Espaces Vectoriels Normés et Topologie
Cours complet · mathématiques (PSI), chapitre 5 · CPGE PSI (2e année)
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5.1 Introduction et vue d'ensemble
La topologie des espaces vectoriels normés (EVN) formalise rigoureusement les notions de proximité géométrique, de convergence de suites, de continuité des applications linéaires et non linéaires, ainsi que les propriétés qualitatives des ensembles (ouverts, fermés, compacts, connexes par arcs). En classe de PSI / PSI*, les théorèmes de compacité et d'équivalence des normes en dimension finie constituent les outils indispensables de l'analyse fonctionnelle et de l'optimisation.
5.2 Normes et Boules dans un Espace Vectoriel
Une norme sur un espace vectoriel, c'est le choix d'une façon de mesurer les longueurs — et plusieurs choix sont possibles sur le même espace. Les boules unités de , et dans le plan sont respectivement un carré posé sur la pointe, un disque et un carré : trois formes, trois géométries.
En dimension finie, ces choix sont sans conséquence pour tout ce qui relève de la topologie : toutes les normes y sont équivalentes, donc les suites convergentes, les ouverts, les compacts sont les mêmes. En dimension infinie, l'équivalence tombe, et c'est précisément pour cela que les espaces de fonctions demandent tant de soin : la convergence simple, la convergence uniforme et la convergence en moyenne quadratique y sont trois notions distinctes.
5.2.1 Définition et Normes Usuelles
Soit un -espace vectoriel ( ou ). Une application (notée généralement ) est appelée une norme sur si :
- Séparation : .
- Homogénéité absolue : .
- Inégalité triangulaire : .
Le couple est appelé un espace vectoriel normé (EVN).
C'est le premier axiome, dit de séparation, qui fait tout le travail : il interdit l'existence d'un vecteur non nul de longueur nulle. Une application vérifiant les deux autres sans lui s'appelle une semi-norme, et il en existe de très naturelles — sur , l'application est homogène et sous-additive, mais s'annule sur , qui n'est pas le polynôme nul.
Les trois normes usuelles ne sont pas trois variantes de la même idée : elles mesurent des choses différentes. La norme additionne les écarts, la norme les compose comme Pythagore, la norme infinie ne retient que le pire. Un ingénieur qui borne une erreur globale prend la première, celui qui garantit une tolérance sur chaque coordonnée prend la dernière.
Pour :
Elles vérifient les inégalités optimales :
5.2.2 Boules Ouvertes, Boules Fermées et Sphères
Les inégalités entre ces trois normes sont optimales : chacune est une égalité pour un vecteur bien choisi. Le vecteur réalise l'égalité d'un côté, et de l'autre, avec , et . C'est en exhibant ces deux vecteurs qu'on prouve qu'aucune constante plus petite ne convient — et l'on remarquera que les facteurs dépendent de , ce qui interdira le passage à la dimension infinie.
Soit un EVN, et .
- Boule ouverte : .
- Boule fermée : .
- Sphère : .
Toutes les boules ouvertes et fermées sont des ensembles convexes.
5.3 Vocabulaire Topologique et Caractérisation Séquentielle
Le vocabulaire qui suit est celui des énoncés ; ce n'est pas celui des démonstrations. En pratique, on ne revient presque jamais à la définition d'un ouvert : on reconnaît la partie étudiée comme l'image réciproque d'un ouvert ou d'un fermé par une application continue, ou bien on passe par les suites.
5.3.1 Ouverts, Fermés et Voisinages
Soit un EVN et .
- est un ouvert de si pour tout , il existe tel que .
- est un fermé de si son complémentaire est un ouvert de .
- est un voisinage de s'il contient une boule ouverte centrée en .
5.3.2 Adhérence, Intérieur, Frontière et Densité
Deux avertissements sur ces mots, qui trompent parce qu'ils sont empruntés au langage courant. D'abord, « ouvert » et « fermé » ne sont pas contraires : une partie peut n'être ni l'un ni l'autre, comme dans , et peut être les deux à la fois, comme et . Ensuite, ces qualificatifs sont relatifs à l'espace ambiant : est fermé dans , et il est à la fois ouvert et fermé dans lui-même.
Pour toute partie :
- L'intérieur est le plus grand ouvert contenu dans : .
- L'adhérence est le plus petit fermé contenant : .
- La frontière de est .
- est dite dense dans si .
Soit et .
- il existe une suite d'éléments de telle que .
- est fermé si et seulement si toute suite convergente d'éléments de a sa limite dans :
tient dans : est intérieur. Autour de , toute boule rencontre à la fois et son complémentaire : est un point frontière. L'adhérence est la réunion de et de sa frontière.</div>
Méthode : Montrer qu'une partie est ouverte ou fermée
Deux routes, dans l'ordre où il faut les essayer.
- Image réciproque par une application continue. C'est la plus rapide et elle suffit presque toujours : est ouvert car est continue et est ouvert ; est fermé comme image réciproque du fermé par l'application continue ; est fermé comme noyau d'une application linéaire, donc continue.
- Caractérisation séquentielle, pour les fermés : prendre une suite de la partie qui converge et montrer que la limite y reste. C'est la route à prendre quand la partie est définie par une égalité qu'on peut passer à la limite.
- Le corps des rationnels est dense dans .
- L'ensemble des polynômes est dense dans (Théorème d'approximation de Weierstrass).
- Le groupe linéaire est dense dans .
- L'ensemble des matrices diagonalisables de est dense dans .
La densité est la notion la plus utile de la section, parce qu'elle est le fondement de toute approximation — dire que les polynômes sont denses dans signifie exactement que toute fonction continue est limite uniforme de polynômes — mais aussi une technique de démonstration : une identité entre applications continues vraie sur une partie dense est vraie partout.
C'est précisément l'usage des deux derniers exemples. Pour établir une identité matricielle, on la démontre d'abord sur les matrices inversibles, ou sur les matrices diagonalisables, où le calcul est facile ; la densité et la continuité l'étendent ensuite à tout entier. C'est ainsi qu'on prouve sans effort des égalités comme .
5.4 Équivalence des Normes et Compacité en Dimension Finie
Deux normes équivalentes définissent, littéralement, la même topologie : mêmes suites convergentes, mêmes ouverts, mêmes fermés, mêmes compacts, mêmes fonctions continues. Le théorème de cette section affirme qu'en dimension finie ce cas est le seul possible — ce qui a une conséquence pratique immédiate : dans une démonstration, on a le droit de choisir la norme la plus commode, et c'est presque toujours , celle qui ramène tout à des coordonnées.
, le carré de . Elles sont emboîtées et se touchent sur les axes ; l'écart est maximal sur les diagonales. C'est cet emboîtement, à un facteur borné près, que l'équivalence des normes généralise.</div>
5.4.1 Équivalence des Normes
Deux normes et sur sont dites équivalentes s'il existe des constantes telles que :
Deux normes équivalentes définissent les mêmes ouverts, les mêmes fermés, les mêmes suites convergentes et les mêmes fonctions continues.
Soit un -espace vectoriel de dimension finie. Toutes les normes sur sont équivalentes.
Démonstration (Esquisse de démonstration)
Soit une base de . On compare toute norme à la norme .
- Par l'inégalité triangulaire : . L'application est donc lipschitzienne, donc continue.
- La sphère unité est fermée et bornée pour , donc compacte.
- Par le théorème des bornes atteintes, la fonction continue atteint son minimum sur cette sphère compacte en un point : . Comme , , donc par séparation de la norme .
- Pour tout , . D'où .
5.4.2 Compacité et Théorème de Bolzano-Weierstrass
L'hypothèse de dimension finie est indispensable, et le contre-exemple tient en une ligne. Sur , prenons . Alors
Aucune constante ne peut donc vérifier pour toute : les deux normes ne sont pas équivalentes. La même suite resservira deux fois plus bas.
La structure de la démonstration mérite d'être retenue, car elle réapparaît partout : on ne compare pas deux normes quelconques entre elles, on les compare toutes deux à une même troisième, , ce qui divise le travail par deux.
Une partie d'un EVN est dite compacte si de toute suite d'éléments de , on peut extraire une sous-suite qui converge vers un élément de (propriété de Bolzano-Weierstrass).
Soit un -espace vectoriel de dimension finie et .
La compacité est la propriété qui fabrique de l'existence. Une suite d'un compact ne peut pas s'échapper : elle possède toujours une valeur d'adhérence dans le compact. C'est ce qui permet de remplacer une borne inférieure, objet dont on ne sait rien, par un minimum, c'est-à-dire une valeur prise en un point — et la distinction n'est pas verbale, puisque sur la fonction a une borne inférieure et pas de minimum.
La caractérisation « fermé et borné » est fausse en dimension infinie, et le contre-exemple est encore dans : toutes ces fonctions sont dans la boule unité fermée, qui est fermée et bornée, mais aucune sous-suite ne converge uniformément — la limite simple, nulle sur et égale à en , n'est pas continue. La boule unité fermée d'un espace de dimension infinie n'est jamais compacte, et c'est la raison profonde pour laquelle les théorèmes d'existence y sont difficiles.
5.5 Continuité des Applications et Applications Linéaires
La caractérisation séquentielle de la continuité est l'outil de démonstration du chapitre : pour montrer qu'une application est continue, on prend une suite qui converge et l'on montre que les images convergent ; pour montrer qu'elle ne l'est pas, il suffit d'une suite qui trahit. C'est aussi ce qui permet de transporter les théorèmes d'un espace à l'autre sans jamais manipuler d'epsilon.
5.5.1 Continuité Globale et Image de Compacts
Soient deux EVN et .
- est continue sur si et seulement si pour tout ouvert de , est un ouvert de (ou pour tout fermé de , est un fermé de ).
- Théorème de Weierstrass : L'image d'un compact par une fonction continue est compacte. En particulier, toute fonction continue réelle sur un compact est bornée et atteint ses bornes.
- Théorème des Valeurs Intermédiaires : L'image d'un ensemble connexe par arcs par une fonction continue est connexe par arcs.
5.5.2 Continuité des Applications Linéaires
Soient et deux EVN et .
- En dimension finie (), toute application linéaire est automatiquement continue.
- En dimension quelconque, est continue si et seulement si elle est bornée sur la sphère unité :
Le théorème précédent affirme qu'en dimension finie, toute application linéaire est automatiquement continue : il n'y a jamais à le vérifier. Là encore, la propriété est propre à la dimension finie. Sur muni de , la dérivation est linéaire et discontinue : avec , on a tandis que , donc aucun majorant n'existe.
En dimension quelconque, continuité et caractère borné coïncident : une application linéaire est continue si et seulement s'il existe telle que pour tout . C'est cette inégalité, et elle seule, qui est au programme : la plus petite de ces constantes porte un nom, la norme subordonnée, mais le programme de PSI l'écarte explicitement.