Le langage
Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 6 · terminale, épreuve de philosophie
Travailler ce chapitre sur Adloun Exercices corrigés de ce chapitre
L'usage du langage nous est si familier qu'il en devient invisible : nous parlons comme nous respirons, sans y prêter attention. Pourtant, dès que l'on s'arrête sur ce phénomène, les questions surgissent. Le langage est-il un simple instrument de communication, un outil que nous utiliserions pour transmettre des pensées déjà constituées ? Ou bien faut-il admettre, plus radicalement, que nous ne pensons que parce que nous parlons, que la pensée elle-même est tissée de mots ? Le langage est-il le « propre de l'homme », ce qui le distingue absolument de l'animal, ou bien certains animaux disposent-ils eux aussi d'un langage ?
Ces interrogations en cachent une autre, plus inquiétante. Si le langage nous permet de dire le vrai, il nous permet aussi de mentir, de flatter, de manipuler : la parole peut séduire et tromper autant qu'elle éclaire. Et lorsqu'il s'agit d'exprimer ce que nous avons de plus intime — une douleur, une émotion, une intuition esthétique — les mots semblent souvent nous trahir, comme s'il existait un ineffable que le langage ne pourrait jamais saisir. Réfléchir sur le langage, c'est donc s'interroger sur le rapport de l'homme à lui-même, aux autres et au monde. C'est se demander si le langage nous libère ou nous enferme, s'il dévoile la réalité ou s'il s'interpose entre elle et nous.
6.1 Langage, langue et parole
6.1.1 Distinctions fondamentales
Avant toute analyse, il faut distinguer trois termes que l'usage confond souvent. Cette distinction, héritée notamment du linguiste Ferdinand de Saussure, structure toute la réflexion sur le langage.
Le langage est la faculté générale et universelle de communiquer au moyen de signes. C'est une capacité propre à l'espèce humaine, indépendante de toute langue particulière.
La langue est un système de signes propre à une communauté donnée (le français, le japonais, etc.). Elle est sociale, conventionnelle et s'impose à l'individu.
La parole est l'usage individuel et concret que chacun fait de la langue dans un acte singulier d'expression.
Ainsi, le langage est une faculté, la langue un système, la parole un acte. On peut posséder la faculté du langage sans parler telle ou telle langue ; on apprend une langue qui préexiste à notre naissance ; mais c'est par la parole que la langue devient vivante et que la faculté de langage s'actualise.
Un nouveau-né possède la faculté de langage : son cerveau est prédisposé à acquérir n'importe quelle langue humaine. Selon qu'il grandit à Paris, à Tokyo ou à Lagos, il acquerra le français, le japonais ou le yoruba : c'est la langue de son milieu. Lorsqu'il dira un jour « j'ai faim », il accomplira un acte de parole singulier, mobilisant à son compte un système qu'il n'a pas inventé.
6.2 Le langage, propre de l'homme ?
6.2.1 L'animal doué de logos
La tradition philosophique a longtemps fait du langage le signe distinctif de l'humanité. Aristote définit l'homme comme un « animal politique » précisément parce qu'il est doté de logos, terme grec qui signifie à la fois la parole et la raison.
Le logos désigne chez Aristote la faculté du discours rationnel : capacité non seulement d'émettre des sons, mais de distinguer le juste de l'injuste, l'utile du nuisible, le bien du mal. Le langage humain ne se contente pas d'exprimer des affects : il énonce des valeurs et permet la vie en société.
Dans Les Politiques, Aristote écrit : « la parole est faite pour exprimer l'utile et le nuisible, et par conséquent aussi le juste et l'injuste ». La voix (phônê), que partagent les animaux, ne fait qu'exprimer le plaisir et la douleur ; seul le langage articulé permet de délibérer en commun et de fonder la cité.
Le langage humain se distingue des codes animaux par plusieurs traits :
- la double articulation : les sons (phonèmes) se combinent en unités de sens (mots), eux-mêmes combinables à l'infini ;
- la créativité : avec un nombre fini de mots, on produit un nombre infini de phrases inédites ;
- la capacité à parler de l'absent, du passé, du futur, de l'abstrait et du possible.
Le linguiste Émile Benveniste a montré que la « danse » des abeilles, qui signale l'emplacement du nectar, n'est pas un véritable langage. L'abeille transmet une information mais ne peut pas dialoguer : aucune abeille ne « répond » à une autre, ne transmet à son tour le message reçu, ni n'évoque un événement passé. Le code animal est fixe et lié à une situation ; le langage humain est ouvert et réflexif.
Faut-il pour autant conclure que l'homme est seul à « parler » ? Descartes voyait dans le langage la preuve que l'animal-machine est dépourvu de pensée. Les recherches contemporaines sur les primates nuancent cette opposition tranchée, sans toutefois remettre en cause la spécificité de la syntaxe humaine.
6.3 Langage et pensée
6.3.1 Peut-on penser sans langage ?
Voici l'un des problèmes centraux du chapitre. On distingue classiquement deux thèses opposées.
Selon la thèse instrumentaliste, la pensée préexiste au langage : nous aurions d'abord des idées, puis nous chercherions des mots pour les habiller. Le langage serait un simple instrument de communication.
Selon la thèse de la solidarité de la pensée et du langage, il n'y a pas de pensée achevée sans langage : penser, c'est déjà se parler à soi-même. Les mots ne traduisent pas une pensée préalable, ils la constituent.
Hegel résume cette seconde position d'une formule célèbre : « C'est dans les mots que nous pensons. » L'impression de posséder une idée claire que les mots trahiraient serait une illusion : tant que je ne parviens pas à le dire, je ne le pense pas vraiment.
Tout élève connaît la situation où il croit « avoir l'idée sans trouver les mots ». Mais lorsque, après effort, il parvient enfin à formuler sa pensée, il découvre souvent que celle-ci était bien plus confuse qu'il ne le croyait : c'est l'effort d'expression qui a clarifié et même produit la pensée. Ce qui semblait être une simple recherche de mots était en réalité une recherche de la pensée elle-même.
Bergson souligne que le mot, parce qu'il est général, ne saisit jamais le singulier. Le mot « rose » désigne toutes les roses possibles et néglige le parfum unique de cette rose-ci. Le langage est donc un instrument social et utilitaire : il découpe le réel en catégories communes et stables, au prix d'un appauvrissement de l'expérience vécue. C'est pourquoi Bergson estime que le langage est inadéquat à exprimer la vie intérieure (la durée).
Ainsi le langage est à la fois ce qui rend la pensée possible (il l'organise et la communique) et ce qui la limite (il la fige dans des généralités). Cette ambivalence se retrouve dans la nature même du signe.
6.4 Le signe et l'arbitraire
6.4.1 La théorie du signe linguistique
C'est Saussure, dans le Cours de linguistique générale, qui a donné l'analyse la plus rigoureuse du signe.
Le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un signifiant (l'image acoustique, la suite de sons) et un signifié (le concept). L'union des deux forme le signe. Par exemple, le signe « arbre » associe la suite sonore /arbr/ (signifiant) au concept d'arbre (signifié).
Le lien entre le signifiant et le signifié est arbitraire : il n'existe aucune raison naturelle pour que le concept d'arbre soit lié à tel son plutôt qu'à tel autre. La preuve en est la diversité des langues : ce que le français nomme « arbre », l'anglais le nomme « tree » et l'allemand « Baum ». Aucune ne dit mieux la chose qu'une autre.
L'arbitraire ne signifie pas que l'individu choisit librement ses mots : au contraire, le signe s'impose à la communauté. Arbitraire veut dire ici immotivé, sans rapport de ressemblance ou de nécessité avec la réalité désignée. Cette thèse rompt avec le rêve, présent dès l'Antiquité, d'une langue « naturelle » où les noms exprimeraient l'essence des choses.
Dans le dialogue Cratyle, Platon met en scène un débat : les noms sont-ils justes par nature (thèse de Cratyle) ou par convention (thèse d'Hermogène) ? Si les noms étaient naturels, il y aurait une langue idéale et une seule. La pluralité des langues plaide pour la convention. Platon montre toutefois que la valeur du langage tient moins aux mots qu'à leur capacité à dire le vrai sur les choses elles-mêmes : connaître les choses vaut mieux que connaître les noms.
6.5 Les fonctions du langage
6.5.1 Communiquer, mais pas seulement
Réduire le langage à la communication d'informations serait trop étroit. Le linguiste Roman Jakobson a distingué plusieurs fonctions selon l'élément de la communication sur lequel l'énoncé met l'accent.
On distingue notamment :
- la fonction référentielle : transmettre une information sur le monde (« il pleut ») ;
- la fonction expressive : manifester les émotions du locuteur (« hélas ! ») ;
- la fonction conative : agir sur le destinataire (« ferme la porte ») ;
- la fonction poétique : centrer le message sur sa propre forme (un vers, un slogan) ;
- la fonction phatique : maintenir le contact (« allô ? ») ;
- la fonction métalinguistique : parler de la langue elle-même (« que veut dire ce mot ? »).
Le philosophe Austin a montré que « dire, c'est faire » : certaines phrases ne décrivent rien mais accomplissent une action. Quand le maire déclare « je vous déclare unis par les liens du mariage », il ne décrit pas un mariage, il le réalise. De même « je promets », « je m'excuse » : ce sont des énoncés performatifs. Le langage n'est donc pas qu'un miroir du réel, il est aussi un mode d'action.
6.6 Langage et vérité : rhétorique et mensonge
6.6.1 Le pouvoir trompeur de la parole
Si le langage peut dire le vrai, c'est qu'il peut aussi dire le faux. Cette ambivalence est au cœur de la méfiance que les philosophes ont nourrie à l'égard de la rhétorique.
La rhétorique est l'art de bien parler, de persuader par le discours. Neutre en principe, elle devient dangereuse lorsqu'elle vise à emporter l'adhésion indépendamment de la vérité, en flattant les passions de l'auditoire plutôt qu'en s'adressant à sa raison.
Dans le Gorgias, Platon attaque les sophistes, ces maîtres de rhétorique qui enseignent à avoir raison sur tout sujet, même le plus injuste. Pour Socrate, une telle éloquence est une « flatterie » : elle produit la conviction sans le savoir, comme le cuisinier flatte le goût sans se soucier de la santé. La vraie parole, la dialectique, recherche le vrai par le dialogue et l'examen rationnel, non la victoire à tout prix.
La possibilité du mensonge révèle un trait essentiel du langage : il peut se détacher du réel. Parce que le signe ne dit pas nécessairement ce qui est, l'homme peut nier, feindre, inventer. Cette puissance est ambivalente : elle fonde aussi bien la littérature, la fiction et l'hypothèse scientifique que la propagande et la manipulation. Le langage est libre à l'égard du réel — c'est sa grandeur et son danger.
6.7 Les limites de l'expression : l'ineffable
6.7.1 Ce que les mots ne disent pas
Le langage généralise, nous l'avons vu. Or il existe des expériences singulières — émotions intimes, intuitions mystiques, beauté ressentie — qui semblent résister à toute mise en mots.
L'ineffable désigne ce qui ne peut être dit, ce qui échappe par nature au langage. L'expérience intérieure, dans sa nuance et sa qualité propres, paraît toujours déborder les mots disponibles, qui sont communs et généraux.
Pour Bergson, l'artiste — poète, musicien, peintre — cherche précisément à suggérer ce que le langage ordinaire ne peut dire. La musique ne « signifie » rien au sens conceptuel, et pourtant elle exprime des nuances de la vie affective que nul mot ne saurait fixer. L'art serait ainsi un effort pour atteindre le singulier que le langage usuel manque.
Méthode : Nuancer la thèse de l'ineffable
Face à un sujet sur les limites du langage, évitez la facilité qui consisterait à conclure simplement que « les mots sont insuffisants ». Pensez à retourner l'objection :
- Si je peux dire qu'une chose est ineffable, c'est déjà que le langage me permet de la désigner.
- N'est-ce pas plutôt par paresse ou par maladresse que nous renonçons à exprimer ? L'effort d'expression (le travail du poète) recule sans cesse les frontières du dicible.
- L'« ineffable » n'est-il pas souvent l'indistinct, c'est-à-dire le non encore pensé ? Dire que je ne peux exprimer un sentiment, c'est peut-être avouer que je ne le connais pas clairement.
Une bonne copie tient les deux bouts : le langage a des limites réelles, mais ces limites sont aussi un appel à mieux parler.