Topologie des espaces vectoriels normés
Cours complet · mathématiques (MP/MPI), chapitre 4 · MP et MPI (2e année)
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<i class="fa-solid fa-compass mr-2" style="color:#9A563B"></i>4.1 Introduction et motivation
Qu'est-ce qu'être « proche » dans un espace de matrices, de polynômes, de fonctions ? La norme généralise la valeur absolue et la longueur euclidienne, et porte avec elle tout le vocabulaire de la topologie : ouverts, fermés, limites, continuité. Les objectifs de ce chapitre :
- introduire ce vocabulaire dans le cadre des espaces vectoriels normés, illustré par des exemples variés (, polynômes, matrices, espaces fonctionnels) ;
- dégager le cadre commode de la dimension finie (équivalence des normes, compacts fermés bornés), socle des chapitres d'analyse à venir (fonctions vectorielles, équations différentielles) ;
- introduire la compacité, et son rôle dans les résultats d'existence — notamment en optimisation ;
- introduire la connexité par arcs, qui généralise le théorème des valeurs intermédiaires ;
- dégager l'idée fondamentale d'inégalité linéaire , quantifiée par la norme d'opérateur.
Le contenu est profondément géométrique : les figures sont essentielles, et pour la connexité par arcs, un dessin pertinent peut valoir preuve. Hors programme : espaces métriques et topologiques, suites de Cauchy, espaces de Banach. Dans tout le chapitre, ou .
4.2 Normes et espaces vectoriels normés
Une norme sur un -espace vectoriel est une application vérifiant :
- séparation : ;
- homogénéité : pour tous , ;
- inégalité triangulaire : .
Le couple est un espace vectoriel normé ; un vecteur de norme est unitaire. La distance associée est (elle vérifie l'inégalité triangulaire , et la seconde forme ).
Pour et : boule ouverte , boule fermée , sphère . Une partie (une suite, une fonction) est bornée si elle est incluse dans une boule.
Une partie d'un espace vectoriel réel est convexe si elle contient tout segment joignant deux de ses points : . Les boules (ouvertes ou fermées) sont convexes : si et , alors (inégalités strictes pour la boule ouverte).
- Sur un préhilbertien réel : la norme associée au produit scalaire, (première année).
- Sur , les trois normes usuelles :
- Sur l'espace des fonctions bornées de dans : la norme de la convergence uniforme (pour les applications pratiques, on utilise sans justification pour non vide et ).
- Sur : les normes de la convergence en moyenne et en moyenne quadratique :
(la séparation repose sur « continue positive d'intégrale nulle nulle », première année).
- Produit fini d'espaces normés : .
4.3 Suites d'un espace vectoriel normé
La suite de converge vers si (dans ). La limite est alors unique, la suite est bornée, et les opérations algébriques passent à la limite (, pour dans ). Dans un produit fini, une suite converge si et seulement si chaque composante converge.
Une valeur d'adhérence de est la limite d'une suite extraite convergente. Une suite convergente a une unique valeur d'adhérence (sa limite) ; par contraposée : une suite ayant au moins deux valeurs d'adhérence diverge (l'outil de divergence le plus maniable : adhère à et ).
4.4 Comparaison des normes
Deux normes et sur sont équivalentes s'il existe tels que
Des normes équivalentes définissent les mêmes parties bornées, les mêmes suites convergentes (avec les mêmes limites) — et, plus loin, la même topologie.
Pour montrer que et ne sont pas équivalentes, exhiber une suite telle que le rapport soit non borné (ou une suite qui converge pour l'une et pas pour l'autre). Exemple fondamental sur : vérifie mais — les normes et ne sont pas équivalentes (exercice 4) : en dimension infinie, le choix de la norme compte.
4.5 Topologie d'un espace normé
- Une partie de est un ouvert si chacun de ses points est le centre d'une boule ouverte incluse dans . Une partie est un voisinage de si contient une boule ouverte centrée en .
- Stabilité : toute réunion (quelconque) d'ouverts est un ouvert ; toute intersection finie d'ouverts est un ouvert (le « finie » est essentiel : ). Une boule ouverte est un ouvert ; un produit fini d'ouverts est un ouvert.
- Une partie est un fermé si son complémentaire est ouvert. Stabilité : intersection quelconque, réunion finie. Une boule fermée, une sphère, sont fermées ; un produit fini de fermés est fermé.
Démonstration (Une boule ouverte est un ouvert)
Soit et . Alors : pour , l'inégalité triangulaire donne . (La figure : une petite boule logée dans la grande, tangente intérieurement — le dessin à savoir refaire.)
Soit . Un point est intérieur à si est un voisinage de ; il est adhérent à si toute boule rencontre . L'intérieur (le plus grand ouvert inclus dans ), l'adhérence (le plus petit fermé contenant ) et la frontière s'en déduisent. est dense dans si .
- si et seulement s'il existe une suite d'éléments de convergeant vers .
- est fermé si et seulement si toute suite d'éléments de qui converge dans a sa limite dans — le critère le plus utilisé en pratique : « fermé stable par passage à la limite ».
Toutes ces notions sont invariantes par passage à une norme équivalente.
Soit . Une partie est un ouvert relatif de si est voisinage relatif de chacun de ses points (un voisinage relatif de contient l'intersection avec d'une boule centrée en ). Caractérisation : les ouverts relatifs de sont les , ouvert de ; les fermés relatifs (complémentaires dans des ouverts relatifs) sont les , fermé de , caractérisés séquentiellement par : toute suite de la partie convergeant dans a sa limite dans la partie. (Exemple : est un ouvert relatif de sans être ouvert dans .)
4.6 Limites et continuité
Soient et adhérent à . On dit que quand si : , et impliquent . Caractérisation séquentielle : pour toute suite (dans ), . Extensions naturelles : limite quand ; quand () ; limite infinie pour réelle. À valeurs dans un produit fini : convergence composante par composante.
est continue en si quand ; continue sur si elle l'est en tout point. Opérations algébriques et composition : comme en première année.
- Densité : deux applications continues qui coïncident sur une partie dense de sont égales sur .
- Images réciproques : est continue si et seulement si l'image réciproque de tout ouvert (resp. fermé) de est un ouvert (resp. fermé) de — la machine à produire ouverts et fermés : est ouvert, est fermé, pour continue réelle.
- Lipschitz : les applications lipschitziennes () sont uniformément continues (définition comme en première année), donc continues. Exemple clé : pour , l'application est -lipschitzienne.
Démonstration (Démonstration pour la fonction distance)
Pour : . En passant à l'inf sur : , d'où , et l'on conclut par symétrie.
4.7 Applications linéaires continues
Soit entre espaces normés. Alors :
(et est alors lipschitzienne). L'ensemble des applications linéaires continues est noté .
Démonstration
Si l'inégalité a lieu : , lipschitzienne. Réciproquement, si est continue en : il existe tel que ; pour , appliquer à et utiliser l'homogénéité : . (Pour une application linéaire, la continuité en un point — l'origine — suffit, et elle équivaut à une inégalité linéaire globale : c'est l'idée fondamentale du chapitre.)
Pour , la norme subordonnée (ou norme d'opérateur) est
— la plus petite constante admissible dans l'inégalité linéaire : pour tout . C'est une norme sur , et elle est sous-multiplicative :
(enchaîner les deux inégalités linéaires). Adaptation immédiate aux matrices : , sous-multiplicative pour le produit matriciel.
Une application multilinéaire est continue si et seulement s'il existe tel que
(démonstration non exigible). C'est le critère qui rendra continues toutes les opérations naturelles : produit matriciel, déterminant, composition.
4.8 Parties compactes
Une partie est compacte si toute suite d'éléments de admet une valeur d'adhérence dans (une suite extraite convergeant dans ). (La propriété de Borel-Lebesgue est hors programme.)
- Toute partie compacte est fermée et bornée (la réciproque est fausse en général — vraie en dimension finie, plus bas).
- Un fermé relatif d'un compact est compact.
- Une suite d'éléments d'un compact converge si et seulement si elle a une unique valeur d'adhérence (l'argument de « compacité-unicité », très utile).
- Un produit fini de compacts est compact (extractions successives).
4.9 Applications continues sur un compact
Soit une partie compacte non vide et continue sur .
- Image continue : est compacte.
- Théorème de Heine : est uniformément continue sur .
- Bornes atteintes : si est à valeurs réelles, est bornée et atteint ses bornes sur .
La compacité est la machine à exhiber des extremums. Quand le domaine n'est pas compact (par exemple tout entier), la méthode-clé est la restriction à un compact : si est continue et coercive ( quand ), alors admet un minimum global — on enferme la compétition dans une boule fermée (compacte en dimension finie), où les bornes sont atteintes, et l'extérieur ne peut pas faire mieux (exercice 8). C'est l'argument d'existence de toute l'optimisation.
4.10 Connexité par arcs
Un chemin (ou arc) joignant à dans une partie est une application continue avec , . La partie est connexe par arcs si deux points quelconques de peuvent être joints par un chemin tracé dans — « est d'un seul tenant ». La relation « être joignables dans » est une relation d'équivalence ; ses classes sont les composantes connexes par arcs de .
- Toute partie convexe est connexe par arcs (le segment est un chemin) ; plus généralement, toute partie étoilée (il existe un centre tel que tout segment , , soit dans ) l'est (passer par le centre).
- Les parties connexes par arcs de sont exactement les intervalles.
L'image d'une partie connexe par arcs par une application continue est connexe par arcs ( est un chemin). Cas particulier fondamental, pour à valeurs réelles : l'image d'un connexe par arcs est un intervalle — c'est le théorème des valeurs intermédiaires généralisé : une fonction réelle continue sur un connexe par arcs prend toute valeur comprise entre deux valeurs prises.
4.11 Espaces vectoriels normés de dimension finie
Sur un espace vectoriel de dimension finie, toutes les normes sont équivalentes (démonstration non exigible). Conséquences :
- toutes les notions topologiques (bornitude, convergence, ouverts, fermés, compacité…) sont indépendantes de la norme : c'est la topologie naturelle de l'espace ;
- la convergence (d'une suite, d'une fonction) à valeurs dans un espace de dimension finie équivaut à celle de chacune des coordonnées dans une base.
Soit de dimension finie.
- Compacts : une partie de est compacte si et seulement si elle est fermée et bornée (Bolzano-Weierstrass coordonnée par coordonnée).
- Une suite bornée de converge si et seulement si elle a une unique valeur d'adhérence.
- Tout sous-espace de dimension finie d'un espace normé est fermé.
- Continuité automatique : si est de dimension finie, — toute application linéaire au départ d'un espace de dimension finie est continue. Plus généralement, les applications polynomiales sur un espace de dimension finie et les applications multilinéaires sur un produit d'espaces de dimensions finies sont continues. Exemples : le déterminant, le produit matriciel, la composition .
Tout l'usage pratique tient en deux réflexes : en dimension finie, « fermé borné compact » et « linéaire (ou polynomial) continu ». En dimension infinie, les deux échouent (exercices 4 et 10) — d'où l'importance du cadre.