Différences divisées et erreur d'interpolation
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · mathématiques (PC), chapitre 1 — Compléments d'Algèbre Linéaire et Déterminants · F. Déterminants par blocs, Vandermonde et interpolation
Énoncé
Soient des éléments de deux à deux distincts, la base de Lagrange associée, et, pour , .
a) Montrer que le coefficient de d'un polynôme vaut .
b) En déduire, pour , la valeur de .
c) Montrer que .
On suppose désormais les réels et l'on note, pour une fonction définie en ces points, qui est, d'après a), le coefficient de du polynôme qui interpole aux .
d) Si et si est de classe sur , montrer qu'il existe tel que (appliquer le théorème de Rolle à , puis à ses dérivées successives).
e) Soit un segment contenant les , de classe sur , et distinct des . En interpolant aux points , montrer que , puis qu'il existe tel que
f) (Contrôle.) Pour et les nœuds , , , calculer et le de la question d). Pour sur et nœuds équidistants, on admet que vaut environ pour et pour : expliquer pourquoi la question e) n'interdit pas cette dégradation (phénomène de Runge).
Corrigé
Ce qu'on a le droit d'utiliser. Le théorème « base de Lagrange et coordonnées » — tout s'écrit —, le fait qu'un polynôme non nul de degré au plus a au plus racines, les relations entre coefficients et racines, le théorème de Rolle et la formule de Taylor-Young (première année).
a) Le coefficient dominant se lit sur les valeurs. Chaque est de degré exactement , et son coefficient de vaut . L'application « coefficient de » est une forme linéaire sur ; appliquée à l'égalité , elle donne
b) Les polynômes . Pour , le polynôme appartient à , et son coefficient de vaut si et si . Donc la somme vaut pour , et pour . Une somme de fractions, en général toutes non nulles, qui s'annule identiquement : c'est le contenu, surprenant, de la formule.
Vérification sur . Ici , et . Pour : ; pour : ; pour : .
c) L'exposant . Ici n'appartient pas à et le a) ne s'applique pas directement : c'est le point délicat. On se ramène à en retranchant le polynôme unitaire , de degré : le polynôme est de degré au plus , et puisque . Le a) appliqué à donne Or, d'après les relations entre coefficients et racines, , donc le coefficient de dans vaut . D'où . (Contrôle sur : .)
d) Une dérivée moyenne. La fonction est de classe sur et s'annule aux points . Le théorème de Rolle, appliqué sur chacun des segments , fournit zéros de , un dans chaque intervalle ouvert, donc deux à deux distincts et tous dans . En réappliquant Rolle entre deux zéros consécutifs de , on obtient zéros distincts de ; et ainsi de suite : par récurrence, pour , la dérivée possède au moins zéros distincts dans . Pour , il existe tel que .
Or est de degré au plus , de coefficient de égal à : sa dérivée -ième est la constante . Donc , ce qui est l'égalité voulue. La différence divisée est une dérivée moyenne : pour , , et l'on reconnaît l'égalité des accroissements finis.
e) La formule de l'erreur. Soit le polynôme qui interpole aux points distincts . Le polynôme est de degré au plus et s'annule aux points : il est divisible par , qui est de degré , donc de la forme avec constante. En comparant les coefficients de — celui de est nul —, est le coefficient de de , c'est-à-dire, d'après le a) appliqué aux points, . En évaluant en , où : Enfin, la formule qui définit une différence divisée ne dépend pas de l'ordre des points : on peut ranger les points dans l'ordre croissant et appliquer le d) avec à la place de . La fonction étant de classe sur , qui contient le plus petit et le plus grand de ces points, il existe strictement entre eux — donc dans — tel que . D'où la formule de l'erreur d'interpolation.
f) Contrôles. L'exponentielle aux nœuds , , . Avec , et : Le d) annonce tel que , soit et — qui est bien dans .
Le phénomène de Runge. La formule du e) fournit une majoration : pour , Pour l'exponentielle sur , chaque facteur est au plus et : l'erreur est au plus , qui tend vers — la factorielle l'emporte sur la puissance. Pour , en revanche, les dérivées successives sont énormes. Au voisinage de , le développement de avec donne , et par unicité du développement limité, la formule de Taylor-Young identifie les coefficients : . Ainsi, lorsque est pair, : le premier facteur de la majoration est au moins , et il croît plus vite que la factorielle ne l'avait fait décroître. La formule de l'erreur reste vraie, mais elle ne force plus l'erreur à être petite : rien n'interdit la dégradation observée, pour puis pour . C'est le phénomène de Runge : pour certaines fonctions, augmenter le nombre de nœuds équidistants détériore l'interpolation, surtout près des bords de l'intervalle.
Ce que l'exercice installe. Le coefficient dominant de l'interpolateur est une forme linéaire lue sur les valeurs ; le théorème de Rolle itéré en fait une dérivée moyenne ; un nœud ajouté donne la formule de l'erreur. C'est le fondement de l'analyse numérique de l'interpolation — et l'avertissement de Runge vaut aussi au laboratoire : on ne fait pas passer un polynôme de haut degré par des points de mesure équidistants.
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