Titrages
Cours complet · physique-chimie (terminale), chapitre 4 · terminale, spécialité physique-chimie
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Le titrage est l'une des techniques expérimentales les plus importantes de la chimie analytique. Il permet de déterminer avec précision la concentration (ou la quantité de matière) d'une espèce chimique dissoute, appelée espèce titrée, en la faisant réagir avec une espèce de concentration connue, appelée espèce titrante. De la vérification de la teneur en acide d'un vinaigre au contrôle de la qualité de l'eau d'une piscine, en passant par les analyses biologiques et industrielles, les titrages sont omniprésents.
Dans ce chapitre, nous étudierons le principe général d'un titrage et les conditions que doit remplir la réaction support. Nous verrons comment repérer l'équivalence par différentes méthodes (indicateur coloré, pH-métrie, conductimétrie), comment exploiter quantitativement les résultats pour remonter à la concentration cherchée, et enfin une méthode alternative : le dosage par étalonnage, fondé sur la spectrophotométrie (loi de Beer-Lambert) ou sur la conductimétrie.
4.1 Principe d'un titrage
4.1.1 Définition et vocabulaire
Un titrage (ou dosage par titrage) est une technique qui permet de déterminer la concentration d'une espèce chimique en solution, appelée espèce titrée, en la faisant réagir progressivement avec une autre espèce de concentration connue, appelée espèce titrante (le réactif titrant).
On verse, généralement à l'aide d'une burette graduée, la solution titrante dans un volume précis de solution titrée jusqu'à atteindre l'équivalence.
Dans un titrage, le volume de la solution à doser (espèce titrée, concentration inconnue) est mesuré précisément à la pipette jaugée et placé dans un bécher. La solution titrante (concentration connue) est introduite dans la burette et versée par petites quantités.
4.1.2 Préparer la solution titrée : titre massique et densité
Les produits commerciaux (acides concentrés, détartrants, eaux de Javel...) sont souvent caractérisés par leur titre massique et leur densité plutôt que par une concentration molaire.
Le titre massique d'une solution est la fraction massique du soluté : (souvent exprimé en pourcentage). La densité de la solution est le rapport de sa masse volumique à celle de l'eau ().
Méthode : Concentration d'une solution commerciale
La concentration en quantité de matière du soluté (masse molaire ) d'une solution de titre massique et de densité vaut :
Pour préparer une solution diluée de concentration donnée, on calcule d'abord , puis le facteur de dilution, et on prélève le volume de solution mère correspondant.
Une solution commerciale d'acide chlorhydrique a un titre massique et une densité . Avec :
Pour obtenir de solution à (dilution au ), on prélève de solution commerciale que l'on complète à avec de l'eau distillée (en versant l'acide dans l'eau).
La réaction support (ou réaction de titrage) est la réaction chimique entre l'espèce titrée et l'espèce titrante. Elle sert de support à la transformation et permet la détermination de la concentration cherchée.
Pour être exploitable, cette réaction doit être :
- totale (ou quasi totale) : le réactif limitant est entièrement consommé ;
- rapide : la transformation est pratiquement instantanée à l'échelle de l'observation ;
- unique (sélective) : une seule réaction se produit entre les réactifs.
La réaction support d'un titrage est le plus souvent :
- une réaction acide-base, par transfert de protons ;
- une réaction d'oxydoréduction, par transfert d'électrons.
Dans les deux cas, on écrit l'équation de la réaction à partir des couples mis en jeu (couples acide/base ou couples oxydant/réducteur).
Pour titrer une solution d'acide chlorhydrique (apportant les ions ) par une solution d'hydroxyde de sodium (soude, apportant les ions ), la réaction support est :
Cette réaction est totale et rapide : c'est une excellente réaction de titrage.
Pour titrer une solution d'ions fer(II) par une solution de permanganate de potassium (ions ) en milieu acide, les couples mis en jeu sont et . La réaction support s'écrit :
4.2 L'équivalence d'un titrage
4.2.1 Définition de l'équivalence
L'équivalence d'un titrage est l'instant où l'espèce titrée et l'espèce titrante ont été introduites dans les proportions stœchiométriques de la réaction support.
- Avant l'équivalence : le réactif titrant (versé) est le réactif limitant ; il est entièrement consommé.
- À l'équivalence : les deux réactifs sont totalement consommés ; il y a changement de réactif limitant.
- Après l'équivalence : le réactif titré (dans le bécher) est le réactif limitant ; le réactif titrant est désormais en excès.
Le volume de solution titrante versé à l'équivalence est noté (ou ). C'est la grandeur expérimentale clé que l'on cherche à déterminer.
Ce basculement se voit mieux qu'il ne se dit : avant l'équivalence il reste du titré, après il reste du titrant, et à l'équivalence rien de l'un ni de l'autre.
4.2.2 Relation à l'équivalence
À l'équivalence, les réactifs sont mélangés dans les proportions stœchiométriques. Pour une réaction support de la forme :
où est l'espèce titrée et l'espèce titrante, la relation à l'équivalence s'écrit :
En notant , pour l'espèce titrée et , pour l'espèce titrante :
Méthode : Composition du système après un ajout de titrant
La transformation étant considérée comme totale, pour un volume de solution titrante versé (avec la réaction produits, titrant) :
- Calculer les quantités introduites : et .
- Comparer et pour identifier le réactif limitant.
- Avant l'équivalence () : le titrant est limitant, entièrement consommé ; il reste de l'espèce titrée, et les produits s'accumulent.
- Après l'équivalence () : l'espèce titrée est épuisée ; le titrant s'accumule : .
- Les concentrations s'obtiennent en divisant par le volume total (qui augmente au cours du titrage).
L'indice « éq » d'un titrage désigne l'équivalence (proportions stœchiométriques atteintes), et non l'équilibre chimique du chapitre précédent. La réaction support d'un titrage étant totale, le système n'est jamais à l'équilibre au sens de : on notera le volume à l'équivalence et l'on réservera aux concentrations d'un état d'équilibre.
Lorsque les coefficients stœchiométriques de l'espèce titrée et de l'espèce titrante sont égaux (), la relation à l'équivalence se simplifie en :
C'est le cas par exemple du titrage de par .
Méthode : Établir la relation à l'équivalence
- Écrire l'équation de la réaction support équilibrée.
- Identifier l'espèce titrée (, coefficient ) et l'espèce titrante (, coefficient ).
- Traduire les proportions stœchiométriques : .
- Remplacer les quantités de matière par .
- Isoler la concentration cherchée.
4.3 Repérage de l'équivalence
Toute la difficulté pratique d'un titrage réside dans le repérage précis de l'équivalence. On dispose de trois grandes méthodes : l'indicateur coloré, le suivi pH-métrique et le suivi conductimétrique.
4.3.1 Repérage par indicateur coloré
Un indicateur coloré est une espèce chimique dont la couleur dépend du milieu. Pour un titrage acide-base, c'est un couple acide/base faible dont les deux formes ont des teintes différentes ; le changement de teinte (virage) se produit sur un intervalle de pH appelé zone de virage.
L'indicateur est bien choisi lorsque sa zone de virage contient le pH à l'équivalence. Le changement de couleur, obtenu pour une seule goutte versée, signale alors la fin du titrage.
| Indicateur | Zone de virage (pH) | Teintes (acide basique) |
|---|---|---|
| Hélianthine | rouge jaune | |
| Bleu de bromothymol | jaune bleu | |
| Phénolphtaléine | incolore rose |
Pour un titrage acide fort / base forte, le pH à l'équivalence vaut : le bleu de bromothymol convient parfaitement.
4.3.2 Suivi pH-métrique
Le suivi pH-métrique consiste à mesurer le pH du mélange réactionnel à l'aide d'un pH-mètre après chaque ajout de solution titrante. On trace alors la courbe , où est le volume de titrant versé.
Au voisinage de l'équivalence, cette courbe présente un saut de pH : une variation brutale et importante du pH pour un faible volume versé.
Méthode : Méthode des tangentes
Pour déterminer graphiquement le volume équivalent par la méthode des tangentes :
- Tracer deux tangentes à la courbe , parallèles entre elles, de part et d'autre du saut de pH.
- Tracer une troisième droite, parallèle aux deux premières et située à égale distance d'elles (la médiane).
- L'abscisse du point d'intersection de cette droite médiane avec la courbe donne .
Méthode : Méthode de la dérivée
La méthode de la courbe dérivée consiste à tracer en fonction de .
- Calculer la dérivée pour chaque point : .
- Tracer la courbe .
- Au saut de pH, la dérivée passe par un extremum (un maximum en valeur absolue). L'abscisse de cet extremum donne directement .
Cette méthode est plus précise et se prête bien à un traitement informatique.
Les deux constructions, appliquées à la même courbe, doivent évidemment donner le même volume équivalent.
4.3.3 Suivi conductimétrique
Le suivi conductimétrique consiste à mesurer la conductivité (ou la conductance ) de la solution après chaque ajout de titrant, puis à tracer .
La conductivité dépend de la nature et de la concentration des ions présents. Au cours du titrage, ces concentrations varient : la courbe est constituée de deux segments de droite de pentes différentes. Leur intersection, appelée rupture de pente, donne le volume équivalent .
La conductivité d'une solution est la somme des contributions de tous les ions :
où est la conductivité molaire ionique de l'ion (en ) et sa concentration (en ). Les ions et possèdent des conductivités molaires ioniques particulièrement élevées.
Méthode : Exploitation d'un titrage conductimétrique
- Avant l'ajout, prévoir le sens de variation de avant et après l'équivalence selon les ions consommés et produits.
- Tracer : on obtient deux portions de droite.
- Modéliser chaque portion par une droite (régression linéaire).
- Déterminer l'abscisse du point d'intersection des deux droites : c'est .
Remarque : en conductimétrie, on n'utilise que des points éloignés de l'équivalence pour tracer les droites. On peut diluer pour que la conductivité varie peu avec le volume total.
Avant l'équivalence, les ions (très conducteurs) sont consommés et remplacés par les ions (moins conducteurs) : diminue. Après l'équivalence, on ajoute des ions et (très conducteurs) en excès : augmente. La courbe présente donc un minimum marqué à l'équivalence.
La rupture de pente à l'intersection des deux droites de régression donne — sans qu'il soit nécessaire de mesurer des points au voisinage immédiat de l'équivalence, où la courbure fausserait les droites.
4.4 Exploitation quantitative
Méthode : Déterminer une concentration par titrage
- Écrire l'équation de la réaction support.
- Repérer expérimentalement le volume équivalent .
- Écrire la relation à l'équivalence : .
- Isoler la concentration cherchée, par exemple .
- Vérifier l'homogénéité, le nombre de chiffres significatifs et l'ordre de grandeur du résultat.
On titre d'une solution d'acide chlorhydrique par une solution de soude de concentration . L'équivalence est atteinte pour . La réaction étant de stœchiométrie 1:1 :
4.4.1 Capacité numérique : évolution des quantités de matière
import numpy as np
import matplotlib.pyplot as plt
cA, VA = 0.075, 20e-3 # solution titree (mol/L, L)
cB = 0.10 # soude (mol/L)
Veq = cA * VA / cB # 15 mL ici (stoechiometrie 1:1)
V = np.linspace(0, 25e-3, 300) # volume verse (L)
n_H3O = np.maximum(cA*VA - cB*V, 0) # consomme jusqu'a Veq
n_HO = np.maximum(cB*V - cA*VA, 0) # s'accumule apres Veq
n_Na = cB * V # ion spectateur apporte
n_Cl = cA * VA * np.ones_like(V) # ion spectateur initial
for n, nom in [(n_H3O, "H3O+"), (n_HO, "HO-"),
(n_Na, "Na+"), (n_Cl, "Cl-")]:
plt.plot(V*1e3, n*1e3, label=nom)
plt.axvline(Veq*1e3, ls="--", color="gray")
plt.xlabel("V verse (mL)"); plt.ylabel("n (mmol)")
plt.legend(); plt.grid(); plt.show()
Quantités de matière au cours du titrage de HCl par NaOH
Le graphique fait apparaître le changement de réactif limitant à l'équivalence : décroît jusqu'à s'annuler en , tandis que ne devient non nulle qu'au-delà ; les ions spectateurs suivent des droites.
4.5 Dosage par étalonnage
À la différence du titrage (qui repose sur une réaction chimique), le dosage par étalonnage compare une grandeur physique mesurée sur l'échantillon à une courbe d'étalonnage obtenue avec des solutions de concentrations connues. Il ne consomme pas l'espèce et n'utilise pas de réaction.
4.5.1 Dosage par spectrophotométrie
L'absorbance d'une solution colorée mesure son aptitude à absorber la lumière à une longueur d'onde donnée. Pour une solution diluée, elle suit la loi de Beer-Lambert :
où est le coefficient d'absorption molaire (en ), la longueur de la cuve traversée (en ) et la concentration de l'espèce absorbante (en ).
À longueur d'onde et cuve fixées, l'absorbance est proportionnelle à la concentration : .
Méthode : Dosage par étalonnage spectrophotométrique
- Préparer une gamme de solutions étalons de concentrations connues.
- Choisir la longueur d'onde de travail (maximum d'absorption ).
- Mesurer l'absorbance de chaque étalon et tracer : c'est la courbe d'étalonnage, une droite passant par l'origine.
- Mesurer l'absorbance de la solution inconnue.
- Déterminer par lecture graphique ou par calcul : , avec le coefficient directeur de la droite.
La courbe d'étalonnage d'une solution colorée a pour équation (avec en ). Une solution inconnue présente une absorbance . Sa concentration vaut :
Le programme demande de citer les domaines de validité des relations utilisées :
- loi de Beer-Lambert : solutions diluées (typiquement ), lumière monochromatique, espèce seule à absorber à la longueur d'onde choisie ;
- loi de Kohlrausch : solutions diluées (interactions entre ions négligeables) ;
- équation d'état du gaz parfait (chapitre 11) : gaz aux pressions faibles ou modérées, loin de la liquéfaction — elle permet aussi de déterminer une quantité de matière gazeuse (), par exemple pour un gaz dégagé par une réaction.
4.5.2 Dosage par conductimétrie
Pour une solution ionique diluée, la conductivité est proportionnelle à la concentration de l'espèce dissoute :
On trace la courbe d'étalonnage à partir de solutions étalons, puis on lit (ou on calcule) la concentration de la solution inconnue à partir de sa conductivité mesurée. Cette méthode est adaptée aux solutions ioniques peu concentrées.