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La conscience et l'inconscient

Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 3 · terminale, épreuve de philosophie

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Introduction problématisée

Lorsque je dis « je », je semble désigner un être qui se connaît lui-même, qui sait ce qu'il pense, ce qu'il veut et ce qu'il fait. La conscience paraît être le privilège de l'homme : non seulement il sent et perçoit, comme l'animal, mais il se sait sentir et percevoir. Cette capacité de se rapporter à soi-même, de faire retour sur ses propres états, fonde la dignité du sujet et semble garantir sa transparence à lui-même. La tradition philosophique, de Descartes à Kant, a fait de cette conscience de soi le socle de toute certitude et la marque distinctive de la personne.

Pourtant, cette évidence est trouble. Suis-je vraiment maître chez moi ? L'expérience quotidienne — l'acte manqué, le lapsus, le rêve, l'oubli motivé, les passions qui me débordent — suggère que je ne sais pas tout ce qui se joue en moi. Freud a nommé inconscient cette part du psychisme qui agit en nous sans que nous y consentions clairement. Mais une telle hypothèse ne ruine-t-elle pas la responsabilité du sujet ? Alain et Sartre l'ont contestée : parler d'un « inconscient » ne serait-il pas une manière commode de fuir sa liberté, de pratiquer ce que Sartre nomme la mauvaise foi ?

Se pose enfin la question de l'identité : qu'est-ce qui fait que je demeure le même à travers le temps et le changement ? Et puis-je me connaître sans le détour par autrui, ce semblable qui me reconnaît et me juge ? Ce chapitre interrogera donc trois problèmes liés. La conscience me donne-t-elle une connaissance vraie de moi-même ? L'hypothèse de l'inconscient est-elle légitime, et compromet-elle ma liberté ? Mon identité de sujet dépend-elle de moi seul ou aussi du regard d'autrui ?

3.2 La conscience de soi

3.2.1 Définir la conscience

Le mot conscience vient du latin cum-scientia, « accompagné de savoir » : avoir conscience, c'est savoir en même temps que l'on perçoit, sent ou agit. On distingue classiquement la conscience psychologique (le fait de se représenter ses états mentaux) et la conscience morale (la capacité de juger du bien et du mal). On distingue aussi la conscience immédiate ou spontanée, tournée vers l'objet, et la conscience réfléchie, tournée vers elle-même.

Définition 3.1Conscience

La conscience est la propriété qu'a un sujet de se représenter ses propres états (perceptions, pensées, désirs, actions) en même temps qu'il les vit. La conscience immédiate (ou spontanée) accompagne l'activité sans s'en distinguer ; la conscience réfléchie prend cette activité elle-même pour objet, dans un retour du sujet sur soi.

3.2.2 Le cogito cartésien

Dans le doute méthodique des Méditations métaphysiques (1641), Descartes cherche une certitude première, inébranlable. Il peut douter de tout — du monde sensible, de son corps, des vérités mathématiques (hypothèse du « malin génie ») — mais il ne peut douter qu'il doute, donc qu'il pense, donc qu'il existe. La conscience de soi se révèle comme la vérité indubitable à partir de laquelle reconstruire le savoir.

Exemple 3.2Descartes : « Je pense, donc je suis »

Descartes écrit : « Je pense, donc je suis » (Discours de la méthode, 1637) ; et dans la Seconde Méditation : « cette proposition : je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit ». Le cogito est une intuition : au moment même où je pense — même si je me trompe —, je ne peux nier mon existence comme chose pensante (res cogitans). La conscience fonde ici la subjectivité et fait du sujet le premier principe de la connaissance. On notera toutefois la limite : le cogito ne saisit qu'une existence ponctuelle, « toutes les fois que je le conçois », et non une substance permanente immédiatement connue.

Proposition 3.3Distinction : sujet / objet — substance pensante / substance étendue

Le cogito instaure un dualisme. Le sujet (la res cogitans, pensée) se distingue de tout objet, y compris du corps (res extensa, étendue). Repère mobilisable : en théorie / en pratique — en théorie, je suis distinct de mon corps ; en pratique, Descartes reconnaît que je lui suis « très étroitement uni et confondu ». La conscience définit donc l'identité du sujet sans pour autant régler la question de son union au corps.

3.2.3 Kant : l'unité du « Je pense »

Kant approfondit la fonction de la conscience. Ce qui fait l'unité de mon expérience, c'est la capacité d'accompagner toutes mes représentations du « Je pense » : l'aperception transcendantale. C'est aussi ce qui élève l'homme au-dessus de toutes les choses.

Exemple 3.4Kant : la dignité de la conscience de soi

Kant ouvre son Anthropologie du point de vue pragmatique (1798) ainsi : « Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là il est une personne. » Pouvoir dire « Je », c'est se penser comme un même sujet identique à travers la diversité de ses états ; c'est ce qui fonde la personne, sujet de droits et de devoirs, par opposition à la chose qui n'a qu'un prix. Repère : personne / chose.

3.3 Conscience et perception

La conscience n'est pas une chose enfermée en elle-même : elle est toujours conscience de quelque chose. Cette structure, que la phénoménologie (Husserl) nomme l'intentionnalité, signifie que percevoir n'est pas recevoir passivement des sensations, mais viser un monde, organiser et interpréter le donné sensible.

Définition 3.5Intentionnalité de la conscience

L'intentionnalité désigne la structure fondamentale de la conscience selon laquelle toute conscience est conscience de quelque chose : elle se rapporte toujours à un objet visé. Percevoir, imaginer, désirer, c'est viser un objet selon un certain mode. La conscience n'est donc pas un contenant d'idées mais un rapport ouvert au monde.

Proposition 3.6Distinction : sentir / percevoir / juger

Sentir, c'est éprouver une impression sensible ; percevoir, c'est saisir un objet identifié et organisé ; juger, c'est rapporter cette perception à un concept et affirmer quelque chose. Voir « une tour ronde au loin » qui se révèle carrée de près montre que la perception comporte déjà de l'interprétation : elle est traversée par l'activité de l'esprit. Repère : objectif / subjectif — la perception mêle ce qui vient de l'objet et ce qui vient du sujet.

3.4 La conscience morale

À côté de la conscience qui sait, il y a la conscience qui juge le bien et le mal de nos actions : la conscience morale. Elle se manifeste avant l'acte (délibération), pendant (sentiment du devoir) et après (remords ou satisfaction).

Définition 3.7Conscience morale

La conscience morale est la disposition à porter un jugement de valeur sur ses propres actions et intentions, à distinguer le bien du mal et à se sentir tenu par une exigence. Elle s'exprime notamment par le remords, qui suppose que le sujet se reconnaisse l'auteur responsable de ses actes.

Exemple 3.8Rousseau : la conscience, « instinct divin »

Dans la Profession de foi du vicaire savoyard (Émile, 1762), Rousseau célèbre la conscience morale : « Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix [...] juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu. » Pour Rousseau, ce sentiment immédiat du juste précède le raisonnement et ne trompe pas. On peut le discuter : la conscience morale dépend-elle d'un sentiment inné, ou est-elle façonnée par l'éducation et la société ? La diversité des morales suggère qu'elle n'est pas une voix universelle simple.

3.5 Autrui et la reconnaissance

Puis-je me connaître seul ? La conscience de soi semble se constituer dans le rapport à autrui, cet autre qui est à la fois mon semblable et un autre que moi. Autrui n'est pas un simple objet parmi les choses : c'est un autre sujet, une autre conscience, qui me perçoit comme je le perçois.

Définition 3.9Autrui

Autrui désigne l'autre que moi en tant qu'il est mon semblable : un autre moi (alter ego), à la fois différent de moi et structuré comme moi. Il n'est pas un objet mais un sujet, ce qui rend son existence à la fois indispensable à ma propre conscience et problématique pour ma connaissance.

3.5.1 Hegel : la dialectique de la reconnaissance

Pour Hegel, la conscience de soi n'atteint sa vérité que par la médiation d'une autre conscience de soi : « la conscience de soi n'est en soi et pour soi que parce qu'elle est en soi et pour soi pour une autre conscience de soi » (Phénoménologie de l'esprit, 1807). Je n'ai conscience de ma propre valeur que si autrui me reconnaît.

Exemple 3.10Hegel : maître et esclave

Dans la célèbre « dialectique du maître et de l'esclave », deux consciences s'affrontent : chacune veut être reconnue par l'autre comme libre. La lutte risquerait la mort ; mais une conscience cède par peur de mourir et reconnaît l'autre comme maître, devenant esclave. Or le maître se trouve dépendant d'une reconnaissance qui ne vaut rien (celle d'un esclave méprisé), tandis que l'esclave, par le travail qui transforme le monde, accède à une conscience de soi véritable. Leçon : l'identité de soi se gagne dans la reconnaissance réciproque, non dans la domination. Repère : médiat / immédiat — la conscience de soi n'est pas immédiate mais médiatisée par autrui.

3.5.2 Sartre : autrui et le regard

Sartre montre dans L'Être et le Néant (1943) qu'autrui me révèle à moi-même une dimension de mon être que je ne peux atteindre seul. Sous le regard d'autrui, je me découvre comme objet pour une autre liberté.

Exemple 3.11Sartre : la honte et le regard d'autrui

Sartre prend l'exemple de la honte : « j'ai honte de moi devant autrui ». Surpris par un regard alors que je commettais un geste indélicat, j'éprouve soudain que je suis perçu, jugé, figé en une image que je ne maîtrise pas. « Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même » : j'ai besoin d'autrui pour saisir pleinement certaines structures de mon être. Le regard d'autrui est ainsi à la fois aliénant (il me chosifie) et révélateur (il me fait exister comme sujet pour d'autres). Repère : en soi / pour soi.

3.6 L'inconscient psychique

L'idée que la conscience épuise le psychisme — que tout ce qui est en mon esprit m'est transparent — est précisément ce que Freud conteste. Il pose l'existence d'un inconscient, partie du psychisme active mais inaccessible directement à la conscience.

Définition 3.12Inconscient psychique (Freud)

L'inconscient, au sens freudien, désigne l'ensemble des contenus psychiques (désirs, représentations, affects) refoulés hors de la conscience parce qu'ils sont jugés inacceptables, mais qui demeurent actifs et déterminent en partie nos pensées et conduites. Il se distingue du préconscient (latent mais accessible) : l'inconscient au sens propre ne peut redevenir conscient qu'au prix d'un travail (analyse), car une résistance (le refoulement) s'y oppose.

Proposition 3.13Thèse de Freud : le moi n'est pas maître dans sa propre maison

Freud présente la psychanalyse comme la troisième « blessure narcissique » infligée à l'humanité, après Copernic (la Terre n'est pas le centre du monde) et Darwin (l'homme descend de l'animal) : la blessure psychologique. Sa thèse : « le moi n'est pas maître dans sa propre maison ». L'hypothèse de l'inconscient est posée pour rendre intelligibles des faits autrement inexplicables : rêves, lapsus, actes manqués, symptômes névrotiques. Repère : cause / fin — le symptôme a une cause inconsciente, non une simple fin consciemment voulue.

Exemple 3.14Freud : l'acte manqué et le rêve

Un président de séance qui, voulant ouvrir une réunion qui l'ennuie, déclare « la séance est close » au lieu de « ouverte » : pour Freud, ce lapsus n'est pas un pur hasard mais l'expression déguisée d'un désir refoulé (ne pas siéger). De même, le rêve est « la voie royale vers l'inconscient » (L'Interprétation du rêve, 1900) : sous son contenu manifeste (l'histoire rêvée) se cache un contenu latent (un désir refoulé). Ces phénomènes, apparemment absurdes, deviennent signifiants si l'on admet une causalité psychique inconsciente.

3.7 Les critiques de l'inconscient

L'hypothèse freudienne soulève une objection majeure : si une part de moi agit sans que je le sache, ne suis-je plus responsable ? « L'inconscient » ne risque-t-il pas de devenir une excuse ? Plusieurs philosophes refusent ce concept au nom de la liberté.

3.7.1 Alain : la défense de la conscience

Exemple 3.15Alain : l'inconscient comme « idole »

Alain (Émile Chartier) critique vivement l'inconscient : en faire une seconde conscience cachée, un autre « moi » qui penserait à ma place, c'est se forger une idole, une excuse pour décliner sa responsabilité. Pour Alain, « le plus sot des animaux, c'est l'homme qui se croit double » : il n'y a pas en moi un autre sujet qui veut à ma place. Parler d'inconscient revient souvent à transformer mes propres pensées et désirs en forces étrangères, afin de ne pas avoir à en répondre. La leçon est morale : l'homme doit assumer ce qui le traverse plutôt que de l'attribuer à un « ça » impersonnel.

3.7.2 Sartre : la mauvaise foi

Sartre adresse à Freud une objection logique et morale. Le refoulement supposerait une instance (la « censure ») qui, pour refouler tel désir, doit d'abord le connaître comme désir à refouler : la censure doit donc être consciente de ce qu'elle est censée rendre inconscient. L'inconscient masquerait en réalité un phénomène que Sartre nomme la mauvaise foi.

Définition 3.16Mauvaise foi (Sartre)

La mauvaise foi est une conduite par laquelle la conscience se ment à elle-même : étant à la fois celle qui trompe et celle qui est trompée, elle se cache une vérité qu'elle connaît pourtant. Elle se distingue du mensonge ordinaire (qui suppose deux personnes) : ici, le menteur et le dupé ne font qu'un. La mauvaise foi est une fuite devant la liberté et la responsabilité.

Exemple 3.17Sartre : la femme et le garçon de café

Sartre décrit une femme à qui un homme prend la main : pour ne pas avoir à décider (accepter ou refuser), elle « laisse » sa main, feignant de ne pas remarquer, comme si cette main n'était plus la sienne mais une chose. De même le garçon de café qui « joue » exagérément à être garçon de café se fait chose pour fuir sa liberté. Pour Sartre, ce que Freud appelle inconscient n'est que cette mauvaise foi : je sais, mais je m'arrange pour ne pas savoir que je sais. Conséquence : « l'homme est condamné à être libre » ; il ne peut se décharger de sa responsabilité sur un inconscient.

Proposition 3.18Distinction : explication par causes (Freud) / responsabilité du sujet (Sartre)

Deux modèles s'opposent. Pour Freud, expliquer une conduite, c'est en chercher la cause inconsciente : le sujet est en partie déterminé. Pour Sartre, toute conduite relève d'un choix et engage la liberté : invoquer une cause cachée est une forme de mauvaise foi. Repère : cause / fin et contingent / nécessaire. On peut toutefois nuancer : reconnaître des déterminismes psychiques n'interdit pas, par la prise de conscience (le travail analytique), de regagner une marge de liberté — l'inconscient n'est pas forcément le contraire de la responsabilité.

3.8 Le sujet et l'identité personnelle

Reste une question : qu'est-ce qui fait que je suis le même à travers le temps, malgré le changement perpétuel de mon corps et de mes états ? Mon corps se renouvelle, mes opinions évoluent, mes souvenirs s'effacent : sur quoi repose la permanence du moi ?

Définition 3.19Sujet / identité personnelle

Le sujet est l'être conscient et pensant qui dit « je », auteur de ses pensées et de ses actes. L'identité personnelle désigne ce qui fait qu'une personne demeure la même à travers le temps et le changement, et peut donc être tenue pour responsable de ce qu'elle a fait.

Exemple 3.20Locke : l'identité fondée sur la mémoire

Dans l'Essai sur l'entendement humain (1690), Locke distingue l'identité de l'homme (continuité du corps vivant) et l'identité de la personne. La personne, dit-il, est « un être pensant intelligent [...] qui peut se considérer soi-même comme soi-même, la même chose pensante, en différents temps et lieux ». Ce qui fonde cette identité, ce n'est pas la substance ni le corps, mais la conscience et la mémoire : je suis la même personne dans la mesure où je puis rattacher mes actions passées à ma conscience présente. Conséquence morale : on ne peut me tenir pour responsable que des actes dont je puis me souvenir comme miens.

Proposition 3.21Distinction : identité de l'homme / identité de la personne — objection à Locke

L'identité de l'homme est biologique et continue ; celle de la personne est psychologique et fondée sur la conscience de soi dans la durée. Cette thèse a une portée juridique (la responsabilité). Mais on lui objecte : la mémoire est défaillante et trompeuse ; faut-il dire que l'amnésique n'est plus la même personne, ou que je ne suis plus responsable de ce que j'ai oublié ? Hume ira plus loin : le « moi » ne serait qu'un « faisceau de perceptions » sans substance permanente. La permanence du sujet est donc moins une donnée qu'une construction et une exigence pratique.

3.9 Méthode

Méthode : Problématiser un sujet sur la conscience et l'inconscient

  • Analyser les termes du sujet. Définir précisément « conscience » (immédiate / réfléchie ; psychologique / morale), « inconscient », « sujet », « autrui ». Repérer les présupposés (ex. : « suis-je ce que j'ai conscience d'être ? » présuppose que la conscience pourrait ne pas coïncider avec l'être).
  • Dégager le paradoxe. Opposer l'opinion spontanée (la conscience me rend transparent à moi-même) à ce qui la met en doute (l'inconscient, le rôle d'autrui, l'illusion sur soi).
  • Formuler la problématique sous forme de tension entre deux réponses possibles, toutes deux défendables.
  • Construire un plan dialectique (thèse / antithèse / dépassement) en mobilisant des auteurs précis (Descartes, Kant, Freud, Sartre, Locke, Hegel) et des distinctions/repères (sujet/objet, cause/fin, en soi/pour soi).
  • Illustrer chaque thèse par un exemple précis (cogito, acte manqué, regard d'autrui, amnésie) et toujours conclure en répondant au problème posé.

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