Adloun

chimie organique 2 (PC) · Chapitre 2 · Exercice de TD

Problème : de l'huile de soja aux polyols, la dihydroxylation anti

Conversions par oxydo-réduction en chimie organique · C. Oxydations en chimie organique · niveau 3 (difficile)

Énoncé

Les huiles végétales époxydées sont produites à grande échelle : plastifiants du PVC, puis, après ouverture des époxydes, polyols biosourcés, matières premières des mousses de polyuréthane. On étudie la chimie de ces transformations sur l'acide oléique, puis sur l'huile de soja.

Données. Acide oléique, acide (9)-octadéc-9-énoïque, (, ) ; son isomère est l'acide élaïdique. Acide 9,10-époxyoctadécanoïque , ; acide 9,10-dihydroxyoctadécanoïque , . L'acide 9,10-dihydroxyoctadécanoïque existe sous deux diastéréoisomères, chacun racémique, désignés thréo et érythro, de températures de fusion à (thréo) et à (érythro). Le diastéréoisomère thréo est le couple et ; l'érythro, le couple et .

La teneur en oxygène oxiranique d'un produit époxydé est la masse d'oxygène appartenant aux cycles époxyde contenue dans de produit, exprimée en pourcentage. L'indice d'iode d'une huile est la masse de diiode, en grammes, que fixent d'huile (une molécule de par double liaison ; ). Oléate de méthyle époxydé , ; trilinoléine (triester du glycérol et de l'acide linoléique, deux doubles liaisons par chaîne) , . L'huile de soja est modélisée par une masse molaire moyenne de et doubles liaisons par molécule en moyenne.

L'ouverture des époxydes se fait ici sans aucun acide, par l'ion hydroxyde en solution aqueuse à chaud (pour l'acide, sous forme de carboxylate, ce qui ne change rien à la chimie de l'époxyde), puis acidification finale pour récupérer l'acide.

1) On époxyde l'acide oléique par un peroxyacide. Représenter l'époxyde obtenu, en précisant sa configuration relative (cis ou trans), et justifier.

2) Écrire le mécanisme de l'ouverture de cet époxyde par l'ion hydroxyde. Les deux carbones du cycle sont secondaires : que dire de la régiosélectivité ? Combien de produits de constitution différente obtient-on ?

3) Montrer que la séquence époxydation puis ouverture, appliquée à l'acide oléique, conduit au diol thréo, racémique ; appliquée à l'acide élaïdique, au diol érythro, racémique. On pourra raisonner dans la conformation qui conserve la disposition de l'alcène, puis vérifier sur les descripteurs fournis. Quelle observation simple permettrait de distinguer les deux produits ?

4) Établir ce résultat sous forme générale : quelle est la stéréochimie globale de l'addition des deux groupes ? Pourquoi dit-on que la séquence est stéréospécifique ?

5) Calculer la teneur en oxygène oxiranique de l'oléate de méthyle époxydé et de la trilinoléine totalement époxydée. Pour l'huile de soja modélisée, calculer l'indice d'iode et la teneur maximale en oxygène oxiranique ; commenter le fait qu'une huile de soja époxydée industrielle titre un peu moins.

6) Après ouverture de tous les époxydes de l'huile de soja par l'ion hydroxyde, combien de groupes hydroxyle porte une molécule en moyenne ? Pourquoi un tel polyol, mis à réagir avec un composé portant deux groupes réactifs vis-à-vis des alcools (un diisocyanate, réaction hors programme, citée), donne-t-il un matériau réticulé (une mousse rigide ou souple) plutôt que des chaînes linéaires ?

Corrigé

La stratégie. Deux étapes stéréospécifiques s'enchaînent : une addition syn (l'époxydation, concertée) puis une substitution anti (l'ouverture, par attaque dorsale). Le bilan est une addition anti des deux groupes hydroxyle, et la configuration de l'alcène de départ fixe celle du diol. On le montre dans la conformation qui garde la disposition de l'alcène, puis on le vérifie sur les descripteurs.

1) L'époxyde cis. L'époxydation par un peroxyacide est concertée : les deux liaisons se forment en même temps, sur la même face, sans rotation possible. L'acide oléique est : ses deux chaînes sont du même côté de la double liaison ; elles restent du même côté du cycle époxyde, qui est donc cis (dans la figure ci-dessous, le cycle est dans le plan de la feuille, les deux chaînes vers l'avant, les deux hydrogènes vers l'arrière). Le peroxyacide aborde indifféremment l'une ou l'autre face : l'époxyde cis est obtenu sous ses deux formes énantiomères, en quantités égales.

2) Mécanisme et régiosélectivité. On note la chaîne portée par C9 et celle portée par C10. L'ion hydroxyde attaque l'un des carbones du cycle par la face opposée à l'oxygène, dans le plan du cycle, du côté opposé au pont ; la liaison carbone-oxygène se rompt, son doublet passe sur l'oxygène, qui reste lié à l'autre carbone. Sur C10 :

L'alcoolate est ensuite protoné par l'eau. Les deux carbones du cycle sont secondaires, portant chacun une longue chaîne : leur encombrement est presque le même, et l'ion hydroxyde attaque l'un ou l'autre sans préférence marquée. Mais le nucléophile est un oxygène, comme celui du cycle : attaquer C9 ou C10 donne la même constitution, un groupe sur chacun des deux carbones. On obtient un seul produit de constitution, l'acide 9,10-dihydroxyoctadécanoïque. (Avec un alcoolate comme nucléophile, on obtiendrait au contraire deux éther-alcools régioisomères, en proportions voisines.)

3) Thréo ou érythro. On raisonne dans la conformation qui conserve la disposition de l'alcène : la liaison C9–C10 horizontale, les chaînes et en haut (du même côté, comme dans l'alcène), les hydrogènes en bas. L'époxydation a placé l'oxygène sur une face, disons l'avant, des deux carbones. L'ouverture par attaque dorsale sur C10 introduit le nouvel sur la face arrière de C10, et laisse l'ancien oxygène sur la face avant de C9 : c'est la figure du produit ci-dessus, où l'oxygène de C9 est en trait gras et celui de C10 en hachures. Les deux groupes sont de part et d'autre du plan de l'ancienne double liaison : c'est l'addition anti.

L'attaque sur C9 au lieu de C10 place le nouvel à l'arrière de C9 et laisse l'ancien à l'avant de C10 : les deux sont encore de part et d'autre, c'est encore une addition anti ; la molécule obtenue est l'énantiomère de la précédente (c'est maintenant C9, et non C10, qui a été inversé). L'autre énantiomère de l'époxyde donne de même les deux énantiomères. Quel que soit le carbone attaqué, on obtient donc le même diastéréoisomère, sous ses deux formes énantiomères. Le classement des substituants est ici simple : sur C9, (porteur d'un oxygène) , et de même sur C10 ; un logiciel donne pour le produit issu de l'acide oléique le couple et , c'est-à-dire, d'après les données, le diol thréo, racémique.

Pour l'acide élaïdique (), les chaînes partent de part et d'autre de la double liaison : dans la conformation qui conserve l'alcène, en haut sur C9, en bas sur C10. L'époxyde est trans ; l'ouverture anti place encore les deux de part et d'autre du plan, mais, la position de et de H étant échangée sur C10, le produit est le diastéréoisomère du précédent : le couple et , le diol érythro, racémique lui aussi (les deux chaînes étant différentes, il n'y a pas de forme méso). Les deux produits sont des diastéréoisomères : ils ont des propriétés physiques différentes, et la température de fusion les distingue sans ambiguïté (vers pour le thréo, vers pour l'érythro, une quarantaine de degrés d'écart). Historiquement, c'est ainsi qu'on a établi la stéréochimie de ces séquences sur les acides gras ; l'autre diastéréoisomère de l'acide oléique s'obtient par une addition syn des deux groupes hydroxyle, par d'autres réactifs, hors programme.

4) Le résultat général. Époxydation syn puis ouverture anti : un seul des deux oxygènes du diol change de face par rapport à l'autre. Globalement, la séquence réalise l'addition anti de deux groupes sur la double liaison : c'est la dihydroxylation anti. Elle est stéréospécifique : deux réactifs stéréoisomères (alcènes et ) donnent deux produits stéréoisomères différents (diols thréo et érythro), chacun de façon exclusive ; la configuration du produit est dictée par celle du réactif, et non par une préférence de vitesse entre deux voies possibles. Sur un alcène dont les deux carbones portent des substituants semblables, on obtient le diol thréo racémique ; sur un alcène , le diol érythro (méso si l'alcène est symétrique, racémique sinon) ; sur un cycle, le diol trans.

5) Teneurs en oxygène oxiranique. Pour l'oléate de méthyle époxydé, un oxygène oxiranique par molécule :

Pour la trilinoléine, six doubles liaisons, donc six époxydes après époxydation totale : , et

Pour l'huile de soja modélisée : indice d'iode

époxydée en totalité, sa masse molaire moyenne devient et sa teneur maximale en oxygène oxiranique

Ordre de grandeur et commentaire : l'indice d'iode de l'huile de soja réelle est bien de l'ordre de ; une huile de soja époxydée industrielle titre un peu moins que le maximum théorique, parce que l'époxydation n'est pas poussée jusqu'au bout (les dernières doubles liaisons réagissent lentement, et pousser la réaction favoriserait l'ouverture parasite des époxydes déjà formés par l'acide carboxylique présent dans le milieu industriel). La teneur se situe entre celle d'un ester mono-insaturé () et celle d'un triester entièrement di-insaturé (), comme la composition de l'huile, mélange de chaînes saturées, mono-, di- et tri-insaturées.

6) Le polyol et le réseau. Chaque époxyde ouvert par l'ion hydroxyde donne deux groupes hydroxyle : une molécule porte en moyenne groupes (si tous les époxydes sont ouverts). Un composé qui porte deux groupes réactifs relie deux groupes hydroxyle ; si chaque molécule de polyol portait exactement deux , on obtiendrait des chaînes linéaires. Avec en moyenne plus de deux groupes par molécule, chaque molécule de polyol devient un nœud relié à plusieurs autres : la croissance se fait dans les trois directions de l'espace, et l'on obtient un réseau réticulé, insoluble et infusible, d'autant plus rigide que les nœuds sont rapprochés (beaucoup de groupes par unité de masse). C'est la fonctionnalité du polyol, fixée par le nombre de doubles liaisons de l'huile et par la dihydroxylation, qui règle la rigidité de la mousse.

Conclusion. La séquence époxydation par un peroxyacide puis ouverture de l'époxyde par un nucléophile, sans acide, réalise la dihydroxylation anti d'une double liaison : addition syn puis substitution avec inversion, soit deux groupes hydroxyle de part et d'autre du plan de l'ancienne double liaison ; elle est stéréospécifique, un alcène donnant le diol thréo et un alcène le diol érythro, ce que les températures de fusion des deux acides dihydroxystéariques rendent visible.

Ce que l'exercice installe. Dihydroxylation anti : époxydation syn (concertée) puis ouverture anti (attaque dorsale) ; un alcène donne le diol thréo, un alcène le diol érythro ; chaque produit est racémique quand les deux faces de l'alcène sont équivalentes. Quand le nucléophile est un oxygène comme celui du cycle, la régiosélectivité de l'ouverture ne change pas la constitution. Des diastéréoisomères se distinguent par leurs propriétés physiques. Les grandeurs industrielles (oxygène oxiranique, indice d'iode) se calculent par double liaison, et la fonctionnalité d'un polyol commande la réticulation du polymère.

100 % gratuit

La suite du chapitre est sur Adloun

Exercice suivant et tuteur

Sans compte : le cours, le premier QCM et 2 minutes de podcast et de vidéo. Exercices et tuteur : inscription gratuite en 30 secondes, sans carte bancaire.

Le cours du chapitre · Tous les exercices du chapitre

Exercice suivant et tuteur →