Espaces Lᵖ
Cours · analyse fonctionnelle (école d'ingénieur), chapitre 2 · école d'ingénieur, mathématiques · le début du chapitre, la suite sur Adloun
Un signal électrique, le déplacement d'une corde, la température le long d'une barre : l'ingénieur les traite comme des fonctions, mais aussi comme des vecteurs. Il les additionne (superposition), il mesure leur « taille » (énergie, valeur efficace, écart maximal), il les approche par des fonctions plus simples (quelques harmoniques, un polynôme), et il veut savoir si l'approximation s'améliore quand on ajoute des termes. Il lui faut donc des espaces vectoriels de fonctions, munis d'une norme adaptée à la question posée, et dans lesquels les suites qui « devraient » converger convergent effectivement.
Les espaces répondent à ce besoin. Ils sont construits sur l'intégrale de Lebesgue du chapitre 1, et c'est elle qui les rend complets : une suite de Cauchy de fonctions a toujours une limite dans l'espace, ce que l'intégrale de Riemann ne garantit pas. L'exposant dit ce que l'on mesure : est une quantité totale (une charge, une masse, une erreur cumulée), est la racine d'une énergie (à un facteur près, une valeur efficace), est un écart maximal. Choisir la norme, c'est choisir le sens dans lequel deux fonctions sont « proches », et ces sens ne sont pas équivalents.
Ce chapitre définit les espaces et leur norme, établit les deux inégalités qui font de une norme (Hölder et Minkowski), démontre la complétude (théorème de Riesz--Fischer) et compare les espaces entre eux ainsi que les différents modes de convergence d'une suite de fonctions. Il s'appuie sur le chapitre 1 : ensembles négligeables et propriétés vraies presque partout (proposition 1.19), convergence monotone (théorème 1.13) et convergence dominée (théorème 1.23), intégrabilité des fonctions puissances (exemple 1.16). La section 2.1 définit les espaces et ; la section 2.2 établit les inégalités de Hölder et de Minkowski ; la section 2.3 démontre la complétude, compare les espaces et énonce les résultats de densité. La géométrie propre à l'espace — produit scalaire, projection orthogonale, bases hilbertiennes — et les séries de Fourier font l'objet du chapitre 3.
Repère historique
L'inégalité qui porte le nom d'Otto Hölder (1889) avait été publiée un an plus tôt par Leonard James Rogers ; celle de Hermann Minkowski apparaît dans sa Géométrie des nombres (1896). En 1907, Frigyes Riesz et Ernst Fischer montrent, avec l'intégrale toute neuve de Lebesgue, que l'espace des fonctions de carré intégrable est complet. Riesz introduit les espaces en 1910 et y identifie les formes linéaires continues. Stefan Banach dégage la notion d'espace vectoriel normé complet dans sa thèse (1920, publiée en 1922), puis dans sa Théorie des opérations linéaires (1932) : les espaces en sont les premiers exemples, et l'on parle depuis d'espaces de Banach.
Dans tout le chapitre, est un espace mesuré ; le plus souvent est un intervalle de muni de la mesure de Lebesgue, et l'on écrit . Les fonctions sont à valeurs réelles ou complexes ; désigne ou .
2.1 Les espaces
2.1.1 Définition
Définition — Espaces et ,
Soit . On note l'ensemble des fonctions mesurables telles que
Deux fonctions égales presque partout ont la même intégrale et la même valeur de . On note l'ensemble des classes de fonctions de pour la relation « p.p. ».
Pourquoi passer aux classes ? Parce que signifie , c'est-à-dire p.p. (proposition 1.19), et non partout : la fonction vérifie sans être nulle. Sur , n'est qu'une semi-norme ; sur , c'est une norme. En pratique, on continue d'écrire « la fonction » en sous-entendant « la classe de », et l'on n'attribue jamais de sens à la valeur d'un élément de en un point isolé : seules comptent les propriétés vraies presque partout.
Soit . D'après l'exemple 1.16,
Ainsi appartient à mais pas à ; appartient à mais pas à . Sur , ce sont les singularités qui décident (une grande valeur de les aggrave) ; sur , c'est la décroissance à l'infini (une grande valeur de l'accélère).
2.1.2 L'espace
La norme « de l'écart maximal » doit elle aussi ignorer les ensembles négligeables : modifier en un point ne doit pas changer sa taille.
Définition — Borne supérieure essentielle,
Une fonction mesurable est essentiellement bornée s'il existe tel que p.p. La plus petite de ces constantes est la borne supérieure essentielle de :
est l'ensemble des classes de fonctions essentiellement bornées.
La borne inférieure est atteinte : p.p., car est une réunion dénombrable d'ensembles négligeables. Pour une fonction continue sur un intervalle, (un ouvert non vide n'est jamais négligeable) ; mais alors que .
La suite du cours est sur Adloun
Le chapitre en entier, formules et figures comprises, avec le tuteur, les fiches, les QCM et les exercices.
Lire la suite du coursEn accès libre, sans inscription.