation paradoxale de la nature et de la liberté.
9.1 Les sens du mot « nature »
9.1.1 Nature et artifice
Le sens le plus immédiat oppose la nature à tout ce que l'homme produit par son industrie. Est naturel ce qui existe ou advient sans intervention humaine ; est artificiel (ou technique) ce qui résulte d'une fabrication. Une forêt est naturelle, un jardin à la française est artificiel ; le minerai est naturel, le métal forgé est un produit de l'art.
Au sens le plus courant, la nature désigne l'ensemble des choses qui existent indépendamment de l'action et de la volonté humaines. Est naturel ce qui n'a pas été produit par l'homme ; est artificiel ce qui procède d'une intention et d'une technique.
Cette opposition trouve sa source chez Aristote, qui distingue les êtres naturels des produits de l'art. Les premiers portent en eux-mêmes le principe de leur mouvement et de leur repos.
Aristote remarque qu'une graine plantée en terre germe et croît d'elle-même : elle a en elle son principe de développement. En revanche, un lit en bois enterré, s'il pouvait germer, ne produirait qu'un arbre, non un autre lit : la « lit-ité » lui vient du dehors, de l'artisan. C'est pourquoi l'être naturel a sa fin en lui-même, tandis que l'objet artificiel reçoit sa forme d'une cause extérieure (Physique, II).
9.1.2 La nature comme essence
Mais « nature » a aussi un second sens, plus ancien encore : la phusis grecque désigne ce qu'une chose est fondamentalement, son essence, ce qui la fait être ce qu'elle est. On parle ainsi de la nature du triangle, de la nature de l'homme, ou de la « nature des choses ».
La nature d'un être désigne son essence : l'ensemble des propriétés fondamentales et stables sans lesquelles il ne serait pas ce qu'il est. En ce sens, parler de la « nature humaine », c'est chercher ce qui définit l'homme en tant qu'homme.
Lorsque Aristote affirme dans la Politique que « l'homme est par nature un animal politique (zôon politikon) », il n'entend pas que l'homme vit toujours de fait en cité, mais que la vie en communauté politique réalise son essence : c'est en s'accomplissant comme citoyen, par l'usage du logos (parole et raison), que l'homme atteint sa fin propre. La nature désigne ici une finalité, non un simple état initial.
9.1.3 La nature comme ordre du monde
Enfin, écrite parfois avec une majuscule, « la Nature » désigne l'ensemble de tout ce qui existe, l'univers gouverné par des lois. C'est le sens que privilégie la science moderne : la nature est le système des phénomènes ordonnés selon des lois nécessaires et universelles.
La Nature (au sens cosmologique) désigne le tout des êtres et des phénomènes, considéré comme un ordre régi par des lois. C'est l'objet de la physique : un système où rien ne se produit sans cause.
Le mot « nature » se prend en au moins trois acceptions distinctes :
- ce qui n'est pas artificiel (opposition nature / technique) ;
- l'essence d'un être (la nature d'une chose, sa définition) ;
- l'ordre du monde, le système universel des lois (la Nature).
Une grande partie des confusions philosophiques vient du glissement, souvent inaperçu, d'un sens à l'autre — par exemple lorsqu'on passe de « ce qui est naturel » à « ce qui est conforme à l'essence » puis à « ce qui est bien ».
9.2 Nature et culture : l'homme est-il un être naturel ?
9.2.1 Une opposition structurante
L'homme appartient à la nature : il est un corps vivant, soumis aux lois biologiques, issu de l'évolution. Mais il s'en distingue par tout ce qu'il invente — langage, techniques, institutions, arts, morale —, c'est-à-dire par la culture. La question est de savoir si la culture est une seconde nature qui prolonge la première, ou une rupture qui arrache l'homme à l'état naturel.
Au sens anthropologique, la culture désigne l'ensemble des productions, des savoirs, des normes et des institutions que les hommes transmettent par apprentissage et non par hérédité biologique. Elle s'oppose à la nature comme l'acquis à l'inné.
9.2.2 Rousseau : la perfectibilité
Rousseau, dans le Discours sur l'origine de l'inégalité (1755), cherche ce qui distingue spécifiquement l'homme de l'animal. Il refuse de le réduire à l'entendement, que l'animal possède aussi à un degré. Le propre de l'homme est la liberté et, surtout, la perfectibilité : cette faculté de se transformer indéfiniment, pour le meilleur comme pour le pire.
« Il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de se perfectionner. » Pour Rousseau, l'animal est à quelques mois ce qu'il sera toute sa vie ; l'homme, lui, n'a pas de nature fixe : il se fait lui-même au fil de l'histoire. C'est dire que la « nature humaine » est précisément de n'avoir pas de nature toute faite.
L'homme est paradoxalement le seul être naturel dont la nature consiste à se dénaturer : être de nature par son corps et ses besoins, il est être de culture par sa liberté et son histoire. On ne peut donc trancher absolument la question « l'homme est-il naturel ? » : il est ce vivant qui se définit par sa capacité à se transformer au-delà de son donné naturel.
9.3 Le vivant
9.3.1 Le mécanisme cartésien
Comment comprendre le vivant ? Une première réponse, issue de la révolution scientifique, l'assimile à une machine. Descartes soutient que le corps des animaux, et même le corps humain, fonctionne comme un automate dont tous les mouvements s'expliquent par la disposition des organes, sans qu'il soit besoin d'invoquer une âme sensible.
Dans le Discours de la méthode (1637, Ve partie), Descartes compare le corps animal à une horloge composée « de roues et de ressorts ». Les bêtes n'ont ni pensée ni langage véritable ; leurs cris ne sont que des réactions mécaniques. Cette thèse a une portée méthodologique : elle permet d'étudier le vivant par la physique, mais elle a aussi été vivement contestée pour ce qu'elle nie de la sensibilité animale.
9.3.2 Le retour de la finalité
Le mécanisme rencontre toutefois une difficulté : un organisme n'est pas un simple assemblage de pièces, il s'organise, se conserve et se reproduit lui-même. Kant remarque que, contrairement à la machine produite du dehors, l'être vivant est à la fois cause et effet de lui-même.
Selon Kant (Critique de la faculté de juger, 1790), un être organisé est une fin naturelle : un tout dont les parties sont réciproquement fin et moyen les unes des autres, et qui se produit, s'entretient et se répare lui-même. « Dans un tel produit de la nature, chaque partie est conçue comme existant par toutes les autres et pour les autres. » Le vivant exige ainsi une intelligibilité propre, irréductible au pur mécanisme.
9.4 La nature comme norme ? Le « naturel » et la morale
9.4.1 Le sophisme naturaliste
Une tentation constante consiste à tirer une norme d'un fait : ce qui est naturel serait, pour cette raison, bon ou légitime. On justifie ainsi des conduites ou, à l'inverse, on condamne comme « contre nature » ce qui déplaît. Mais ce raisonnement repose sur une confusion : du fait que quelque chose est dans la nature, il ne suit pas qu'il doive être.
On ne peut déduire logiquement une prescription (ce qui doit être) d'une simple description (ce qui est). Affirmer qu'une conduite est légitime parce qu'elle est « naturelle » revient à confondre le fait et la valeur. La nature peut être violente, inégalitaire, cruelle : la prendre pour modèle moral n'a rien d'évident. La morale suppose au contraire un point de vue qui n'est pas donné dans la nature.
Qualifier une pratique de « contre nature » pour la condamner suppose que la nature dicterait elle-même ce qui est permis. Mais le mariage, l'écriture, la médecine, la cuisson des aliments sont tout aussi « artificiels » et nul ne songe à les rejeter. L'argument du « naturel » se révèle souvent un préjugé culturel déguisé en loi de la nature.
Méthode : Repérer un sophisme naturaliste dans un sujet
Face à un sujet qui mobilise le « naturel » comme norme (« Faut-il suivre la nature ? », « Le naturel est-il un bien ? »), procédez en trois temps :
- Distinguer les sens de « nature » : parle-t-on de l'essence, de l'ordre du monde, ou de l'opposé de l'artifice ?
- Repérer le glissement de l'être au devoir-être : montrez qu'un fait naturel ne fonde pas par lui-même une obligation.
- Chercher la source de la norme : si la nature ne suffit pas, d'où vient l'exigence morale ? (la raison chez Kant, la liberté, la culture).
9.4.2 Kant : la dignité contre la nature
Pour Kant, la valeur morale ne se trouve jamais dans l'inclination naturelle, mais dans la volonté qui agit par devoir, selon une loi que la raison se donne à elle-même. L'homme n'a de dignité que parce qu'il peut s'arracher au déterminisme de ses penchants. La norme n'est donc pas dans la nature mais dans la raison pratique.
9.5 Le rapport de l'homme à la nature : écologie et responsabilité
9.5.1 Maîtriser la nature : le projet cartésien
La modernité scientifique s'est construite sur un projet de domination de la nature. Descartes formule l'ambition d'une connaissance utile qui transformerait l'homme en maître du monde matériel.
Dans la VIe partie du Discours de la méthode, Descartes annonce une science qui permettrait de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». L'objectif est de connaître les forces des corps « ainsi que nous connaissons les divers métiers de nos artisans » pour les employer à tous les usages, notamment la conservation de la santé. Le « comme » indique toutefois une maîtrise relative, au service de l'homme, et non une domination sans limite.
9.5.2 La crise écologique et le principe responsabilité
La puissance technique a aujourd'hui atteint un point où elle menace les conditions mêmes de la vie sur Terre. Hans Jonas estime que cette situation inédite exige une refonte de l'éthique : nos actes engagent désormais l'avenir lointain de l'humanité et de la biosphère.
Dans Le Principe responsabilité (1979), Jonas propose un nouvel impératif adapté à la civilisation technologique : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. » La responsabilité s'étend à ce qui n'a pas de voix : les générations futures et la nature elle-même.
Jonas soutient que, faute de pouvoir prévoir avec certitude les conséquences de nos pouvoirs, nous devons accorder, dans le doute, la priorité au pronostic le plus menaçant : c'est l'heuristique de la peur. Mieux vaut prêter l'oreille à l'annonce du malheur qu'à la promesse du bonheur, lorsque l'enjeu est la survie même de l'humanité. C'est un principe de précaution fondé sur la vulnérabilité du vivant.
9.6 Nature et liberté
La nature désigne le règne de la nécessité : tout y arrive selon des lois causales. La liberté, au contraire, semble supposer une capacité de commencer par soi, échappant au déterminisme. Comment l'homme, être de nature, peut-il être libre ?
Kant distingue deux points de vue sur l'homme. Comme phénomène, il appartient au monde de la nature et tombe sous le déterminisme des causes. Comme être raisonnable et moral, il relève d'un ordre de la liberté : il peut agir par devoir, selon une loi qu'il se prescrit. La liberté n'est pas une exception dans la nature, mais l'appartenance à un autre ordre, celui de la raison pratique.
Ainsi, loin de s'opposer simplement à la nature, la liberté est ce par quoi l'homme assume son rapport à elle : ni pure soumission au donné, ni domination illimitée, mais responsabilité. C'est peut-être là le sens ultime de la question écologique contemporaine : reconnaître que notre liberté n'a de valeur que si elle se sait obligée envers ce qui la rend possible.