Calcul matriciel et systèmes linéaires
Cours complet · mathématiques MPSI, chapitre 9 · MPSI (classe préparatoire scientifique)
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<i class="fa-solid fa-compass mr-2" style="color:#9A563B"></i>9.1 Introduction et motivation
Ce chapitre est une initiation au calcul matriciel, avec un triple objectif : préparer l'étude géométrique de l'algèbre linéaire menée au second semestre, revenir sur les systèmes linéaires du chapitre 2 avec un langage plus puissant, et fournir des exemples fondamentaux d'anneaux — le premier anneau non commutatif rencontré dans ce cours, où tous les pièges annoncés au chapitre précédent (produit non commutatif, diviseurs de zéro, éléments nilpotents) deviennent concrets.
Inventées par Cayley et Sylvester au XIXe siècle comme simple notation pour les systèmes linéaires, les matrices sont devenues le langage universel du calcul scientifique : une image numérique est une matrice de pixels, un réseau social une matrice d'adjacence, et l'algorithme PageRank de Google un calcul de puissances de matrice. Dans tout le chapitre, désigne ou .
9.2 Opérations sur les matrices
9.2.1 L'espace des matrices
Soient . Une matrice à lignes et colonnes à coefficients dans est un tableau rectangulaire
où est le coefficient situé à la ligne et à la colonne . Leur ensemble est noté . Cas particuliers : les matrices colonnes (), les matrices lignes (), et les matrices carrées (), dont l'ensemble est noté .
On définit sur l'addition et la multiplication par un scalaire, coefficient par coefficient :
est un groupe abélien, de neutre la matrice nulle ; on peut donc former des combinaisons linéaires de matrices de même taille.
Pour et , la matrice élémentaire est la matrice dont tous les coefficients sont nuls, sauf celui de la ligne et de la colonne , qui vaut .
Toute matrice de est combinaison linéaire de matrices élémentaires, de façon unique :
Les jouent pour les matrices le rôle que jouent les chiffres pour les nombres : une « base » de décomposition (le mot prendra son sens précis au second semestre).
9.2.2 Produit matriciel
Soient et — le nombre de colonnes de doit égaler le nombre de lignes de . Le produit est défini par :
le coefficient s'obtient en parcourant la ligne de et la colonne de .
mais : multiplier à droite par la matrice d'échange permute les colonnes, à gauche les lignes — et le produit n'est pas commutatif !
Soit de colonnes , et une matrice colonne. Alors :
est la combinaison linéaire des colonnes de à coefficients les composantes de . Ce point de vue « par colonnes » est la clé de la théorie des systèmes linéaires.
Sous réserve de compatibilité des tailles :
- Bilinéarité : et ;
- Associativité : .
Démonstration (Démonstration de l'associativité)
Comparons les coefficients, en échangeant deux sommes finies (chapitre 2) :
Pour des indices , le symbole de Kronecker est défini par :
Ainsi la matrice identité (ci-dessous) s'écrit .
Pour et :
le produit est nul sauf si les indices « intérieurs » se raccordent (), auquel cas il vaut .
Démonstration
: la somme vaut , qui est le coefficient de .
9.2.3 Transposée
La transposée de est la matrice de coefficients :
les lignes de deviennent les colonnes de (symétrie par rapport à la diagonale).
Sous réserve de compatibilité :
la transposée d'un produit est le produit des transposées dans l'ordre inverse (comme l'inverse d'un produit au chapitre 8 !).
Démonstration (Démonstration de la formule du produit)
9.3 Opérations élémentaires et produit matriciel
Les opérations élémentaires sur les lignes d'une matrice sont : l'échange , la dilatation (), et la transvection (). Opérations analogues sur les colonnes.
Effectuer une opération élémentaire sur les lignes de revient à multiplier à gauche par une matrice carrée inversible ; sur les colonnes, à multiplier à droite. Précisément, l'opération sur les lignes s'obtient en multipliant à gauche par la matrice obtenue en effectuant la même opération sur :
Ces trois matrices sont inversibles : , , — chaque opération élémentaire se défait par une opération élémentaire.
Pour : , et
c'est bien .
9.4 Systèmes linéaires
9.4.1 Écriture matricielle
Le système linéaire de équations à inconnues
s'écrit matriciellement , avec (la matrice des coefficients), (la colonne des inconnues) et (le second membre). Le système homogène associé est . Le système est compatible s'il admet au moins une solution.
Le système est compatible si et seulement si est combinaison linéaire des colonnes de .
Démonstration
C'est une simple relecture : , donc une solution existe si et seulement si s'écrit comme combinaison des colonnes.
Soit un système compatible, et une solution particulière. Les solutions sont exactement les
Démonstration
est solution du système homogène.
C'est la troisième apparition de la structure « solution générale particulière homogène » : équations différentielles linéaires (chapitre 4), suites arithmético-géométriques (chapitre 5), systèmes linéaires. Le second semestre dévoilera le concept unificateur : la linéarité.
9.4.2 L'algorithme du pivot, revisité
L'algorithme du pivot du chapitre 2 se relit ainsi : on multiplie et à gauche par une suite de matrices d'opérations élémentaires, ce qui remplace le système par un système équivalent (les matrices d'opérations sont inversibles), jusqu'à obtenir un système échelonné que l'on résout en remontant. En pratique, on travaille sur la matrice augmentée .
Résolvons avec et :
Le système est compatible (pas de ligne ), avec l'inconnue libre : , puis . L'ensemble des solutions est
une solution particulière, plus la droite des solutions du système homogène — la structure annoncée.
9.5 L'anneau des matrices carrées
9.5.1 Structure d'anneau
La matrice identité a des sur la diagonale et des ailleurs ; elle vérifie pour toute . Les matrices scalaires sont les , .
est un anneau, de neutres et . Pour , cet anneau est :
- non commutatif : ;
- non intègre : il possède des diviseurs de zéro, par exemple avec , et même des éléments nilpotents non nuls : .
Conséquences pratiques, à graver : n'implique pas ou ; n'implique pas ; et une équation comme a une infinité de solutions non nulles. L'anneau est le laboratoire de tous les contre-exemples du chapitre 8.
Une matrice est symétrique si , antisymétrique si (sa diagonale est alors nulle). On note et ces deux ensembles — stables par combinaisons linéaires, mais pas par produit !
Si commutent (), alors pour tout :
et de même . (C'est le calcul dans un anneau du chapitre 8 ; l'hypothèse est indispensable.)
Comme commute avec tout, le binôme s'applique :
et la somme s'arrête dès que : si , seuls les termes subsistent. C'est l'outil de calcul de puissances le plus utilisé du chapitre (voir exercice résolu 4).
- Le produit de deux matrices diagonales est diagonal : ; en particulier .
- Le produit de deux matrices triangulaires supérieures est triangulaire supérieur, et sa diagonale est le produit des diagonales (). Énoncé analogue pour les triangulaires inférieures.
9.5.2 Matrices inversibles, groupe linéaire
est inversible s'il existe telle que ; est alors unique, notée . L'ensemble des matrices inversibles est le groupe des inversibles de l'anneau : c'est un groupe pour le produit (chapitre 8), appelé groupe linéaire et noté .
Si et :
Démonstration (Démonstration pour la transposée)
En transposant : , et de même de l'autre côté — donc est inversible, d'inverse .
est inversible si et seulement si , et alors :
(Vérification directe : . Si , les colonnes de sont proportionnelles et , par exemple, ne peut être compatible pour toute valeur — n'est pas inversible.) Le nombre est le déterminant, dont la théorie générale viendra plus tard.
Soit . Les opérations élémentaires préservent l'inversibilité (multiplier par des matrices inversibles ne la change pas), et :
- Par le système : on résout d'inconnue , à second membre générique ; si la solution s'écrit , alors .
- Par opérations élémentaires (Gauss-Jordan) : on juxtapose et l'on applique des opérations sur les lignes jusqu'à transformer en ; le bloc de droite devient alors : . En effet, les opérations cumulées reviennent à multiplier à gauche par .
Toute technicité est exclue : sur des matrices ou , les deux méthodes aboutissent en quelques lignes (exercice résolu 5).
Une matrice triangulaire est inversible si et seulement si tous ses coefficients diagonaux sont non nuls. Dans ce cas, son inverse est triangulaire de même type (supérieure ou inférieure), de diagonale .
Démonstration (Idée de la démonstration)
Pour une triangulaire supérieure à diagonale non nulle, le système se résout en remontant : la dernière équation donne , puis chaque équation donne en fonction de : solution unique, qui dépend de seulement — d'où l'inversibilité et la forme triangulaire de l'inverse. Si un coefficient diagonal est nul, on peut construire une solution non nulle du système homogène (en partant de l'indice ), ce qui interdit l'inversibilité.
<i class="fa-solid fa-dumbbell mr-2" style="color:#2E7559"></i>9.6 Exercices résolus
Niveau (Application directe du cours)
Soient , . Calculer , , et . Commenter.
Démonstration (Solution)
Or , donc :
l'identité remarquable est fausse dès que et ne commutent pas.
Soit . Pour quels le système est-il compatible ?
Démonstration (Solution)
Les colonnes de sont et : toute combinaison linéaire est proportionnelle à . Le système est donc compatible si et seulement si est proportionnel à , c'est-à-dire et . (Par exemple donne un système incompatible.)
Soit quelconque. Montrer que et sont des matrices carrées symétriques.
Démonstration (Solution)
est carrée, et par les règles sur les transposées :
De même . (Ces matrices, omniprésentes en statistiques et en analyse numérique — moindres carrés —, sont toujours symétriques.)
Niveau (Application avec raisonnement intermédiaire)
Soit . Calculer pour tout .
Démonstration (Solution)
Écrivons avec . On calcule :
est nilpotente. Comme et commutent, le binôme s'applique et s'arrête au rang :
(Contrôle : redonne , et se vérifie par produit direct. La formule vaut même pour , avec donnée par .)
Montrer que est inversible et calculer .
Démonstration (Solution)
Appliquons Gauss-Jordan à :
La matrice de gauche est triangulaire à diagonale non nulle : est inversible. On « remonte » :
Donc . (Vérification rapide : — première ligne : , , . ✓)
Discuter, selon la valeur de , la compatibilité du système :
Démonstration (Solution)
Les deux premières équations donnent (pivot) . La troisième impose alors . Conclusion : si , le système est compatible, d'unique solution ; si , il est incompatible. Lecture matricielle : doit être combinaison linéaire des colonnes et — trois équations, deux degrés de liberté : la compatibilité est l'exception, pas la règle.
Trouver non nulles telles que mais . Donner aussi une matrice vérifiant , et en déduire que l'équation admet une infinité de solutions dans .
Démonstration (Solution)
Avec les matrices élémentaires : et donnent , tandis que .
Pour la nilpotence : vérifie . Plus généralement, pour tout :
une infinité de « racines carrées de zéro » — impensable dans un anneau intègre, banal dans .
Niveau (Raisonnement subtil ou plusieurs étapes)
Soit et la suite de Fibonacci (, , ). Montrer que pour tout :
Démonstration (Solution)
Par récurrence sur . Initialisation : . ✓
Hérédité : si la formule vaut au rang ,
La récurrence de Fibonacci est encodée dans la multiplication matricielle : calculer par exponentiation rapide () donne en multiplications — c'est ainsi que les ordinateurs calculent les très grands nombres de Fibonacci.
Soit vérifiant . Montrer que est inversible et exprimer en fonction de . Application : que vaut si ?
Démonstration (Solution)
Isolons dans la relation : , d'où :
et le même calcul dans l'autre ordre (tout commute ici, puisque seuls et interviennent). Donc est inversible et — sans aucun pivot : la relation polynomiale fournit l'inverse gratuitement.
Application : on vérifie ✓, donc
(Contrôle par la formule : , . ✓)
Déterminer les matrices qui commutent avec toutes les matrices de .
Démonstration (Solution)
Les matrices scalaires commutent avec tout. Réciproquement, supposons pour toute , et testons sur les matrices élémentaires . Calculons les deux membres à l'aide de :
n'a de coefficients que dans la colonne , que dans la ligne . En identifiant le coefficient pour : — tous les coefficients hors diagonale de sont nuls (en faisant varier ). En identifiant le coefficient : — tous les coefficients diagonaux sont égaux. Donc :
(Les matrices élémentaires, encore elles : tester une identité sur les suffit souvent à tout déterminer.)
- : addition et multiplication scalaire coefficient par coefficient ; toute matrice (matrices élémentaires) ; produit : (ligne colonne ), bilinéaire, associatif, non commutatif ; = combinaison linéaire des colonnes de ; (Kronecker) ; transposée : .
- Opérations élémentaires = multiplication par des matrices inversibles : à gauche pour les lignes, à droite pour les colonnes (, , ).
- Systèmes : compatible combinaison des colonnes de ; solutions solutions du système homogène (3e avatar de « particulière + homogène ») ; pivot de Gauss sur la matrice augmentée .
- : anneau non commutatif (), avec diviseurs de zéro () et nilpotents () ; , matrices scalaires (= le centre) ; , ; binôme si — méthode reine : , nilpotent ; diagonales et triangulaires stables par produit (diagonales multipliées terme à terme).
- Inversibilité : groupe linéaire ; , ; cas : inversible , formule ; calcul par résolution de ou par Gauss-Jordan ; triangulaire inversible diagonale sans zéro, et l'inverse reste triangulaire.