Réduction des endomorphismes et des matrices carrées
Cours complet · mathématiques (MP/MPI), chapitre 2 · MP et MPI (2e année)
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<i class="fa-solid fa-compass mr-2" style="color:#9A563B"></i>2.1 Introduction et motivation
Réduire un endomorphisme, c'est trouver une base où sa matrice devient simple — diagonale dans le meilleur des cas, triangulaire sinon. L'enjeu dépasse l'esthétique : calculer (systèmes dynamiques discrets, chaînes de Markov), résoudre des systèmes différentiels, comprendre la géométrie d'une transformation — tout devient transparent dans une bonne base. Ce chapitre, qui prolonge l'algèbre linéaire de première année, donne une introduction substantielle au problème de la réduction.
Deux approches s'entrelacent, qu'il convient d'identifier à chaque instant :
- l'approche géométrique : sous-espaces stables, valeurs propres, vecteurs propres — on découpe l'espace en morceaux sur lesquels agit simplement ;
- l'approche algébrique : polynômes annulateurs, polynôme minimal, lemme des noyaux — l'algèbre et les idéaux du chapitre 1 prennent le pouvoir.
Les notions de première année s'étendent sans difficulté à un corps de base quelconque ; pour éviter les subtilités des polynômes en caractéristique non nulle, on suppose que est un sous-corps de . Sauf mention contraire, est un -espace vectoriel de dimension finie .
2.2 Compléments d'algèbre linéaire
2.2.1 Sommes directes d'une famille finie
La somme de sous-espaces de est l'ensemble des , . Elle est directe, notée , si la décomposition de tout vecteur de la somme est unique — de façon équivalente, si (avec ) entraîne tous les nuls. Attention : pour , il ne suffit pas que les soient deux à deux d'intersection nulle (trois droites distinctes du plan !).
Si sont de dimension finie :
avec égalité si et seulement si la somme est directe. (Concaténer des bases des : la famille obtenue engendre la somme, et elle est libre exactement quand la somme est directe — on obtient alors une base adaptée à la décomposition.)
Soit .
- Les projecteurs associés (sur parallèlement à ) vérifient pour , et .
- Recollement : si pour tout , il existe une et une seule telle que — définir un endomorphisme morceau par morceau est licite (généralisation du cas de première année).
2.2.2 Matrices par blocs
Une matrice peut être décrite par blocs : où sont des matrices de tailles compatibles. Interprétation géométrique : si avec une base adaptée, les blocs décrivent les composantes de et sur et ; en particulier
et est alors la matrice de l'endomorphisme induit sur .
Les opérations se font comme si les blocs étaient des scalaires (en respectant tailles et ordre des produits) : combinaison linéaire bloc à bloc, transposition , et produit par blocs (démonstration non exigible) :
Les transvections par blocs ( par blocs) laissent le déterminant invariant, et :
(déterminant d'une matrice triangulaire par blocs produit des déterminants des blocs diagonaux ; extension immédiate à plus de deux blocs).
2.3 Éléments propres
2.3.1 Sous-espaces stables, valeurs propres
Un sous-espace est stable par si ; induit alors un endomorphisme . En dimension finie, dans une base adaptée à , la matrice de est triangulaire par blocs (bloc inférieur gauche nul) — la stabilité se voit sur la matrice.
Une droite stable par est une droite () avec : c'est l'équation aux éléments propres. On dit que :
- est une valeur propre de s'il existe avec ;
- un tel (non nul !) est un vecteur propre associé à ;
- le sous-espace propre associé est (les vecteurs propres, plus le vecteur nul) ;
- le spectre est l'ensemble des valeurs propres ( de dimension finie ; la notion de valeur spectrale est hors programme).
Version matricielle : , ; mêmes définitions pour .
Si sont des valeurs propres deux à deux distinctes de , la somme est directe. En particulier :
- toute famille de vecteurs propres associés à des valeurs propres distinctes est libre ;
- le spectre d'un endomorphisme en dimension est fini, de cardinal au plus .
Démonstration
Par récurrence sur . Soit avec . Appliquons : ; retranchons fois la première relation : . L'hypothèse de récurrence donne , donc pour (valeurs propres distinctes !), puis .
Si et commutent (), alors le noyau, l'image et tout sous-espace propre de sont stables par .
Démonstration
Si , alors : (qui contient le cas du noyau, ). Pour l'image : . (Ce théorème discret est l'outil clé de la « réduction simultanée » : les endomorphismes qui commutent partagent leurs espaces propres.)
Deux matrices semblables ont le même spectre (même endomorphisme, deux bases !). Si et , alors — le spectre peut grossir par extension du corps : la rotation n'a aucune valeur propre réelle, mais sur .
2.4 Polynôme caractéristique
Le polynôme caractéristique de est
(convention : unitaire, de degré ). Deux matrices semblables ont même polynôme caractéristique, ce qui permet de définir pour un endomorphisme. Ses coefficients extrêmes sont remarquables :
Les valeurs propres de (dans ) sont exactement les racines de dans :
Démonstration
est valeur propre non injectif (caractérisation du déterminant, première année).
- Matrice triangulaire : — les valeurs propres se lisent sur la diagonale.
- Endomorphisme induit : si est stable par , alors divise (matrice triangulaire par blocs et déterminant par blocs : ).
La multiplicité d'une valeur propre est sa multiplicité comme racine de (chapitre Polynômes, première année).
Pour toute valeur propre de :
Démonstration
Soit . Complétons une base de en une base de : la matrice de y est (stabilité de ), d'où : la multiplicité de est au moins .
2.5 Diagonalisabilité
est diagonalisable s'il existe une base de dans laquelle sa matrice est diagonale — une telle base est nécessairement formée de vecteurs propres. Une matrice est diagonalisable si elle est semblable à une matrice diagonale () — c'est-à-dire si l'endomorphisme canoniquement associé l'est. (Exemples immédiats : projecteurs et symétries sont diagonalisables — bases adaptées à et , première année.)
Les assertions suivantes sont équivalentes :
- est diagonalisable ;
- est somme (directe) de ses sous-espaces propres : ;
- ;
- est scindé et, pour toute valeur propre, (la dimension propre atteint la multiplicité).
Si admet valeurs propres deux à deux distinctes ( scindé à racines simples), alors est diagonalisable (et ses sous-espaces propres sont des droites). Attention : condition suffisante, pas nécessaire — l'identité est diagonalisable avec une seule valeur propre.
- Calculer et ses racines (les valeurs propres) ;
- pour chaque : résoudre (pivot, première année) — base de ;
- comparer à : si égalité, avec = colonnes des vecteurs propres, = valeurs propres dans le même ordre.
Contrôles gratuits : , (avec multiplicités), dès que est scindé.
2.6 Trigonalisabilité
est trigonalisable s'il existe une base où sa matrice est triangulaire (supérieure) ; une matrice est trigonalisable si elle est semblable à une triangulaire. Interprétation géométrique : il existe un « drapeau » de sous-espaces stables emboîtés avec . (La pratique de la trigonalisation n'est pas un objectif du programme.)
En particulier, sur , tout endomorphisme est trigonalisable (d'Alembert-Gauss).
Si est trigonalisable, de valeurs propres comptées avec multiplicité :
(lire la matrice triangulaire ; trace et déterminant sont invariants de similitude, première année).
2.7 Endomorphismes nilpotents
Pour , , il y a équivalence entre :
- est nilpotent : pour un (le plus petit tel est l'indice de nilpotence) ;
- est trigonalisable avec pour seule valeur propre ;
- .
De plus, l'indice de nilpotence est majoré par .
Démonstration (Éléments de démonstration)
: si , le polynôme annule , donc toute valeur propre (dans ) vérifie : et (scindé !), d'où la trigonalisabilité avec des zéros sur la diagonale. Réciproquement, une matrice triangulaire stricte vérifie (chaque produit décale la diagonale de zéros). La majoration de l'indice en découle : dès que est nilpotent — on le retrouvera avec le polynôme minimal, qui divise .
2.8 Polynômes d'un endomorphisme
Pour , l'application est un morphisme d'algèbres de dans (chapitre 1). Son image est la sous-algèbre commutative ; son noyau, l'idéal annulateur de , est un idéal non nul de (dimension finie, chapitre 1) : son générateur unitaire est le polynôme minimal (notations ; de même pour une matrice).
Si , alors est une base de — en particulier .
Démonstration
Génératrice : pour tout , la division euclidienne () donne — tout polynôme en se réduit en degré . Libre : une relation fournirait un polynôme annulateur non nul de degré , contredisant la minimalité. (La division euclidienne, une fois encore.)
- Si , alors pour tout polynôme (immédiat sur les monômes, puis par linéarité).
- Si annule , toute valeur propre de est racine de (car avec ).
- Mieux : les racines de dans sont exactement les valeurs propres de .
Démonstration (Démonstration du dernier point)
Toute valeur propre est racine de (point précédent). Réciproquement, si , écrivons : par minimalité, , donc il existe avec ; et : est un vecteur propre pour .
2.9 Lemme de décomposition des noyaux
Si sont deux à deux premiers entre eux, de produit , alors :
Démonstration (Démonstration pour (le cas général s'en déduit par récurrence))
Soit , : Bézout (chapitre 1 !) fournit , donc
Somme : pour , posons et : alors , et (les polynômes en commutent !), donc ; de même . Directe : si , la relation de Bézout appliquée à donne . Enfin chaque .
2.10 Polynômes annulateurs et réduction
Les assertions suivantes sont équivalentes :
- est diagonalisable ;
- annule un polynôme scindé à racines simples ;
- est scindé à racines simples.
Démonstration
: si (racines distinctes) annule , le lemme des noyaux donne
est somme directe de sous-espaces propres (ou nuls) — diagonalisable. : si est diagonalisable de spectre , le polynôme annule (il annule chaque vecteur propre), donc le divise ; et toutes les valeurs propres sont racines de : égalité, scindé à racines simples. est clair.
Si est stable par , le polynôme minimal de l'induit divise ( annule aussi ). En conséquence : tout endomorphisme induit par un endomorphisme diagonalisable sur un sous-espace stable est diagonalisable ( divise un polynôme scindé à racines simples, donc l'est aussi) — un résultat presque inaccessible par la voie géométrique, immédiat par la voie algébrique.
est trigonalisable si et seulement si annule un polynôme scindé, si et seulement si est scindé. (Traductions matricielles immédiates.)
2.11 Théorème de Cayley-Hamilton et sous-espaces caractéristiques
Le polynôme caractéristique annule son endomorphisme :
(La démonstration n'est pas exigible. Vérification instructive en dimension : , calcul direct — exercice 39.)
Supposons scindé : (valeurs propres distinctes, multiplicités). Le sous-espace caractéristique associé à est
Si est scindé :
chaque est stable par , et dans une base adaptée la matrice de est diagonale par blocs, chaque bloc étant triangulaire à diagonale constante :
Démonstration (Principe)
Les sont deux à deux premiers entre eux (racines distinctes), de produit qui annule (Cayley-Hamilton) : le lemme des noyaux donne . Chaque est stable (noyau d'un polynôme en ) ; l'induit sur vérifie : est nilpotent, donc trigonalisable à diagonale nulle, et se trigonalise à diagonale constante ; on a , et le produit des valant , . Cette décomposition (diagonalisable nilpotent qui commutent) est l'aboutissement du chapitre : tout endomorphisme à scindé est « diagonalisable à un nilpotent près ».