La raison et la vérité
Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 4 · terminale, épreuve de philosophie
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L'homme se définit souvent comme un « animal raisonnable ». La raison serait ainsi cette faculté propre à l'espèce humaine qui lui permet de connaître, de juger et de distinguer le vrai du faux. Mais aussitôt cette définition posée surgissent des difficultés : si la raison nous permet d'atteindre la vérité, pourquoi les hommes se trompent-ils si souvent ? Pourquoi les opinions divergent-elles, parfois sur des questions essentielles ? La vérité existe-t-elle indépendamment de nous, ou n'est-elle que ce que chacun tient pour vrai ?
Ces questions engagent un problème philosophique central : celui de notre rapport au réel et aux conditions de la connaissance. Croire, savoir, démontrer, douter ne sont pas des opérations équivalentes. Une opinion peut être vraie par hasard, sans être pour autant un savoir. Une vérité scientifique se distingue d'une simple croyance par les procédures qui permettent de l'établir. Comprendre la raison et la vérité, c'est donc s'interroger sur ce qui fait la différence entre une affirmation arbitraire et une connaissance légitime.
Nous examinerons d'abord ce qu'est la raison, comme faculté et comme exigence (le logos), puis son rapport à l'expérience. Nous étudierons ensuite les principales définitions de la vérité, son lien avec la certitude à travers le doute cartésien, sa distinction d'avec l'opinion chez Platon, les défis posés par le relativisme, et enfin le rôle de la démonstration et de l'articulation entre théorie et expérience.
4.1 La raison : faculté et exigence
4.1.1 Le logos et la rationalité
Le mot raison traduit le grec logos, qui signifie à la fois la parole, le discours, le calcul et la pensée rationnelle. La raison désigne donc la faculté de relier des idées entre elles selon un ordre, de produire des raisonnements et de rendre raison des choses, c'est-à-dire d'en chercher les causes et les principes.
La raison est la faculté de penser, de juger et de raisonner selon des principes universels. Elle se distingue de la sensibilité (qui reçoit les impressions) et de l'imagination (qui combine des images). En tant que faculté, elle est commune à tous les hommes ; en tant qu'exigence, elle est la recherche d'un savoir cohérent et fondé.
Descartes affirme au début du Discours de la méthode (1637) que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », désignant par là la raison comme « la puissance de bien juger et de distinguer le vrai d'avec le faux ». La raison serait ainsi un bien universel : ce n'est pas la faculté qui manque, mais le bon usage qu'on en fait.
La rationalité désigne la conformité d'une pensée ou d'une conduite aux exigences de la raison (cohérence, non-contradiction, justification). Le rationalisme est la doctrine philosophique selon laquelle la raison est la source principale de la connaissance, indépendamment de l'expérience sensible (Descartes, Spinoza, Leibniz).
La raison obéit à des principes premiers qui rendent tout discours cohérent possible :
- le principe d'identité : une chose est ce qu'elle est ;
- le principe de non-contradiction : on ne peut affirmer et nier une même chose, sous le même rapport et au même moment ;
- le principe de raison suffisante (Leibniz) : rien n'est sans raison, tout ce qui est a une cause ou un fondement.
Ces principes ne se démontrent pas : ils sont les conditions de toute démonstration.
4.1.2 Raison et expérience
D'où la raison tire-t-elle ses connaissances ? Une grande opposition traverse la philosophie moderne : les rationalistes soutiennent que l'esprit possède des idées innées et que la raison peut atteindre des vérités par elle-même ; les empiristes affirment au contraire que toute connaissance dérive de l'expérience sensible.
L'empirisme est la doctrine selon laquelle toutes nos idées proviennent de l'expérience, qu'elle soit externe (les sensations) ou interne (la réflexion). Pour Locke, l'esprit est à la naissance comme une « table rase ». Pour Hume, il n'existe aucune idée qui ne dérive d'une impression antérieure.
Hume pousse l'empirisme jusqu'à une critique de la causalité : lorsque nous disons qu'une cause produit un effet, nous n'observons jamais qu'une succession régulière de phénomènes (par exemple, la flamme puis la chaleur), sans percevoir de lien nécessaire entre eux. La croyance en la causalité serait donc une habitude de l'esprit, non une connaissance rationnelle.
Kant dépasse l'opposition entre rationalisme et empirisme. Il accorde aux empiristes que « toute connaissance commence avec l'expérience », mais ajoute qu'« elle n'en dérive pas toute » (Critique de la raison pure, 1781). L'expérience fournit la matière (les sensations), mais l'esprit fournit les formes (l'espace, le temps, les catégories comme la causalité) qui organisent cette matière. La connaissance est donc le produit d'une collaboration entre la sensibilité et l'entendement.
4.2 La vérité : définitions
4.2.1 Vérité de la chose et vérité du jugement
On parle parfois d'un « vrai diamant » ou d'un « faux ami » : la vérité semble alors une propriété des choses. Mais au sens strict, la vérité est une propriété du jugement : ce sont nos affirmations qui sont vraies ou fausses, non les choses elles-mêmes. Une pierre n'est ni vraie ni fausse ; mais l'énoncé « cette pierre est un diamant » peut l'être.
Selon la conception classique (dite adéquation ou correspondance), une proposition est vraie lorsqu'elle correspond à la réalité, lorsqu'il y a accord entre ce que je pense et ce qui est. « Le vrai, c'est l'adéquation de la chose et de l'intellect » (formule scolastique). Dire que la neige est blanche est vrai si, et seulement si, la neige est effectivement blanche.
Selon la conception de la cohérence, une proposition est vraie lorsqu'elle s'accorde sans contradiction avec un ensemble d'autres propositions tenues pour vraies. Ce critère est essentiel dans les sciences formelles (logique, mathématiques) où la vérité d'un énoncé tient à sa déduction correcte à partir d'axiomes, indépendamment de toute correspondance avec un objet sensible.
« Tous les célibataires sont non mariés » est vrai par cohérence interne (par définition des termes), sans qu'on ait besoin d'observer le monde. « Il pleut à Paris ce matin » est vrai par correspondance : sa vérité dépend de l'état réel du monde. Les deux conceptions ne s'excluent donc pas : elles s'appliquent à des types de vérités différents.
4.3 Vérité et certitude : le doute méthodique
La vérité concerne le rapport du jugement au réel ; la certitude concerne l'état du sujet qui croit fermement quelque chose. Or on peut être certain d'une chose fausse (une illusion), et hésiter sur une chose vraie. Comment alors fonder un savoir certain ?
La vérité est une qualité objective du jugement (son accord avec le réel) ; la certitude est un état subjectif (la conviction d'être dans le vrai, sans crainte de se tromper). L'enjeu de la connaissance est de faire coïncider la certitude subjective avec la vérité objective, c'est-à-dire de n'être certain que de ce qui est réellement vrai.
Méthode : Le doute méthodique de Descartes
Pour atteindre une certitude inébranlable, Descartes propose, dans les Méditations métaphysiques (1641), de douter volontairement de tout ce qui peut être mis en doute :
- rejeter les données des sens, car ils nous trompent parfois ;
- rejeter même les vérités mathématiques, car un « malin génie » pourrait nous abuser ;
- chercher s'il subsiste une certitude que le doute ne puisse atteindre.
Ce doute n'est pas sceptique (il ne vise pas à détruire le savoir) mais méthodique : c'est un instrument pour découvrir un fondement absolument certain.
Au terme du doute, une certitude résiste : même si je doute de tout, je ne peux douter que je pense, car douter, c'est déjà penser. « Je pense, donc je suis » (cogito ergo sum) : cette proposition est vraie chaque fois que je la prononce. Elle constitue le premier principe à partir duquel Descartes entend reconstruire l'édifice du savoir.
Dans la deuxième Méditation, Descartes observe un morceau de cire : approché du feu, il change toutes ses qualités sensibles (forme, odeur, couleur), et pourtant je juge que c'est la même cire. Ce n'est donc ni par les sens ni par l'imagination que je la connais, mais par « la seule inspection de l'esprit ». L'exemple montre que la connaissance vraie relève de l'entendement, non de la sensibilité.
4.4 Vérité et opinion
Dans la vie courante, nous nous contentons souvent d'opinions : des croyances que nous tenons pour vraies sans pouvoir vraiment les justifier. Platon a établi une distinction décisive entre l'opinion (doxa) et la science ou le savoir véritable (épistémè).
L'opinion est une croyance non justifiée, qui peut être vraie ou fausse, mais qui ne s'accompagne pas de la connaissance de ses raisons. Même vraie, l'opinion reste fragile : celui qui l'énonce ne peut ni la fonder ni la défendre, et peut en changer sous l'effet de la persuasion. Platon la compare à des statues qui s'enfuient si on ne les attache pas par un « raisonnement de la cause » (Ménon).
Dans la République, Platon imagine des prisonniers enchaînés dans une caverne, qui ne voient que les ombres projetées sur une paroi et les prennent pour la réalité. Libéré, l'un d'eux découvre péniblement le monde extérieur et le soleil (image du Bien et du vrai). L'allégorie illustre le passage de l'opinion (les ombres) à la connaissance (les réalités), au prix d'une conversion difficile du regard de l'âme.
Une opinion vraie peut guider l'action aussi efficacement qu'un savoir. Mais elle s'en distingue parce qu'elle est instable et qu'elle ne se transmet pas comme un savoir démontré. Le savoir véritable suppose qu'on puisse rendre raison de ce que l'on affirme. C'est pourquoi Platon dit qu'il faut s'élever de l'opinion vers la science, en cherchant non ce qui semble, mais ce qui est.
4.5 Le relativisme et ses limites
Face à la diversité des opinions et des cultures, on est tenté de conclure qu'il n'existe aucune vérité universelle : à chacun la sienne. C'est la thèse du relativisme.
Le relativisme est la doctrine selon laquelle la vérité est relative à chaque individu, à chaque culture ou à chaque époque, de sorte qu'il n'existerait pas de vérité absolue. Le sophiste Protagoras en a donné la formule célèbre : « L'homme est la mesure de toutes choses », ce qui signifie que chaque chose est telle qu'elle m'apparaît.
Le relativisme se heurte à une contradiction interne, déjà relevée par Platon dans le Théétète : si toute opinion est vraie, alors l'opinion de celui qui affirme que le relativisme est faux est elle aussi vraie. Le relativisme se détruit donc lui-même. De plus, affirmer « il n'existe aucune vérité » est une affirmation qui se veut vraie : elle se contredit. Le relativisme absolu est ainsi logiquement intenable.
Il est légitime de dire « les goûts sont relatifs » : aimer le café est une affaire personnelle. Mais « la Terre tourne autour du Soleil » ne dépend pas des cultures ni des époques. Confondre la diversité des préférences (subjectives) et celle des connaissances (objectives) est l'erreur du relativisme : tout n'est pas opinion, certaines vérités s'imposent à tous.
4.6 Vérité, démonstration, théorie et expérience
4.6.1 La démonstration
Pour établir une vérité de manière contraignante, on recourt à la démonstration, qui caractérise les sciences.
Démontrer, c'est établir la vérité d'une proposition (la conclusion) en la déduisant nécessairement d'autres propositions tenues pour vraies (les prémisses, axiomes ou définitions). La démonstration confère à la conclusion une certitude rigoureuse, mais elle ne fonde pas ses propres principes premiers, qui sont posés comme évidents ou conventionnels.
Méthode : Reconnaître une vérité démontrée
Pour distinguer une vérité démontrée d'une simple affirmation :
- identifier les prémisses ou les axiomes de départ ;
- vérifier que chaque étape se déduit correctement de la précédente, sans rupture logique ;
- s'assurer de l'absence de contradiction interne ;
- distinguer la validité (correction du raisonnement) de la vérité (accord avec le réel) : un raisonnement valide à partir de prémisses fausses peut conduire à une conclusion fausse.
4.6.2 Théorie et expérience
Dans les sciences de la nature, la vérité ne se démontre pas seulement : elle se vérifie par l'expérience. Mais l'expérience ne parle jamais seule.
Une théorie est un ensemble cohérent d'hypothèses et de lois proposé pour expliquer un domaine de phénomènes. L'expérience, au sens scientifique, est l'observation méthodique, souvent provoquée par une expérimentation, qui permet de confronter la théorie au réel. La théorie guide l'expérience (elle indique quoi observer) et l'expérience contrôle la théorie (elle la confirme ou l'infirme).
On croyait que les corps lourds tombent plus vite que les corps légers. L'expérience attribuée à Galilée, consistant à comparer la chute de corps de masses différentes, contredit cette croyance et appuie la loi de la chute des corps. L'exemple montre qu'une théorie nouvelle peut renverser une opinion ancienne et que l'expérience tranche entre des hypothèses concurrentes.