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thermodynamique statistique (MP) · Chapitre 1 · Exercice de TD

Problème : l'expérience de Jean Perrin, peser l'invisible par le nivellement barométrique

Facteur de Boltzmann et distribution des populations · E. Applications du poids de Boltzmann · niveau 3 (difficile)

Énoncé

En 1908-1909, Jean Perrin observe au microscope une émulsion de grains sphériques de gomme-gutte (une résine) dans l'eau, à l'équilibre, dans une cuve de de hauteur. L'objectif a une faible profondeur de champ : on ne voit nettement que les grains d'une tranche horizontale d'environ d'épaisseur, et l'on compte ceux d'une tranche à une hauteur choisie en déplaçant le microscope. Dans sa série la plus précise :

  • rayon des grains ; écart entre la masse volumique des grains et celle de l'eau ;
  • nombres de grains, proportionnels à ; ; ; aux hauteurs , , et au-dessus du fond ; grains comptés en tout ;
  • température de l'eau, prise égale à ; viscosité de l'eau ;
  • on admet la poussée d'Archimède (l'eau exerce sur un grain de volume une force verticale vers le haut égale à ) et la loi de Stokes (un grain de rayon qui se déplace à la vitesse dans l'eau subit la force ).

1) Le poids de Boltzmann d'un grain. Montrer que l'énergie potentielle d'un grain à la hauteur , poussée d'Archimède comprise, s'écrit , avec une « masse apparente » à exprimer. Les grains, très dilués, sont indépendants les uns des autres et en équilibre avec l'eau, qui joue le rôle de thermostat. En déduire la loi de répartition des grains, et sa hauteur caractéristique . Calculer et la valeur de attendue avec la valeur actuelle de ; la comparer à celle de l'air. Pourquoi une cuve de et un microscope ?

2) La loi est-elle exponentielle ? Calculer les rapports des nombres de grains entre deux niveaux successifs. Qu'en conclure ? Évaluer l'incertitude statistique sur chaque comptage. Tracer en fonction de et en déduire la hauteur caractéristique mesurée.

3) La constante de Boltzmann. En déduire la valeur de qui découle de cette série, puis celle de la constante d'Avogadro , où est mesurée par ailleurs sur les gaz. Comparer à la valeur actuelle.

4) D'où vient l'écart ? Comment dépend-elle de ? Quel rayon redonnerait la valeur actuelle ? Quelle est l'incidence d'une erreur de sur () ? Quelle mesure pèse le plus ?

5) Valider les hypothèses. L'équilibre est-il atteint ? Calculer la vitesse limite de chute d'un grain (Stokes) et le temps qu'il met à descendre de , puis de toute la hauteur de la cuve ; Perrin constatait la même répartition après trois heures et après quinze jours. Les grains sont-ils indépendants ? Pourquoi des grains de , et non de ou de ?

6) Synthèse. Énoncer le résultat établi et dire ce qu'il prouve.

Corrigé

La stratégie. Un grain est une « grosse molécule » : il a un poids de Boltzmann, comme une molécule d'air, mais une masse apparente cent millions de fois plus grande, d'où une hauteur caractéristique de quelques dizaines de micromètres, mesurable au microscope. Mesurer et la masse apparente, c'est mesurer , donc .

1) Le poids de Boltzmann d'un grain. Un grain de volume subit son poids et la poussée d'Archimède : leur résultante, constante, est , qui dérive de l'énergie potentielle Chaque grain, indépendant des autres et en équilibre avec l'eau à la température , se trouve dans une tranche donnée avec un poids de Boltzmann ; le nombre de grains par unité de volume suit donc la loi du nivellement barométrique Numériquement, et . Avec la valeur actuelle de et : La masse apparente d'un grain vaut fois la masse d'une molécule d'air (), et est divisée d'autant : pour l'air, pour l'émulsion. Une cuve de couvre deux hauteurs caractéristiques : la concentration y varie d'un facteur sept, assez pour être mesurée, et il faut un microscope pour voir des grains de de diamètre et viser des tranches de .

2) Une exponentielle. Les rapports entre niveaux successifs, distants de , valent , et : à hauteurs également espacées, rapports constants, c'est la signature d'une exponentielle, comme pour la pression de l'air. Les grains se répartissent proportionnellement à , soit environ , , et grains par niveau ; l'incertitude relative d'un comptage de objets indépendants vaut environ , de au niveau du fond à au niveau le plus haut. Les écarts entre les trois rapports ( à ) sont un peu plus grands que ces incertitudes : il s'y ajoute la dispersion des rayons des grains. Les valeurs de sont ; ; ; ; la droite des moindres carrés a la pente : (Les niveaux extrêmes seuls donnent .)

3) La constante de Boltzmann, et celle d'Avogadro. De : La valeur actuelle est : la série donne le bon ordre de grandeur, à près. Perrin, sur six séries où la masse des grains variait d'un facteur quarante, trouvait des valeurs comprises entre et .

4) Les sources d'erreur. : varie comme . Retrouver demanderait : d'erreur sur le rayon suffisent à expliquer sur , et un rayon de , à la limite de ce que résout un microscope, se mesure difficilement mieux. La masse volumique pèse aussi : est la petite différence de deux nombres voisins ( et ), si bien qu'une erreur de sur , soit , fait d'erreur sur , donc sur . Le comptage (quelques pour cent sur ) vient ensuite. La mesure qui pèse le plus est celle du rayon, à la puissance trois ; Perrin la faisait de deux manières indépendantes (en comptant les grains d'un volume d'émulsion de masse connue, et par la vitesse de chute selon la loi de Stokes) et trouvait et , ce qui écarte une erreur grossière mais pas une erreur de quelques pour cent.

5) Les hypothèses. L'équilibre. À vitesse limite, la résultante du poids apparent et de la force de Stokes est nulle : , d'où Un grain met , soit minutes, à descendre de , et heure à traverser toute la cuve. La répartition s'établit donc en quelques heures : la constater identique après trois heures et après quinze jours prouve qu'on observe bien l'équilibre, et non une sédimentation en cours. L'indépendance. L'émulsion est diluée (les grains, espacés de plusieurs dizaines de diamètres, n'occupent qu'une très faible fraction du volume) : ils n'interagissent pas, et chacun a son propre poids de Boltzmann, comme les molécules d'un gaz parfait. Le thermostat. La cuve, mince, est à la température uniforme de la pièce ; une variation de ne change que de . Le rayon. varie comme : avec , , tous les grains seraient au fond, dans une couche plus mince que la tranche observée ; avec , dépasserait , la concentration serait uniforme dans la cuve, et les grains seraient de toute façon invisibles au microscope. concilie les deux exigences.

6) Synthèse. Le résultat établi est le suivant.

Le résultat obtenu — la loi de répartition en hauteur d'une émulsion à l'équilibre et la mesure de la constante d'Avogadro (Jean Perrin, 1908-1909, prix Nobel 1926). Des grains indépendants en suspension dans un liquide à la température ont, poussée d'Archimède comprise, l'énergie potentielle avec ; leur concentration suit, à l'équilibre, la loi du nivellement barométrique . La hauteur caractéristique mesurée donne la constante de Boltzmann, , donc la constante d'Avogadro Pour la série étudiée, et .

Une même loi décrit l'air sur huit kilomètres et une émulsion sur cinquante micromètres : seule change la masse. Que des grains visibles obéissent à la loi des molécules d'un gaz, avec une constante d'Avogadro voisine de celles que donnaient d'autres phénomènes indépendants (théorie cinétique, mouvement brownien), a convaincu les derniers sceptiques de la réalité des molécules.

Ce que le problème installe. Le poids de Boltzmann d'une particule quelconque en équilibre avec un thermostat, avec l'énergie potentielle qui convient (poussée d'Archimède comprise) ; la vérification d'une loi exponentielle par des rapports à pas constant puis par une droite en échelle logarithmique ; la lecture d'une constante fondamentale dans une hauteur caractéristique ; et l'analyse d'erreur d'une grandeur en et en différence de deux nombres voisins. Le cours établit le nivellement barométrique par la statique d'un gaz ; on l'a obtenu ici directement par le poids de Boltzmann, et les deux routes s'accordent.

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