Problème : la quadrature de Gauss–Legendre
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · mathématiques (PC), chapitre 3 — Espaces Préhilbertiens Réels et Espaces Euclidiens · B. Orthogonalité, Gram-Schmidt, projection et distance
Énoncé
On munit du produit scalaire , et l'on fixe .
1) Montrer qu'il existe un unique polynôme unitaire de degré orthogonal à (appliquer Gram-Schmidt à ), et que . Calculer , , , la base orthonormée de fournie par Gram-Schmidt, et .
2) Soient les points de où change de signe, c'est-à-dire ses racines de multiplicité impaire situées dans , et (avec si ). Montrer que garde un signe constant sur , et en déduire que : a racines réelles simples, toutes dans .
3) On note les polynômes de Lagrange associés aux racines , et . Montrer que pour tout .
4) Montrer que cette formule reste exacte pour tout (diviser par ). Montrer qu'aucune formule , à nœuds et à poids quelconques, n'est exacte sur .
5) Montrer que pour tout , et que .
6) (Contrôles.) Pour , puis , déterminer les nœuds et les poids. Comparer, pour , les formules de Gauss à deux et à trois points et la formule de Simpson , qui utilise trois points et est exacte jusqu'au degré . Énoncer le théorème obtenu.
Corrigé
Ce qu'on a le droit d'utiliser. Gram-Schmidt, la meilleure approximation, la base de Lagrange (chapitre 1), la division euclidienne, la factorisation d'un polynôme réel. On ne se servira ni de la formule de Rodrigues ni du théorème de Rolle : l'orthogonalité seule localise les racines.
1) Le polynôme orthogonal unitaire. Existence. Le sous-espace est de dimension finie ; notons la projection orthogonale sur lui, et posons . C'est un polynôme unitaire de degré (on retranche à un polynôme de degré au plus ), orthogonal à par définition de la projection : c'est, à normalisation près, le vecteur d'indice que produit Gram-Schmidt appliqué à . Unicité. Si et conviennent, est de degré au plus (les termes en se compensent) et orthogonal à : il est orthogonal à lui-même, donc nul. La norme. Par le théorème de la meilleure approximation, : est le polynôme unitaire de degré de plus petite norme, puisque tout polynôme unitaire de degré s'écrit avec .
Les trois premiers. est le polynôme de l'exercice 5 pour le poids — même caractérisation, donc même polynôme : , , , de normes au carré , et , avec . Directement : par imparité, et , donc la projection de sur , de base orthogonale , est . En normalisant , on obtient , et .
La distance de . , soit . Contrôle par Pythagore : , , et .
2) Les racines sont réelles, simples, dans l'intervalle. Factorisons dans en isolant ses racines situées dans : où parcourt les racines de dans , de multiplicités , et où n'a aucune racine dans . La fonction polynomiale , continue et sans zéro sur , y garde un signe constant par le théorème des valeurs intermédiaires. Dans le produit , chaque racine apparaît avec l'exposant si est impair ( est alors l'un des ) et sinon : tous les exposants sont pairs. Le produit des facteurs est positif, et a, sur , le signe constant de , puis sur par continuité.
Le polynôme n'est pas nul : il ne s'annule qu'en un nombre fini de points, et , car une fonction continue de signe constant et d'intégrale nulle serait nulle. Mais si , alors et par le 1) : contradiction. Donc . Les étant des racines distinctes de , qui est de degré , . Donc : a racines distinctes dans , et la somme de leurs multiplicités valant au plus , ses racines sont réelles, simples, et toutes dans .
Le point délicat. L'argument ne demande rien sur la forme de : seulement qu'il soit orthogonal à tout polynôme de degré inférieur. Le polynôme « épouse » les changements de signe de ; s'il y en avait moins de , serait de degré trop petit pour que puisse lui être orthogonal.
3) La formule à points. Les sont réels distincts : les polynômes de Lagrange forment une base de , et tout s'écrit . En intégrant, par linéarité, Rien de remarquable encore : n'importe quels points distincts donnent, par ce procédé, une formule exacte sur .
4) Le degré double. Soit . La division euclidienne par , de degré , donne avec et (car si , et sinon). D'une part, par le 1) puis le 3), D'autre part, les étant racines de , . Donc : la formule est exacte sur .
Pas au-delà. Soient des réels et des poids quelconques. Le polynôme , de degré , est positif et non nul, donc ; mais la formule lui attribue . Aucune formule à points n'est exacte sur : le degré est le meilleur possible, et Gauss l'atteint.
Le point délicat. Tout tient en une ligne : le quotient est de degré trop petit pour « voir » , par orthogonalité, et le reste est intégré exactement parce qu'il est de petit degré. Placer les nœuds aux racines de , c'est ce qui permet d'ignorer le quotient.
5) Des poids positifs. Le polynôme est de degré : par le 4), , puisque vaut si et sinon. Comme est positif et non nul, . Enfin, la formule appliquée au polynôme constant donne . Pourquoi c'est important : si les valeurs de sont entachées d'erreurs de valeur absolue au plus , l'erreur sur le résultat est au plus — des poids positifs de somme n'amplifient pas les erreurs.
6) Deux et trois points. Pour , a pour racines et ; , d'où , puis . La formule est exacte sur — pour : — et fausse pour : au lieu de .
Pour , a pour racines , et . L'exactitude sur , et , garantie par le 3), donne , et : d'où et . La formule est exacte sur — pour : — et donne au lieu de pour .
L'exponentielle. La valeur exacte est .
- Gauss à deux points : , erreur d'environ ;
- Gauss à trois points : , erreur d'environ ;
- Simpson : , erreur d'environ .
À trois évaluations chacune, Gauss est environ cent quatre-vingts fois plus précis que Simpson ; avec deux seulement, il fait déjà mieux que Simpson avec trois — il atteint le degré avec deux points, le degré avec trois.
Le théorème obtenu — la quadrature de Gauss–Legendre (Gauss, 1814). Soit le polynôme unitaire de degré orthogonal à pour le produit scalaire . Ses racines sont réelles, simples et situées dans ; avec les poids , strictement positifs et de somme , la formule est exacte pour tout polynôme de degré au plus , et aucune formule à points n'est exacte pour tous les polynômes de degré .
Ce que le problème installe. L'orthogonalité fabrique une méthode numérique : placer les nœuds aux racines d'un polynôme orthogonal double le degré d'exactitude, le maximum possible, avec des poids positifs qui rendent la méthode stable. Deux gestes resserviront : localiser des racines par l'orthogonalité et diviser par le polynôme orthogonal. C'est la méthode d'intégration des logiciels de calcul scientifique, des éléments finis en mécanique et de la chimie quantique.
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