L'art
Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 7 · terminale, épreuve de philosophie
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L'art accompagne l'humanité depuis les peintures rupestres jusqu'aux installations contemporaines. Pourtant, son existence même fait problème : à quoi sert une activité qui ne produit ni nourriture, ni abri, ni savoir scientifique ? Faut-il voir dans l'art un simple ornement, un luxe superflu, ou bien une dimension essentielle de l'existence humaine ? La difficulté tient d'abord à la définition : le mot grec tekhnê désignait indistinctement le savoir-faire de l'artisan et celui de l'artiste, et il a fallu des siècles pour distinguer les beaux-arts des arts mécaniques. Comment alors séparer l'art de la technique, de la nature, de l'utile ?
Une seconde difficulté concerne le beau. Lorsque je dis « cette œuvre est belle », est-ce que j'exprime une simple préférence personnelle, aussi arbitraire que mon goût pour le chocolat, ou bien est-ce que je prétends à une validité que tous devraient reconnaître ? Le jugement de goût semble à la fois subjectif (il repose sur un sentiment) et universel (il réclame l'assentiment d'autrui) : tel est le paradoxe que Kant a tenté de résoudre.
Enfin, l'art entretient un rapport ambigu avec la vérité. Platon le condamne comme illusion trompeuse, copie de copie ; Aristote y voit un mode de connaissance ; Hegel en fait une manifestation sensible de l'Absolu ; Nietzsche y reconnaît la grande puissance qui rend la vie supportable. L'art nous éloigne-t-il du réel ou nous en révèle-t-il la vérité profonde ? Telles sont les questions qui guideront ce chapitre.
7.1 Art et technique, art et nature
7.1.1 La distinction de l'art et de la technique
À l'origine, le terme grec tekhnê et le latin ars ne distinguaient pas l'artiste de l'artisan : tous deux possèdent un savoir-faire, une habileté qui permet de produire un objet en suivant des règles. Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que se constitue la catégorie moderne des « beaux-arts », séparée des arts utilitaires.
La technique désigne tout ensemble de procédés efficaces et transmissibles permettant de produire un résultat utile, reproductible selon des règles déterminées. L'art, au sens moderne et restreint des beaux-arts, désigne la production d'œuvres dont la finalité n'est pas l'utilité mais la beauté ou l'expression. Toute œuvre d'art suppose une technique, mais ne s'y réduit pas.
L'œuvre d'art se distingue du produit technique par plusieurs traits : elle est singulière et non reproductible à l'identique (une copie n'a pas la valeur de l'original), elle ne répond à aucun besoin vital, et elle porte la marque d'une personnalité créatrice. L'objet technique, au contraire, est interchangeable et sa valeur tient à sa fonction.
Une chaise produite en série répond à un besoin (s'asseoir) ; toute chaise identique remplit la même fonction, et l'on peut remplacer l'une par l'autre sans perte. Une sculpture, même si elle représente une chaise, ne sert à rien : elle vaut pour elle-même, dans sa singularité irremplaçable. On peut produire mille chaises ; on ne refait pas La Pietà de Michel-Ange.
7.1.2 Art et nature
L'art s'oppose aussi à la nature. La nature est ce qui se produit de soi-même, sans intervention humaine ; l'art (du latin ars, qui traduit tekhnê) est ce qui résulte d'une intention et d'un travail de l'homme. Une fleur est naturelle, un tableau de fleurs est artificiel.
L'art entretient avec la nature trois rapports possibles : il peut l'imiter (reproduire ses apparences), la prolonger ou la perfectionner (achever ce que la nature laisse inachevé), ou la transfigurer (donner à voir un sens que la nature seule ne livre pas). Pour Hegel, la beauté artistique est supérieure à la beauté naturelle, car elle est « née de l'esprit ».
Hegel renverse en effet le préjugé selon lequel rien ne saurait égaler la beauté d'un paysage : la beauté naturelle n'est belle que « pour nous », par un détour de l'esprit qui la contemple, tandis que la beauté artistique est d'emblée œuvre de l'esprit, et porte donc en elle une dignité plus haute.
7.2 Le beau et le jugement de goût
7.2.1 Le problème du jugement de goût
Quand nous jugeons qu'une chose est belle, nous ne décrivons pas une propriété mesurable de l'objet, comme son poids ou sa température. Le beau renvoie à un sentiment de plaisir. Mais ce plaisir prétend être partagé : celui qui trouve une œuvre belle s'attend à ce que les autres la trouvent belle aussi. C'est ce paradoxe que Kant analyse dans la Critique de la faculté de juger (1790).
Le jugement de goût est le jugement par lequel nous déclarons qu'une chose est belle. Il est esthétique (il repose sur un sentiment, non sur un concept), désintéressé (il ne dépend ni de l'utilité ni du désir de posséder l'objet), et pourtant il revendique une universalité : il exige l'assentiment de tous.
Pour Kant, « est beau ce qui plaît universellement sans concept ». La beauté n'obéit à aucune règle objective : on ne peut prouver qu'une chose est belle comme on démontre un théorème. Mais le plaisir esthétique, parce qu'il naît du libre jeu de l'imagination et de l'entendement, est en droit communicable à tous : c'est une « universalité subjective ».
Kant distingue le beau de l'agréable et du bon. L'agréable concerne la sensation et l'intérêt privé (j'aime ce plat) ; le bon suppose un concept de fin (cet outil est bon pour couper) ; seul le beau plaît de façon désintéressée et universelle, sans concept ni intérêt.
On répète que les goûts ne se discutent pas. Pourtant, lorsque je trouve une musique sublime, je ne dis pas seulement « j'aime », je dis « c'est beau » et je m'étonne que mon voisin reste insensible. Cette attente d'accord montre, selon Kant, que le jugement de goût n'est pas une simple préférence : il réclame l'adhésion d'autrui, là où nul ne s'offusque qu'on n'aime pas les épinards.
7.2.2 Le sublime
À côté du beau, Kant analyse le sublime : le sentiment éprouvé devant l'immense (une montagne, l'océan déchaîné) ou le tout-puissant. Le sublime ne plaît pas par la forme harmonieuse, mais par le dépassement même de notre imagination : devant l'infini, notre sensibilité est débordée, mais notre raison se découvre capable de penser cet infini. Le sublime révèle ainsi la grandeur de l'esprit humain.
7.3 Le génie et la création
7.3.1 Qu'est-ce que le génie ?
Si la beauté n'obéit à aucune règle préétablie, comment l'artiste produit-il des œuvres belles ? Kant répond par la notion de génie : l'artiste de génie ne suit pas des règles, il en donne à l'art.
Le génie est, selon Kant, « la disposition innée par laquelle la nature donne ses règles à l'art ». L'artiste de génie crée des œuvres originales et exemplaires sans pouvoir expliquer comment il s'y prend : il ne tient pas son talent d'un apprentissage de règles, mais d'un don naturel qui institue de nouvelles normes pour les autres.
Le génie se caractérise par l'originalité (il ne copie pas) et l'exemplarité (ses œuvres servent de modèle sans être imitables mécaniquement). À la différence du savant, qui peut transmettre sa méthode, le génie reste pour lui-même un mystère : la nature parle à travers lui.
On imagine volontiers le génie comme une inspiration immédiate, surgie sans effort. Pourtant les manuscrits raturés de Beethoven, les esquisses successives de Cézanne montrent que la création unit le don naturel à un long travail. Le génie n'exclut pas le métier : il l'oriente vers l'inédit. L'inspiration sans la maîtrise reste stérile.
7.3.2 Création ou production ?
On parle de « création » artistique, mais le terme est ambigu : créer, au sens fort, c'est tirer du néant, ce qui n'appartient qu'à Dieu. L'artiste ne crée pas à partir de rien : il transforme une matière (le marbre, les sons, les mots) et hérite d'une tradition.
La création artistique se distingue de la simple fabrication : le fabricant connaît à l'avance le modèle de ce qu'il produit, tandis que l'artiste découvre son œuvre en la faisant. L'idée de l'œuvre n'est pas entièrement donnée avant elle ; elle naît dans et par le travail de création lui-même.
7.4 La fonction de l'art
7.4.1 L'art comme imitation (mimésis)
La plus ancienne théorie de l'art le conçoit comme mimésis, imitation du réel. Mais cette imitation est jugée de façon opposée par Platon et Aristote.
La mimésis (imitation) est la reproduction, par l'œuvre d'art, des apparences du monde sensible. Pour Platon, elle est dévalorisée car elle ne fait que copier des copies ; pour Aristote, elle est valorisée car elle est source de connaissance et de plaisir.
Dans la République, Platon condamne l'artiste : le monde sensible n'est déjà qu'une copie imparfaite des Idées, et le peintre, en imitant ce monde, produit une copie de copie, éloignée trois fois de la vérité. Pire, l'art flatte les passions et trompe l'âme. Platon va jusqu'à bannir les poètes de la cité idéale.
Platon distingue trois lits : le lit idéal (l'Idée du lit, créée par Dieu), le lit fabriqué par l'artisan (copie de l'Idée), et le lit peint par l'artiste (copie du lit de l'artisan). Le peintre ne connaît rien au lit : il en imite seulement l'apparence, vue d'un certain angle. Son art est donc trois fois éloigné de la réalité véritable.
Aristote, dans la Poétique, réhabilite l'imitation. Imiter est naturel à l'homme et source de plaisir et d'apprentissage. La tragédie, en représentant des actions, opère une catharsis, une purgation des passions de terreur et de pitié. L'art ne copie pas servilement le particulier : il montre le possible et le général, ce qui pourrait arriver « selon la vraisemblance ou la nécessité ».
La catharsis est l'effet de purification ou de purgation que la tragédie produit chez le spectateur : en éprouvant la terreur et la pitié devant le malheur du héros, le spectateur libère et apaise ces passions. L'art a ainsi une fonction à la fois psychologique et morale, contre la condamnation platonicienne.
7.4.2 L'art comme expression et comme connaissance
Avec le romantisme, l'art cesse d'être imitation du monde pour devenir expression de l'intériorité de l'artiste. L'œuvre traduit une émotion, une vision singulière du monde. Hegel, lui, fait de l'art une forme de connaissance : il est, avec la religion et la philosophie, l'un des modes par lesquels l'Esprit prend conscience de lui-même.
Pour Hegel, l'art est « la manifestation sensible de l'Idée », c'est-à-dire la présentation du vrai (l'Absolu, l'Esprit) sous une forme sensible et concrète. L'art donne à voir, dans le marbre, la couleur ou le son, ce que la philosophie pense par concepts.
7.4.3 L'art comme émancipation
L'art peut aussi avoir une fonction critique et émancipatrice : en nous arrachant à l'utilité quotidienne et à l'habitude, il ouvre un espace de liberté et nous fait voir autrement le monde. Il peut dénoncer l'injustice, éveiller la conscience, donner forme à des aspirations collectives. L'art n'est alors ni pur divertissement ni simple ornement, mais une puissance de transformation du regard.
7.5 Art et vérité
7.5.1 L'art trompe-t-il ou révèle-t-il ?
La question de la vérité de l'art traverse toute l'histoire de la philosophie. L'art est-il mensonge ou révélation ?
Selon la position platonicienne, l'art est illusion : il imite les apparences et nous détourne de la vérité intelligible. Selon la position inverse, défendue notamment par Aristote, Hegel et Heidegger, l'art dévoile une vérité que le discours ordinaire ne peut atteindre : il fait apparaître l'essence des choses sous une forme sensible.
7.5.2 Nietzsche : l'art contre le pessimisme
Pour Nietzsche, l'art n'a pas pour fonction de dire le vrai au sens du savant : il a une valeur vitale. Dans La Naissance de la tragédie, il distingue deux principes : l'apollinien (la forme, la mesure, le rêve, la belle apparence) et le dionysiaque (l'ivresse, le débordement, la fusion avec la vie). La grande tragédie grecque unit ces deux forces.
L'apollinien désigne la pulsion de forme, d'ordre et de belle apparence, symbolisée par Apollon, dieu de la lumière et du rêve. Le dionysiaque désigne la pulsion d'ivresse, de chaos et de vie débordante, symbolisée par Dionysos. Pour Nietzsche, l'art naît de la tension entre ces deux principes.
Méthode : Citation célèbre de Nietzsche
Nietzsche écrit : « Nous avons l'art afin de ne pas mourir de la vérité. » Pour l'utiliser correctement, comprenez que la « vérité » désigne ici la lucidité tragique sur l'absence de sens et la souffrance de l'existence. L'art ne nie pas cette vérité : il la transfigure en beauté et la rend supportable, voire désirable. L'art justifie la vie là où la connaissance la rendrait insoutenable.
7.6 Le rôle de l'artiste et du spectateur
L'œuvre n'existe pleinement que reçue. L'artiste crée, mais le spectateur achève l'œuvre par son interprétation et son jugement. L'art suppose donc une relation, une communication.
L'artiste produit l'œuvre, mais celle-ci lui échappe une fois créée : elle s'ouvre à des interprétations qu'il n'avait pas prévues. Le spectateur n'est pas passif : par son jugement de goût et son interprétation, il participe à la vie de l'œuvre. L'œuvre d'art est ainsi un objet inépuisable, jamais réductible à une signification unique.
Méthode : Analyser une œuvre d'art en dissertation
Pour traiter un sujet sur l'art, évitez le piège du jugement de goût purement personnel (« j'aime / je n'aime pas »). Procédez ainsi : (1) distinguez clairement les sens du mot « art » (technique, beaux-arts) ; (2) interrogez le présupposé du sujet (l'art doit-il être beau ? utile ? vrai ?) ; (3) confrontez au moins deux thèses opposées (par exemple Platon contre Aristote, Kant contre une conception relativiste du goût) ; (4) appuyez chaque idée sur un exemple d'œuvre précis.