Le travail et la technique
Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 8 · terminale, épreuve de philosophie
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« Pourquoi devrais-je travailler ? » La question, banale en apparence, dissimule un paradoxe profond. Le mot latin tripalium désigne un instrument de torture : le travail serait donc d'abord souffrance, peine, contrainte. Pourtant, c'est aussi par le travail que l'homme se distingue de l'animal, transforme la nature et se transforme lui-même. De même, la technique apparaît tantôt comme la marque de la grandeur humaine — l'homme « maître et possesseur de la nature » —, tantôt comme une menace pour l'humanité et pour la planète.
Nous nous demanderons donc : le travail est-il une simple nécessité subie ou une activité par laquelle l'homme s'accomplit ? La technique nous libère-t-elle ou nous asservit-elle ? Faut-il craindre le progrès technique ? Pour répondre, nous étudierons successivement le travail comme transformation de la nature et humanisation, la valeur et le sens du travail, la nature de la technique et du progrès, enfin les dangers contemporains de la puissance technique.
8.1 Le travail : transformation de la nature et humanisation
8.1.1 Définir le travail
Le travail est une activité par laquelle l'homme transforme la nature pour satisfaire ses besoins, en y appliquant son intelligence et son effort. Il se distingue du simple comportement animal par son caractère réfléchi, médiatisé par des outils et orienté vers une fin consciente.
À la différence de l'animal, qui prélève immédiatement dans la nature ce dont il a besoin, l'homme diffère la satisfaction de ses besoins : il produit, transforme, conserve. Le travail introduit ainsi une médiation entre le désir et son objet.
Marx, dans Le Capital, oppose le travail humain à l'activité animale : « Ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. » L'homme réalise dans la matière un projet qu'il a d'abord conçu en idée. Le travail est donc indissociable de la conscience et de l'imagination.
8.1.2 Hegel : le travail formateur et la dialectique du maître et de l'esclave
Dans la Phénoménologie de l'esprit (1807), Hegel montre que le travail n'est pas seulement transformation du monde, mais formation de soi.
Dans la lutte pour la reconnaissance, l'un devient maître (il a risqué sa vie), l'autre esclave (il a préféré la survie). Mais le rapport s'inverse : le maître, jouissant sans travailler, devient dépendant ; l'esclave, en travaillant la nature, acquiert maîtrise, savoir et conscience de soi. Le travail, d'abord servile, devient libérateur.
Pour Hegel, en transformant la nature, le travailleur s'objective : il se reconnaît dans l'œuvre qu'il produit et y acquiert le sentiment de sa propre valeur. Le travail est ainsi « désir refoulé, disparition retardée », c'est-à-dire éducation de soi par la maîtrise de la matière.
8.1.3 Marx : aliénation et émancipation
Marx reprend l'idée hégélienne du travail comme humanisation, mais montre que, dans certaines conditions sociales, le travail se retourne contre le travailleur.
L'aliénation (du latin alienus, « étranger ») désigne l'état du travailleur qui, dans le système capitaliste, devient étranger à lui-même : étranger au produit de son travail (qui ne lui appartient pas), à son activité (répétitive, contrainte), à sa propre nature d'homme et aux autres hommes. Le travail, qui devrait l'humaniser, le déshumanise.
Dans Les Temps modernes (Chaplin, 1936), l'ouvrier réduit à un seul geste mécanique illustre l'aliénation décrite par Marx : l'homme devient l'accessoire de la machine. Privé de vue d'ensemble sur ce qu'il produit, il ne se reconnaît plus dans son travail.
Pour Marx, l'aliénation n'est pas une fatalité de tout travail, mais le produit d'un rapport social déterminé (la propriété privée des moyens de production et la division du travail). L'émancipation suppose donc une transformation de ce rapport, afin que le travail redevienne ce qu'il est en son essence : l'activité par laquelle l'homme produit son propre monde et s'y reconnaît.
8.2 Valeur et sens du travail
8.2.1 Le travail comme nécessité et comme valeur
Le travail est d'abord une nécessité : il faut produire pour vivre. Mais il est aussi devenu une valeur centrale dans les sociétés modernes : on s'identifie à son métier, le travail confère un statut, un revenu, une dignité.
La « valeur du travail » a deux sens : un sens économique (le travail crée de la richesse, il est source de valeur des marchandises selon Smith, Ricardo et Marx) et un sens moral (le travail est tenu pour un devoir et une source de mérite, notamment dans l'éthique du travail héritée du protestantisme analysée par Max Weber).
La cité grecque réservait le travail manuel aux esclaves, tenant l'otium (le loisir studieux) pour la seule activité digne de l'homme libre. À l'inverse, la modernité valorise le travail comme accomplissement. Cette opposition montre que le sens donné au travail varie selon les sociétés et n'a rien d'universel.
8.2.2 Travail, loisir et sens de l'existence
Méthode : Distinguer travail, œuvre et labeur
Pour traiter un sujet sur le travail, mobilisez la distinction d'Hannah Arendt (Condition de l'homme moderne) :
- le labeur (labor) : activité liée aux besoins vitaux, cyclique, sans trace durable ;
- l'œuvre (work) : fabrication d'objets durables qui constituent un monde commun ;
- l'action (action) : activité proprement politique, entre les hommes.
Cette distinction permet de nuancer : tout travail n'a pas le même sens ni la même valeur.
8.3 La technique : du geste à la maîtrise de la nature
8.3.1 Définir la technique
La technique est l'ensemble des procédés et des savoir-faire permettant de produire un résultat déterminé, par la fabrication et l'usage d'outils. Elle se distingue de la science (qui vise la connaissance théorique) tout en lui étant liée, et de l'art entendu comme création esthétique.
8.3.2 Aristote : la technè et le geste technique
Dans l'Éthique à Nicomaque, Aristote définit la technè (art, technique) comme « une disposition à produire accompagnée de règle vraie ». La technique n'est pas un simple savoir-faire aveugle : elle suppose la connaissance des causes et des fins. L'artisan sait pourquoi il agit ainsi, à la différence de celui qui réussit par hasard ou par routine.
Aristote affirme que la nature a donné à l'homme la main, « l'outil des outils », parce qu'il est l'animal le plus intelligent. Loin que l'homme soit intelligent parce qu'il a des mains, c'est parce qu'il est capable d'intelligence et de technique qu'il dispose d'un organe polyvalent. Le geste technique prolonge ainsi l'intelligence dans le corps.
8.3.3 Descartes : « maîtres et possesseurs de la nature »
Dans le Discours de la méthode (1637), Descartes appelle à substituer à la philosophie spéculative une « philosophie pratique » qui, connaissant les lois de la nature, nous rendrait « comme maîtres et possesseurs de la nature ». La technique, fondée sur la science, devient le moyen d'améliorer la condition humaine (santé, confort, longévité).
Descartes précise que le principal bien que l'on peut attendre de cette maîtrise concerne « la conservation de la santé », « le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ». Le projet cartésien n'est donc pas une volonté de domination gratuite, mais l'espoir d'affranchir l'homme de ses misères.
8.4 Technique et progrès
Le progrès est l'idée d'une amélioration continue et cumulative des conditions de vie et des savoirs humains. Le progrès technique désigne plus précisément l'accroissement de la puissance d'action de l'homme sur la nature grâce au perfectionnement des moyens.
Une distinction décisive : le progrès technique (accroissement de la puissance) n'entraîne pas mécaniquement un progrès moral (amélioration de l'humanité). La même découverte (l'énergie nucléaire, par exemple) peut servir à guérir ou à détruire. La puissance accrue rend donc plus urgente, et non moins, la question des fins.
Les Grecs nommaient pharmakon ce qui est à la fois remède et poison. Toute technique participe de cette ambivalence : l'écriture (analysée par Platon dans le Phèdre), comme aujourd'hui le numérique, peut aussi bien renforcer qu'affaiblir les facultés humaines. Le progrès n'est jamais univoque.
8.5 Les dangers de la technique
8.5.1 Heidegger : l'arraisonnement de la nature
Dans La question de la technique (1953), Heidegger soutient que l'essence de la technique moderne n'est pas technique : c'est un mode de dévoilement du réel qu'il nomme Gestell (l'« arraisonnement », l'« interpellation »). La nature n'est plus contemplée mais sommée de livrer son énergie ; tout, y compris l'homme, devient « fonds disponible » (Bestand), pure réserve à exploiter.
Heidegger oppose l'ancien moulin à vent, qui s'en remet au souffle du vent, et la centrale hydroélectrique sur le Rhin, qui somme le fleuve de fournir de l'énergie. Le fleuve lui-même n'est plus qu'un « fournisseur de pression hydraulique ». Le danger n'est pas tel ou tel appareil, mais ce regard qui réduit tout être à une ressource.
8.5.2 Hans Jonas : le principe responsabilité
Dans Le Principe responsabilité (1979), Hans Jonas montre que la puissance technique moderne, dont les effets s'étendent à la planète entière et aux générations futures, exige une éthique nouvelle. L'ancienne morale, limitée au prochain et au présent, est dépassée : il faut une responsabilité tournée vers l'avenir et vers la nature.
Jonas formule un impératif inédit : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. » Il propose une « heuristique de la peur » : face à l'incertitude, donner la priorité au pronostic le plus menaçant pour éviter l'irréversible. C'est un fondement philosophique du principe de précaution.
Le réchauffement climatique illustre la pertinence de Jonas : nos actions présentes engagent des hommes qui ne sont pas encore nés et ne peuvent ni consentir ni protester. La responsabilité ne peut donc plus reposer sur la réciprocité : elle devient responsabilité envers le vulnérable et l'à-venir.