phénomènes de transport (PSI) · Chapitre 2 · Exercice de TD
Problème : l'âge de la Terre selon Kelvin
Transfert thermique par conduction et ondes thermiques · D. Loi de Fourier et équation de la chaleur · niveau 3 (difficile)
Énoncé
Dans les mines et les forages, la température croît avec la profondeur. En 1862, William Thomson (le futur lord Kelvin) en tire un âge de la Terre. Il suppose la Terre formée à l'état fondu à une température uniforme , puis refroidie depuis par conduction seule à travers une surface maintenue à , sans aucune source d'énergie interne. Le gradient de température mesuré en surface est alors un chronomètre.
Données (valeurs de Kelvin, converties) : (, température de fusion des roches retenue par Kelvin) ; gradient géothermique mesuré à son époque (un degré Fahrenheit pour cinquante pieds) ; roches : , ; rayon terrestre ; un an vaut . Aujourd'hui, on mesure à dans les continents et un flux géothermique moyen de ; le Soleil apporte en moyenne au sommet de l'atmosphère ; l'âge de la Terre, mesuré par la radioactivité, est milliards d'années.
On note la profondeur (axe vers le bas, origine la surface).
1) Le flux géothermique. Avec le gradient de Kelvin, calculer en surface, son signe et la puissance totale qui traverse la surface terrestre. Comparer au flux solaire. Comparer à la valeur mesurée aujourd'hui.
2) Le modèle. Écrire l'équation que vérifie , la condition initiale et les conditions aux limites (en surface et en profondeur). On admet pour l'instant que la surface peut être traitée comme un plan ; on le vérifiera à la question 5.
3) Analyse d'échelle. Au bout d'un temps , la couche refroidie a une épaisseur de l'ordre de . En déduire l'ordre de grandeur du gradient de surface, puis un âge en fonction de , et . Valeur ? Comment l'âge dépend-il du gradient mesuré ?
4) La solution de Kelvin. On donne la fonction d'erreur , avec et quand , et l'on propose Vérifier qu'elle satisfait l'équation et les conditions de la question 2. En déduire le gradient en surface , puis l'âge . Valeur avec les données de Kelvin, puis avec .
5) Valider les hypothèses. (a) Quelle épaisseur la Terre a-t-elle perdue de sa chaleur au bout de ? Le traitement en plan est-il justifié ? (b) Les variations quotidiennes et annuelles de la température de surface pénètrent-elles assez pour gêner la mesure de ? (c) Que penser de et uniformes ?
6) Pourquoi c'est faux, et synthèse. L'âge vrai est de milliards d'années. Quel gradient faudrait-il pour le retrouver avec ce modèle ? Deux hypothèses de Kelvin sont tombées : l'intérieur de la Terre n'est pas un solide conducteur mais un manteau qui convecte lentement (seule une couche externe d'une centaine de kilomètres conduit), et les roches contiennent des éléments radioactifs (découverts en 1896). Discuter qualitativement l'effet de chacune. Énoncer le résultat établi.
Corrigé
La stratégie. Le gradient de surface est d'autant plus faible que la couche refroidie est épaisse, et cette épaisseur croît comme : mesurer le gradient, c'est mesurer le temps. L'analyse d'échelle donne l'ordre de grandeur ; la solution fournie fixe le préfacteur ; les hypothèses se vérifient ensuite une à une, et c'est là que le modèle tombe.
1) Le flux géothermique. La température croît vers le bas : , donc : l'énergie monte vers la surface. Puissance totale : , soit ; avec la valeur moyenne mesurée aujourd'hui (, qui inclut les océans), : l'estimation de Kelvin avait le bon ordre de grandeur. C'est quatre mille fois moins que le flux solaire () : le climat de surface ne doit rien à la chaleur interne, et la surface est bien « froide », maintenue à une température fixée par le Soleil.
2) Le modèle. Conduction pure, une dimension, sans source : La dernière condition traduit que les profondeurs que le refroidissement n'a pas encore atteintes sont restées à .
3) Analyse d'échelle. Au bout de , la température passe de à sur une épaisseur : le gradient de surface vaut, en ordre de grandeur, , d'où Le gradient diminue avec le temps comme : la Terre se refroidit de moins en moins vite. L'âge varie comme : une erreur de sur le gradient en fait sur l'âge.
4) La solution de Kelvin. On pose ; (dérivée d'une intégrale par rapport à sa borne). Avec et : L'équation est satisfaite. En surface, et ; pour fixé et , ou pour , et : les conditions sont satisfaites. Le gradient de surface vaut C'est l'estimation d'échelle, avec le préfacteur . Numériquement : une centaine de millions d'années (Kelvin, avec ses données exactes, trouvait millions et donnait une fourchette de à millions pour couvrir l'incertitude sur et sur les roches). Avec : ans. La résolution du même problème par le schéma d'Euler explicite, en variables sans dimension, redonne le préfacteur du gradient à quatre chiffres.
5) Valider les hypothèses. (a) (la figure montre que la roche est encore presque à vers ). C'est cent fois moins que le rayon terrestre : à cette échelle, la courbure de la surface est négligeable, et le problème est unidimensionnel et plan. C'est pourquoi on n'a pas eu besoin de la géométrie sphérique. (b) Une oscillation de surface de période ne pénètre que sur : pour un jour, pour un an. Les mesures dans les mines, à des centaines de mètres, ne les voient pas : à l'échelle du problème, la surface est à température fixe (sa moyenne annuelle, voisine de plutôt que , ne change que de ). (c) varie d'un facteur deux selon les roches et avec , et est mal connue (elle entre au carré) : d'où la fourchette de Kelvin, mais pas un facteur cinquante.
6) Pourquoi c'est faux. Pour obtenir ans, quarante-huit fois , il faudrait un gradient fois plus faible, : incompatible avec toutes les mesures. Le calcul est juste ; ce sont deux hypothèses physiques qui tombent :
- la convection du manteau (objection de John Perry, 1895) : si l'intérieur est fluide sur les temps géologiques, il se brasse et reste chaud ; seule une couche externe d'environ conduit, entre la surface et un intérieur gardé à la température initiale de Kelvin (). Le gradient y vaut alors , la valeur mesurée, et il est stationnaire : il ne dit plus rien de l'âge, la convection renouvelant la chaleur sous la couche conductrice ;
- la radioactivité des roches, découverte après le calcul de Kelvin, produit de l'énergie dans la croûte : une partie du flux de surface ne vient pas du refroidissement initial (un terme source, hors du cadre de ce TD : on s'en tient au qualitatif).
Le résultat obtenu — l'âge de la Terre selon Kelvin. Un demi-espace initialement à , dont la surface est maintenue à et qui se refroidit par conduction seule, présente au bout du temps un gradient de surface : la couche refroidie a pour épaisseur . Le gradient mesuré donne l'âge , de l'ordre de ans avec les données de Kelvin, et proportionnel à .
| hypothèse | test | verdict |
|---|---|---|
| conduction plane 1D | validée | |
| surface à température fixe | pénétration de et | validée |
| , , connus | facteur 2 à 3 sur | à |
| intérieur solide conducteur | le manteau convecte | fausse |
| aucune source | radioactivité des roches | fausse |
Ce que le problème installe. La loi d'échelle transforme une mesure de gradient en durée ; une solution fournie se vérifie par dérivation et fixe le préfacteur (). Le modèle se valide hypothèse par hypothèse (le plan suffit, la surface est à température fixe). Une mathématique juste sur un modèle physique faux donne un résultat faux : c'est alors une hypothèse qu'il faut chercher.
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