Espaces Préhilbertiens Réels et Espaces Euclidiens
Cours complet · mathématiques (PT), chapitre 3 · CPGE PT (2e année)
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3.1 Introduction et vue d'ensemble
L'introduction d'un produit scalaire sur un espace vectoriel réel transforme l'algèbre linéaire pure en une géométrie métrique : elle permet de mesurer des longueurs, de définir des angles, de caractériser l'orthogonalité de deux vecteurs, et de projeter orthogonalement sur un sous-espace — l'opération qui rend minimale la distance à ce sous-espace.
En classe de PT, les espaces euclidiens sont omniprésents en sciences de l'ingénieur : mécanique du solide, où le tenseur d'inertie fournit des axes principaux orthogonaux, et plus généralement toute situation où l'on cherche à approcher au mieux une grandeur par une combinaison d'un petit nombre d'autres.
du sous-espace , celui qui approche le mieux est sa projection orthogonale , et l'erreur commise est la longueur de la perpendiculaire : pour tout . La démonstration tient en une ligne, par Pythagore appliqué au triangle rectangle .</div>
3.2 Produit scalaire, Norme euclidienne et Inégalités fondamentales
Un espace vectoriel, seul, ne connaît ni longueur ni angle : on peut y additionner des vecteurs et les multiplier par des scalaires, rien de plus. Le produit scalaire est ce qu'on lui ajoute pour retrouver la géométrie, et l'intérêt de l'axiomatique qui suit est qu'elle ne mentionne aucune coordonnée — elle s'appliquera donc aussi bien à qu'à un espace de polynômes ou de fonctions continues, où « l'angle entre deux vecteurs » n'avait a priori aucun sens.
3.2.1 Définitions axiomatiques
Soit un -espace vectoriel. Un produit scalaire sur est une application notée vérifiant :
- Bilinéarité : .
- Symétrie : .
- Positivité : .
- Caractère défini : .
Un espace vectoriel réel muni d'un produit scalaire est un espace préhilbertien réel. S'il est de dimension finie, on l'appelle un espace euclidien.
Le quatrième axiome est celui qu'on oublie de vérifier, et c'est pourtant le seul qui puisse échouer sur un exemple sérieux. Sur , l'application est bien définie positive parce qu'une fonction continue positive d'intégrale nulle est nulle ; le même énoncé serait faux pour des fonctions continues par morceaux, où une fonction nulle sauf en un point aurait une intégrale nulle sans être nulle. Le mot « continue » n'est donc pas décoratif dans l'énoncé des exercices.
Presque tous les sujets se ramènent à l'un de ceux-ci :
Le troisième mérite un mot : , c'est-à-dire le produit scalaire canonique de écrit avec des matrices. Sa norme associée est la norme de Frobenius, et l'orthogonalité qu'il définit fait des matrices symétriques et des matrices antisymétriques deux sous-espaces supplémentaires orthogonaux.
La norme euclidienne associée au produit scalaire est définie par :
La distance associée est alors . Elle vérifie les propriétés attendues d'une distance — séparation, symétrie, inégalité triangulaire — dont la dernière découle de celle des normes, établie plus bas.
Pour tous :
En soustrayant ces deux égalités, on obtient la formule de polarisation :
La polarisation dit quelque chose de fort : le produit scalaire est entièrement déterminé par la norme qu'il engendre. Deux produits scalaires différents ne peuvent donc pas donner la même norme, et toute propriété qu'on démontre sur les normes se transporte au produit scalaire. C'est ce qui rendra équivalentes, au chapitre 4, la conservation des longueurs et celle des angles.
3.2.2 Inégalités de Cauchy-Schwarz et de Minkowski
Pour tous vecteurs :
De plus, il y a égalité si et seulement si la famille est liée.
Démonstration
Pour tout , considérons la fonction polynomiale du second degré en :
Par positivité du produit scalaire, pour tout .
Si , l'inégalité est trivialement vérifiée () et est liée.
Si , le coefficient dominant . Le trinôme du second degré garde un signe constant positif sur , son discriminant réduit est donc nécessairement négatif ou nul :
Cas d'égalité : admet une racine réelle unique , ce qui prouve que et sont colinéaires.
C'est l'inégalité la plus utilisée de tout le programme, et il faut savoir que son intérêt principal n'est pas de majorer un produit scalaire : c'est de majorer une intégrale ou une somme en la lisant comme un produit scalaire. Écrire , ou , c'est la même inégalité vue sur deux espaces différents. Le choix de et de dans un intégrande donné est tout l'art de l'exercice — décomposer , ou faire apparaître un facteur , sont les deux découpages standards.
signifie exactement que le quotient reste dans : il peut donc être posé comme le cosinus d'un angle, ce qui définit la notion d'angle dans un espace euclidien quelconque — y compris un espace de fonctions, où elle n'avait a priori aucun sens. La quantité est la mesure algébrique de la projection de sur la direction de .</div>
Pour tous :
L'égalité a lieu si et seulement si , ou et sont positivement colinéaires ( avec ).
L'inégalité triangulaire est la conséquence de Cauchy-Schwarz, et non l'inverse : en développant puis en majorant le terme du milieu par , on obtient . Le cas d'égalité y gagne d'ailleurs une condition de plus : la colinéarité doit être positive, puisque la majoration intervient en chemin.
3.3 Orthogonalité, Familles Orthonormées et Gram-Schmidt
Une base orthonormée est à un espace euclidien ce qu'une base de vecteurs propres est à un endomorphisme diagonalisable : le repère dans lequel tout devient simple. Les coordonnées d'un vecteur s'y lisent par un produit scalaire, , sa norme par le théorème de Pythagore, et les calculs de projection qui occupent la section suivante s'y réduisent à des sommes.
L'intérêt du procédé de Gram-Schmidt est qu'il garantit qu'une telle base existe toujours, et qu'il la construit effectivement à partir de n'importe quelle base de départ.
3.3.1 Orthogonalité et Théorème de Pythagore
Deux vecteurs sont orthogonaux, noté , si . Une famille est dite orthonormée (ou orthonormale) si :
Toute famille orthonormée ne contenant pas le vecteur nul est libre.
Soit un espace préhilbertien réel.
- Une famille est orthogonale si ses vecteurs sont deux à deux orthogonaux ; elle est orthonormée si de plus chacun est unitaire.
- Deux sous-espaces et sont orthogonaux si tout vecteur de est orthogonal à tout vecteur de .
- L'orthogonal d'un sous-espace est
C'est un sous-espace vectoriel de , et il suffit de tester l'orthogonalité sur une famille génératrice de — ce qui, en pratique, ramène le calcul de à la résolution d'un système linéaire.
Toute famille orthogonale finie de vecteurs non nuls est libre.
La précision « ne contenant pas le vecteur nul » est en fait superflue ici : une famille orthonormée ne peut pas contenir , puisque . Elle serait en revanche indispensable pour une famille seulement orthogonale, où le vecteur nul est orthogonal à tout le monde et détruit la liberté de la famille.
La démonstration de la liberté mérite d'être connue tant elle est courte : si , il suffit de prendre le produit scalaire avec pour obtenir , tous les autres termes disparaissant par orthogonalité. C'est le même geste qui donne les coordonnées d'un vecteur dans une base orthonormée.
Pour tous vecteurs deux à deux orthogonaux :
Pour , l'égalité équivaut à l'orthogonalité, puisque le développement laisse exactement . Au-delà, elle n'équivaut plus qu'à , ce qui n'impose pas que chaque terme soit nul : trois vecteurs peuvent vérifier Pythagore sans être deux à deux orthogonaux, les produits scalaires se compensant.
3.3.2 Procédé d'Orthonormalisation de Gram-Schmidt
Soit une famille libre d'un espace préhilbertien . Il existe une unique famille orthonormée vérifiant :
- Pour tout , .
- Pour tout , .
L'algorithme de calcul itératif s'écrit :
Chaque étape se lit en deux temps : on retranche à sa projection sur l'espace déjà construit — ce qui reste lui est orthogonal par construction —, puis on norme. Le vecteur n'est jamais nul, précisément parce que la famille de départ est libre : s'il l'était, appartiendrait à .
Méthode : Orthonormaliser en pratique
- Repousser la normalisation. Calculer d'abord les orthogonaux entre eux, quitte à ne normer qu'à la fin : cela évite de traîner des racines carrées dans tous les produits scalaires intermédiaires.
- Exploiter les symétries. Sur un espace de fonctions muni de , deux fonctions de parités contraires sont automatiquement orthogonales, ce qui annule la moitié des calculs sans en faire aucun.
- Vérifier au fur et à mesure que pour : une erreur de calcul se voit immédiatement, alors qu'elle se propage silencieusement jusqu'au bout sinon.
Exemple classique. Appliqué à sur muni de , le procédé produit — à un facteur près — les polynômes de Legendre, base orthonormée dans laquelle l'exercice de fin de chapitre calcule une distance sans avoir un seul système à résoudre.
selon : ce qui reste, , est orthogonal à par construction, et il ne reste qu'à le normer. Les vecteurs et sont dessinés à leur vraie longueur, , alors que a pour norme — c'est la normalisation qui fait la différence, et elle est la seule étape où l'on divise.</div>
3.3.3 Bases orthonormées
Toute la commodité des bases orthonormées tient dans le fait que les coordonnées s'y lisent par un produit scalaire, sans résoudre le moindre système.
Soit un espace euclidien de dimension et une base orthonormée de . Alors, pour tous :
Autrement dit, dans une base orthonormée, le produit scalaire et la norme s'expriment comme dans muni du produit scalaire canonique.
Démonstration
Écrivons dans la base . En prenant le produit scalaire avec , tous les termes disparaissent sauf un, par orthonormalité : . Les deux autres formules s'en déduisent en développant par bilinéarité.
Tout espace euclidien possède une base orthonormée : il suffit d'appliquer le procédé de Gram-Schmidt à une base quelconque. C'est ce qui permet de ramener toute question euclidienne à un calcul dans , et c'est aussi pourquoi les énoncés de concours commencent si souvent par « on munit d'une base orthonormée ».
3.4 Projection Orthogonale et Meilleure Approximation
Cette section est l'aboutissement du chapitre, et son énoncé central tient en une phrase : la meilleure approximation d'un vecteur par un sous-espace est sa projection orthogonale. C'est ce théorème qui fait passer les espaces euclidiens du statut de curiosité algébrique à celui d'outil de calcul : approcher une fonction par un polynôme de degré donné, un signal par ses premières harmoniques, un vecteur par sa composante dans un sous-espace — tous ces problèmes sont le même problème, écrit dans des espaces différents.
Soit un sous-espace vectoriel de dimension finie d'un espace préhilbertien .
- .
- Pour tout , il existe un unique vecteur tel que .
- Si est une base orthonormée de , l'expression explicite de la projection orthogonale est :
Si est de dimension finie , on a de plus ; en particulier, l'orthogonal d'un hyperplan est une droite, dont tout vecteur directeur non nul est appelé vecteur normal à cet hyperplan.
- Relation de Pythagore : , les deux termes de la décomposition étant orthogonaux.
Le second terme étant positif, cette relation montre au passage que : projeter ne peut qu'raccourcir un vecteur, ce qui est géométriquement évident et se révèle constamment utile.
La même égalité donne le calcul pratique de la distance, celui qu'on utilise dans tous les exercices :
Il est presque toujours plus rapide que le calcul direct de , qui demande de développer un carré.
Méthode : Calculer un projeté orthogonal
Deux voies, à choisir selon ce dont on dispose.
- Si l'on a une base orthonormée de , la formule donne le résultat sans calcul supplémentaire. C'est la voie la plus courte, et elle justifie qu'on orthonormalise d'abord.
- Si l'on n'a qu'une famille génératrice de , écrire et traduire l'orthogonalité de aux :
C'est un système linéaire de équations aux inconnues . Il est souvent plus rapide que d'orthonormaliser, surtout si vaut ou .
Contrôle : doit être orthogonal à chaque vecteur de la famille génératrice. Une vérification, et l'erreur de calcul se voit.
Soit un sous-espace de dimension finie de et . La distance de à est atteinte en l'unique point :
Démonstration
Soit . Décomposons . Le premier terme appartient à , le second à : ils sont orthogonaux, et Pythagore donne
avec égalité si et seulement si , c'est-à-dire . Le minimum est donc atteint, et en un unique point.