Problèmes aux valeurs propres et méthodes modales
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Frappée, une poutre ne vibre pas n'importe comment : elle oscille selon quelques formes privilégiées, ses modes propres, chacune à sa fréquence propre. Toute vibration est une superposition de ces modes, et un ingénieur qui connaît les premiers sait déjà l'essentiel : à quelle fréquence l'ouvrage risque d'entrer en résonance, où placer un capteur, où ne pas placer un excitateur. Il en va de même pour la température d'un mur, qui se décompose en modes thermiques s'amortissant chacun à sa vitesse, ou pour l'acoustique d'une salle.
Mathématiquement, un mode propre est une fonction propre d'un opérateur différentiel muni de conditions aux limites. Ce chapitre transpose au cadre des fonctions ce que l'algèbre linéaire fait pour les matrices symétriques : valeurs propres réelles, vecteurs propres orthogonaux, décomposition sur une base propre. La décomposition d'une solution sur les modes, la méthode modale, remplace alors une équation aux dérivées partielles par une famille d'équations différentielles ordinaires indépendantes, une par mode. La séparation des variables du chapitre 9 en est le cas le plus simple ; les espaces et les bases hilbertiennes du chapitre 3 en fournissent le cadre.
Repère historique
Daniel Bernoulli affirme en 1753 que le mouvement d'une corde vibrante est une superposition de vibrations sinusoïdales simples ; Euler et d'Alembert le contestent, et la querelle ne se dénoue qu'avec Fourier (1807--1822). Charles Sturm et Joseph Liouville, en 1836--1837, établissent les propriétés des problèmes aux valeurs propres du second ordre qui portent leurs noms : valeurs propres réelles et rangées en suite croissante, fonctions propres orthogonales, développement de toute fonction sur elles. Lord Rayleigh, dans sa Théorie du son (1877), introduit le quotient qui donne une estimation de la fréquence fondamentale. Le cadre général, celui des opérateurs symétriques sur un espace de Hilbert, est l'œuvre de David Hilbert (1904--1910), à partir des équations intégrales du chapitre 11.
10.1 Des matrices aux opérateurs
10.1.1 Le modèle de la dimension finie
Deux masses reliées entre elles et à deux murs par trois ressorts de raideur obéissent, en notant leurs déplacements, au système
La matrice est symétrique réelle : ses valeurs propres et sont réelles, et des vecteurs propres associés, et , sont orthogonaux. Dans la base propre, on écrit ; en projetant l'équation sur chaque vecteur propre, on obtient deux équations découplées
Le premier mode (les deux masses en phase) vibre à la pulsation , le second (en opposition) à . Tout mouvement est une combinaison des deux. C'est exactement ce schéma que nous allons étendre à une infinité de degrés de liberté : une corde, une poutre, un mur.
10.1.2 Opérateur différentiel et conditions aux limites
En dimension infinie, la matrice est remplacée par un opérateur différentiel, par exemple , et l'espace par muni de (chapitre 3). Mais un opérateur différentiel seul ne suffit pas : l'équation a des solutions non nulles pour tout . Ce sont les conditions aux limites qui sélectionnent les valeurs propres ; elles font partie de la définition de l'opérateur.
Définition — Valeur propre, mode propre
Soit un opérateur différentiel sur et des conditions aux limites homogènes (C.L.). On note , le domaine de l'opérateur, l'ensemble des fonctions assez régulières qui vérifient ces C.L. Un nombre est une valeur propre s'il existe , , telle que
La fonction est une fonction propre, ou mode propre ; elle n'est définie qu'à un facteur multiplicatif près.
Dans ce chapitre, la lettre reste réservée à la mesure de Lebesgue ; les valeurs propres sont notées , .
Cherchons les valeurs propres de sur , avec (conditions de Dirichlet), parmi les réels (on verra à la proposition 10.3 qu'il n'y en a pas d'autres).
- Si : ; donne , puis donne : pas de mode.
- Si : , et les deux conditions donnent : pas de mode.
- Si () : ; donne , puis avec impose , .
Les valeurs propres sont donc
Le mode s'annule fois dans (ses nœuds). On retrouve la base de sinus des séries de Fourier (chapitre 3).
Voici les trois premiers modes de la corde ().
10.1.3 Opérateurs symétriques
L'analogue d'une matrice symétrique est un opérateur qui « passe d'un côté à l'autre » du produit scalaire.
Définition — Opérateur symétrique
L'opérateur , de domaine , est symétrique (on dit aussi autoadjoint, ou hermitien) si
L'opérateur sur , défini sur les fonctions de classe sur , est symétrique lorsque les conditions aux limites sont, en chaque extrémité, de l'un des types suivants :
- Dirichlet : ; Neumann : ;
- Robin (ou Fourier) : , avec réels non tous deux nuls.
Démonstration
Deux intégrations par parties donnent, pour de classe ,
En , si et vérifient avec réels, les vecteurs et sont tous deux orthogonaux à dans (pour la forme bilinéaire ), donc colinéaires : le déterminant est nul. Dirichlet () et Neumann () sont des cas particuliers. De même en : le crochet est nul, et .
Des conditions « initiales » ne conviennent pas
Avec les deux conditions en un même point, , le crochet en ne s'annule plus et l'opérateur n'est pas symétrique. Il n'a d'ailleurs aucune valeur propre : la seule solution de avec est (unicité du problème de Cauchy). Un problème aux valeurs propres demande des conditions aux deux extrémités, une à chaque bout pour une équation du second ordre.
Soit un opérateur symétrique.
- Ses valeurs propres sont réelles.
- Deux fonctions propres associées à des valeurs propres distinctes sont orthogonales.
Démonstration
- Si , , alors , donc .
- Si et avec (réels), alors , donc et .
C'est la même preuve qu'en algèbre linéaire, et c'est pourquoi on peut chercher les valeurs propres parmi les réels seulement, comme dans l'exemple 10.1. On vérifie directement .
10.2 Le problème de Sturm--Liouville
10.2.1 Forme standard
Beaucoup d'équations de la physique du second ordre se mettent sous une forme commune : conduction dans une barre de section variable, vibrations d'une corde de densité variable, équations de Bessel et de Legendre.
Définition — Problème de Sturm–Liouville régulier
Soient de classe et continues sur , avec
Le problème de Sturm--Liouville consiste à trouver les et les tels que
où sont réels, et (conditions séparées). La fonction est le poids, et l'on travaille dans muni de
L'opérateur associé est , et le problème s'écrit . Le poids change le produit scalaire : les modes seront orthogonaux pour le poids .
Mettre une équation sous forme de Sturm–Liouville
Une équation avec se met sous forme standard en multipliant par le facteur intégrant
En effet et .
Pour un problème de Sturm--Liouville régulier :
- l'opérateur est symétrique dans ;
- ses valeurs propres sont réelles et ses modes associés à des valeurs propres distinctes sont orthogonaux pour ;
- chaque valeur propre est simple : ses modes sont tous proportionnels.
Démonstration
- Le poids se simplifie : . L'identité de Lagrange, obtenue par deux intégrations par parties, donne
et le crochet est nul pour la même raison qu'à la proposition 10.2.
- Conséquence de 1 et de la proposition 10.3.
- Si et sont deux modes pour la même valeur propre , leur wronskien vérifie : est constant. En , et sont orthogonaux à , donc colinéaires : . Ainsi , et comme , : et sont proportionnels.
Le résultat central, que nous admettons, dit que les modes suffisent à tout représenter.
Les valeurs propres d'un problème de Sturm--Liouville régulier forment une suite strictement croissante
Le mode s'annule exactement fois dans , et la famille est une base hilbertienne orthogonale de : toute s'écrit
la série convergeant dans .
Idée de la preuve. On inverse l'opérateur : si n'est pas valeur propre, la solution de avec les C.L. s'écrit , où est la fonction de Green, continue et symétrique. L'opérateur intégral de noyau est symétrique et « compact » ; le théorème spectral de Hilbert--Schmidt (chapitre 11) lui donne une base orthonormée de fonctions propres, qui sont celles de , les valeurs propres étant inversées. La croissance vers et le décompte des zéros viennent des théorèmes de comparaison de Sturm.
Sous les hypothèses du théorème 10.5, pour ,
et la somme partielle est, parmi toutes les combinaisons de , celle qui approche le mieux au sens de .
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