Le théorème de d'Alembert–Gauss, par les bornes atteintes
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · mathématiques (PC), chapitre 5 — Espaces Vectoriels Normés et Topologie · E. Parties fermées bornées et bornes atteintes
Énoncé
On identifie à , normé par le module. Soit de degré , de sorte que .
1) Montrer qu'il existe tel que, pour tout vérifiant ,
2) Soit . Montrer qu'il existe tel que pour , puis, en appliquant le théorème des bornes atteintes à sur le disque fermé , qu'il existe tel que .
3) On suppose . Justifier l'écriture avec , et un polynôme, et justifier l'existence de tel que .
4) Lemme de d'Alembert. Avec les notations du 3), montrer que pour tout réel assez petit.
5) En déduire que , puis que tout polynôme non constant de est scindé sur .
6) En déduire que toute matrice de admet une valeur propre, et que tout polynôme réel non constant est produit de polynômes réels de degré et de polynômes réels de degré à discriminant strictement négatif. Énoncer le théorème obtenu.
Corrigé
Le plan. Le théorème est un énoncé d'existence, et la démonstration n'en calcule rien : atteint son minimum sur (questions 1 et 2) ; en un point où ne s'annule pas, on peut encore faire décroître (questions 3 et 4) ; un minimum ne pouvant être amélioré, il est nul (question 5). La difficulté du 2) est que n'est pas borné : on s'y ramène en montrant que est grand loin de l'origine — c'est la coercivité.
1) La coercivité. Pour , factorisons le terme dominant : Soit . Pour et , , donc la somme entre parenthèses est de module au plus . Prenons : pour , ce majorant est au plus , et la seconde inégalité triangulaire donne , d'où .
2) Le minimum existe. La borne inférieure existe, étant minoré par . Comme , on peut choisir tel que , par exemple ; pour , le 1) donne .
Le disque fermé est une partie non vide, fermée et bornée de , de dimension finie ; y est continue (les parties réelle et imaginaire de sont polynomiales en les coordonnées de , et le module est continu). Par le théorème des bornes atteintes, il existe dans le disque tel que pour tout du disque ; en particulier . Hors du disque, . Donc pour tout : .
Le point délicat. Le théorème exige une partie bornée, et ne l'est pas : hors d'un disque assez grand, dépasse la valeur qu'il prend au centre, si bien que le minimum sur le disque est le minimum sur .
3) Le développement au voisinage de . En développant chaque par la formule du binôme et en regroupant, , avec et . Soit le plus petit indice tel que ; il existe, puisque , et . Alors avec si . La racine -ième : est non nul ; si avec , le nombre vérifie .
4) Le lemme de d'Alembert. Pour , avec et : La fonction , continue sur le segment , est bornée par un réel . Par l'inégalité triangulaire, et parce que : Pour , la parenthèse est strictement positive — c'est ici que sert —, et .
L'idée géométrique. Près de , se comporte comme ; la direction est choisie pour que pointe de vers l'origine : on descend vers , et le reste, d'ordre supérieur, est trop petit pour l'empêcher.
5) La conclusion. est le minimum de sur (question 2) ; si , le 4) fournirait un point où est strictement plus petit : impossible. Donc . Scindé, par récurrence sur le degré : si , ; si , divise (première année), avec , et l'hypothèse de récurrence appliquée à donne .
Contrôle. Pour : , , et pour , , puisque . En : , , , et donne ; alors : la direction choisie mène droit vers la racine .
6) Ce qui en dépend. Toute matrice complexe a une valeur propre : pour , est de degré , donc a une racine , et . C'est ce qu'utilisent le chapitre de réduction, pour trigonaliser toute matrice complexe, et celui des endomorphismes euclidiens, pour qu'une matrice symétrique réelle ait une valeur propre réelle.
La factorisation réelle, par récurrence forte sur le degré de non constant. Si a une racine réelle , avec réel. Sinon, a une racine non réelle, et comme ses coefficients sont réels, , avec . Le polynôme est réel, de discriminant . La division euclidienne dans donne avec ; en évaluant en et en , a deux racines distinctes, donc est nul. Ainsi avec réel de degré , et l'on conclut par récurrence.
Le théorème obtenu — théorème de d'Alembert–Gauss. Tout polynôme non constant à coefficients complexes admet au moins une racine dans ; il est donc scindé sur , toute matrice carrée complexe admet une valeur propre, et tout polynôme réel non constant est produit de polynômes réels de degré et de degré à discriminant strictement négatif.
Ce que le problème installe. Le schéma exister, puis localiser : le théorème des bornes atteintes garantit le minimum, un argument local dit ce qu'il vaut. La coercivité ramène un domaine non borné à un disque ; on la retrouvera dans tous les problèmes d'optimisation sur un domaine non borné — le TD 10 s'en sert pour le point de Fermat–Torricelli. Et la factorisation réelle a une lecture immédiate en électronique : toute fonction de transfert rationnelle se décompose en filtres du premier et du second ordre — c'est exactement la question 6.
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