Adloun

Quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale ?

Cours complet · SES (terminale), chapitre 11 · terminale, spécialité sciences économiques et sociales

Travailler ce chapitre sur Adloun Exercices corrigés de ce chapitre

Faut-il supprimer toutes les inégalités ? Aucune société ne le fait — et toutes les doctrines de justice n'y aspirent pas : certaines inégalités sont jugées justes (récompenser l'effort), d'autres injustes (discriminations). Mais où passe la frontière ? La réponse dépend de la conception de la justice sociale retenue — et des instruments que les pouvoirs publics acceptent de mobiliser pour s'en approcher.

Problématique. Comment mesurer les inégalités économiques et sociales, quelles inégalités les grandes conceptions de la justice sociale jugent-elles acceptables, et comment — avec quelles contraintes — les pouvoirs publics agissent-ils ?

11.1 Des inégalités multiformes et cumulatives

11.1.1 Décrire et mesurer

Définition 11.1Inégalités économiques et sociales

Une inégalité est une différence d'accès à des ressources rares et socialement valorisées. On distingue les inégalités économiques (revenu, patrimoine) et sociales (école, santé, logement, culture, pouvoir). Elles sont multiformes et cumulatives : elles s'engendrent mutuellement (un faible revenu dégrade le logement, la santé, la scolarité des enfants — cercle vicieux), et traversent les catégories (classe, genre, origine, territoire, génération).

◆Théorème 11.2Les outils de mesure
  • les rapports interdéciles : D9/D1 3,4 pour le niveau de vie en France (les 10 % les plus aisés disposent d'au moins 3,4 fois le niveau de vie plafond des 10 % les plus modestes) ;
  • la courbe de Lorenz et le coefficient de Gini (0 = égalité parfaite, 1 = concentration totale) : environ 0,29 pour les niveaux de vie français après redistribution — parmi les plus faibles de l'OCDE — mais environ 0,64 pour le patrimoine, bien plus concentré ;
  • les parts du top 1 % / top 10 % (économie des hauts revenus, Piketty) : le top 10 % détient environ la moitié du patrimoine.

Dynamique : forte baisse des inégalités de revenu au XXe siècle (redistribution, salarisation), stabilisation depuis les années 1990 avec re-concentration au sommet et remontée des inégalités de patrimoine.

Courbes de Lorenz stylisées : plus la courbe s'écarte de la

bissectrice, plus la distribution est inégalitaire — le patrimoine est beaucoup plus concentré que le revenu (France, ordres de grandeur INSEE).</div>

11.2 Les conceptions de la justice sociale

Définition 11.3Formes d'égalité

Trois niveaux d'égalité s'articulent :

  • l'égalité des droits (égalité devant la loi, formelle) ;
  • l'égalité des chances : que les positions ne dépendent que du mérite, non de la naissance (méritocratie) ;
  • l'égalité des situations : réduction des écarts réels de conditions de vie.

Ces objectifs peuvent entrer en tension : la discrimination positive rompt l'égalité formelle au nom de l'égalité des chances.

◆Théorème 11.4Trois grandes doctrines
  • L'utilitarisme (Bentham) : est juste ce qui maximise le bien-être total. Les inégalités sont acceptables si elles accroissent la somme des utilités — mais l'utilité marginale décroissante du revenu justifie une certaine redistribution.
  • Le libertarisme (Nozick, Hayek) : seule compte la liberté et la justice des procédures (propriété légitime, échanges volontaires). Toute redistribution forcée est une spoliation : les inégalités issues d'échanges libres sont justes, quel que soit leur niveau.
  • L'égalitarisme libéral de John Rawls (Théorie de la justice, 1971) : sous « voile d'ignorance », des individus rationnels choisiraient (1) des libertés de base égales pour tous ; (2) l'égalité équitable des chances et le principe de différence : les inégalités ne sont justes que si elles profitent aux plus défavorisés (en incitant à produire, innover). Ni égalitarisme strict, ni laisser-faire.

Chaque doctrine trace donc une frontière différente entre inégalités justes et injustes.

11.3 L'action des pouvoirs publics et ses contraintes

11.3.1 Les instruments

◆Théorème 11.5Comment les pouvoirs publics réduisent les inégalités
  • la fiscalité : impôts progressifs (impôt sur le revenu : le taux moyen croît avec le revenu) vs proportionnels (CSG) vs régressifs en pratique (TVA, qui pèse relativement plus sur les modestes) ;
  • la redistribution : prestations sociales (minima sociaux, allocations familiales et logement, prime d'activité) et assurances sociales. Redistribution verticale (riches pauvres) et horizontale (actifs malades, retraités, familles). Effet : le rapport interdécile passe d'environ 6,4 avant à 3,4 après redistribution ; sans elle, le taux de pauvreté serait d'environ 21 % au lieu de 14,5 % (INSEE, 2021) ;
  • les services collectifs : école, santé, transports, culture — la « redistribution en nature », qui égalise les conditions réelles ;
  • la lutte contre les discriminations : droit (Défenseur des droits, testing), et mesures de discrimination positive explicites (quotas de parité, bourses ciblées, éducation prioritaire) qui traitent inégalement pour égaliser les chances.

11.3.2 Les contraintes et les débats

◆Théorème 11.6Les limites de l'action publique
  • contrainte de financement : prélèvements obligatoires d'environ 44--45 % du PIB (parmi les plus élevés au monde), dette publique supérieure à 110 % du PIB — les marges sont étroites ;
  • risque de désincitation : des taux marginaux trop élevés découragent-ils travail, épargne, entrepreneuriat (courbe de Laffer, « trappes à inactivité ») ? Débat empirique récurrent ;
  • consentement à l'impôt fragilisé : sentiment d'injustice fiscale (optimisation et exil des plus riches, poids sur les classes moyennes — révolte des bonnets rouges 2013, Gilets jaunes 2018) ;
  • débats sur l'efficacité : ciblage vs universalité des prestations, non-recours aux droits (plus de 30 % pour le RSA), discrimination positive accusée de stigmatiser ses bénéficiaires.
Exemple 11.7Document — la redistribution en action (France, ordres de grandeur INSEE)

Avant redistribution, les 20 % les plus modestes disposent en moyenne d'environ 9 % du revenu total ; après impôts et prestations, leur part monte à environ 13 % ; symétriquement, la part des 20 % les plus aisés recule d'environ 4 points. Les prestations représentent plus de la moitié du revenu disponible du premier décile. La redistribution en nature (école, santé) réduit encore les écarts : en tenant compte des services publics, le rapport entre les niveaux de vie extrêmes est presque divisé par deux.

Méthode : Dissertation avec la courbe de Lorenz

Sujet type : « L'action des pouvoirs publics suffit-elle à réduire les inégalités ? »

  • Exploiter les documents statistiques : lire une courbe de Lorenz (« les 50 % les plus modestes détiennent environ 8 % du patrimoine »), comparer des Gini avant/après redistribution.
  • Partie I : une action réelle et puissante (fiscalité progressive, redistribution, services collectifs — chiffres à l'appui).
  • Partie II : une action contrainte et débattue (financement, désincitations, consentement, non-recours ; persistance des inégalités de patrimoine et des discriminations).
  • Mobiliser les doctrines (Rawls, utilitarisme, libertarisme) pour montrer que le « niveau juste » d'inégalités est lui-même un choix normatif.

11.4 Bilan

Propriété : L'essentiel du chapitre

  • Les inégalités, multiformes et cumulatives, se mesurent par les rapports interdéciles, la courbe de Lorenz et le Gini ; le patrimoine est bien plus concentré que le revenu.
  • Utilitarisme (maximiser le bien-être total), libertarisme (justice des procédures, Nozick) et égalitarisme libéral (Rawls : principe de différence) tracent des frontières différentes entre inégalités justes et injustes.
  • Les pouvoirs publics agissent par la fiscalité, la redistribution, les services collectifs et la lutte contre les discriminations — action puissante (interdécile de 6,4 à 3,4) mais soumise à des contraintes : financement, désincitations, consentement à l'impôt, non-recours.

Continuer sur Adloun : animation, QCM, fiches, exercices