Problème — La décomposition de Dunford : , existence et unicité
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · mathématiques (MP/MPI), chapitre 2 — Réduction des endomorphismes et des matrices carrées · E. Cayley-Hamilton et sous-espaces caractéristiques
Énoncé
Soit un espace vectoriel de dimension et dont le polynôme caractéristique est scindé : , les étant deux à deux distincts. On pose .
1) En admettant le théorème de Cayley-Hamilton, montrer que , que chaque est stable par , et rappeler que .
2) On définit par recollement : , et l'on pose . Montrer que est diagonalisable, que est nilpotent et que .
3) Montrer que , donc aussi , est un polynôme en .
4) Montrer l'unicité : si avec diagonalisable, nilpotent et , alors et .
5) Appliquer à : écrire sa décomposition, expliciter le polynôme tel que , et calculer .
6) Expliquer pourquoi la méthode « » des exercices résolus est désormais justifiée en général, et énoncer le théorème obtenu.
Corrigé
1) Les sous-espaces caractéristiques. Les polynômes sont deux à deux premiers entre eux, n'ayant aucune racine commune puisque les sont distincts. Leur produit est , qui annule d'après le théorème de Cayley-Hamilton — que le programme permet d'admettre, sa démonstration n'étant pas exigible. Le lemme de décomposition des noyaux s'applique donc : Chaque est le noyau d'un polynôme en , donc stable par : si , alors, les polynômes en commutant entre eux, Enfin le cours établit , la multiplicité de dans .
2) L'existence. Les étant en somme directe, la donnée d'un endomorphisme sur chaque définit un unique endomorphisme de : le recollement est licite, et est bien défini.
est diagonalisable. Concaténons une base de chaque pour former une base de . Dans , est diagonale : est diagonalisable, de spectre , avec .
Chaque est stable par . est stable par (question 1) et stable par , qui y agit comme l'homothétie ; il est donc stable par la différence . C'est ce point, souvent passé sous silence, qui autorise les deux étapes suivantes.
est nilpotent. Sur , et par définition de , on a . Posons et soit , décomposé en avec . Comme , les puissances de ne mélangent pas les composantes : chaque terme étant nul puisque . Donc : est nilpotent, d'indice au plus .
et commutent. Soit . Alors , donc ; et , donc par linéarité. Les deux valent . Les endomorphismes et coïncident donc sur chaque , donc sur : .
3) est un polynôme en . Fixons et posons . Les polynômes et sont premiers entre eux (aucune racine commune), donc Bézout dans fournit avec Posons . Alors , et pour , puisque divise . Posons enfin
Vérifions que . Soit . Écrivons . En évaluant en et en appliquant à : Or est stable par tout polynôme en (les polynômes en commutent, comme au 1), donc , et l'image de par est nulle par définition de . Il reste .
Ainsi et coïncident sur chaque , donc sur : , et par différence .
Pourquoi c'est décisif. Tout endomorphisme qui commute avec commute alors automatiquement avec et avec . C'est le seul ingrédient qui manquait pour l'unicité.
4) L'unicité. Soit une seconde décomposition, avec diagonalisable, nilpotent et .
Tout commute. commute avec et avec , donc avec leur somme ; de même pour . Or et sont des polynômes en (question 3), donc et commutent avec et avec .
est diagonalisable. et sont diagonalisables et commutent : d'après l'exercice 9, ils sont codiagonalisables, c'est-à-dire diagonaux dans une même base. Leur différence y est diagonale, donc est diagonalisable.
est nilpotent. et commutent, donc le binôme de Newton s'applique. Si et , alors et dans chaque terme, ou bien et , ou bien et alors , donc . Toute la somme est nulle : est nilpotent.
La conclusion. De on tire un endomorphisme à la fois diagonalisable et nilpotent. Or un tel endomorphisme est nul : étant nilpotent, sa seule valeur propre est ; étant diagonalisable, il est semblable à la matrice diagonale de ses valeurs propres, c'est-à-dire à la matrice nulle — donc il est nul. D'où
5) L'application numérique. Soit . Elle est triangulaire, donc , scindé : les hypothèses sont satisfaites, avec , , , .
Les sous-espaces caractéristiques. et , donc , de dimension ✓. Et , de dimension ✓.
La décomposition. La base canonique est déjà adaptée. Donc vaut sur et sur : Contrôles : ✓ ; est diagonale donc diagonalisable ✓ ; et ✓.
Le polynôme . On cherche avec et . Cherchons-le sous la forme , qui satisfait automatiquement la première congruence ; la seconde impose , soit . Donc Contrôle complet :
Les puissances. Comme et commutent, le binôme de Newton s'applique, et il s'arrête à l'indice de nilpotence, ici : Contrôles : pour on retrouve ✓ ; pour , la formule donne , et le calcul direct de donne la même matrice ✓.
6) La portée, et le théorème. Les exercices résolus calculaient pour une matrice avec nilpotente : la méthode marchait parce que commute avec tout, mais elle ne valait que pour les matrices à une seule valeur propre. Le problème montre que la situation est générale : dès que est scindé — donc toujours sur —, s'écrit avec diagonalisable et nilpotent qui commutent, et le binôme de Newton s'applique : une somme d'au plus termes, où est l'indice de nilpotence de , et où se calcule par diagonalisation. Le calcul des puissances d'une matrice quelconque est donc toujours un calcul fini, sans aucune trigonalisation explicite à mener.
Le théorème obtenu — décomposition dite « de Dunford » (nom d'usage, hors nomenclature du programme). Soit un endomorphisme d'un espace de dimension finie dont le polynôme caractéristique est scindé. Il existe un unique couple tel que , avec diagonalisable, nilpotent et . De plus, et sont des polynômes en .
Ce que le problème installe. Trois idées. Descendre, résoudre, recoller : le lemme des noyaux découpe en morceaux stables, on définit l'objet voulu morceau par morceau, et le recollement le remonte — c'est le schéma de l'exercice 9 porté à son plein rendement. « Polynôme en » est la propriété qui fait l'unicité : sans la question 3, la question 4 serait impossible, car c'est parce que et sont des polynômes en que tout ce qui commute avec commute avec eux. Enfin, un endomorphisme à la fois diagonalisable et nilpotent est nul : argument minuscule qui clôt à lui seul une unicité, et qu'on retrouvera chaque fois que deux décompositions doivent être comparées.
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