Structures algébriques usuelles
Cours complet · mathématiques MPSI, chapitre 8 · MPSI (classe préparatoire scientifique)
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<i class="fa-solid fa-compass mr-2" style="color:#9A563B"></i>8.1 Introduction et motivation
Tout au long des chapitres précédents, les mêmes phénomènes se sont répétés dans des décors différents : on additionne des nombres, on multiplie des complexes, on compose des similitudes, on calcule modulo — et à chaque fois reviennent les mêmes questions (y a-t-il un élément neutre ? peut-on inverser ? le résultat dépend-il de l'ordre ?) et les mêmes formules (binôme, factorisation de , somme géométrique). Le but de ce chapitre est d'introduire les notions les plus élémentaires relatives aux groupes, anneaux et corps, afin de traiter de manière unifiée toutes ces situations : un théorème démontré une fois pour tous les groupes vaut pour , pour et pour les permutations d'un ensemble.
Cette idée — étudier les opérations plutôt que les objets — est née au XIXe siècle avec Galois et Abel, et constitue l'acte fondateur de l'algèbre moderne.
8.2 Lois de composition interne
8.2.1 Définition et propriétés
Une loi de composition interne (l.c.i.) sur un ensemble est une application de dans , généralement notée (ou , , selon le contexte). Le point essentiel : le résultat reste dans .
L'addition et la multiplication sur , , , , ; la composition sur l'ensemble des applications de dans ; l'addition des fonctions ; le PGCD sur . En revanche, la soustraction n'est pas une l.c.i. sur (), ni le produit scalaire sur les vecteurs du plan (le résultat est un nombre, pas un vecteur).
Soit une l.c.i. sur .
- est associative si pour tous — on peut alors écrire sans parenthèses.
- est commutative si pour tous .
- est un élément neutre si pour tout .
- Si possède un neutre , un élément est inversible s'il existe tel que ; est un inverse de .
- Une seconde loi est distributive sur si et .
Si est associative :
- l'élément neutre, s'il existe, est unique ;
- l'inverse d'un élément inversible est unique (on le note , ou en notation additive).
Démonstration
Si et sont neutres : (la première égalité car est neutre, la seconde car l'est). Si et sont deux inverses de :
Si est associative de neutre , et si et sont inversibles, alors est inversible et :
Attention à l'ordre : il s'inverse (sauf si la loi est commutative).
Démonstration
Vérification directe, grâce à l'associativité :
et de même dans l'autre sens.
C'est la « règle des chaussettes » : pour défaire « mettre les chaussettes puis les chaussures », on retire les chaussures puis les chaussettes. On la retrouvera pour les bijections () et les matrices.
8.2.2 Partie stable
Une partie est stable par la loi si : . La loi induit alors une l.c.i. sur .
est stable par addition et multiplication dans , mais pas par soustraction. est stable par multiplication dans () ; les fonctions croissantes sont stables par composition et par somme, mais pas par différence.
8.3 Structure de groupe
8.3.1 Définition et exemples
Un groupe est un couple formé d'un ensemble et d'une l.c.i. telle que :
- est associative ;
- possède un élément neutre ;
- tout élément de est inversible.
Si de plus est commutative, le groupe est dit abélien (ou commutatif).
Dans un groupe noté multiplicativement, on pose , et pour : ainsi pour tous . Dans un groupe noté additivement (toujours abélien en pratique), on écrit au lieu de , pour l'inverse, et pour le neutre.
- Groupes additifs : , , , — neutre , inverse . (Mais n'est pas un groupe : n'a pas d'opposé dans .)
- Groupes multiplicatifs : , , , , — neutre , inverse . (Il faut exclure , qui n'est pas inversible.)
- et : les nombres complexes de module et les racines -ièmes de l'unité (chapitre 3) — la stabilité vient de et .
Soit un ensemble. L'ensemble des bijections de dans (appelées permutations de ), muni de la composition , est un groupe, noté (ou ) : la composée de deux bijections est une bijection, est associative, le neutre est l'identité , et l'inverse de est sa bijection réciproque .
Dès que a au moins trois éléments, n'est pas abélien : composer deux échanges dans des ordres différents ne donne pas le même résultat (exercice 18). Les groupes de permutations sont historiquement les premiers groupes étudiés (Galois), et l'on verra qu'ils jouent un rôle central en algèbre linéaire (déterminants) et en dénombrement.
Si et sont des groupes, le produit cartésien muni de la loi « composante par composante »
est un groupe, de neutre et d'inverse : c'est le groupe produit.
Dans un groupe : tout élément est simplifiable ( et , en multipliant par ), et les équations et ont chacune une unique solution ( et ).
8.3.2 Sous-groupes
Une partie d'un groupe est un sous-groupe si contient le neutre , est stable par la loi et stable par passage à l'inverse. Alors est lui-même un groupe.
est un sous-groupe si et seulement si :
Démonstration
Le sens direct est clair. Réciproquement : contient un élément , donc ; puis pour , ; enfin pour , .
- Chaînes de sous-groupes : (pour ) et (pour ).
- Pour tout , l'ensemble des multiples de est un sous-groupe de — et ce sont les seuls (exercice résolu 8, grâce à la division euclidienne !).
- et sont toujours des sous-groupes (dits triviaux).
Plutôt que de vérifier les trois axiomes, il est presque toujours plus rapide de reconnaître comme sous-groupe d'un groupe connu : on vérifie seulement (souvent ) et la stabilité par . L'associativité, elle, est héritée gratuitement.
8.3.3 Morphismes de groupes
Soient et deux groupes. Une application est un morphisme de groupes si :
« transporte » la loi de sur celle de . Un morphisme bijectif est un isomorphisme ; on dit alors que et sont isomorphes (ce sont « le même groupe » à renommage près).
- est un morphisme — c'est exactement la relation — et même un isomorphisme, de réciproque (qui transforme les produits en sommes).
- , de dans : morphisme surjectif, non injectif.
- , de dans : morphisme, car .
- de dans lui-même : morphisme (endomorphisme), car .
Si est un morphisme de groupes :
De plus, la composée de deux morphismes est un morphisme, et la réciproque d'un isomorphisme est un isomorphisme.
Démonstration
De , on tire en simplifiant par (calcul dans un groupe). Puis montre que est l'inverse de . Pour la réciproque d'un isomorphisme : si et , alors .
Soit un morphisme de groupes.
- Si est un sous-groupe de , alors est un sous-groupe de .
- Si est un sous-groupe de , alors est un sous-groupe de .
Démonstration
Pour l'image directe : , et pour , avec : car . L'image réciproque se traite de même : si , alors .
Soit un morphisme de groupes. On pose :
Par le théorème précédent, est un sous-groupe de et un sous-groupe de .
Un morphisme de groupes est injectif si et seulement si :
(Et est surjectif si et seulement si .)
Démonstration
Si est injective et , alors . Réciproquement, supposons et : alors
donc , soit .
Pour , de vers : (chapitre 3 !) et : est surjectif mais pas injectif. Plutôt que de vérifier l'injectivité « à la main », on calcule le noyau : c'est souvent bien plus rapide.
8.4 Structures d'anneau et de corps
8.4.1 Anneaux
Un anneau est un triplet tel que :
- est un groupe abélien (neutre noté , opposé ) ;
- est associative et possède un neutre noté (tout anneau est ici unitaire) ;
- est distributive sur .
L'anneau est commutatif si l'est. Exemples usuels : , , , (commutatifs), mais aussi l'ensemble des fonctions de dans (opérations point par point), l'ensemble des suites réelles — et bientôt les matrices carrées (non commutatif !).
Dans un anneau , pour tous :
Si de plus et commutent (), les identités du chapitre 2 restent valables :
Démonstration (Démonstration des premières règles)
, et on simplifie par dans le groupe : . Puis montre que est l'opposé de . Les formules du binôme et de factorisation se démontrent exactement comme au chapitre 2 : leurs preuves n'utilisaient que l'associativité, la distributivité et la commutation de et .
Sans l'hypothèse de commutation, le binôme est faux : , qui ne se regroupe en que si . Ce piège deviendra concret avec les matrices.
L'ensemble des éléments inversibles (pour ) d'un anneau , muni de la multiplication, est un groupe, appelé groupe des inversibles (ou des unités) de .
Démonstration
; si , alors est inversible d'inverse (inverse d'un produit), et est inversible d'inverse . L'associativité est héritée.
(un entier inversible dans divise ) ; , , . Dans , les inversibles sont les fonctions ne s'annulant jamais.
8.4.2 Anneaux intègres et corps
Un anneau commutatif non nul est intègre si un produit nul a toujours un facteur nul :
, , , sont intègres. En revanche, ne l'est pas : deux fonctions non nulles à supports disjoints (l'une nulle sur , l'autre sur ) ont un produit identiquement nul. Dans un anneau intègre, on peut simplifier : et entraînent , donc .
Un corps est un anneau commutatif non nul dans lequel tout élément non nul est inversible : . (Conformément au programme, les corps sont ici commutatifs.) Exemples : , , — mais pas (où n'est pas inversible).
Tout corps est un anneau intègre.
Démonstration
Si avec , on multiplie par : .
8.4.3 Sous-anneaux et morphismes d'anneaux
Une partie d'un anneau est un sous-anneau si , et si est stable par différence et par produit :
Alors est lui-même un anneau.
est un sous-anneau de : il contient , et il est stable par différence (clair) et par produit :
De même est un sous-anneau de (car ).
Une application entre deux anneaux est un morphisme d'anneaux si pour tous :
Un morphisme d'anneaux bijectif est un isomorphisme (sa réciproque est alors un morphisme d'anneaux).
La conjugaison est un automorphisme de l'anneau : , , (chapitre 3 — le vocabulaire est nouveau, les formules non). De même est un automorphisme de .
La condition fait partie de la définition : elle ne découle pas des deux autres (l'application nulle préserve sommes et produits sans envoyer sur ).
<i class="fa-solid fa-dumbbell mr-2" style="color:#2E7559"></i>8.5 Exercices résolus
Niveau (Application directe du cours)
Sur , on considère la loi . Étudier l'associativité, la commutativité, l'existence d'un neutre et les éléments inversibles. est-il un groupe ?
Démonstration (Solution)
La loi est associative () et commutative. Le neutre est : pour tout . Mais pour , l'équation n'a aucune solution () : seul est inversible. n'est donc pas un groupe — c'est un exemple de monoïde : tous les axiomes sauf l'inversibilité.
Montrer, par la caractérisation des sous-groupes, que est un sous-groupe de et que est un sous-groupe de .
Démonstration (Solution)
(il contient ). Pour :
donc : c'est un sous-groupe de . De même , et si :
donc : sous-groupe de (donc de ). On a la chaîne — et toute l'étude du chapitre 3 se relit comme de la théorie des groupes.
Montrer que est un isomorphisme de groupes. Quelle est sa réciproque ?
Démonstration (Solution)
C'est un morphisme : pour tous réels . Il est bijectif : est continue, strictement croissante, de limites et — c'est une bijection de sur (théorème de la bijection, chapitre 6). Sa réciproque est , qui est automatiquement un morphisme de vers : . Moralité : les groupes et sont le même groupe, vu à travers le dictionnaire / — c'est le principe historique des tables de logarithmes : transformer les multiplications en additions.
Niveau (Application avec raisonnement intermédiaire)
Sur , on définit . Montrer que est un groupe abélien.
Démonstration (Solution)
L'astuce est la factorisation :
Loi interne : si et , alors , donc : est bien une l.c.i. sur . Associativité et commutativité : , expression symétrique. Neutre : , et . Inverse : , qui est bien défini et pour .
Plus conceptuellement : l'application est une bijection de sur qui vérifie : est l'image du groupe par l'isomorphisme — tous les axiomes se transportent.
Déterminer le noyau et l'image des morphismes suivants, et préciser s'ils sont injectifs ou surjectifs :
Démonstration (Solution)
Pour : , donc n'est pas injectif. Tout réel est le module de : , est surjectif.
Pour : (chapitre 3), donc n'est pas injectif ; tout élément de s'écrit : est surjectif. (Noter au passage que les noyaux et sont bien des sous-groupes, comme l'affirme le cours.)
Soient et deux sous-groupes d'un groupe . Montrer que est un sous-groupe de . La réunion en est-elle un ?
Démonstration (Solution)
, donc . Si : (sous-groupe) et , donc : c'est un sous-groupe (et l'argument vaut pour une intersection quelconque de sous-groupes).
La réunion, en général, non : dans , prenons et . Alors et , mais : pas stable. (On peut montrer que est un sous-groupe si et seulement si ou : exercice 23.)
Montrer que est un sous-anneau de , puis que y est inversible. Qu'en déduit-on sur le groupe ?
Démonstration (Solution)
. Stabilité par différence : . Par produit :
C'est donc un sous-anneau de . De plus :
donc est inversible, d'inverse . Toutes ses puissances sont alors inversibles (groupe des inversibles !) et deux à deux distinctes (car ) : le groupe est infini — contraste frappant avec .
Niveau (Raisonnement subtil ou plusieurs étapes)
Montrer que les sous-groupes de sont exactement les , pour .
Démonstration (Solution)
Chaque est un sous-groupe (il contient , et ). Réciproquement, soit un sous-groupe de . Si , alors . Sinon, contient un élément non nul, donc (stabilité par opposé) un élément strictement positif : posons
qui existe (toute partie non vide de a un plus petit élément). Comme est stable par sommes et opposés, . Inversement, soit : la division euclidienne (chapitre 7 !) donne avec . Alors (différence d'éléments de ) ; par minimalité de , la seule possibilité est . Donc , et .
- Déterminer tous les morphismes de groupes .
- Montrer que le seul morphisme de groupes est le morphisme nul.
Démonstration (Solution)
- Posons . Par récurrence, pour (), puis : ainsi pour tout . Réciproquement, chaque est bien un morphisme. Les morphismes de sont donc les multiplications par un entier — entièrement déterminés par l'image de .
- Posons . Pour tout , l'élément vérifie :
donc pour tout . Le seul entier divisible par tous les entiers est : , puis et donnent . (Moralité : est « trop divisible » pour se loger dans .)
Soit un anneau et nilpotent : il existe tel que . Montrer que est inversible, et exprimer son inverse.
Démonstration (Solution)
Inspirons-nous de la somme géométrique : comme et commutent, la factorisation du chapitre 2 (valable dans tout anneau pour des éléments qui commutent) donne :
et le même calcul dans l'autre ordre. Donc est inversible et :
(C'est la série géométrique … qui devient un calcul exact parce que est nilpotent : la « série » s'arrête. Cette astuce resservira pour inverser des matrices de la forme .)
- L.c.i. : application ; associativité, commutativité, neutre (unique), inversibilité (inverse unique si associative), distributivité ; (l'ordre s'inverse) ; partie stable.
- Groupe : l.c.i. associative + neutre + tout élément inversible ; abélien si commutatif ; notations / . Exemples : , …, ; , …, , , ; permutations (non abélien dès éléments) ; groupe produit ; simplification et résolution de .
- Sous-groupe : et — la méthode reine pour montrer qu'on a un groupe (structure héritée) ; les sous-groupes de sont les (division euclidienne).
- Morphisme de groupes : ; envoie neutre sur neutre, inverse sur inverse ; images directe et réciproque de sous-groupes = sous-groupes ; , ; injectif ; isomorphisme (exp/ln : ).
- Anneau (unitaire) : groupe abélien, associative avec , distributivité ; , ; binôme et si ; groupe des inversibles () ; intègre : ou (contre-exemple : les fonctions) ; corps : commutatif, tout non nul inversible () ; corps intègre.
- Sous-anneau (, stable par et ; ex. , ) ; morphisme d'anneaux (, et ) ; conjugaison = automorphisme de .