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Comment les marchés imparfaitement concurrentiels fonctionnent-ils ?

Cours complet · SES (première), chapitre 2 · première, spécialité sciences économiques et sociales

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Le chapitre précédent a présenté le modèle de la concurrence pure et parfaite (CPP) : une multitude de petits offreurs et demandeurs, un produit homogène, une information parfaite, une libre entrée sur le marché et une parfaite mobilité des facteurs. Dans ce modèle, aucun agent ne peut peser sur le prix : chacun est preneur de prix (« price taker »). Le prix d'équilibre s'impose à tous et le marché conduit à une allocation efficace des ressources.

Mais ce modèle est une construction théorique, une référence idéale. Dans la réalité, l'une au moins des cinq conditions n'est presque jamais entièrement satisfaite : les produits sont souvent différenciés, l'information est imparfaite, l'entrée est coûteuse, et il n'existe fréquemment que quelques offreurs. Le marché est alors dit imparfaitement concurrentiel. Dès lors, certaines entreprises acquièrent un pouvoir de marché : elles peuvent influencer le prix au lieu de le subir. Comment ces marchés fonctionnent-ils ? Quelles en sont les principales structures ? Et pourquoi les pouvoirs publics cherchent-ils à les réguler ?

2.1 Du modèle parfait à la concurrence imparfaite

2.1.1 Quand une condition de la CPP n'est pas remplie

La concurrence pure et parfaite repose sur cinq hypothèses simultanées. Il suffit qu'une seule d'entre elles ne soit pas respectée pour que l'on quitte le modèle et que l'on entre dans un univers de concurrence imparfaite.

Définition 2.1Concurrence imparfaite

Une situation de concurrence imparfaite désigne tout marché dans lequel au moins une des conditions de la concurrence pure et parfaite n'est pas réunie. Sur un tel marché, certains agents disposent d'un pouvoir de marché, c'est-à-dire de la capacité d'influencer le prix ou les quantités échangées.

Le tableau ci-dessous relie chaque condition de la CPP à la forme de concurrence imparfaite qui apparaît lorsqu'elle fait défaut.

Figure : Les conditions de la CPP et leur mise en défaut
Condition de la CPPCondition mise en défautStructure de marché
Atomicité (multitude d'offreurs)Un seul offreurMonopole
Atomicité (multitude d'offreurs)Quelques offreursOligopole
Homogénéité du produitProduits différenciésConcurrence monopolistique
Libre entréeBarrières à l'entréeMonopole, oligopole
Transparence de l'informationInformation imparfaiteDivers pouvoirs de marché

2.1.2 Le pouvoir de marché : du « price taker » au « price maker »

En CPP, l'entreprise est price taker : elle vend au prix du marché la quantité qu'elle souhaite, mais toute tentative de vendre plus cher lui ferait perdre tous ses clients. En concurrence imparfaite, l'entreprise devient price maker : parce qu'elle est seule, peu nombreuse ou parce que son produit est unique aux yeux des clients, elle peut fixer un prix supérieur sans perdre l'ensemble de sa clientèle.

Définition 2.2Pouvoir de marché

Le pouvoir de marché est la capacité d'une entreprise à fixer un prix supérieur à celui qui résulterait de la concurrence, sans perdre tous ses clients. Une entreprise « price maker » (faiseuse de prix) dispose d'un pouvoir de marché ; une entreprise « price taker » (preneuse de prix) n'en a aucun.

◆Théorème 2.3Pouvoir de marché et courbe de demande

Plus la demande adressée à une entreprise est inélastique (peu sensible au prix), plus son pouvoir de marché est fort : elle peut augmenter son prix sans perdre beaucoup de clients. À l'inverse, une demande très élastique limite ce pouvoir, car une hausse de prix ferait fuir la clientèle vers des substituts.

2.2 Le monopole : un seul offreur

2.2.1 Définition et origines

Définition 2.4Monopole

Un monopole est une situation de marché dans laquelle un seul offreur fait face à une multitude de demandeurs. Faute de concurrent, l'entreprise en situation de monopole est price maker : elle choisit le couple prix/quantité qui maximise son profit.

Un monopole ne peut se maintenir que s'il existe des barrières à l'entrée qui empêchent l'arrivée de concurrents. On distingue plusieurs origines.

2.2.2 Conséquences : prix élevé et quantité réduite

Le monopole, cherchant à maximiser son profit, ne produit pas la même quantité qu'un marché concurrentiel. Il restreint volontairement la production pour vendre plus cher : le prix de monopole est supérieur au coût marginal et au prix concurrentiel, tandis que la quantité échangée est inférieure. Le graphique suivant illustre ce résultat.

Sur la courbe de demande décroissante, le monopole choisit un point où le prix est supérieur au prix concurrentiel , et la quantité inférieure à la quantité concurrentielle .
◆Théorème 2.5L'arbitrage du monopole

Le monopole fait face à un arbitrage : s'il veut vendre davantage, il doit baisser son prix (la demande est décroissante) ; s'il veut vendre plus cher, il doit accepter de vendre moins. Il choisit le couple qui maximise son profit, ce qui le conduit à réduire la quantité par rapport à la concurrence et à augmenter le prix. Le consommateur paie plus cher un bien devenu plus rare.

2.3 L'oligopole : quelques offreurs interdépendants

2.3.1 L'interdépendance stratégique

Définition 2.6Oligopole

Un oligopole est une structure de marché dans laquelle un petit nombre d'offreurs se partagent la demande d'une multitude de clients (téléphonie mobile, transport aérien, grande distribution, automobile). Chaque entreprise est suffisamment grande pour que ses décisions affectent les autres.

La caractéristique essentielle de l'oligopole est l'interdépendance stratégique : chaque entreprise doit anticiper les réactions de ses concurrentes avant d'agir. Si une firme baisse son prix pour gagner des parts de marché, ses rivales risquent de riposter en baissant le leur, déclenchant une guerre des prix qui réduit les profits de tous.

◆Théorème 2.7Deux issues opposées de l'oligopole

Face à l'interdépendance, les entreprises d'un oligopole hésitent entre deux stratégies :

  • coopérer en s'entendant sur des prix élevés (entente), pour partager un profit important ;
  • se concurrencer en baissant les prix pour gagner des parts de marché, au risque d'une guerre des prix qui profite au consommateur mais rogne les marges.

2.3.2 Ententes, cartels et jeu non coopératif

Définition 2.8Entente et cartel

Une entente est un accord, le plus souvent secret et illégal, par lequel des entreprises concurrentes coordonnent leur comportement — sur les prix, les quantités ou le partage des marchés — afin d'augmenter conjointement leurs profits. Une entente organisée et durable prend le nom de cartel.

L'entente permet aux membres de l'oligopole de se comporter collectivement comme un monopole : prix élevés, production limitée. Mais elle est instable, car chaque membre est tenté de tricher en baissant discrètement son prix pour capter la clientèle des autres. Cette tension rappelle le dilemme du prisonnier : bien que la coopération soit collectivement avantageuse, l'intérêt individuel pousse chacun à la trahir, ce qui conduit à un équilibre non coopératif où tous baissent les prix. C'est aussi ce qui explique que de nombreux cartels finissent par se briser ou être dénoncés.

Figure : Repères : coopérer ou se concurrencer dans un oligopole (gains stylisés)
Firme B respecte l'ententeFirme B baisse ses prix
Firme A respecte l'ententeProfits élevés pour A et BB capte le marché, A perd
Firme A baisse ses prixA capte le marché, B perdGuerre des prix : profits faibles

2.4 La concurrence monopolistique : des produits différenciés

Définition 2.9Concurrence monopolistique

La concurrence monopolistique désigne un marché comportant de nombreux offreurs, mais dont les produits sont différenciés : chaque entreprise vend un bien perçu comme légèrement unique. Elle combine ainsi un trait de la concurrence (beaucoup de vendeurs) et un trait du monopole (un produit sans équivalent exact).

La différenciation peut être réelle (qualité, composition, service) ou seulement perçue (marque, image, design, emballage, publicité). Elle est au cœur de la stratégie de nombreux marchés : restauration, vêtements, cosmétiques, boissons, hôtellerie.

◆Théorème 2.10La différenciation crée un pouvoir de marché

En différenciant son produit, une entreprise fidélise une partie de la clientèle qui lui restera attachée même si elle augmente un peu son prix. Chaque firme dispose donc d'un petit pouvoir de marché sur « son » segment. Ce pouvoir reste limité : comme les concurrents sont nombreux et proposent des substituts proches, une hausse de prix trop forte ferait fuir les clients.

La publicité et la construction d'une image de marque sont les principaux outils de cette différenciation : elles visent à rendre la demande adressée à l'entreprise moins sensible au prix, donc à renforcer son pouvoir de marché.

Figure : Les quatre grandes structures de marché
StructureNombre d'offreursProduitPouvoir de marché
CPPMultitudeHomogèneNul (price taker)
Concurrence monopolistiqueNombreuxDifférenciéFaible
OligopoleQuelques-unsHomogène ou différenciéFort, interdépendant
MonopoleUn seulUniqueMaximal (price maker)

Le schéma ci-dessous ordonne ces structures selon l'intensité de la concurrence.

2.5 Enjeux et politique de la concurrence

2.5.1 Des effets ambigus pour le consommateur et l'innovation

Le pouvoir de marché a d'abord des effets défavorables aux consommateurs : prix plus élevés, quantités plus faibles et parfois moindre choix ou moindre qualité. La rente du monopole se fait au détriment du pouvoir d'achat des ménages.

Les effets sur l'innovation sont plus ambigus. D'un côté, l'absence de concurrent peut inciter à l'immobilisme, l'entreprise dominante n'ayant guère de raison d'innover. De l'autre, la perspective d'un profit de monopole protégé par un brevet peut au contraire stimuler la recherche : c'est tout l'objet du système des brevets, qui accepte un monopole temporaire pour encourager l'innovation.

2.5.2 Le rôle des autorités de la concurrence

Pour limiter les abus, les pouvoirs publics mènent une politique de la concurrence, confiée à des autorités spécialisées (l'Autorité de la concurrence en France, la Commission européenne à l'échelle de l'Union).

Définition 2.11Politique de la concurrence

La politique de la concurrence regroupe l'ensemble des règles et des interventions publiques destinées à préserver une concurrence effective sur les marchés. Elle vise notamment à interdire et sanctionner les ententes et les abus de position dominante, et à contrôler les concentrations (fusions-acquisitions) susceptibles de réduire la concurrence.

◆Théorème 2.12Trois leviers de la régulation concurrentielle

Les autorités de la concurrence agissent principalement de trois manières :

  • elles sanctionnent les ententes par de lourdes amendes ;
  • elles répriment les abus de position dominante (prix abusifs, éviction de concurrents) ;
  • elles contrôlent les fusions pour empêcher la création de positions trop dominantes.

Une entreprise peut être en position dominante sans être sanctionnée : c'est l'abus de cette position, non la position elle-même, qui est répréhensible.

2.6 Documents

Exemple 2.13Une entente sanctionnée : le cartel des produits d'entretien

En 2014, l'Autorité de la concurrence française a sanctionné plusieurs grands fabricants de produits d'hygiène et d'entretien à hauteur de plusieurs centaines de millions d'euros. Les entreprises se réunissaient secrètement pour coordonner leurs hausses de prix pratiquées auprès de la grande distribution, au lieu de se faire concurrence. Cette concertation revenait à faire fonctionner l'oligopole comme un monopole, au détriment des consommateurs qui payaient leurs produits plus cher.

Questions.

  • Quel type de comportement anticoncurrentiel les entreprises ont-elles adopté ?
  • Pourquoi une telle entente est-elle défavorable aux consommateurs ?
  • Quel est le rôle joué par l'Autorité de la concurrence dans ce cas ?
Exemple 2.14Mesurer la concentration d'un marché

Sur un marché fictif de la téléphonie mobile, les parts de marché des opérateurs sont les suivantes.

Questions.

  • Combien d'entreprises se partagent l'essentiel du marché ? De quelle structure de marché s'agit-il ?
  • Quelle est la part de marché cumulée des deux plus grandes entreprises ?
  • Ce marché vous paraît-il fortement ou faiblement concentré ? Justifiez.

Méthode : Caractériser une structure de marché à partir d'un document

Pour identifier la structure d'un marché décrit par un document, procédez par étapes.

  • Compter les offreurs. Un seul monopole ; quelques-uns oligopole ; beaucoup concurrence (parfaite ou monopolistique).
  • Examiner le produit. Homogène ou différencié ? La présence de marques, de publicité et d'images fortes signale une différenciation, donc une concurrence monopolistique ou un oligopole différencié.
  • Repérer les barrières à l'entrée. Coûts fixes élevés, brevets, réglementation : leur présence explique la persistance d'un monopole ou d'un oligopole.
  • Évaluer le pouvoir de marché. Les entreprises sont-elles « price taker » ou « price maker » ? Cherchez si elles peuvent fixer un prix supérieur au prix concurrentiel.
  • Conclure en nommant la structure et en la justifiant à l'aide des indices relevés dans le document.

2.7 Bilan

En quittant le modèle idéal de la concurrence pure et parfaite, on découvre la variété des marchés réels. Dès qu'une condition de la CPP n'est plus remplie, des entreprises acquièrent un pouvoir de marché et deviennent price makers. Selon le nombre d'offreurs et le degré de différenciation des produits, on distingue le monopole, l'oligopole et la concurrence monopolistique. Ce pouvoir de marché se traduit généralement par des prix plus élevés et des quantités plus faibles qu'en concurrence, ce qui justifie l'intervention des autorités de la concurrence.

Propriété : Synthèse du chapitre

  • La concurrence pure et parfaite est un modèle de référence ; dans la réalité, l'une de ses conditions au moins fait presque toujours défaut : on parle alors de concurrence imparfaite.
  • Une entreprise dispose d'un pouvoir de marché lorsqu'elle peut fixer un prix supérieur au prix concurrentiel sans perdre tous ses clients : elle passe du statut de price taker à celui de price maker.
  • Le monopole (un seul offreur) repose sur des barrières à l'entrée (monopole naturel, brevet, ressource, réglementation) ; il conduit à un prix élevé et une quantité réduite.
  • L'oligopole (quelques offreurs) se caractérise par l'interdépendance stratégique : les firmes hésitent entre l'entente (comportement de monopole) et la guerre des prix (équilibre non coopératif).
  • La concurrence monopolistique (nombreux offreurs, produits différenciés) confère à chaque firme un petit pouvoir de marché, entretenu par la marque et la publicité.
  • Le pouvoir de marché nuit souvent aux consommateurs (prix, choix) et a des effets ambigus sur l'innovation, d'où la nécessité d'une politique de la concurrence luttant contre les ententes et les abus de position dominante.

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